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“Partisan warfare”, “War in detachment” :
La “petite guerre”, vue d’Angleterre
(xviii
e siècle)

Sandrine Picaud

 

En 1770, lorsque Stevenson publie en Grande-Bretagne le premier traité de petite guerre proprement britannique, il déplore qu’aucun écrit de ce genre n’ait encore été écrit jusqu’alors, hormis quelques traités parus en France :

L’enseignement sur les parties sublimes de la guerre est parfait, cependant seuls les officiers généraux ont l’occasion de s’y référer, et pour leur seule spéculation, quand l’art de mener la Petite guerre et de fortifier les plus petits postes en campagne, ce qui est l’affaire [d’officiers] de tout rang, n’a pas retenu l’attention, comme si c’était indigne de l’intérêt des écrivains mili­taires, jusqu’à ce que Monsieur Le Cointe et Mr. De Jeney aient publié leurs traités au cours de la dernière guerre[1].

C’était en France en effet qu’avaient été publiés, à partir du milieu du xviiie siècle, les premiers traités sur l’art de la “petite guerre”, cette tactique indirecte faite d’embuscades et de “coups de main”. Le Cointe et Jeney n’étaient pas les seuls, ni les premiers, à avoir écrit sur le sujet[2]. La Prusse y emboîta le pas, où le roi Frédéric II, faisant fi des préjugés de tout poil, tactiques, sociaux ou moraux, proposa de Courtes maximes pour la petite guerre à ses généraux[3]. Les écrivains militaires anglais, curieusement, restèrent plus longtemps à l’écart de cette réflexion. En 1779, lors d’une nouvelle édition de son traité, Stevenson revient sur les lacunes de la littérature anglaise à cet égard, qui étaient visiblement encore d’actualité :

Bien que nous ayons d’innombrables traités en matière militaire, on a toujours regretté qu’au­cun des auteurs ne soit descendu plus bas que le niveau de l’instruction des généraux sur les opérations d’armées entières, excepté ceux qui se confinent à l’enseignement du service de parade et de garnison ; de telle sorte que les officiers subalternes n’ont eu aucune source à laquelle puiser une quelconque instruction concernant leurs services en campagne[4].

Stevenson ne s’interroge pas sur les raisons de ces lacunes de la littérature anglaise par rapport à certains des pays voisins. La question est intéressante toutefois, car les troupes anglaises, à la date de 1770, s’étaient trouvées plus d’une fois aux prises avec des adversaires pratiquant la guerre d’escarmouches dans des conflits internationaux, que ce fussent les miliciens canadiens et les Indiens dans les campagnes coloniales de la guerre de Sept Ans (sujet fréquemment abordé dans l’historiogra­phie anglo-saxonne contemporaine), ou, déjà, les hus­sards et troupes légères des Français pendant la guerre de Succession d’Autriche (ce qui a peu retenu la même historiographie, jusqu’à présent). Dans les campagnes de Flandre de 1744 à 1748, où le maréchal de Saxe sut utiliser la manœuvre et la guerre “de détail” pour vaincre l’ennemi, les Anglais prirent part aux entreprises de petite guerre des Alliés, aux côtés des Autrichiens. La riche correspondance du duc de Cumberland en témoi­gne, de même qu’elle rend compte périodiquement des mouvements des troupes légères des Français[5]. Corréla­tivement, la connaissance des écrits militaires sur la petite guerre disponibles outre-Manche, telle que décrite par Stevenson, semble trop imparfaite pour qu’on puisse s’y fier. Il convient, pour comprendre la place de la petite guerre dans la pensée tactique anglo-saxonne du xviiie siècle, de se pencher plus précisément sur les écrits mili­taires du temps et sur la formation des officiers, qu’ils permettent. Puis, parce que les campagnes de Flandre n’ont pas encore été étudiées de ce point de vue, et parce qu’elles mettent en lumière la façon dont les Anglais appréhendèrent la petite guerre avant même les campa­gnes coloniales majeures du siècle, donc avant qu’ils eussent pu tirer les leçons de la guerre “à l’indienne”, c’est sur ce terrain que nous les observerons. À côté du rôle des campagnes américaines, déjà souvent étudiées, et des campagnes européennes de la guerre de Sept Ans (qui ont donné lieu à quelques études partielles ; voir infra, dans la deuxième partie), nous pourrons ainsi apporter une contribution à la compréhension de la prise de conscience progressive, de la part des politiques et des militaires, de la petite guerre.

La petite guerre dans la littérature militaire : un intérêt tardif

Le contexte : la réflexion tactique britannique

Ira Gruber écrivait, il y a une vingtaine d’années, que les officiers anglais du xviiie siècle trouvaient peu de goût à parfaire la connaissance de leur art. Ils se con­tentaient visiblement de la formation rudimentaire reçue lors de leur service actif[6]. Fuller le disait déjà en 1925 : “The ignorance of the British corps of officers of 1775 was of Stygian density, for a few only knew the rudiments of tactics and the history of war[7]. De fait, des officiers qui s’adonnaient un tant soit peu à l’étude, au point de juger opportun de traduire un traité de petite guerre étranger, ou d’en écrire un, comme Stevenson (un des rares théori­ciens britanniques dans ce domaine) manquaient eux-mêmes de culture tactique. On a déjà vu l’insuffisance des informations de Stevenson sur la littérature existant à son époque dans le domaine de la petite guerre : il cite Le Cointe, mais ne dit mot de Grandmaison, pourtant le plus connu des théoriciens sur le sujet (souvent cité par d’autres auteurs, et notamment par Jeney. Stevenson l’aurait-il lu partiellement, quoique le recopiant assez longuement parfois ?). Le Cointe lui-même s’inspira de l’œuvre de Grandmaison dans la réalisation de ses planches. Avant Stevenson, en 1759, un officier resté anonyme entreprit de traduire le Partisan de Jeney, qui venait de paraître en français. Il ne craignit pas d’affir­mer que “[…] the French Writers upon military Subjects, had never attempted to reduce it to any kind of System ; which, however, this Author has, in some degree, effec­ted[8]. On a la fâcheuse impression que cet officier a lu le traité de Jeney en dilettante, car celui-ci, non seulement cite le manuel de Grandmaison (ce qui, à la limite, pou­vait échapper à un esprit distrait), mais il met en scène son auteur dans une controverse à demi ironique sur les tailles des soldats d’un corps de troupes légères (ce qui s’oublie moins)[9]. Cette impression est confirmée quand on lit dans la même dédicace, de l’aveu du traducteur, qu’il entama ce travail pour tromper l’ennui des heures de loisir, nombreuses au cours d’une campagne militaire inactive comme celle qu’il vivait alors… On est loin ici de la culture livresque d’un Ferdinand Friedrich von Nicolai, qui donna en 1765 une traduction allemande de Jeney, assortie de force références, antiques et moder­nes[10]. Ces lacunes expliquent le souci exprimé par le traducteur de Frédéric II, en 1762, d’écrire pour les officiers de tous grades, et non seulement pour les géné­raux, ce qui était l’objet du roi de Prusse[11].

En fait, le cas de la petite guerre était sans doute un cas particulier, en raison du peu d’intérêt que les officiers y manifestèrent d’abord, au cours du siècle. Une étude récente de J. Houlding vient nuancer les assertions sévères de I. Gruber et de Fuller, en montrant que beau­coup d’officiers aussi lisaient des ouvrages d’art militaire, entre autres les ouvrages anglais, ce dont les souscrip­tions se font l’écho. Un certain nombre de traités se vendirent, dans les années 1760 et 1770, à plusieurs cen­taines d’exemplaires. Le plus populaire, celui du lieute­nant-colonel Humphrey Bland, fut vendu à plusieurs milliers d’exemplaires entre 1727 et 1762. Houlding juge ces chiffres considérables, rapportés au nombre d’officiers servant dans l’armée britannique[12].

