| Institut de Stratégie Comparée, Commission Française d'Histoire Militaire, Institut d'Histoire des Conflits Contemporains |
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The
new strategic challenges of the 21st century requires us to think
differently, but they also require us to act. The deployment of missile
defenses is an essential element of our broader efforts to transform our
defenses and deterrence policies and capabilities to meet the new threats
we face. (George W. Bush, 17 décembre
2002)[1] Depuis juillet 2004, les États-Unis déploient en Alaska et en Californie les premiers engins antimissiles du système voulu par le président George W. Bush pour protéger le territoire national d’une hypothétique attaque nord-coréenne. L’interception d’une ogive, objet remarquable par ses petites dimensions et la rapidité de son déplacement, représente un défi que les chefs du Pentagone et les ingénieurs des entreprises contractantes pensent avoir relevé en mobilisant les technologies les plus sophistiquées dans les domaines de la détection, du guidage et de l’informatique. Malgré cette incontestable image high-tech, véhiculée par les comptes-rendus des services en charge de la recherche et entretenue par un imaginaire populaire sur la guerre spatiale, la défense contre les missiles balistiques (Ballistic Missile Defense ou BMD) a une longue histoire derrière elle. Les militaires britanniques y songent déjà, il y a soixante ans, quand les V-2 s’abattent sur l’agglomération londonienne. Les fusées allemandes sont, en effet, les premiers missiles balistiques employés dans un contexte opérationnel. Il faut néanmoins attendre le début des années 1960 pour que Soviétiques et Américains réussissent des interceptions expérimentales et étudient des déploiements défensifs. La limitation de la BMD ne tarde pas ensuite à être négociée dans le traité ABM (Anti-Ballistic Missile) de 1972 qui devient “la pierre angulaire” d’une stabilité stratégique fondée sur la menace de la destruction assurée. Révulsé par cette dernière, le président Reagan lance cependant, en 1983, une Initiative de Défense Stratégique reposant sur des principes futuristes, dans l’espoir de garantir la survie de son pays face aux arsenaux soviétiques. Depuis soixante ans, la défense antimissile demeure une préoccupation constante pour les responsables politiques et les experts qui la regardent, tantôt comme un indispensable bouclier, tantôt comme un projet aussi coûteux que chimérique. L’intérêt porté à la BMD s’explique essentiellement par la révolution stratégique que provoque l’apparition des engins balistiques[2]. Les implications de ces armements sont cruciales car la vitesse à laquelle ils fondent sur leurs objectifs semble résoudre la question de la pénétration des défenses adverses tandis que leur association aux armes de destruction massive installe durablement les sociétés dans un état d’extrême vulnérabilité. En un sens, ces vecteurs s’affranchissent des contraintes tactiques et géographiques, qui pèsent habituellement sur la conduite de la guerre, pour devenir l’armement stratégique par excellence, celui qui contourne les obstacles érigés pour abriter les grands foyers démographiques et dont l’emploi peut déterminer l’issue d’un conflit, voire l’existence des nations. L’examen des programmes destinés à réduire la menace balistique impose donc quelques précisions préalables concernant ces projectiles autopropulsés dont la trajectoire obéit à deux forces : la poussée produite par les moteurs puis, ceux-ci éteints, l’attraction terrestre[3]. Tous ces engins assemblent quatre composantes essentielles : la structure même de la fusée qui peut être divisée en deux ou trois étages afin d’augmenter la portée, les moteurs utilisant des propergols liquides ou solides[4], les appareils de guidage – mesurant la direction et l’accélération du vecteur – et l’ogive, recouverte de matériaux réfractaires, qui porte la charge militaire et les leurres éventuels. Le vol compte trois phases consécutives. Lors de la phase de lancement, le vecteur parvient à la vitesse nécessaire pour parcourir la distance le séparant de sa cible tandis que ses outils de guidage vérifient et corrigent sa trajectoire afin que celle-ci garantisse une précision optimale au moment où les réacteurs sont coupés. Pendant la mi-course, l’engin n’est plus propulsé mais libère sa charge militaire qui monte jusqu’à atteindre l’apogée de la trajectoire puis descend vers le sol. Enfin, au cours de la phase terminale, l’ogive rentre dans l’atmosphère qui la ralentit, la soumet à