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L'Amérique vulnérable ? (1946-1976)

 

Jean-Philippe Baulon

 

 

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Introduction

Le 23 mars 1983, au terme d’une allocution télévisée sur la défense et la sécurité nationale, Ronald Reagan exhorte la communauté scientifique américaine à rendre les armes nucléaires « impuissantes et obsolètes » grâce à des systèmes capables d’intercepter les missiles dans l’espace. Cet appel porte la marque personnelle du Président qui a longuement retravaillé les brouillons adressés par ses plus proches collaborateurs[1]. Il surprend les responsables et les experts, au Penta­gone comme au Département d’État : ceux-ci n’ont pas été consultés et ont appris la teneur du discours quelques jours auparavant.

L’incrédulité, voire la consternation, accueille les propos tenus par Reagan à ses concitoyens ce soir-là. Sans reprendre ici les commentaires de l’époque, attribuant la décision présidentielle à un optimisme naïf ou à un militarisme délirant, on peut faire une double lecture du texte qui lance l’Initiative de Défense Stratégique (IDS). La première se concentre sur les phrases consacrées au dispositif anti­missile, qui ne manient pas des données techniques mais articulent des représentations bien particulières de la sécurité nationale. La seconde veille à réinsérer ce passage, aussi court que célèbre, dans l’intégralité du discours car les développements qui le précèdent en disent long sur les circonstances politiques entourant cette initiative à forte teneur idéologique.

Quel que soit le jugement technique ou politique que l’on porte sur la douzaine de paragraphes qui concluent l’intervention du 23 mars 1983, force est de constater qu’ils forment un texte remarquable par lequel leur auteur entend frapper les esprits en s’affranchissant des logiques expertes. Reagan imagine la restauration d’une invulnérabilité américaine face à la menace des armes nucléaires en général et des missiles balistiques soviétiques en particulier. Il ne désigne pas la victoire dans un conflit atomique comme un objectif stratégique mais s’interroge sur les fondements de la stabilité, alors que les deux grandes puissances ont accumulé des milliers d’ogives nucléaires. Il présume que seul le déploiement de systèmes défensifs combiné à un désarme­ment ambitieux débouchera sur une « stabilité vraiment durable », contrairement à la dissuasion résultant de la vulnérabilité mutuelle[2]. Cette quête d’une sortie de la dissuasion par la menace de destruction constitue un impératif moral, la légitimité de la défense s’opposant au « spectre des représailles ».

Les États-Unis ont-ils les moyens de bouleverser ainsi leur posture stratégique ? Sans aucun doute, si l’on en croit le Président : la supériorité de leur technologie, illustrée par leur puissance industrielle et la « qualité de vie » offerte à leurs habitants, rend ce projet « raisonnable ». L’entreprise s’avère donc une question de volonté politique et d’audace technologique. Reagan dépeint le processus de recherche et développement à l’image d’une campagne militaire avec ses « fronts », sur lesquels les ingénieurs mobilisés vont subir des revers (setbacks) mais aussi obtenir des percées (breakthroughs). Surtout, en entreprenant un tel programme, les États-Unis vont rester fidèles à leur vocation, celle de guider l’humanité vers un monde meilleur, « libéré de la menace des armes nucléaires » ; quinze jours après la dénonciation de l’« empire du mal », ce rappel de l’exception américaine réfute implicitement le bien-fondé idéologique de la parité avec l’adversaire.

Quête de l’invulnérabilité, action soucieuse de légitimité morale, recherche confiante de solutions technologiques, réaffirmation de la « destinée manifeste »… le discours peut être interprété comme l’évocation de traits propres à la culture politique des États-Unis dans un contexte de retour aux tensions Est-Ouest. Pourtant, l’énonciation de ces permanences supposées doit beaucoup aux contingences politiques, aux difficultés rencontrées par l’administration Reagan pour appliquer son programme de défense. Il suffit, pour s’en convaincre, de lire les paragraphes qui précèdent le passage sur la défense stratégique et qui, en volume, représentent l’essentiel de l’allocution.

