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De la guerre ?

Clausewitz et la pensée stratégique contemporaine

 

Laure Bardiès et Martin Motte (Dir.)

 

 

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Introduction

Hervé Coutau-Bégarie

 

Pourquoi un tel colloque ? On peut y trouver au moins trois raisons. La première est la commémora­tion, puisque c’est il y a exactement deux siècles que le nom de Clausewitz a fait sa première apparition en France : un rapport de police de 1807, récemment exhumé par le colonel Durieux[1], signale en effet que le lieutenant von Clause­witz accompagne le prince Auguste, fait prisonnier lors de la mémorable campagne de 1806, où l’on vit la Prusse se désin­tégrer. Ce début modeste annonçait une postérité éclatante mais, malheureusement pour le principal intéressé, tout-à-fait posthume si l’on excepte sa plaquette sur la campagne de 1813, traduite à Paris l’année suivante.

En deuxième lieu, ce colloque peut aussi avoir une fonction sinon expiatoire, du moins de réparation, car l’École spéciale militaire de Saint-Cyr a mis très longtemps à découvrir Clause­witz. À preuve le cours d’art et d’histoire militaire professé en 1857-1858 par un historien des plus distingués, Louis Dussieux, dont nous devrions lire encore l’ouvrage sur les grands généraux de Louis XIV : il se conclut sur des « Notions de bibliographie militaire » qui ne nous font grâce d’aucun auteur français et, signe d’ouverture à une dimension européenne que l’on sentait déjà poindre, daignent citer quelques auteurs étrangers[2]. Les mieux traités sont, bien entendu, Jomini et l’archiduc Charles. Le seul allemand de la liste est le colonel wurtembourgeois von Kanzler, aujourd’hui totalement oublié, auteur d’un Atlas des plus mémorables campagnes et sièges qui présentait, il est vrai, l’avantage d’avoir des légendes bilingues, en français et en allemand. Aucune mention de Clausewitz donc, alors que, dès 1835, Louis de Bystrzonowski en avait donné un résumé en français et qu’à la fin de la décennie suivante, le major belge Neuens l’avait traduit dans notre langue. Un siècle et demi plus tard, il est juste de réparer ce lamentable oubli dont nous n’avons, hélas, que trop pu mesurer les effets en 1870.

Enfin et surtout, ce colloque s’inscrit dans un contexte d’émulation. En effet, l’actualité clausewitzienne est plus riche qu’elle ne l’a jamais été depuis longtemps : on assiste, ces derniers mois, à une rafale d’événements et de publications à nulle autre pareille dans le domaine stratégique. Le mouvement a été lancé au printemps 2007 par Andreas Herberg-Rothe, qui a publié aux presses d’Oxford la version anglaise d’un ouvrage allemand paru en 2001, Clausewitz’s Puzzle - The Political Theory of War. Cet ouvrage d’initiation tout-à-fait classique revient sur les problèmes d’interprétation inépuisables que Ray­mond Aron, il y a trente ans, pensait avoir épuisés : la dialectique de l’attaque et de la défense, la guerre comme trinité, la guerre comme continuation de la politique par d’autres moyens… Andreas Herberg-Rothe a été suivi par un auteur important, Antulio Echevarria. Ce dernier avait déjà publié un livre unani­mement reconnu sur la pensée militaire allemande entre 1871 et 1918, au titre assez expressif, After Clausewitz[3]. Il revient aujourd’hui à la source avec Clausewitz and Contemporary War[4]. Ces auteurs s’inscrivent dans le renouveau des études clause­witziennes après ce qu’il ne faut pas appeler la glaciation aro­nienne, car Aron était un immense esprit, mais du moins avec une liberté renouvelée.

En septembre 2007, témoignage de l’Europe qui se fait - ô combien laborieusement -, Dieter Lutz-Müller, officier de la Bun­deswehr en stage au Collège interarmées de Défense, a proposé la première traduction française du cours sur la petite guerre que Clausewitz avait professé de 1810 à 1812. Ce cours, découvert en 1966 seulement par Werner Hahlweg, était resté inexploité jusqu’en 2005, date de la communication de Sandrine Picaud-Monnerat au colloque international d’histoire militaire de Madrid[5]. Il y a là un nouveau volet de la pensée clausewitzienne qui commence à être exploré et dont il n’est pas besoin de souligner l’importance en ces temps de conflits asymétriques.

Au moment même où se tient notre colloque sortent quatre livres importants. Tout d’abord celui de Hew Strachan, Clause­witz’s On War - A Biography[6]. C’est une analyse systématique centrée autour de quelques grands thèmes, la réalité de la guerre, sa nature, sa théorie. On ne peut que saluer une telle publication dans un contexte anglo-saxon traditionnellement marqué par l’indifférence sinon l’hostilité à Clausewitz. Le même Hew Strachan est en train de publier, avec Andreas Herberg-Rothe, les actes du colloque tenu en 2005 à Oxford, Clausewitz and the 21st Century. Les spécialistes anglo-saxons les plus considérables y ont participé, à commencer par Michael Howard, l’un des auteurs de la traduction de 1976 qui a marqué le renouveau des études clausewitziennes dans cette aire culturelle, mais également Chris­topher Bassford, Antulio Echevarria, Alan Beyerchen et quelques autres. On y trouve également des Allemands et même, la généro­sité britannique étant sans limites, un Français, le colonel Durieux.