de très hautes températures et détruit les leurres[5]. Les missiles balistiques sont couramment classés en fonction de leur portée, cette dernière étant fonction de la vitesse maximale, de l’altitude atteinte et de la durée du vol : les SRBM (Short Range Ballistic Missiles) parcourent jusqu’à 1 000 km, les IRBM (Intermediate Range Ballistic Missiles) de 1 000 à 5 500 km – on disjoint parfois les MRBM (Medium Range Ballistic Missiles) portant à moins de 2 500-3 000 km – et les ICBM (Intercontinental Ballistic Missiles) de 5 500 à plus de 10 000 km[6]. Un ICBM portant à 10 000 km vole, par exemple, durant 30 minutes, s’élève à plus de 1 000 km d’altitude et dépasse la vitesse de 7 km/seconde. Le critère de la portée s’avère peu pertinent pour séparer les missiles tactiques des missiles stratégiques car cette distinction dépend de la cible visée plus que des caractéristiques de l’engin. Enfin, les différences entre les vecteurs résultent de leur inégale précision et de leur possible équipement en têtes multiples. Ces aspects techniques sont primordiaux car ils fixent la mission affectée à l’engin : un missile imprécis et à charge unique reste une arme de dissuasion menaçant les agglomérations tandis qu’un missile capable de diriger avec précision plusieurs charges sur des objectifs bien définis peut servir à une première frappe, opérée par surprise sur les forces adverses. Une présentation des tentatives successives pour réduire la vulnérabilité à ces armements offensifs réunit trois thèmes indissociables. Le premier est la menace balistique qui procède tant de la sophistication des technologies requises que de leur prolifération. Bien évidemment, l’histoire de la conception et du déploiement des missiles est un champ immense qu’il nous est impossible de traiter en soi ; nous nous contenterons de noter succinctement qui détient quels types de vecteurs, quand et à quelles fins. Le deuxième thème forme le cœur du livre : les systèmes d’interception qui relèvent de la défense stratégique, au même titre que les dispositifs d’alerte avancée, la lutte anti-sous-marine et la défense antiaérienne. Tous associent des composantes assurant la détection, le suivi et la destruction des assaillants à un outil informatique complexe traitant les données et contrôlant l’engagement ; ils diffèrent toutefois par leurs techniques de détection et de guidage (dispositifs radioélectriques ou optiques), les énergies utilisées pour la destruction des ogives adverses (énergies nucléaire, dirigée, cinétique), la puissance des ordinateurs et la configuration des déploiements (composantes basées à terre, en mer, dans l’air ou en orbite). Notons que la frappe contre-force relève, elle aussi, de la défense active contre les missiles. Enfin, le troisième thème concerne la réduction de la menace balistique par la coopération internationale. Celle-ci tend à encadrer la croissance des arsenaux (la régulation), à diminuer le nombre des missiles (le désarmement) ou à empêcher la propagation de ces armements dans le monde (la non-prolifération). Elle accompagne les initiatives entreprises pour maîtriser le danger que font peser les autres armes de destruction massive. Cette étude conjointe des vecteurs balistiques, de la défense antimissile et de la réduction négociée de la menace conduit à étudier le jeu de nombreux acteurs : responsables politiques, scientifiques, ingénieurs, bureaucrates, diplomates, analystes du renseignement, polémistes, experts indépendants… sans négliger l’opinion et la société civile durant les périodes de débat public. La publication d’écrits abondants – essentiellement américains et britanniques[7] – justifie désormais un tableau d’ensemble qui couvre une période incluant la fin de la Seconde Guerre mondiale, la Guerre froide et les quinze dernières années. Nous disposons tout d’abord d’une littérature polémique foisonnante, la BMD ayant déclenché de vives controverses aux États-Unis à la fin des années 1960, sous la présidence Reagan et encore récemment[8] ; sa lecture complète utilement la consultation des mémoires rédigés par quelques acteurs importants[9]. Ensuite, des travaux historiques abordent la question antimissile pendant la Guerre froide, lors de la compétition entre Américains et Soviétiques dans le domaine des armements stratégiques. Enfin, les développements les plus contemporains ont inspiré de nombreuses études aux centres spécialisés dans l’analyse stratégique et de volumineuses enquêtes à plusieurs journalistes. L’ampleur chronologique du sujet et, surtout, la nature fort diverse des ouvrages