Ronald Reagan y dénonce l’augmentation des arsenaux soviéti­ques et l’activisme de l’URSS dans le Tiers-Monde, évoque la priorité donnée par son administration à la modernisation des forces stratégi­ques puis déplore les oppositions auxquelles elle se heurte, non seule­ment au Congrès mais aussi dans l’opinion publique. Après plusieurs années de controverses sur le missile intercontinental MX – destiné à compléter les engins Minuteman jugés vulnérables à une première frappe soviétique –, la Chambre des représentants vient effectivement de repousser, en décembre 1982, le financement du déploiement proposé par le Département de la Défense.

Ces déboires vont de pair avec la montée en puissance du mou­vement pour le gel des armements nucléaires (nuclear freeze) : la campagne de sensibilisation, engagée par les organisations libérales et religieuses, suscite une authentique mobilisation populaire à partir de l’hiver 1981-1982. À la fin de 1982 et au début de 1983, la politique stratégique de l’équipe Reagan est bloquée : rien ne prouve que la vulnérabilité des Minuteman est un problème résolu, les discussions sur les armements ont à peine repris avec l’URSS et l’accroissement des dépenses militaires vaut au Président une forte impopularité.

Dans ces conditions, l’Administration considère avec davantage d’intérêt les propositions jusqu’alors avancées assidûment mais vainement par le sénateur Malcolm Wallop, le général Daniel Graham et le physicien Edward Teller. Leur projet de défense spatiale baptisé High Frontier a, jusqu’alors, été reçu avec un intérêt poli, à la Maison Blanche , voire une indifférence agacée, au Pentagone[3]. L’espoir d’une défense stratégique efficace coïncide certes avec la perception person­nelle des armes nucléaires par Reagan, mais sa brusque décision d’inscrire les antimissiles au cœur du discours officiel résulte en grande partie de contraintes politiques précises à un moment donné. Ces circonstances expliquent pourquoi un programme encore repoussé par les ingénieurs du Pentagone à l’automne 1982 devient soudain un grand projet présidentiel, en mars 1983.

Le revirement de l’administration Reagan sur la défense antimis­sile invite à mesurer le poids respectif des permanences et des contin­gences sur toute décision stratégique. La quête d’une défense antimis­sile aux États-Unis ne s’explique pas simplement par référence à une « culture stratégique » américaine, notion qui pose elle-même plus de problèmes qu’elle ne fournit d’éclaircissements. Il convient plutôt d’observer et d’analyser les conditions dans lesquelles de tels projets sont élaborés, d’examiner comment les circonstances président à l’émergence de traits durables en matière de défense stratégique ; il semble donc indispensable d’étudier la défense contre les missiles balistiques (Ballistic Missile Defense, BMD) avant l’IDS et, d’une certaine manière, en oubliant l’IDS.

Entre le milieu des années 1940 et le milieu des années 1970, la défense antimissile opère en effet un cycle complet : recherches explo­ratoires (1946-1955), études de faisabilité (1955-1957), développement (1957-1967), production et déploiement (1968-1975) puis démantèle­ment (1976). Ce cycle donne son unité à une période qui doit cesser d’être regardée comme le prélude nécessaire au projet reaganien. Les années 1946-1976 ne sont pas l’origine de l’Initiative de Défense Stratégique mais le premier âge de la BMD , trois décennies au cours desquelles des antimissiles sont conçus, construits et évalués, alimen­tant un débat de plus en plus large – large par les thèmes abordés et par les acteurs impliqués – à propos de la contribution qu’ils sont suscep­tibles d’apporter à la sécurité nationale.

Le premier âge de la défense antimissile, l’histoire d’un échec

L’association de la bombe thermonucléaire et du missile balisti­que intercontinental (Inter-Continental Ballistic Missile, ICBM) fait entrer le monde dans la modernité nucléaire[4]. La puissance destructrice de la première et les capacités de pénétration du second donnent aux États les moyens d’une offensive décisive, décapitant les forces et anéantissant les métropoles de l’adversaire en une poignée d’heures, voire en quelques dizaines de minutes. Le bombardement stratégique, l’attaque du territoire ennemi au-delà du champ de bataille pour remporter la victoire par la seule puissance aérienne, devient technique­ment faisable en même temps qu’il devient intellectuellement impensable.

