| Institut de Stratégie Comparée, Commission Française d'Histoire Militaire, Institut d'Histoire des Conflits Contemporains |
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Bibliothèque Stratégique
L'Amérique vulnérable ? (1946-1976)
Jean-Philippe Baulon
La thèse de Jean-Philippe Baulon a de quoi impressionner. Dans les délais plutôt courts impartis par les nouveaux doctorats, il a réussi à produire un monument qui rappelle les anciennes thèses d’État. Simplement, l’œuvre d’une vie a ici été réalisée en moins de sept années, ce qui laisse augurer d’une œuvre ultérieure abondante et prometteuse. Cette thèse démontre, en effet, beaucoup de choses. D’abord que, dans une université française de plus en plus maltraitée par des réformes pas toujours bien inspirées, il est encore possible de se livrer à de véritables travaux de recherche, avec un niveau d’exigence très élevé. Certes, Jean-Philippe Baulon a bénéficié du cadre exceptionnel de la Fondation Thiers qui ne peut, par principe, profiter qu’à un tout petit nombre de jeunes chercheurs. Mais il a su en tirer le meilleur parti, prouvant que l’université de masse n’exclut pas complètement la qualité. Ensuite, qu’une histoire du présent est possible, avec le même niveau d’érudition que pour les périodes ancienne ou médiévale. Le chartiste le plus sourcilleux ne trouverait pas grand-chose à redire dans cette exploitation intensive et intelligente des sources : dans l’original présenté à la soutenance, les citations étaient bilingues, en anglais et traduites en français. Jean-Philippe Baulon a lu pratiquement tout ce qui était accessible sur son sujet. Aux États-Unis, la liberté d’accès aux archives est beaucoup plus grande qu’en France, seuls les aspects proprement scientifiques qui pourraient, malgré leur ancienneté, être utiles à d’éventuels proliférateurs restent soigneusement protégés. Il y a eu une tentative de retour en arrière après septembre 2001, avec des résultats parfois surprenants : tel document redevenait subitement non communicable, alors qu’il avait été non seulement ouvert aux chercheurs, mais même publié in extenso dans un recueil. Mais tout cela est finalement peu de chose au regard de l’énormité de la masse documentaire disponible. Celui qui aura le courage de lire intégralement cet opus, version allégée de la thèse soutenue, n’aura pas de mal à s’en convaincre. Ce livre nous apporte de multiples enseignements. Sur un plan proprement historique, puisqu’il est dorénavant possible de confronter la littérature ouverte : polémique, journalistique, stratégique, mémorialiste, à la vérité des archives. On y découvre l’ancienneté et la profondeur de la préoccupation contre une attaque par missiles. Très tôt, la question a été posée, très tôt également les expériences ont commencé, avec des résultats très moyennement convaincants qui n’ont pas dissuadé les bureaucraties civiles et militaires du Pentagone de s’obstiner. Le sujet de l’auteur semble être tout entier consacré à la démonstration de l’adage célèbre de Guillaume d’Orange : « il n’est pas nécessaire d’espérer pour entreprendre, ni de réussir pour persévérer ». De fait, on a beaucoup persévéré à défaut de souvent réussir. L’ouvrage s’ouvre d’ailleurs, non par un rappel historique, mais par un épisode ultérieur qui a vivement frappé les esprits, le lancement de la « guerre des étoiles » par le président Reagan. Cette décision ne résultait pas de la lubie d’un homme, fût-il président des États-Unis, il s’inscrivait bien dans un long processus qui est ici, pour la première fois, présenté dans son intégralité et à partir de sources de première main. Sur un plan sociologique ensuite. L’ouvrage de Jean-Philippe Baulon devrait être une lecture obligée pour tous les théoriciens des relations internationales adeptes des théories bureaucratiques et pour les sociologues de la décision. La menace soviétique hante tous les esprits, elle est à la base de tous les raisonnements et ce livre ne commet pas l’erreur, commune à certains travaux récents, de n’y voir qu’un alibi. Après tout, les fusées soviétiques existaient bien, elles fonctionnaient correctement et le Kremlin poursuivait lui aussi des recherches dans le domaine des antimissiles, comme Jean-Philippe Baulon lui-même l’a rappelé dans son premier livre Défense contre les missiles balistiques, paru en 2005. Mais l’existence et la conscience de la menace n’empêchaient pas le libre jeu des rivalités bureaucratiques, avec une intensité qui peut surprendre le profane. On relit autrement le livre célèbre de Morton Halperin, Bureaucratic Politics and Foreign Policy (1974) quand on