utilisés empêchent une authentique recherche historique mais la profusion et la qualité des informations permettent plus qu’une simple chronologie : la rédaction d’une chronique, qui tâchera de rester factuelle, mais invitera à des mises en relation appelant des analyses plus approfondies fondées, le cas échéant, sur la consultation des sources[10]. Une interrogation parcourt ce récit : après soixante ans de RD (recherche et développement) et l’allocation de ressources non négligeables au projet par Washington et Moscou, les réalisations opérationnelles sont indigentes : une éphémère tentative à Leningrad (1962-1964), l’installation d’un système peu efficace autour de Moscou (depuis 1964) et la défense d’ICBM américains pendant dix mois à Grand Forks (1975-1976)[11]. Constatant ce décalage entre l’intensité de l’effort consenti et la médiocrité de ses résultats, les textes polémiques avancent généralement deux explications. Pour les opposants à la défense antimissile, les limites de la technologie sont rédhibitoires ; les capacités de l’attaque paraissant dépasser pour longtemps celles de la défense à l’ère des armes balistiques et nucléaires, il est préférable, selon eux, de fonder la “stabilité stratégique” sur une vulnérabilité partagée. Ses partisans estiment, à l’inverse, qu’il ne faut pas mésestimer la possible réalisation de tels armements et que les échecs procèdent plutôt de calculs budgétaires et politiques ; ils dénoncent l’adhésion à une posture exclusivement dissuasive, objection prenant un relief nouveau dans le contexte post-Guerre froide. Ces explications qui invoquent le déterminisme technologique, la rigueur budgétaire et la psychologie politique demeurent partielles. L’immaturité des technologies est très fréquemment vérifiée mais ne fait pas oublier que les États déploient à l’occasion des systèmes notoirement inefficaces[12]. La faiblesse des gouvernants, elle, convainc difficilement si l’on observe que les programmes antimissiles sont différés ou diminués par des gouvernements peu avares en dépenses militaires comme les administrations Kennedy et Johnson ou le Politburo de Brejnev. Une chronique de la BMD doit donc investir plusieurs champs pour restituer sa complexité au sujet : l’évolution de la menace et les applications militaires de la science, certes, mais aussi l’élaboration des doctrines stratégiques, les processus politiques et bureaucratiques à l’œuvre dans la décision d’armement, les représentations de la sécurité nationale et la coopération internationale. Différents paradigmes éclairent ces multiples aspects de la question. Dans une approche réaliste, la production d’armements constitue une mesure rationnelle par laquelle un gouvernement tâche d’atteindre des objectifs diplomatiques ou militaires afin de renforcer sa puissance et d’assurer sa sécurité. Le schéma de la course aux armements complète cette idée en ajoutant que l’acquisition d’armes est, par ailleurs, une réaction aux mesures adverses. Des auteurs relativisent ces contraintes du système international et insistent plutôt sur le poids des facteurs internes dans la politique d’armement qui ne résulte finalement pas seulement d’une stratégie rationnelle mais aussi d’intérêts particuliers (thèse du “complexe militaro-industriel”) ou de procédures préexistantes voire de compromis entre les acteurs impliqués (théories du processus bureaucratique)[13]. En outre, les programmes d’armements stratégiques possèdent une forte valeur symbolique et révèlent des perceptions ou des conceptions très subjectives, idéologiques plus que rationnelles, concernant la survie et l’autonomie d’une collectivité. Ces paradigmes, dont les postulats sont abondamment discutés et parfois très critiqués, mettent utilement en perspective les choix des États sur la défense contre les missiles balistiques. Au cours de cette chronique, qui ne prétend pas développer une thèse d’ensemble mais s’en tenir aux faits, nous recourrons implicitement à chacun d’eux, laissant au lecteur le soin de hiérarchiser leurs facultés respectives à expliquer les événements. Cinq grandes périodes divisent les soixante premières années de la BMD et structurent cette chronique. Au temps des origines, entre 1945 et 1957, la défense antimissile est avant tout un défi technologique pour les ingénieurs soviétiques et américains qui engagent une recherche exploratoire sur des systèmes susceptibles de réduire la vulnérabilité aux armes balistiques apparues à l’issue de la Seconde Guerre mondiale (chapitre premier). La faisabilité des interceptions entraîne, en 