La défense stratégique, qui entend réduire la vulnérabilité du territoire (pour limiter les dommages) et celle des forces (pour assurer la dissuasion), acquiert simultanément une complexité nouvelle car les ICBM raccourcissent les délais d’alerte, transforment le sanctuaire national en théâtre des opérations et causent des difficultés redoutables à l’interception. Elle suppose l’association coûteuse de dispositifs d’alerte à des défenses passives et actives, l’ensemble pour une effica­cité qui restera très probablement relative. La défensive pose donc un grave problème théorique à l’ère nucléaire ; certains auteurs, tel Lucien Poirier, concluent radicalement à son impossibilité[5]. Aux États-Unis, la question s’impose à Eisenhower, Kennedy, Johnson et enfin Nixon : une défense relative a-t-elle un sens contre une arme jugée absolue ?

De fait, l’histoire des antimissiles est celle d’un échec : la cons­tance d’une recherche et développement (RD) généreusement financée contraste avec la médiocrité des réalisations opérationnelles. Cet échec révélerait-il l’opposition entre une culture stratégique réclamant une défense contre les missiles balistiques et une rationalité technique démontrant son impossibilité ? Soucieuse d’expliquer la disproportion entre l’intensité de la RD et l’indigence des déploiements, la littérature polémique recourt à de telles considérations : les partisans des antimis­siles dénoncent les faiblesses politiques et leurs adversaires rappellent les contraintes techniques.

Ces explications sont un peu courtes. L’immaturité des technolo­gies est, certes, fréquemment vérifiée mais ne fait pas oublier que les États déploient à l’occasion des systèmes notoirement inefficaces s’ils possèdent une forte valeur symbolique[6]. La faiblesse des gouvernants, elle, convainc difficilement si l’on observe que les programmes anti­missiles sont différés ou réduits par des administrations peu avares en dépenses militaires, comme celles de Kennedy ou Johnson.

L’étude de la défense contre les missiles balistiques ne se résume donc pas aux applications militaires de la science et aux rapports coût-efficacité présentés par les systèmes envisagés. S’agissant d’un arme­ment qui prétend aider à la survie du pays et qu’il est impossible d’évaluer dans des conditions opérationnelles, les décisions ne sau­raient exprimer seulement une rationalité budgétaire ou scientifique. Pour envisager le sujet dans la plénitude de sa dimension historique, sa prise en compte s’impose dans quatre champs : la doctrine, la bureau­cratie, la politique et la diplomatie.

La doctrine assigne une mission à chaque système d’armes, afin de garantir la sécurité du pays, et évolue au gré des innovations technologiques et des directives politiques. Au New Look formulé par l’administration Eisenhower, qui privilégie un emploi massif des forces de représailles, Robert McNamara substitue une exigence de flexibilité et la définition d’options offensives et défensives avant d’évoluer vers une posture de dissuasion par la menace de destruction assurée qui inspire les SALT, sans jamais faire l’unanimité. L’étude de la doctrine, et de ses mutations successives, revêt une importance capitale car le sens d’un dispositif est fonction de la posture retenue. Si la défense antimissile représente un outil intéressant pour des décideurs qui souhaitent disposer d’alternatives multiples, elle devient néfaste dans une attitude purement dissuasive fondée sur la vulnérabilité réciproque.

L’étude de la bureaucratie de défense complète la réflexion sur la doctrine, puisque la décision stratégique ne dépend pas uniquement d’une évaluation rationnelle des coûts et des bénéfices dans un cadre intellectuel précis. Elle résulte aussi du soutien accordé au projet par les services concernés qui apprécient les aspects doctrinaux et technolo­giques à partir de leurs missions et de leurs intérêts propres. Le pro­cessus décisionnel sur les antimissiles implique divers acteurs bureau­cratiques qui dépendent tant du Département de la Défense, que du Département d’État et de la Maison-Blanche ; le Président conserve souvent une position arbitrale.