Des officiers consciencieux lisaient, donc, des ouvra­ges sur l’art militaire, et avaient à cœur d’en mettre en œuvre les préceptes dans leurs unités. Encore faut-il savoir quels ouvrages étaient à leur disposition, et ce qu’ils lisaient. Houlding affirme que la littérature natio­nale comptait des ouvrages de grande portée, parfois excellents. Or le manuel de Bland, que nous avons déjà cité, et qui eut tant de succès, était un manuel de disci­pline. Sans doute était-ce un bon manuel dans son domaine, et nécessaire, mais il préparait peu à faire la guerre. I. Gruber, dans son article, mène une étude très intéressante sur le contenu de bilbiothèques d’officiers du xviiie siècle (8 bibliothèques d’officiers ayant servi pendant les quatre premières décennies du siècle ; et 6, d’officiers qui ont vu leur carrière s’épanouir de 1740 à 1770). Elle montre ainsi que les auteurs britanniques n’étaient pas les plus prisés. L’un d’entre eux seulement semble avoir été considéré comme un modèle, celui d’Orrery, datant de la deuxième moitié du xviie siècle. Et on retrouve mention de ce comte d’Orrery dans deux traités du xviiie siècle,… encore des traités sur l’équipe­ment et la discipline (dont celui de Bland)[13]. L’autre, celui de Dalrymple, connut aussi la faveur puisqu’il valut à son auteur le gouvernement de la Guadeloupe.

On assistait, de la part des officiers britanniques, à une certaine routine tactique, dont le traducteur de Frédéric II était bien conscient, en 1762 ; il commente : “If officers, of an inferior rank, were to read no other books than those which treat merely of military discipline, they would find themselves very ill qualified for command, if ever they should rise to any considerable rank in the army[14]. La situation n’avait pas sensible­ment changé en 1779, quand Stevenson vilipendait la propension des traités à n’enseigner que “le service de parade et de garnison”. Il n’y avait rien là d’exceptionnel ; de l’autre côté du “Channel” sévissait le même acadé­misme, et les officiers étaient encore nombreux à l’époque de la guerre de Sept Ans, à lire Puységur, le promoteur de la stratégie de cabinet du règne de Louis XIV. En 1771, un ouvrage aussi conventionnel que celui de Bosro­ger, consacré aux évolutions des corps de cavalerie et d’infanterie en ligne et en colonne, aux maniements d’armes, trouvait encore un traducteur[15].

Les écrits sur la petite guerre

Pourtant, quand parut en 1760 la première traduc­tion d’un traité de petite guerre (celui de Jeney), elle bénéficia d’un contexte relativement favorable. Il y avait d’abord, en cette seconde moitié du xviiie siècle, un engouement certain pour les écrits étrangers, et au premier chef, français, parmi les officiers anglais assidus à l’étude. Le manuel britannique le plus prisé à côté de ceux de Bland et de Dalrymple, celui de Bever, était du reste une compilation de pensées et de maximes issues d’écrits français[16]. Selon l’étude de I. Gruber, dans les 6 bibliothèques d’officiers postérieures à 1740, 50 % des ouvrages de stratégie étaient français, 20 %, antiques, et 10 %, italiens, prussiens ou autrichiens. Deux stratèges dominaient : le marquis de Feuquière (pour ses Mémoi­res), et le comte Maurice de Saxe (pour ses Rêveries). Quant à John Burgoyne, il encourageait ses subordonnés à apprendre le français, puisque, selon lui, les livres les meilleurs de la profession militaire étaient écrits en cette langue[17]. En 1756, Wolfe recommandait la lecture de Turpin de Crissé et de La Croix aux jeunes officiers pour leur formation[18]. Or à cette date, aucun des deux n’avait été traduit en anglais[19].

Il ne faudrait pas croire que les officiers anglais fussent toujours laudatifs envers les théoriciens français. Si le traducteur de Frédéric II qualifiait “d’excellent” l’Essai sur l’art de la guerre de Turpin de Crissé, il ne se priva pas de juger avec beaucoup de rigueur les idées nouvelles de Folard, qualifiées de “chimériques” : “Les Français ont de nombreux livres sur ce sujet [l’art de la guerre] : mais parmi eux, celui qui a fait le plus de bruit mérite le moins d’applaudissements. Je veux parler de l’œuvre minutieuse du chevalier de Folard. Sans aucun doute, c’était un homme d’une grande érudition ; mais il est d’une prolixité tellement insupportable, emplie de tant de répétitions, et d’un caractère chimérique si extrava­gant, qu’aucun lecteur d’intelligence commune ne peut, me semble-t-il, le suivre en gardant patience[20]. Le pragmatisme anglais est manifeste ; méfiant à l’égard des débats bouillonnants qui avaient agité les cercles militaires français dans la première moitié du xviiie siècle, en particulier à propos du choix entre la ligne et la colonne. Nos conclusions rejoignent ici celles de Houlding à ce sujet. Le traducteur, bien évidemment, est plus enclin à louer les maximes de son royal auteur, qui selon lui valent tous les traités français réunis. Il ne détonait pas dans le concert européen : l’admiration des manœu­vres prussiennes touchait aussi beaucoup d’officiers français.

La pensée militaire française, en cette deuxième moitié du xviiie siècle, avait le vent en poupe en Grande-Bretagne, donc. Il faut savoir que ce n’était pas là une particularité anglaise. Les auteurs français étaient ap­préciés et cités aussi outre-Rhin. Wissel, qui fit paraître en 1784 à Göttingen un traité de petite guerre, s’inspirait entre autres du traité de Grandmaison et des Rêveries du maréchal de Saxe[21].

Il y avait aussi, à la veille de 1760 outre-Manche, un intérêt perceptible pour le service de campagne à la manière des troupes légères, quoiqu’aucun traité sur le sujet n’eût encore paru. Les Rêveries de Maurice de Saxe avaient été traduites en 1757 par Sir William Fawcett. Selon Houlding, les Anglais en retinrent la façon de combattre l’ennemi “en détail” ; la “manœuvrabilité” de l’infanterie ; et l’affirmation que le moral est la chose la plus importante à la guerre[22]. Leçons qui, en postulant la nécessité de rendre son rôle à l’offensive, à la souplesse et à la vitesse de réaction des troupes, préparaient les esprits à reconnaître le bien-fondé de la petite guerre, tactique qui tirait son efficacité du mouvement perpétuel de ses troupes qui, ajouté à l’effet de la surprise, les rendait proprement insaisissables. C’est bien cette curiosité à l’endroit de la petite guerre qui poussa le traducteur de Jeney à consacrer ses heures de loisir à l’étude de ce traité. Et en effet, ne le connaissant pas, il découvrit son intérêt au fil de la traduction qu’il en fit, jusqu’à en avoir une haute estime après l’avoir lu, au point de penser à le faire publier[23]… Un intérêt à mettre en lien avec les campagnes militaires en cours en Allemagne : l’on était alors en pleine guerre de Sept Ans.

Au total, dans la deuxième moitié du xviiie siècle, les traductions de traités étrangers sur tout ou partie de ce que l’on appelait “the partisan warfare” furent plus nombreuses que la production “nationale” sur le même sujet. Les premières traductions à paraître furent celles de Jeney (The Partisan.. ) en 1760, et de Clairac (The Field Engineer) la même année[24]. Elles furent suivies de celles du capitaine Le Cointe (The science of military posts…) en 1761, et de Frédéric II (Short instructions for the use of his light troops) en 1762[25]. Enfin, une traduc­tion du traité de Grandmaison (A treatise on the military service of light troops…) parut à Philadelphie en 1777[26]. Les écrits sur la fortification de campagne méritent d’être cités ici parce que, selon Stevenson, celle-ci est une partie de la petite guerre (“[…] the fortifying of posts is but one of the many subjects which demand the attention of the officer in the field…[27]) ; et parce que, loin de se contenter de la construction des postes, ils donnent d’utiles conseils sur la manière de les défendre et de les attaquer, que ce soient des villages, des églises, des cime­tières, des redoutes ou tout autre endroit retranché ; ils abordent même la question de la marche de détache­ments envoyés “à la guerre” (c’est-à-dire “à la petite guerre”)[28].