1957-1969, le lancement d’ambitieux programmes de RD en pleine course aux armements et dans des contextes intérieurs de rivalités bureaucratiques intenses, aux États-Unis comme en URSS (chapitre II). Les déploiements s’avérant très décevants – voire dangereux pour une “stabilité stratégique” fondée sur la vulnérabilité partagée – les deux Grands privilégient, à partir de 1969, une approche diplomatique : les négociations sur la régulation des armements qui aboutissent à une limitation stricte des déploiements, même si l’application de technologies innovantes est étudiée (chapitre III). Dans les années 1980, l’Initiative de Défense Stratégique occupe une place centrale dans les relations entre Moscou et Washington à la fin de la Guerre froide, le discours sur l’invulnérabilité qui la justifie illustrant les orientations idéologiques de la Maison Blanche et expliquant en partie les difficultés des discussions sur le désarmement (chapitre IV). Enfin, depuis 1989, la défense antimissile agite surtout les États-Unis où une controverse presque ininterrompue porte sur la pertinence de la BMD comme option stratégique face aux incertitudes de l’après-Guerre froide, alors que prolifèrent des arsenaux peu sophistiqués mais inquiétants en Asie et au Moyen-Orient (chapitre V). [1] Déclaration présidentielle du 17 décembre 2002 ; www. whitehouse.gov/news/releases/2002/12/20021217.html. [2] Bernard Brodie, Strategy in the Missile Age, Princeton (N.J.), Princeton University Press, 1959, pp. 220-222 ; “Le vieil adage selon lequel tout nouveau développement offensif provoque inévitablement le développement d’une défense adéquate est difficile à justifier historiquement et il est excessivement optimiste de l’appliquer au missile balistique. Cela ne veut pas dire que d’efficaces défenses actives contre les missiles soient techniquement impossibles ou que leur développement ne doive pas être poursuivi ; cela montre seulement qu’il faut avoir une foi extraordinaire en la technologie, ou désespérer d’alternatives, pour dépendre seulement des défenses actives. Les problèmes sont politiques et sociaux autant que technologiques”. [3] Les missiles balistiques se distinguent ainsi des missiles de croisière – dont le V-1 allemand est le précurseur – qui sont propulsés tout au long de leur vol, se déplacent à basse altitude et à des vitesses qui les laissent vulnérables aux interceptions. [4] Les propergols liquides sont faciles à maîtriser mais imposent un temps de préparation avant la mise à feu du vecteur, contrairement aux propergols solides qui permettent un tir dans de très brefs délais. [5] Les missiles dont la portée est inférieure à 500 kilomètres restent dans l’atmosphère durant l’ensemble du vol. [6] Les catégories de vecteurs indiquent aussi l’origine du tir : l’acronyme SLBM (Submarine-Launched Ballistic Missiles) désigne les missiles balistiques tirés depuis les sous-marins. Notons que la portée de 5 500 km correspond à la plus courte distance entre l’URSS et les États-Unis. [7] Les livres de Donald Baucom (1992), Frances FitzGerald (2000), Jennifer Mathers (2000) et Bradley Graham (2001), en particulier, fournissent une base solide pour aborder les programmes soviétiques et américains. [8] La BMD a aussi été l’objet de débats en URSS ; le lecteur russophone trouvera des références précises dans les bibliographies situées à la fin des ouvrages de Jean-Christophe Romer, Christoph Bluth et Jennifer Mathers. [9] Lire, en particulier, les mémoires de Nikita Khrouchtchev, Paul Nitze, Henry Kissinger et George Shultz ainsi que les témoignages des participants aux négociations SALT. [10] En ce qui concerne les États-Unis, les volumes des Foreign Relations of the United States (FRUS) et les transcriptions des auditions parlementaires (hearings) recèlent quantité d’informations. La déclassification de nombreux documents, aux Archives Nationales et dans les fonds présidentiels, permet une recherche historique sur le sujet jusque dans les années 1970. [11] Nous pouvons ajouter le déploiement récent du système Arrow pour protéger Israël mais ce dispositif est conçu pour contrer la menace encore rudimentaire des missiles développés au Moyen-Orient. [12] Voir le système de défense antiaérienne SAGE, aux États-Unis, ou le système antimissile Galosh autour de Moscou. [13] Graham T. Allison, Essence of Decision. Explaining the Cuban Missile Crisis, Boston, Little, Brown and Company, 1971 ; dans son ouvrage, Allison étudie la décision soviétique de déployer un système antimissile.
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