Enjeu bureaucratique, les antimissiles alimentent également un débat politique, dont l’intensité croît durant les années 1960, entre les partisans d’une politique d’équipement militaire résolue et les oppo­sants à la course aux armements. Cette polémique entre « faucons » et « colombes » est animée par des parlementaires, des scientifiques, des éditorialistes et des associations de citoyens. Elle aboutit à la grande controverse de 1967-1969 : le premier débat public sur les armements stratégiques, aux États-Unis, durant lequel la société civile se saisit de questions jusqu’alors confidentielles[7]. Évaluer l’impact du débat politique sur la décision stratégique réclame une observation attentive des débats parlementaires et de la formation d’une opinion publique sur l’armement nucléaire.

Enfin, l’enjeu des antimissiles ne constitue pas seulement une affaire intérieure mais exige de s’interroger sur la relation des États-Unis avec la puissance d’où provient la menace, l’URSS, et avec les pays bénéficiant de leur garantie nucléaire. Conçue tout d’abord comme une parade au déploiement d’armes offensives nouvelles par l’adversaire, la BMD devient matière à négociations. Les États-Unis, à la fin des années 1960, doivent en effet répondre aux demandes de concertation de leurs alliés européens qui s’inquiètent des consé­quences d’un tel système pour le lien transatlantique. Puis, à partir de 1969, la BMD fait l’objet de tractations, lors des négociations SALT, entre Washington et Moscou qui s’accordent, en 1972, sur la limitation des déploiements.

Loin de fragmenter la recherche, l’étude simultanée des dimen­sions doctrinale, bureaucratique, politique et diplomatique des antimis­siles tend à montrer que la complexité d’un programme stratégique ne se résume pas aux défis technologiques que doivent surmonter les équipes d’ingénieurs. Le problème est sans doute moins l’efficacité du système que les rapports qu’il détermine entre les décideurs politiques et les acteurs bureaucratiques, l’État et la société civile, le pays et son rival. Une recherche sur la défense contre les missiles balistiques pose, en définitive, la question capitale de l’existence d’une « culture straté­gique », d’images tenues pour vraies – sans pour autant être vérifiées – produites par les représentations non seulement de l’adver­saire, de ses moyens et de ses intentions, mais aussi de la communauté nationale, de son identité et de son intégrité. Dans quelle mesure une telle culture peut-elle déterminer un discours de sécurité nationale, donc le choix des objectifs stratégiques et des moyens militaires destinés à les atteindre ?

Les antimissiles et la formation de la culture stratégique américaine à l’ère nucléaire

Le déploiement d’un dispositif antimissile dérisoire contraste, nous l’avons dit, avec la générosité financière dont jouit la recherche et développement des années 1950 aux années 1970. Ajoutons maintenant un deuxième constat, plus paradoxal encore : au cours de cette même période, les antimissiles présentent un intérêt insignifiant en termes opérationnels mais finissent par occuper une position centrale d’un point de vue intellectuel, comme le prouvent la prolifération des publi­cations polémiques et l’intensité croissante de la controverse[8]. Cette situation invite à ne pas écrire seulement l’histoire d’un armement, mais à envisager la fonction que joue ce dernier dans la formation d’une culture stratégique aux États-Unis à l’ère nucléaire[9].

Nous ne prétendons pas ici que des caractères culturels, attribués à une identité américaine, détermineraient l’intérêt des dirigeants, des militaires ou des ingénieurs envers les systèmes d’interception antimis­sile[10]. Nous entendons plutôt étudier comment les petites et les grandes décisions nécessitées par les programmes de BMD conduisent les acteurs de la politique de défense à approfondir leur réflexion, à repenser les fins et les moyens de la stratégie. Comment des perma­nences s’imposent-elles au fil des contingences rencontrées pendant l’élaboration d’un armement complexe ?