Les écrits britanniques sur la petite guerre ou les troupes légères parus dans le cours du xviiie siècle se comptent sur les doigts de la main : l’opuscule de Kirkpatrick (1769, mais plus connu dans la seconde édition, de 1781) ; les Military instructions de Stevenson (1ère édition en 1770) ; The partisan, du lieutenant-colonel Emmerich (1789) et enfin l’ouvrage de Neville (On the discipline of light cavalry, 1796)[29]. Mais seuls Stevenson et Emmerich, finalement, proposent une réflexion sur la tactique ; Kirkpatrick se contente de décrire la constitution d’un nouveau corps de troupes légères qu’il encourage le gouvernement à lever, et il ne qualifie lui-même son développement que de “tract”[30]. Il parut aussi, au plus tard à la fin des années 1760, un traité sur la fortification des postes, écrit par Mr. Pleydell[31].

Traducteurs ou écrivains, ils écrivaient pour com­bler les lacunes de la formation tactique reçue par leurs jeunes collègues. Selon Stevenson, quand les jeunes gentilshommes sortaient des académies militaires et arrivaient au régiment, il ne savaient rien du métier, n’ayant acquis que des notions en géométrie et en fortification, ce qui certes, était utile, mais grandement insuffisant :

Quand les élèves quittent ces Académies, ont-ils aucune idée de la façon de dresser une tente ; d’installer un camp ; de monter une garde ; de faire des patrouilles de nuit entre deux armées ; de construire une redoute ; de défendre un retranchement, ou d’attaquer un poste ? nous pensons que ce n’est pas possible, les raisonne­ments et les dessins ne seront ici pas utiles[32].

Ces tâches de la guerre de campagne décrites par Stevenson, étaient celles de la petite guerre, bien diffé­rente du service en garnison, irréductible aux autres formes de la guerre, aux batailles, aux sièges. Vouloir rompre la routine tactique n’était pas un exercice de pure forme ; c’était une nécessité, parce que la petite guerre était quotidienne ; et parce que ce n’étaient pas seule­ment les troupes de “partisans”, hussards et autres troupes légères qui y étaient confrontés, mais aussi souvent les troupes de ligne, victimes des embuscades des premières…Motivation essentielle à l’enseignement de la petite guerre, que l’on retrouvait en France, exprimée par exemple par Turpin de Crissé en 1769 : “[…] il est impossible qu’un officier général, ou autre, qui a toujours été en ligne, ou qui est trop jeune pour avoir acquis de l’expérience, puisse être capable de commander un corps de troupes légères, et de remplir les vues et les projets du Général[33]. Motivation que l’on retrouvait en Allemagne, de la part du traducteur de L’Art de la guerre pratique de Saint-Geniès[34].

À ce rôle purement didactique, la traduction d’un traité ajoutait le rôle “d’agent de renseignement” sur les pratiques ennemies ; on pouvait mieux ainsi déjouer leurs pièges, voire les retourner contre eux, puisque les officiers de l’armée adverse s’en servaient comme manuel de formation. Le traducteur de Jeney s’en félicite : “Il nous a [Jeney] au moins fait découvrir ce que nous devons attendre des Partisans de notre Ennemi : Assurément, il est très important pour nous de le savoir. Plus nous serons au courant de leurs Principes généraux d’Action, plus nos chances seront grandes, de déjouer leurs tenta­tives, et de les embrouiller dans leurs propres Pièges[35].

Peut-être est-ce pour cette raison que la traduction eut du succès auprès d’officiers anglais de renom. Thomas Jefferson en possédait un exemplaire, de l’édi­tion de 1760[36]. Cette traduction anglaise, au reste, connut une nouvelle édition en 1769[37]. Mais le traité de Stevenson ne fut pas en reste, qui connut des rééditions en 1775 et 1779.

Pourtant, le contenu des Military instructions n’était pas foncièrement original : comme dans les traités de Grandmaison et de Jeney (les traités français les plus réputés à l’époque sur le sujet), des chapitres sur la meilleure constitution d’un corps de partisan et sur les qualités et l’exercice requis des hommes, précèdent des chapitres sur l’attaque et la défense de postes, les embus­cades, les retraites. Une place majeure (6 chapi­tres sur quinze) est accordée à la construction, la défense et l’attaque des postes. Rien d’étonnant, quand on considère les sources de l’auteur (que, curieusement, il cite nommé­ment dans la préface de l’édition de 1770, mais passe sous silence dans l’introduction de celle de 1779 ; peut-être parce que, désormais mieux connu, il jugeait pouvoir s’affranchir de la caution des auteurs français). Les conseils qu’il livre sont issus de deux ouvrages (Jeney et Le Cointe), ajoutés à des observations de quelques-uns de ses amis et comparés à son opinion personnelle. Il avait lu aussi le manuel de Clairac. Il semble que Stevenson n’ait lu que la littérature dispo­nible en langue anglaise. C’était le cas de ces trois auteurs à cette date, mais pas des autres traités de petite guerre parus en français à l’époque (et énumérés en note 2). Et il semble qu’il n’ait jugé bon de citer que ce qu’il avait effectivement lu, sans quoi il aurait cité Grandmaison, car il avait lu Jeney avec suffisamment d’attention pour en recopier des passages qu’il considérait comme essentiels ; or, Jeney cite Grandmaison[38]. Il recopia ainsi mot pour mot le dévelop­pement méthodique de Jeney sur la meilleure façon de reconnaître une région (Jeney se suppose à Soest en Westphalie avec sa troupe, et a pour objectif de s’infor­mer au mieux de la position des ennemis basés à deux lieues de là, avant de les attaquer… ), plan à l’appui[39]. Ce plan est l’une des 12 planches adjointes par Stevenson à son traité. Et toutes les autres, comme celle-ci, sont reprises de Jeney ou de Le Cointe[40].

Finalement, une des seules originalités de Steven­son semble avoir été de rapporter des exemples relatifs à l’histoire des troupes légères anglaises (les “light dragoons”, pendant la guerre de Sept Ans), plus propres à l’édification de ses compatriotes que les hauts faits des Français[41]. Clausewitz jugeait cela inévitable. Dans son cours sur la petite guerre, donné à Berlin en 1810, il indiqua à ses étudiants quelques ouvrages utiles sur le sujet, les dissuadant de s’ennuyer à lire les autres, parce que beaucoup de travaux se recopiaient les uns les autres, les premiers ayant dit l’essentiel de ce qu’il y avait à dire sur la façon de faire une patrouille ou dresser une embuscade. Par suite, ils ne pouvaient différer que par les exemples historiques, tirés successivement, en fonction des dates de parution, de la guerre de Sept Ans, de la guerre d’Indépendance américaine, puis des guerres de la Révolution[42]. Nous pensons quant à nous que, quoique plusieurs ouvrages fussent répétitifs, une évolu­tion eut lieu dans la façon de faire la petite guerre au cours du xviiie siècle, et qu’elle fut perceptible dans certains traités en France (pour l’emploi de l’artillerie) ; qu’une différenciation était donc possible d’un traité à l’autre, autrement que par la nature des exemples[43]

Une expression intraduisible ?

Un fait est remarquable : alors que la guerre de surprises et d’embuscades était couramment qualifiée de “petite guerre” en français et de “kleiner Krieg” en alle­mand, l’expression n’avait pas d’équivalent dans la langue anglaise au xviiie siècle[44]. Ainsi, le traducteur de Jeney choisit de garder l’expression en français dans le titre du traité ; il l’emploie à nouveau dans sa dédicace (“the petit [sic, et en italique dans le texte] guerre may not improperly be deemed a kind of miniature Portrait of the great Art of War”). Stevenson suit l’exemple en 1770, dans le titre comme dans le texte de son traité. S’agis­sant non plus d’une traduction, où l’emploi de l’expres­sion originale peut se justifier, mais d’un écrit britanni­que, le choix de Stevenson apparaît particulièrement intéressant, dans l’optique de la recherche de l’origine de cette expression bien curieuse. Stevenson choisit les mots français, non les mots allemand équivalents ; parce que le français était alors la langue de l’Europe intel­lectuelle ? parce que l’expression serait née en France avant d’être traduite en allemand[45] ?