découvre dans ces pages à quel point il a été inspiré, sinon suscité par le passage de son auteur au Pentagone : la thèse d’Halperin n’est pas une pure construction intellectuelle, c’est d’abord le résultat d’une expérience vécue. Le bilan est contrasté, avec un mélange, parfois inextricable, de rigueur d’analyse et d’arguments de bas étage. Dans cette galerie de portraits, dans laquelle on retrouve tout le gotha de la politique étrangère et de défense des États-Unis durant trois décennies, les présidents jouent un rôle évidemment central. Parmi eux, la palme revient certainement à l’un des plus décriés : John F. Kennedy, volontiers présenté comme un dilettante uniquement soucieux de courir les jupons, est un vrai président, qui connaît ses dossiers, sait s’entourer de conseillers et in fine décider. Ce livre amplifie la réhabilitation entreprise par Lawrence Freedman dans son récent Kennedy’s Wars. En dessous, la figure qui émerge est incontestablement celle de Robert McNamara, inamovible secrétaire à la Défense pendant près de huit ans, record de longévité que le lamentable Donald Rumsfeld n’est pas parvenu à battre. Impeccable et implacable machine intellectuelle, McNamara est ici à son affaire, dans un domaine d’abord scientifique et technique, dans lequel le raisonnement logique occupe une place centrale. On le voit développer une argumentation cohérente exposée invariablement quel que soit l’auditoire. Avec le recul du temps, on est bien obligé de constater que sa logique était frappée au coin du bon sens et de la mesure, on pourrait presque dire d’une prudence aristotélicienne. Par contraste, le portrait qu’Henry Kissinger a souhaité laisser à l’histoire, notamment à travers des mémoires fleuves, en sort quelque peu malmené : Kissinger était comme son patron, prêt à dire n’importe quoi et son contraire, sans aucun souci de cohérence intellectuelle, avec le seul objectif de convaincre son auditeur du moment. Son immense talent lui a permis d’obtenir de très brillants résultats dans le court terme, mais au prix de contradictions qui sont ressorties dans le long terme. Par charité, on ne dira rien de certains autres, comme ce pauvre général de l’US Air Force qui, face aux arguments incisifs de son secrétaire à la Défense, ne trouve finalement qu’une objection qu’on n’ose même pas qualifier d’argument : « Les États-Unis ont en face d’eux les héritiers de Gengis Khan ». C’est vraiment ce que l’on appelle l’analyse culturaliste du pauvre. Jean-Philippe Baulon se montre d’ailleurs, avec raison, très prudent à l’égard de l’analyse culturaliste, en soulignant que l’argument couramment invoqué de la volonté de restaurer l’insularité stratégique ne suffit pas à expliquer la ténacité américaine en matière de recherche antimissiles. Dans ce domaine comme dans les autres, les contraintes techniques, l’inertie bureaucratique, l’héritage culturel ne débouchent pas sur un déterminisme mécanique : d’une administration à l’autre, il y a plus que des nuances. Sur un plan stratégique enfin. L’une des grandes nouveautés de la stratégie nucléaire est ce que le général Poirier a appelé l’élision stratégique, c’est-à-dire l’impossibilité de se défendre face à une attaque massive et instantanée. On mesure mieux, en lisant ces pages, à quel point cette élision a été pénible aux militaires et comment ils ont cherché par tous les moyens à s’en affranchir, pour restaurer une véritable défense sans laquelle, à leurs yeux, il ne pouvait y avoir véritablement de stratégie. Un travail proprement historique se trouve ainsi à la charnière de plusieurs disciplines. C’est bien la marque de ces travaux d’exception qui, au lieu de s’ouvrir par un plaidoyer sans conséquence sur la pluridisciplinarité, la mettent effectivement en pratique. Là où tant de commentateurs ont cru trouver une grille explicative unique, Jean-Philippe Baulon rappelle fort à propos que, dans des chaînes de décision aussi complexes, la seule approche valable est celle qui envisage des causalités multiples : l’approche stratégique (restauration de la défense), l’approche bureaucratique (rivalités corporatistes, rôle du complexe militaro-industriel), l’approche culturaliste (restauration de l’insularité) ne s’excluent pas, elles sont, au contraire, appelées à se compléter. Sur tous ces points et beaucoup d’autres, la thèse de Jean-Philippe Baulon apporte une contribution majeure, elle deviendra classique.
Hervé Coutau-Bégarie
directeur
d’études à
l’Ecole pratique des Hautes Études,
directeur
du cours de stratégie au
Collège
Interarmées de Défense
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