La culture stratégique pose un premier problème. Peut-elle offrir un intérêt autre que la reconnaissance de permanences devenues évanescentes à force d’être générales, peu utiles pour expliquer les initiatives concrètement entreprises par les acteurs ? Hervé Coutau-Bégarie résume l’importance et les limites d’un travail sur le sujet en une phrase percutante : « La culture stratégique suggère souvent, elle conditionne parfois, elle détermine très rarement »[11]. Constatant des « pesanteurs culturelles », Bruno Colson exprime une idée similaire : « Le concept de culture stratégique doit avoir comme vertu de faire apparaître ce qui pèse implicitement sur la liberté d’action du décideur stratégique »[12].

Si les auteurs évitent de présenter l’action stratégique comme déterminée par une culture préexistante, ils soulignent que cette dernière fait partie de son environnement. « La culture stratégique constitue le milieu au sein duquel les idées stratégiques et les décisions en matière de politique de défense sont débattues et arrêtées » relève Colin Gray qui soutient, en conséquence, l’existence de « styles nationaux »[13]. Se pencher sur le problème de la culture stratégique revient donc à préciser le cadre de la décision sans jamais négliger la part des contingences (techniques, bureaucratiques, politiques, diplo­matiques) ni l’autonomie des acteurs (individuels ou collectifs). La réflexion semble devoir s’orienter vers l’évaluation du poids respectif des circonstances, des actions raisonnées et des répertoires culturels dans la prise de décision.

Nous parvenons alors à un deuxième problème : quelle définition de la culture formuler afin de respecter le jeu des acteurs et la part du fortuit ? Gardons-nous de figer la culture en un ensemble clos de stéréotypes, implicitement perçus comme immuables, dont l’apparition au fil des décisions révélerait une « authenticité nationale » inspirant des comportements politiques ou stratégiques. Veillons aussi à inscrire les traits tenus pour culturels dans le temps et dans une société : ceux-ci ont une historicité (un commencement, parfois une fin) et une origine sociale ou institutionnelle, spécialement dans un pays aussi complexe que les États-Unis. Ces traits culturels évoluent au gré des transmis­sions, des emprunts, des innovations et de l’oubli.

La culture stratégique est finalement un ensemble ouvert – constamment actualisé – d’idées, de discours et de modes de pensée, partagés au sein d’une communauté nationale, qui établissent un réper­toire durable de préférences au sujet de l’emploi de la force ou de la menace d’emploi de la force. Ces préférences sont durables si elles se maintiennent dans le temps, indépendamment des changements qui interviennent dans la structure du système international et l’état des technologies. La culture stratégique reste équivoque, ménageant à l’individu une autonomie dans l’interprétation et l’utilisation du répertoire disponible. Elle préexiste aux initiatives des acteurs, rédui­sant l’éventail des choix sur les fins et les moyens, offrant un sens aux actions retenues et conditionnant parfois leur légitimité. Simulta­nément, les acteurs modifient la culture du groupe par leurs facultés d’imagination (appropriation, innovation, invention) et leurs pratiques. La culture se conçoit autant comme une production que comme un héritage.

Dans un appareil politique et militaire, la culture stratégique influence la perception de l’environnement international (menaces, alliances, organisations), la représentation de l’adversaire (capacités, intentions, modes d’action) et la pensée du conflit (légitimité, intensité, déroulement). Elle concerne ensuite l’estimation des ressources disponibles et la planification de leur mobilisation. Elle intègre enfin les buts assignés à la constitution, voire à l’emploi, des arsenaux : dissuasion, stabilité, survie, victoire – quatre grandes notions qui appa­raîtront régulièrement dans cette recherche.

Il faut insister ici sur la rupture dans la stratégie qu’impose l’avènement de l’arme nucléaire et son corollaire : le primat de la dissuasion. En 1945, c’est une évidence, peu de références livresques ou opérationnelles existent pour appréhender les implications de la bombe atomique. Aucune tradition militaire ne permet d’attribuer à l’arme une autre finalité que l’anéantissement des villes. Après Hiroshi­ma et Nagasaki, il reste à forger une pensée stratégique à partir de rien, si ce n’est les caractéristiques techniques des charges et les ouvrages portant sur le bombardement stratégique. À l’exception de Bernard Brodie ou William Borden, qui écrivent très tôt sur le sujet, elle est énoncée par les spécialistes des nombres : mathématiciens et écono­mistes notamment[14]. Leurs cogitations se fondent sur des « scénarios » qui échafaudent une « stratégie virtuelle »[15].