Quand les écrivains militaires n’utilisent pas l’expression originale étrangère, ils trouvent des dériva­tifs : le major Lewis Nicola, plutôt que de chercher une traduction possible de “La petite guerre”, par quoi Grandmaison commence le titre de son manuel, décide de couper purement et simplement le début du titre initial ; le traducteur de Frédéric II tente dans son titre une périphrase (“…the Use of his light troops”). Quant à Kirkpatrick, il décrit en un paragraphe les différentes missions qui pourront être remplies par le corps de troupes légères qu’il conseille de lever, mais il ne qualifie pas ce type de guerre[46].

Ces remarques révèlent une certaine faiblesse du vocabulaire anglais au xviiie siècle, dans le domaine de la science militaire, ce dont les théoriciens étaient bien conscients :

Nous n’avons pas été les premiers dans ce pays à copier les grands maîtres de l’art de la guerre, mais par surcroit nous sommes redevables à nos voisins, de beaucoup de termes de cet art, et pour cette raison, chaque terme utilisé dans cet essai, sans qu’il ait été adopté par nos diction­naires Anglais, sera l’objet d’une explication au fur et à mesure[47].

Un verbe comme “reconnoitre”, un substantif com­me “manœuvre” étaient de ces mots dont les théoriciens anglais du xviiie siècle reconnaissaient l’emprunt au français, et qui furent adoptés par les dictionnaires anglais[48].

L’historiographie contemporaine, quand il s’agit de parler de petite guerre, hésite à employer une expression qui n’existait pas au xviiie siècle (“This was irregular war : la petite guerre or der kleine Krieg of eighteenth century military terminology”, dit P. Paret), et qui n’a semble-t-il pas une signification immédiate aujourd’hui encore dans la langue anglaise. Charles Edward Callwell employait ces deux termes (“small wars”) en 1896 déjà. Mais il avait une conception des “petites guerres” qui dépassait la vision qu’en avaient les théoriciens du xviiie siècle, et que révèle l’emploi du pluriel. Ces petites guerres désignaient non seulement une tactique, mais un type de conflits particulier : “Pratiquement, cette expres­sion convient à toutes les campagnes autres que celles dans lesquelles les deux adversaires sont des troupes régulières. Elle s’applique aux expéditions faites par des soldats disciplinés contre des sauvages et contre des races semi-civilisées, aux campagnes entreprises pour étouffer des révoltes, à la guerre de guérilla dans toutes les parties du monde où des armées organisées luttent contre des adversaires qui ne se risquent pas contre elle en rase campagne[49]. Les propositions de Peter Paret dans les années 1960, puis au tournant des années 1990, pour traduire la notion de petite guerre (au singulier) telle qu’elle était entendue sous l’Ancien Régime, gardent donc un caractère novateur. Paret proposa d’abord la traduction littérale “little war[50]. Il utilisait cependant aussi “war of detachments[51]. Beaucoup plus récemment, il suggérait “small war”, et fut suivi par plusieurs auteurs[52]. Mais nombreux sont aussi les historiens qui préfèrent, à l’instar des théoriciens du xviiie siècle, garder l’expression française : J.A. Houlding, le colonel Rogers et Peter E. Russell par exemple[53]. Robert A. Selig et David Curtis Skaggs, qui ont édité il y a une dizaine d’années le traité de petite guerre d’Ewald, mènent sur ce sujet une stimulante réflexion dans leur introduction et dressent un bilan historiographique des choix séman­tiques. Pour leur propre traduction, ils disent retenir indifféremment trois expressions : “light warfare”, “irregular warfare”, “partisan warfare”, avec une préfé­rence pour cette dernière ; mais les titres de leur introduction gardent l’expression en allemand ; même quand la réflexion est avancée, l’hésitation demeure[54]. Il est vrai que la “guerre de partis” était au xviiie siècle le synonyme le plus fréquent de la petite guerre. Peut-on faire le reproche aux éditeurs d’avoir choisi une expres­sion qui prêterait à confusion avec le nouveau sens du “partisan” issu des guerres dites “de libération” post-révolutionnaires ? Non, selon eux, parce qu’au xviiie siècle, n’était partisan que l’officier qui était dûment mandaté par le général pour une mission particulière. Dans le cas contraire, de partisan, il devenait brigand.

La lente progression des troupes légères

Deux moyens s’offrent à nous pour mesurer la prise de conscience de l’importance de la guerre de partis et des troupes légères au long du xviiie siècle : l’un est le mouvement des publications privées de traités d’art de la petite guerre, et leur accueil par le public ; l’autre est la politique de création, d’augmentation, de licenciement des troupes légères de la part des ministres de la guerre successifs, et le type d’entraînement des troupes sur le terrain. C’est le rapport existant entre la succession de ces publications et décisions d’une part, et le rythme des conflits internes ou internationaux ayant vu utiliser la guerre d’escarmouches, qui nous intéressera ici.

À voir le nombre d’études consacrées par les histo­riens anglo-saxons, à la question de l’influence de la guerre d’Indépendance américaine sur la pensée straté­gique anglaise et sur l’évolution de l’armée, on pourrait croire à un rôle prépondérant des campagnes américai­nes en ce domaine. Cela ne semble pas avoir été le cas, mais le débat historiographique se poursuit aujourd’hui à ce sujet.

Pendant les hostilités parut (ou plutôt reparut, car il avait déjà été publié une première fois en 1769, mais était passé à peu près inaperçu, de l’aveu de l’auteur) seulement à Londres le “tract” de Kirkpatrick. Le corps de troupes légères dont Kirkpatrick préconisait la levée était à destination du service en Inde. Et l’ “Avertisse­ment” nous apprend que c’étaient les événements de la côte de Coromandel qui avaient motivé la réédition du petit cahier. En 1781 en effet, les Français, sous la direction de Bussy, et aidés du sultan de Mysore, Tippoo-Sahib, mirent en balance pendant un temps la prépon­dérance anglaise en Inde ; il faut croire que les “plunde­rig detachments” des Français surent mettre à mal l’armée des Anglais, puisque c’est pour leur faire pièce que notre lieutenant-colonel des troupes de l’East-India Company réfléchissait à la levée d’une nouvelle forma­tion de combat[55]. Mais, même si les Français profitèrent des événements américains pour tenter d’affaiblir la puissance anglaise, à la fois par l’aide aux Insurgents, comme par la reprise des opérations en Inde, et même si la tactique qui motiva la réflexion de Kirkpatrick était bien celle de la petite guerre, il n’y avait pas là d’influence directe de la guerre contre les colons anglais d’Amérique.

Finalement, le traité du Hessois Andreas Emme­rich, qui servit pendant la guerre d’Indépendance améri­caine[56], publié à Londres en 1789, fut sans doute le seul traité de tactique montrant l’impact de la “guérilla” (avant la lettre) américaine en Grande-Bretagne au xviiie siècle, sur la pensée des officiers. Encore ne parut-il pas immédiatement après la fin du conflit. Aussi Walter Laqueur a-t-il sans doute raison de conclure que la guerre de partisans “did have a delayed influence on military thinking[57]. On ne peut souscrire en revanche au jugement de Max Jähns, qui, à la fin du siècle dernier, faisait de la guerre nord-américaine la cause unique de la prise de conscience de l’importance des troupes légères par les Britanniques et qui, dans la liste des publications subséquentes qu’il dressait, omettait à la fois l’édition de 1769 de Kirkpatrick et le traité de Stevenson[58]. La réflexion tactique et stratégique née de la guérilla menée en Amérique dépassa les frontières de la Grande-Bretagne et atteignit l’Allemagne, où fut publié le traité de Johann von Ewald ; Ewald, retenu (comme Emmerich) par Werner Hahlweg, parmi les plus valeureux partisans du xviiie siècle[59]. L’influence de la guerre américaine sur les écrits d’Emmerich et d’Ewald se mesure par les nom­breux passages où l’un et l’autre rapportent leur propre expérience (“I have collected those rules during twenty four years of service”, dit Ewald[60]), et W. Hahlweg y voit un argument en faveur de la thèse de l’influence de la tactique de la guerre d’indépendance américaine sur la pensée européenne.