Stuart Kinross, de son côté, prolonge le livre désormais classique de Christopher Bassford avec Clausewitz in America : Strategic Thought and Practice, from Vietnam to Iraq[7]. L’usage que font les Américains du maître prussien est toujours pittores­que, parfois profond, parfois déroutant, à l’image du colonel Boyd, le plus grand nom de la pensée aérienne contemporaine, dont tout le monde connaît aujourd’hui la fameuse « boucle opérationnelle OODA » (Observation-Orientation-Décision-Action) : il affirme - on me permettra de ne point traduire - avoir attrapé « Clausewitz by the balls ! ». Voilà qui ouvre des perspec­tives épistémologiques considérables ! On notera au pas­sage que l’influence de Clausewitz dans l’Amérique contempo­raine avait déjà été étudiée par Christophe Wasinski dans un article très important, mais en français[8]. Naturellement, Kinross ne le cite pas, le provincialisme n’étant pas un travers exclusive­ment hexagonal.

L’ouvrage le plus important est, sans nul doute, celui de René Girard, Achever Clausewitz[9]. Après avoir théorisé La violence et le sacré[10] et découvert Des choses cachées depuis la fondation du monde[11], notre académicien affirme que Clausewitz a eu une intuition fulgurante sur la nature de la violence et le destin de l’humanité. Cette intuition l’aurait tellement effrayé qu’il aurait ensuite essayé de la camoufler dans tout le reste de son livre. On se demande dans ces conditions pourquoi il n’a pas purement et simplement brûlé son premier chapitre, ce qui lui aurait épargné d’avoir à écrire 800 pages à la suite ! Le problème avec ce genre de thèse, c’est de savoir si l’intuition fulgurante est de Clausewitz ou de Girard lisant Clausewitz : comme l’a si bien dit Jean Guitton des classiques, « On leur fait l’hommage d’idées qu’ils n’ont jamais eues, mais qu’on n’aurait jamais eues sans eux ». Il est clair en tout cas que lorsque Girard s’attaque à Clau­sewitz, la rencontre de deux monstres pareils ne peut produire qu’un chef-d’œuvre. Les spécialistes fronceront le sourcil devant telle ou telle affirmation et s’interrogeront sur la fidélité du commentateur à l’original, mais il y a là un ouvrage qui aura sûrement l’importance du livre central d’Aron.

Le mouvement ne devrait pas se relâcher dans les prochains mois. Benoît Durieux est à la veille de soutenir sa thèse, Clausewitz et le débat sur la guerre en France, 1807-2007, magnifique pendant français de l’enquête que Christopher Bassford a faite pour le monde anglo-saxon, Olaf Rose pour le monde russe ou Ulrich Marwedel pour le monde germanique. La réception d’un classique, son interprétation, ce sont là des problè­mes centraux que l’on n’a pas assez creusés à ce jour. Ils consti­tueront le thème d’un prochain numéro de la revue Stratégique intitulé « Clausewitz II », le I étant paru en 2001. On y trouvera des études, certes plus modestes, sur la réception de Clausewitz en Suède, aux Pays-Bas, en Hongrie et ailleurs. Un classique est par principe « accommodé à toutes les sauces » et il ne suffit pas de constater son rayonnement, il faut étudier en détail les adaptations, les déformations pour déterminer la portée exacte de son influence.

En 2009 paraîtra la traduction française des deux derniers volumes des œuvres complètes, ou prétendues telles, publiées par la veuve de Clausewitz dans les années 1830. Les huit premiers avaient été traduits au début du xxe siècle, mais le travail n’est pas allé à son terme. Focalisés sur les guerres de la Révolution et de l’Empire, les militaires de la Belle Epoque avaient négligé les campagnes plus lointaines qui occupent ces deux derniers volu­mes : celles de Gustave-Adolphe, de Turenne, de Charles XII, de Maurice de Saxe, de Frédéric II. De par leur rattachement à des guerres d’Ancien Régime, supposées limitées, elles n’avaient pas le même intérêt pour des officiers imbus des idées d’armées de masse et d’offensive. Aujourd’hui, dans la recherche d’une théo­rie globale prenant en compte aussi bien les stratégies d’anéan­tissement que les stratégies d’usure, elles suggèrent de nouveaux champs d’investigation.

Cette publication est le prélude à la parution des œuvres plus ou moins complètes en douze volumes d’un millier de pages chacun, tâche entreprise par l’Institut de stratégie comparée avec le soutien de l’Agence nationale pour la recherche et de la Fondation Saint-Cyr. Enfin, une nouvelle traduction du cours sur la « petite guerre », plus utilisable que celle de Dieter Lutz-Müller (auquel restera le mérite de la première initiative) devrait aboutir fin 2008.

Comme on le voit, le chantier clausewitzien connaît en ce moment un immense renouvellement. C’est d’ailleurs le propre des classiques d’être inépuisables, et manifestement Clausewitz a encore quelque chose à nous dire. Ce colloque apporte sa pierre à l’édifice.



[1]       Benoît Durieux, Clausewitz et la France. Deux siècles de réflexion sur la guerre, 1807-2007, Paris, ISC-Economica, 2008.

[2]       Louis Dussieux, Art et histoire militaires, 2e année, École impériale spéciale militaire, 1857-1858.

[3]       University Press of Kansas, 2001.

[4]       Oxford University Press, 2007.

[5]       Sandrine Picaud, « La réflexion sur la petite guerre à l’orée du xixe siècle : l’exemple de Clausewitz (1810-1812) », Poder terrestre y poder naval en la época de la batalla de Trafalgar, actes du XXXIe congrès international d’histoire militaire, Madrid, Comisión española de historia militar, 2006, pp. 239-256.

[6]       Atlantic Monthly Press, 2007.

[7]       Londres-New York, Routledge, 2008.

[8]       Christophe Wasinski, « Paradigme clausewitzien et discours stratégique aux États-Unis, 1945-1999 », Stratégique 78-79, 2000.

[9]       Paris, Carnets Nord, 2007.

[10]     Paris, Grasset, 1972.

[11]     Paris, Grasset, 1978.

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