On comprend, dans ces conditions, que le développement d’un armement (non son emploi) puisse contribuer à la formation d’une culture stratégique, aussi minces que restent ses chances d’être un jour utilisé, voire même déployé. Selon Lucien Poirier, la « stratégie des moyens » supplante la « stratégie opérationnelle »[16]. La recherche, le développement et le déploiement des armements composent désormais le cœur de la manœuvre : la RD est un front, avec ses opportunités de percée (breakthrough) et ses risques d’écart avec l’ennemi (gap)[17]. Issus des « manœuvres d’armement », les volumes et les structures des arsenaux ont des conséquences politiques : tel se pense supérieur et espère exploiter son avantage, ou se juge dominé et craint un regain d’audace chez l’ennemi.

Ce travail ne tente pas d’établir que la quête d’une défense antimissile découle d’une « culture proprement américaine » (l’URSS mène des travaux comparables puis tente une expérience opérationnelle durable, nous le verrons). Il souhaite expliquer comment elle contribue à la formation d’une culture stratégique à l’ère nucléaire aux États-Unis, culture qui est acquise et enrichie par les militaires, les intellec­tuels de défense et les responsables politiques au fur et à mesure qu’ils conçoivent, produisent, les nouveaux systèmes d’armement et en planifient l’emploi[18].

Précisons ce point. Percevant la vulnérabilité future du territoire aux fusées équipées d’ogives nucléaires, les services américains de recherche commencent les études exploratoires sur l’interception dès la fin des années 1940. Les succès expérimentaux des missiles soviétiques motivent un engagement dans la RD. Les antimissiles en développe­ment subissent, dès lors, les aléas de leur environnement national et international. Ils inspirent des discours justifiant jugements et décisions quand il faut les évaluer, les financer, les accélérer, les déployer, les ajuster à des normes négociées avec l’adversaire. Ces discours de circonstances reflètent les préoccupations souvent contradictoires des services ou des acteurs. Ils sont constitutifs de la culture stratégique qui s’élabore aux États-Unis face à la menace nucléaire, maniant les grandes notions : survie et destruction, supériorité et parité, victoire et stabilité.

L’importance des sources bureaucratiques

Les sources disponibles sont immenses pour approcher les discours tenus à propos des antimissiles[19]. Bien entendu, les respon­sables politiques, plusieurs scientifiques et certains diplomates ont con­signé leurs souvenirs dans des mémoires ou livré leurs analyses dans des ouvrages spécialisés, constituant une abondante littérature ouverte. Les sources parlementaires forment un autre corpus, dont le dépouille­ment s’avère fastidieux mais incontournable pour appréhender les relations entre les deux branches du gouvernement sur les antimissiles. Elles illustrent, par ailleurs, les représentations qui ont cours dans la classe politique américaine en matière de sécurité nationale. Les sources techniques, quant à elles, livrent des renseigne­ments sur les composantes, l’architecture générale et le fonctionnement d’un disposi­tif à la sophistication alors inégalée. L’entreprise contrac­tante du Pentagone pour la BMD entre 1955 et 1975, Bell Telephone Labora­tories (BTL), a rédigé un épais rapport qui résume l’avancée des technologies durant ces deux décennies : ABM Project History[20].

Surtout, une recherche historique sur le premier âge des antimis­siles aux États-Unis profite de sources bureaucratiques aussi abon­dantes que variées. Fonctionnaires de la Défense, diplomates, analystes des services de renseignement, conseillers scientifiques, décideurs politiques, tous ont laissé une documentation monumentale, publiée en partie par le Département d’État dans les Foreign Relations of the United States (FRUS) et consultable soit aux Archives nationales (NARA) à College Park (Maryland), soit dans les différentes archives présidentielles (Presidential Libraries).