Du strict point de vue tactique, cette influence n’apporta pas grand chose de nouveau dans la littérature sur la guerre irrégulière, par rapport à ce qui avait été publié auparavant. Ewald le reconnaît lui-même dans sa préface : “Même si je sais que je n’écris rien de nouveau, néanmoins je crois que mes camarades ne seront pas mécontents si je leur présente brièvement ces règles dont le chef d’un corps léger ou d’un détachement, composé de cavalerie et d’infanterie, doit tenir compte pendant les événements majeurs d’une campagne[61]. Scharnhorst répéta en 1792 que quiconque avait lu Jeney ou Grand­maison trouverait peu de choses nouvelles chez Ewald, tout en reconnaissant que celui-ci proposait quelques règles utiles pour le service des troupes légères[62]. C’était sans doute là l’intérêt du traité d’Ewald : à la lumière d’événements récents, faire (re)prendre conscience à ses lecteurs de l’importance de la petite guerre[63]. Il y eut cependant une véritable nouveauté dans la pensée d’Emmerich et d’Ewald, qui fut, selon Robert A. Selig et David Curtis Skaggs, de comprendre le rôle qu’auraient désormais dans les conflits à venir, les populations civiles et les motivations idéologiques. Quand ils eurent, eux et quelques autres officiers du même ordre, des postes de commandement dans diverses armées européennes, ils adaptèrent à leurs vues l’organisation, la tactique, l’en­traînement des troupes d’infanterie légère placées sous leurs ordres[64]. Selig et Skaggs récusent donc la thèse de Peter Paret, qui doute d’une influence quelconque de la guerre américaine sur les armées européennes[65].

En tout cas, si quelques officiers sagaces surent tirer parti de leur expérience américaine dans la guerre d’escarmouches, le haut commandement militaire et le gouvernement ne tirèrent pas à long terme les leçons des échecs américains, et se contentèrent le plus souvent, pendant le conflit, de mener une politique d’improvi­sation pour répondre à la petite guerre des “riflemen”, “backwoodsmen” et miliciens. Besides, has one not seen during the Seven Years’ War and the American War, especially during the first campaigns, when, as usual, the number of light troops to cover the army was insufficient, and how detachments and whole regiments were taken out of the army to serve as light troops ?[66], écrit Ewald. Les formations compactes de l’infanterie de ligne qui constituaient l’armée anglaise au début du conflit ne pouvaient rien contre le harcèlement continu des bandes américaines pratiquant la guerre “à l’indienne” ; c’était se battre avec un marteau contre un essaim de guêpes irritées, compare Fuller[67]. Au début de la guerre d’Indé­pendance américaine, un régiment d’infanterie britanni­que ordinaire comprenait une compagnie de troupes légères. Celles-ci étaient insuffisantes en nombre et insuffisamment formées, quoique certaines eussent suivi un entraînement particulier à la “guerre des bois” en Angleterre, sous la houlette de Howe[68]. Au cours du conflit furent donc créées des troupes légères supplémen­taires, “rangers”, “sharpshooters”, comme les “Ferguson’s sharpshooters” à partir de 1777. À la paix cependant, ces expériences de guérilla ne furent pas mises à profit en Angleterre pour la formation des troupes, et l’on en revint à des exercices conventionnels sur le modèle prussien[69].

Quoique l’accent ait été mis, dans l’historiographie contemporaine, sur les réformes nées de la révolte des colonies américaines (peut-être parce que les guerres civiles marquent plus la conscience nationale d’un pays), les troupes légères existaient en Angleterre bien avant. Il est vrai qu’elles furent mises en place plus tardivement que chez ses principaux voisins européens, selon une politique “au coup par coup”, qui vit alterner les créations et les augmentations au début des conflits, puis les licenciements lorsque venait la paix. Après tout, cette pratique était générale en Europe à l’époque.

Les Anglais étaient assez rétifs à adopter les innovations en vigueur sur le continent. C’est ainsi qu’ils n’eurent de véritables hussards qu’à partir du début du xixe siècle quand l’Autriche bien sûr, mais aussi la France, la Prusse, les Provinces-Unies, avaient levé des régiments de hussards, au mieux, dès la fin du xviie siècle, au pire, au milieu du xviiie siècle[70]. Au début du xviiie siècle, il n’existait en Angleterre aucun corps de troupes légères à proprement parler, et l’on ne vit claire­ment leur utilité semble-t-il, qu’à partir de la guerre de Sept Ans[71]. En 1728, le colonel Hawley[72] proposa au roi un projet de levée d’un corps de “light dragoons” (dragons légers). Ce régiment devait être divisé en douze troupes de cinquante hommes. Il recommandait de les habiller comme les dragons de ligne ; de les armer et de les monter légèrement (outre le sabre et un poignard, Hawley voulait les armer d’un seul pistolet, et leur donner en revanche une hache ; ce fut le choix retenu pour les 11 régiments de “light dragoons” levés en 1755) ; et de choisir pour cet office les hommes qui avaient été refusés à l’armée à cause de leur petite taille. Dans le plan de Hawley, le régiment devait pouvoir endurer de longues marches (30 miles par jour, quand un régiment de dragons classique n’en parcourait que 10). Ayant pour atout la rapidité d’action, il pourrait agir contre des contrebandiers comme pénétrer en profondeur en Écosse en cas de troubles, ce que ne pouvait faire aucun autre régiment[73]. Hawley fut visionnaire car les événements en Écosse motivèrent la levée du premier véritable régiment de “light dragoons” en 1745, pour contrer les entreprises de “Bonnie Charlie”, le fils du prétendant Jacques Stuart[74]. Ce régiment, levé par le duc de Kingston, devait pourvoir au service régulier ou irrégulier, suivant les circonstances. Il avait vocation à imiter les hussards des autres pays. Et c’était fort nécessaire, car les troupes royales se heurtaient à des montagnards combattant dans leur pays, et privilégiant la guerre d’escarmouches. George II fit donc lever conjointement des régiments de “Highlanders” à pied. Les dragons de Kingston, réformés une fois la rébellion matée, furent remis sur pied presque immédiatement par le duc de Cumberland pour la guerre en Flandre, puis à nouveau licenciés. D’autres régiments de “light dragoons” furent levés sur le même modèle pour la guerre de Sept Ans, puis disparurent à leur tour en 1763…

Quant à Kirkpatrick, le corps qu’il proposait de lever aurait compris deux cent “light horse”, le même nombre de “light infantry”, deux bataillons de cipayes, mais aussi un officier d’artillerie, seize canonniers et quelques canons[75] ; Une unité mixte qui rappelait les régiments de troupes légères levés en France lors de la guerre de Succession d’Autriche, et auxquels furent adjoints des pièces de canon légères dites “à la sué­doise”… Mais son idée ne fut pas suivie.

L’armée de Sa Gracieuse Majesté en Flan­dre : l’exemple de 1747

Un entraînement… à l’épreuve du feu

Depuis 1743 et l’envoi d’un contingent anglo-hanovrien en Allemagne sous la direction du roi George II et de lord Stairs, l’Angleterre était entrée militairement dans la guerre aux côtés de l’Autriche. Elle mettait ainsi fin à la politique prudente de Walpole, qui s’était contenté jusqu’à sa disgrâce en 1742, de fournir des subsides à ses alliés ; cela, sans que l’Angleterre fût officiellement en guerre contre la France, ce qui devint le cas à partir du 15 mars 1744. Les troupes anglaises prirent donc une part active aux campagnes de 1744 à 1748 en Flandre au sein des “Alliés” (Anglais, Autri­chiens, Hanovriens, Hollandais), même si l’opinion anglaise restait divisée sur l’opportunité d’un engage­ment continental, à l’instar de William Pitt, entré dans le Cabinet de Pelham en 1746[76]. On retrouve dans une brochure anonyme publiée à Londres en 1746 la synthèse de ces divers courants de l’opinion[77]. L’auteur, arguant de raisons financières, regrette l’engagement de troupes nombreuses en Flandre ; l’argent engagé dans une guerre de campagne aurait mérité d’être mieux employé, par exemple dans une guerre maritime. Cependant, quoique vilipendant la mauvaise gestion des fonds publics, il reconnaît qu’il était important de faire diversion en Flandre pour empêcher les Français de porter la guerre en Angleterre (on se souvient en effet du projet, ajourné finalement, de débarquement français en Angleterre formé en mars 1744)…

Du côté anglais, il n’y a pas l’équivalent des récits de campagne du baron d’Espagnac, aide maréchal général des logis de l’armée française, qui raconte par le menu les campagnes de Flandre de 1745, 1746, 1747. On y voit, à côté des marches, des batailles et du déroule­ment des sièges, le quotidien de la guerre, fait d’engage­ments de faible envergure, mais dont la multiplication pouvait gêner durablement les projets d’une armée. Les quelques écrits parus outre-Manche à l’époque restent très conventionnels. Par exemple, dans un récit daté de 1751, l’auteur (anonyme) juge inutile de s’étendre sur ce qui suivit la défaite de Lawfeld, en 1747 : “The Blunders of the rest of the Year, are of the less Consequence to be noted as even good Conduct now would have been ineffectual[78]. Plus intéressant est le récit de William Biggs qui, quoiqu’embrassant une large période (1739-1748), n’hésite pas à rapporter des “skirmishes” (escar­mouches), parfois de façon assez détaillée. Il en est de même du récit de Richard Holt[79].

Les insuffisances de la littérature anglaise ne doivent pas masquer le grand rôle de la petite guerre en Flandre, dès 1744 : après que Louis XV eut détaché une partie des troupes françaises en Alsace pour répondre à l’incursion du prince Charles de Lorraine qui venait de passer le Rhin, en juillet 1744, le maréchal de Saxe se trouva à la tête de l’armée en Flandre et mena une campagne défensive, évitant tout engagement général mais s’attachant à entraver la progression ennemie vers Courtrai ou vers Lille. Utilisant notamment les régi­ments mixtes de troupes légères créés l’année précé­dente, Volontaires de Saxe et Arquebusiers de Grassin, il avait des partis en permanence sur le canal de Gand à Bruges comme le long de l’Escaut. Les troupes légères françaises étaient aussi efficaces que l’avaient été contre elles les pandours et croates pendant les campagnes de 1742 et 1743. Harcelés sans cesse, les Alliés demeurèrent velléitaires et finirent par se retirer en octobre vers Gand. Les mouvements des Anglais, pendant cette seconde partie de campagne, avaient été paralysés par les Grassins, qui interceptèrent plusieurs convois sur le canal de Gand à Bruges[80]. Russell confirme que les Anglais restèrent le plus souvent impuissants contre ces embuscades. Il cite un extrait d’un récit de 1744 (sans qu’on en sache la date ni le lieu exacts) assez éloquent : “[The British] stung with these little Affronts [des embuscades dresssées par les troupes légères françaises], at last, sent out two Parties… to beat the Woods and Haunts of these Partisans who molested us, but both returned, after a Night’s Absence, empty handed[81]. D’après les autres exemples cités par Russell, il semble que ce fut seulement dans les campagnes suivantes que les Anglais, troupes régulières tout autant que Highlan­ders, connurent des succès significatifs dans cet “irregu­lar warfare”. Pourtant, durant la deuxième partie de la campagne de 1744, les Alliés disposaient d’un avantage numérique par rapport à Maurice de Saxe. Mais le commandement restait divisé : le général Wade (pour les Anglais), le duc d’Aremberg (pour les Autrichiens) et le prince de Nassau (pour les Hollandais) se querellaient entre eux. Peut-être méprisaient-ils une tactique (le “par­tisan warfare”) jugée barbare. Plus certainement, les troupes anglaises n’étaient pas encore accoutumées à cette manière de combattre.

Il faut rappeler qu’il y avait en Grande-Bretagne, à l’époque, peu d’entraînement adéquat ; en particulier, peu de camps de manœuvres dispensant un entraîne­ment perfectionné. Même en temps de guerre, sur le théâtre d’opérations (puisque c’est là que les camps étaient majoritairement mis en place), ils restaient en nombre insuffisant. Trop peu de troupes y avaient accès. Selon J.A. Houlding, sur les 68 bataillons de “Foot Guards” et de “marching Foot” qui composaient l’armée régulière pendant la guerre de 1739 à 1748, et qui servirent aussi bien dans les Pays-Bas qu’en Allemagne, en Grande-Bretagne, sur la côte française, en Méditer­ranée et aux Amériques, seulement 18 eurent la chance d’être entraînés dans un camp. Et sur les 23 régiments de cavalerie qui furent en service actif dans les Pays-Bas, en Allemagne et en Grande-Bretagne durant la même période, seuls 10 connurent un camp. Au total, un tiers de l’infanterie et moins de la moitié de la cavalerie, donc. La situation n’évolua pas beaucoup au cours des conflits suivants, guerre de Sept Ans et guerre d’Indépendance américaine[82].

Lorsqu’elles entraient en campagne, les troupes n’avaient été formées qu’aux exercices formels, tir et évolutions élémentaires de mise en ligne ou en colonne. Pour la guerre de Succession d’Autriche, les règlements en vigueur étaient ceux de 1728, qui visaient à l’efficacité des soldats dans la bataille. Pour le reste, le gouverne­ment s’en remettait aux commandants de bataillons. Liberté leur était laissée d’exercer leurs troupes complé­mentairement, par des manœuvres appliquées aux condi­tions tactiques des différents théâtres d’opérations. Ainsi, au cours de camps de manœuvres en garnison ou en cantonnement tenus à la fin de l’hiver ou au début du printemps, ils inculquaient aussi aux fantassins et cava­liers des rudiments de guerre de campagne appris dans les traités d’art militaire. At the same time field enginee­ring, the petite guerre, ranging service, and the like-activities with which most officers had heretofore been acquainted only in their studies – had now to be practised in earnest, where appropriate[83].

Comme la majeure partie des troupes, finalement, s’entraînait… au contact des ennemis (!), il fallait deux ou trois campagnes pour qu’elles fussent vraiment aguer­ries. Remarquons qu’en matière de petite guerre, camps d’entraînement ou pas, le maréchal de Saxe était d’avis qu’il n’y avait pas de meilleur moyen d’y accoutu­mer les troupes qu’en les mettant aux prises avec l’ennemi lors de fréquentes escarmouches : en septembre 1746 par exemple, alors qu’il avait son camp à Tongres, le maré­chal allait quotidiennement en reconnaissance vers Tongerberg. Et presque tous les jours, sa garde de uhlans y était opposée à une garde de hussards ennemis qui rôdait dans les environs[84].

Aussi est-ce pendant la campagne de 1747 – en juillet et août, après la bataille de Lawfeld- que nous avons choisi d’étudier la façon dont les Anglais observè­rent, jugèrent et pratiquèrent la petite guerre. En 1746 en effet, une grande partie des troupes anglaises quitta la Flandre, à la suite du duc de Cumberland, pour aller combattre le prince Charles-Edouard, fils du Prétendant jacobite, en Écosse. Les Britanniques ne participèrent donc que peu à cette campagne, où Maurice de Saxe utilisa à merveille la manœuvre contre le prince Charles de Lorraine qui avait pris la tête des troupes alliées. Quant à la campagne de 1748, elle s’arrêta très tôt, des préliminaires de paix ayant été signés au début de mai.