Les archives présidentielles Eisenhower, Kennedy, Johnson et Nixon sont d’une richesse exceptionnelle. Ces fonds recèlent les mémorandums adressés par les administrations au sommet de l’Exécutif et les notes au Président des conseillers spécialisés dans les questions scientifiques, militaires et diplomatiques. Les fichiers du Conseil de sécurité nationale (NSC), consultés dans les quatre fonds présidentiels, garantissent la cohérence de l’étude. Soulignons leur intérêt puisque le NSC planifie la politique stratégique du pays et reçoit, pour cette raison, des textes provenant de toutes les organisa­tions gouvernementales concernées. À partir de ces National Security Files, il est possible d’approfondir l’analyse en exploitant, aux Archi­ves nationales, les documents issus d’autres fonds administratifs, en particulier les séries des chefs d’état-major (Joint Chiefs of Staff), de la CIA et du Département d’État.

Une proportion non négligeable des sources reste classifiée pour des motifs de sécurité nationale. Les domaines les plus protégés sont les plans de ciblage des armes nucléaires, les résultats des essais ato­miques et les méthodes de collecte du renseignement[21]. Sur ces sujets, les données détaillées nous échappent, spécialement dans les fichiers du Département de la Défense à partir du début des années 1960 – les archives du Département d’État et les synthèses rédigées par les servi­ces de renseignement, en revanche, offrent des séries très complètes. Si le secret d’une partie des archives fait obstacle à la recherche, il convient de ne pas l’exagérer car les restrictions s’appli­quent essentiel­lement à des informations techniques – caractéristiques précises des systèmes d’armes ou des charges nucléaires – sans dissi­muler réellement le processus décisionnel ni les considérations person­nelles des acteurs[22]. En somme, la classification des sources est plus gênante pour une histoire des applications militaires de la science que pour un travail portant sur les représentations et la décision en matière de sécurité nationale.

Antimissiles aux États-Unis, les quatre périodes du premier âge

La période 1946-1953, celle des toutes premières études théori­ques, voit la mise en place du cadre matériel, bureaucratique et doctri­nal dans lequel les antimissiles sont conçus et débattus. Elle sera traitée dans un chapitre introductif. Le cœur de notre étude, entre 1953 et 1976, s’articulera en quatre parties chronologiques, présidence après présidence (à l’exception du court mandat de Gerald Ford). Malgré ses défauts, cette organisation semble moins arbitraire qu’un découpage suivant les aléas techniques de la RD ou les césures couramment retenues dans l’histoire de la Guerre froide. L’administration Eisenho­wer gère l’avant comme l’après Spoutnik et nous pourrions en dire autant de l’équipe Kennedy à propos de la crise des fusées à Cuba. En respectant les présidences, nous avons davantage l’assurance de mettre en relation les événements internationaux, les affaires internes, le progrès technologique et l’action des décideurs pour analyser tant la formulation que l’évolution des discours inspirés par les antimissiles. Cette périodisation réduit le risque d’explication par des déterminismes simples (techniques ou culturels), et celui d’un récit se muant imper­ceptiblement en commentaire des épisodes de la Guerre froide ou de la vie politique américaine.

Nous noterons que chaque présidence – bien que les transitions qui suivent l’assassinat de Kennedy (1963) et la démission de Nixon (1974) ménagent des continuités – institue ses propres méthodes pour aborder les questions de sécurité nationale et pour diriger les organis­mes de défense. En conséquence, chaque fonds d’archives présiden­tielles possède une cohérence, effet des procédures décisionnelles souhaitées par le Président, des modes d’action et de pensée privilégiés par les hommes de son équipe. Les transitions de 1961 et 1969 illus­trent le mieux les bouleversements organisationnels qu’introduit une administration nouvellement élue et soucieuse d’innover afin de réfor­mer l’action au sommet de la bureaucratie.