Même si elle est vue à travers les papiers militaires du duc de Cumberland, et à travers le récit de quelques mémorialistes britanniques, comme Biggs ou Rolt, la petite guerre que nous étudions ici est celle, souvent, des Alliés dans leur ensemble, à la fois parce que le duc de Cumberland fut en 1747 à la tête des armées coalisées, parce que l’appartenance nationale des troupes qui sont aux prises n’est pas toujours clairement mentionnée, loin s’en faut, et parce que les troupes légères anglaises étaient encore peu nombreuses (mais des volontaires tirés des régiments de ligne étaient également fréquem­ment envoyés “à la guerre”). Certes, les “Light Dragoons” du duc de Cumberland combattirent dit-on “with some distinction” en Flandre en 1747, après que la rébellion écossaise eut été écrasée[85]. Mais un état des dragons et hussards des Alliés pour 1747 montre l’infériorité numé­rique des Anglais, même augmentés de ceux du Hanovre, possession du roi George II : 18 488 hommes du côté autrichien, pour 8 624 Hollandais, 2 425 Anglais, 4 458 Hanovriens et 1 260 Hessois[86]. Les informations du gou­vernement français sont lacunaires, mais donnent une idée des proportions. Pour ce qui concerne les troupes légères à pied, le même document cite seulement, du côté anglais, deux compagnies franches, formant 300 hommes en tout. Ces chiffres sont relatifs aux proportions des contingents des différents Alliés prévus pour la campa­gne de 1747. La convention de La Haye, signée le 12 janvier par les différents adversaires des Français et définissant la contribution en hommes et les subsides devant être versés par chacun, prévoyait un total de 140 000 hommes pour le théâtre de la Flandre : 60 000 Autrichiens, 40 000 Anglais et autant de Hollandais[87]. En raison des difficultés financières croissantes des belligérants, ces prévisions ne furent pas atteintes. Selon E. Sheppard, les Alliés assemblèrent tout de même 100 000 hommes à Breda au début de la campagne. Pour ce qui concerne les troupes proprement anglaises, R. Whitworth rapporte qu’en mars, c’étaient seulement 13 587 hommes que le duc de Cumberland passait en revue, qui devaient être joints plus tard par une brigade supplé­mentaire. Plus intéressant pour nous, Cumberland encouragea la levée de trois “light companies”, recrutées localement mais payées par Londres[88]. Au début d’avril, les Alliés avaient réuni, selon le général-major Van Egroo, une force de 120 000 hommes, et ce fut le renforce­ment du contingent anglais qui permit d’atteindre cet effectif. En face, l’armée du maréchal de Saxe alignait 140 000 hommes[89].

Il est rare que les sources françaises du xviiie siècle mentionnent des partisans anglais. La seule allusion que nous avons trouvée se rapporte à la campagne de 1747, ce qui n’est pas un hasard, au regard de ce que nous avons dit plus haut. En août 1747, “M. Fischer était dans Diest avec sa compagnie, écrit le mémorialiste ; il eut avis que le capitaine Magliarty, partisan anglais, était dans Beringen avec 80 hussards ; il marcha à lui, le surprit, lui tua 29 hommes et en prit 42, avec autant de chevaux : Magliarty, son lieutenant et deux maréchaux des logis furent faits prisonniers[90]. Il est vrai que les écrivains officiers (tel le baron d’Espagnac) et les rédacteurs des bureaux de la Guerre à Versailles avaient plutôt ten­dance à s’appesantir sur les succès des troupes légères françaises. Au surplus, ils ne disposaient pas toujours d’informations très précises sur les troupes ennemies. C’était le cas aussi du côté allié, quand il fallait qualifier les régiments engagés dans tel ou tel accrochage, comme il apparaît dans la correspondance du duc de Cumberland.

De Namur à Berg-op-Zoom : les communications, au cœur de la petite guerre

Cette correspondance apporte deux types d’infor­mations, quant à la petite guerre : d’une part, des détails sur les initiatives des Français, et les mouvements de leurs hussards et troupes légères. Ils nous permettent par ricochet de mesurer la place du renseignement pour l’état-major allié ; d’autre part, des détails sur les entre­prises des troupes légères alliées, où l’on peut à plusieurs reprises, mais pas toujours, avoir une idée de la part prise par les troupes légères britanniques.

À la petite guerre, le renseignement était essentiel ; renseignement sur le terrain, renseignement sur les positions de l’ennemi (par des partis envoyés en recon­naissance, et par des espions). Il était le préalable à toute opération, comme il doit l’être de tout temps dans la guerre en général. Et, en effet, connaître la position de l’adversaire évitait d’être surpris par lui, quand la surprise, sur laquelle insistent les théoriciens de la guerre de partis – Grandmaison, Jeney, La Roche, etc.- était en la matière la principale condition de réussite. La place faite au renseignement était, en revanche, souvent indigente dans les traités généraux sur l’art de la guerre, au xviiie siècle[91]. En ces mois de juillet et août 1747, les échanges de lettres entre Cumberland et ses généraux, tout autant que les nombreux bulletins de renseigne­ments émanant d’informateurs et d’espions divers, dont on ne sait parfois pas le nom, montrent la grande place accordée au renseignement par l’état-major, et nous permettent d’avoir, eu égard à la petite guerre, des infor­mations précieuses sur les mouvements des troupes légères et des hussards… français, venant corroborer les sources françaises. Ils sont surtout intéressants pour saisir le degré de précision des informations, les corps auxquels les courriers faisaient le plus souvent référence, et le degré d’attention accordé à ces informations.

Souvent donc, on reste imprécis sur le régiment exact de hussards, comme dans cet avis de juillet, anonyme, qui avertit qu’“il y a aussi plusieurs postes tant Dragons que Grassins et Houssards, qui bordent la Meuse”, entre Namur et Maastricht[92] ; comme dans cette lettre du duc de Cumberland, qui informe en août Lord Chesterfield du mouvement “of a small Detachment of Hussars, & of Grenadiers Royaux, which are marched to escort a great convoy of Artillery & of all kind of Ammunitions that is set out from Namur for Bergen op Zoom[93]. Il n’y avait là rien d’étonnant. Les uniformes des régiments de hussards français n’étaient unifiés, en théorie, que depuis l’ordonnance de 1744, et les régiments de Beausobre et de Linden se firent sermonner par l’inspecteur général des hussards, le comte de Berchény, parce qu’ils n’avaient pas encore suivi l’ordonnance en 1747[94]. Il était donc peu facile de s’y reconnaître, et d’éviter les confusions. On trouve mention parfois du régiment de La Morlière[95], du régiment des hussards de Berchény, ou de celui de Raugrave[96]. Mais, sans conteste, la troupe qui est le plus fréquemment citée est bien celle des arquebusiers de Grassin[97] ; et il est significatif que, dans le premier bulletin d’informations que nous avons cité, il y ait à la fois une allusion vague à un régiment de hussards, et une référence précise au corps du colonel de Grassin. On peut déduire de ces informations que, le régiment de Grassin étant alors un de nos corps les plus actifs et les plus efficaces à la petite guerre, ses mouvements étaient particulièrement surveillés par les Alliés.

Les informateurs du duc de Cumberland ne sont connus, au mieux, que par leur nom (par exemple, un certain Lamberty, qui livre périodiquement des rensei­gnements sur les mouvements de troupes des environs de Liège). Ils passent parfois par des intermédiaires, comme l’atteste ce courrier adressé “À M. Pelfosse, marchand près de la poste à Liège[98]. Pour obtenir des détails sûrs quant à la force d’un détachement posté le long de la Meuse, et à celle de la garnison de Huy, un espion a envoyé le 28 août, deux hommes en reconnaissance. Il rend compte dans un français plus qu’approximatif : “100 homme du regiment de la Marck se sont mit en marche pour ouÿ [Huy]. Il on un partissant a leurs tete ets seron ramforcé a ouy. Selon toute aparance c’est pour quelque petite expedition dans le gondreaux [Condroz, région au sud de Huy]. J’ai mit deux homme fidel a leurs suitte qui examineront leurs poste le l’on de la Meuse ets qui soront la force de ouÿ[99]. Il semble ici que les deux affidés soient deux espions civils à la solde du premier. Les missions de reconnaissance de l’ennemi étaient confiées à l’époque à la fois à des partis, troupes de fantassins ou cavaliers, spécialistes de la petite guerre, ou à des espions[100]. En tout cas, l’envoi d’hommes “à la décou­verte”, c’est-à-dire en reconnaissance, devait être quoti­dien selon les théoriciens de l’art de la guerre (par exem­ple Feuquière). Si les espions étaient moins sûrs que les partis de troupes légères pour les reconnaissances, ils étaient plus discrets. Dans son traité, le baron de Wüst résume leur fonction en disant qu’autant le partisan était le gouvernail de l’armée, autant l’espion était le gou­vernail du partisan[101]. Les hussards, le plus souvent étrangers, désertant souvent, pouvaient faire de bons espions. Ainsi le duc de Cumberland reçut-il des infor­mations issues d’un déserteur du régiment de Raugrave au mois d’août, l’avertissant de mouvements de ce corps vers Berg-op-Zoom[102].

Les courriers ne rendent pas seulement compte de la petite guerre des ennemis. Ils montrent aussi des initiatives du côté des Anglo-Autrichiens. De fait, les Alliés avaient mené une petite guerre active dès le prin­temps de 1747, même si elle ne fut pas de grande consé­quence sur les victoires françaises. Ce fut en fait leur seule réponse à la conquête de la Flandre hollandaise par le maréchal de Saxe[103]. Elle se poursuivit tout l’été contre les troupes légères et les hussards des Français, après la bataille de Lawfeld.

La grande affaire des mois de juillet et août fut le siège de Berg-op-Zoom, confié par Maurice de Saxe à son plus fidèle lieutenant, le comte de Löwendal. La ville fut investie le 11 juillet. Il s’agissait d’une diversion stratégi­que pour amener les alliés à disperser leurs troupes en venant au secours de la place ; donc, à dégarnir Maas­tricht, dont la prise demeurait le véritable objectif du maréchal, mais dont le siège s’avérait impossible après Lawfeld. Le meilleur moyen d’entraver le siège de Berg-op-Zoom tout en continuant à masquer Maastricht, donc en envoyant un contingent réduit au secours de la place, était de gêner les assiégeants dans leurs communica­tions ; de couper l’approvisionnement en interceptant les convois. Et c’est bien une des raisons qui expliquent les difficultés rencontrées par Löwendal au mois d’août, outre la défense acharnée des assiégés. D’autant que les Français tiraient leur approvisionnement de Namur et avaient donc à tenir tout le Brabant, en passant par Malines et Anvers. Les mouvements des Grassins, des La Morlière et des hussards français dans les environs de Namur et le long de la Meuse jusque dans les faubourgs de Liège, avaient trait à ces deux objectifs stratégiques : par la protection des circuits de ravitaillement contre toute tentative des Anglo-Autrichiens, favoriser le siège de Berg-op-Zoom ; par l’observation et le harcèlement des troupes alliées au sud et à l’ouest de Maastricht, leur faire craindre un projet de Maurice de Saxe sur la ville. D’où la surveillance accrue dont les troupes légères fran­çaises étaient l’objet dans le comté de Namur, pourtant éloigné de Berg-op-Zoom, et l’attention portée par le duc de Cumberland aux informations de ses réseaux de renseignement, que nous avons vue précédemment.

Tout tournait décidément autour des communica­tions, dont la rupture est au cœur des opérations de petite guerre les plus communes (attaques de postes jalonnant les lignes d’opérations ; embuscades contre les convois…). Les Alliés devaient eux aussi protéger l’appr­visionnement, celui des assiégés de Berg-op-Zoom. Une “Proposition pour couvrir les convois et garder la commu­nication, entre l’Armée et les villes de Bergen-op-Zoom, et Breda”, peu après le 11 juillet, prévoit d’y employer bon nombre de troupes légères, dont les compagnies franches anglaises. Celles-ci devaient être postées au château de Broechem (aujourd’hui Broekom, à une vingtaine de km au sud de Hasselt) et aidées d’un détachement de hus­sards impériaux (placé dans la campagne entre Hovorst et Broechem pour patrouiller), des hussards de Frangi­pani et des compagnies à pied et à cheval du régiment de Cornaby[104].

Du côté français, la protection des convois allant d’Anvers à Berg-op-Zoom, pour approvisionner la ville en vivres et en munitions, et celle des convois de blessés venant du siège, incomba pendant deux mois au comte de Beausobre. Il remplit cette lourde tâche d’abord avec son régiment de hussards seulement, auquel furent adjoints ensuite un régiment de dragons et un bataillon de milice. Il passait, par jour, au moins un convoi venant d’Anvers, et un venant du siège, quand ce n’était pas deux ou trois ; Il y avait d’ordinaire cinq à six mille voitures sur les­quelles Beausobre avait à veiller en tout, qui station­naient pendant une nuit à proximité de son camp (non loin de Stabroek, à une dizaine de km au nord d’Anvers), car les convois faisaient la route en deux marches[105]. Les hussards alliés dressaient souvent des embuscades contre ces convois : “Nos hussars les incommode [sic] beaucoup et vont presque a la porte d’Anvers. […] rien ne peut passer au corps de Louwendal sans escorte…”. Le 13 août, le rapport d’un informateur dont le nom n’est pas connu indique “qu’une partie du convoi qui avait pris la même route [vers Berg-op-Zoom] avoit été attaqué par les Hussars autrichiens qui en avoient enlevé plusieurs chevaux…”[106]. Rien n’indique que des troupes légères anglaises participèrent à ces prises périodiques de chevaux et de caissons.

On vit en revanche agir les Highlanders pour des­serrer l’étau autour de Berg-op-Zoom, au mois d’août. En un récit alerte, Rolt explique qu’un fort détachement des assiégeants ouvrait des tranchées contre les forts Rover et Pilsen, en avant des lignes, où commandait le prince de Saxe-Hildburghausen. Le 9 août, le régiment britanni­que des Highlanders, commandé par Lord John Murray, opère une sortie du fort Rover. Il tue 400 des assaillants, brûle leurs batteries, et chasse le reste des Français de leurs tranchées, où ils retournaient. Ceux-ci, “after making three unsuccessful attacks against the forts, entirely abandoned the attempt[107]. Ce succès de la petite guerre britannique s’inscrit dans les opérations des partis dits “partis sortis des places”, selon la typologie établie par Feuquière dans ses Mémoires. Antoine de Ville y accordait déjà grande attention dans le chapitre sur les partis de guerre de son ouvrage De la charge des gouverneurs des places, paru en 1639 . La petite guerre se trouvait ici aux marges de la grande, celle des sièges.

Le lendemain, une affaire engageant les compagnies franches anglaises fit grand bruit, au vu des pièces qui lui sont consacrées dans les papiers de Cumberland, parce qu’elle faillit mal tourner. Les hussards de Frangipani ainsi que les trois compagnies franches des capitaines Freron, Bartelo et Crousera avaient été postées au village de Nispen (à environ 15 km à l’est de Berg-op-Zoom), près d’Aschen. Or le capitaine Bartelo, qui commandait les trois compagnies, et le major Colignon, prirent l’initiative d’envoyer un détachement de 50 hommes à Asche. Ce détachement n’avait pas fait 400 pas, lit-on dans le rapport sur l’aventure (en date du 10 août), qu’un parti français vint attaquer Nispen avec 200 hommes. Le reste des compagnies franches anglaises postées à Nispen, s’imaginant en sûreté grâce à des vedettes envoyées alentour, fut totalement surpris et s’enfuit. Les Français s’en prennent alors aux hussards, auxquels ils capturent des chevaux. Les 50 hommes en­voyés par Bartelo, entendant la fusillade, font immédia­tement, et heureusement, demi-tour. Culbutant les Français, ils les forcent à quitter le terrain par leur feu, aidés du commandant des hussards. By this we not only got possession of the Village again but likewise retook our Officers & men that were prisoners, most of the hussars & their Horses, all our mens arms that had been taken and above 100 French musquets[108].

Cette relation circonstanciée ne doit pas cacher que les troupes légères anglaises sont, somme toute, assez peu citées nommément dans les sources anglaises. Certes, lorsqu’on a affaire à des “partis” ou des “détache­ments” dont l’origine n’est pas précisée, on peut supposer que des anglais participèrent aussi aux opérations. Mais d’une manière générale, les troupes légères britanniques restaient encore peu nombreuses, et leur renommée n’égalait pas celle des hussards et des croates des impériaux.

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