Sous Eisenhower (1953-1961), les États-Unis constatent leur vulnérabilité croissante aux armements stratégiques. L’Administration mène une réflexion sur la défense continentale dont la mise en place semble, néanmoins, difficilement conciliable avec le souci de maîtrise des dépenses publiques sans cesse rappelé par le Président. Elle tente de résoudre les rivalités opposant l’armée de terre à l’aviation sur les antimissiles, et accélère le programme Nike-Zeus dont la production est repoussée à la suite d’évaluations défavorables par les scientifiques civils, personnages de plus en plus influents à la Maison Blanche. Ces scientifiques commencent aussi à penser les implications des antimissi­les sur une éventuelle démarche de maîtrise des armements associant Washington et Moscou.

Les mille jours de la présidence Kennedy (1961-1963) présentent une complexité et une densité inégalées pour notre sujet. L’adminis­tration démocrate doit prendre sur Nike-Zeus la décision que les répu­blicains ont repoussée, alors même qu’elle relève le niveau des arse­naux offensifs et introduit nombre d’innovations, tant doctrinales que managériales. Au terme d’évaluations contradictoires, entreprises dans un cadre intellectuel et bureaucratique très mouvant, Kennedy clôt le projet Nike-Zeus en 1962 et autorise le lancement d’un programme reposant sur des technologies plus avancées : Nike-X. Le débat qui suit la signature du traité limitant les essais nucléaires, en 1963, approfondit la réflexion sur le rapport entre antimissiles et arms control.

Lyndon Johnson se désintéresse de la question entre 1963 et 1966, laissant McNamara reporter annuellement la production de Nike-X : le Secrétaire privilégie de plus en plus la capacité de destruction assurée et se détourne de la limitation des dommages. La pression conjuguée des militaires et de parlementaires influents oblige toutefois le Président à se saisir du problème. En décembre 1966, il invite les civils du Pentagone et les chefs d’état-major à trouver une solution de compromis. La décision de mettre en place Sentinel, en 1967, donne partiellement satisfaction aux militaires (le déploiement est décidé) et à McNamara : orienté contre la Chine populaire, le système reste limité. Les marchandages bureaucratiques revêtent ainsi une importance cruciale. Qui plus est, les dissensions internes débouchent sur l’ouver­ture d’un grand débat public à propos des antimissiles.

Avec Richard Nixon, la Maison Blanche s’investit immédiate­ment sur le dossier antimissile alors que la controverse atteint son apogée. Elle modifie le dispositif annoncé par McNamara. Rebaptisé Safeguard, il vise les missiles lourds de l’URSS qui menaceraient à terme les forces de représailles américaines. Durant la première moitié des années 1970, la défense antimissile se transforme en un enjeu de politique intérieure et en une monnaie d’échange dans les discussions SALT ouvertes avec l’URSS. Après la signature du traité ABM (1972), puis de son protocole additionnel (1974), les déploiements sont plafon­nés à cent intercepteurs alors même que la mise en service de missiles à ogives multiples réduit leur efficacité. Sous la présidence de Gerald Ford, un site Safeguard est achevé à Grand Forks (Dakota du Nord) mais aussitôt démantelé, en 1976, car le Congrès refuse de reconduire ses crédits de fonctionnement.

Le désintérêt soudain pour les antimissiles, au milieu des années 1970, appelle une ultime remarque au seuil de ce livre. L’histoire de la défense stratégique est une histoire « cyclique » – où le scepticisme succède à l’enthousiasme et l’enthousiasme au scepticisme – alors que la dissuasion bénéficie d’une très grande permanence, montrant une histoire « linéaire ». Par voie de conséquence, nous accorderons la plus grande attention au débat, à l’émergence des idées nouvelles, même si ces dernières restent parfois marginales quand il existe un consensus solide, dans l’opinion publique et parmi les élites politiques, pour s’en tenir à une stratégie de dissuasion.



[1]     Donald R. Baucom, The Origins of SDI, 1944-1983, Lawrence (Kans.), University Press of Kansas, 1992, pp. 181-196 ; Frances FitzGerald, Way Out There In the Blue. Reagan, Star Wars and the End of the Cold War, New York, Simon & Schuster, 2000, pp. 198-199.

[2]     Un ouvrage récent analyse l’approche des problèmes nucléaires par Ronald Reagan, avec ses origines et ses conséquences sur les choix stratégiques américains durant ses deux mandats  : Paul Lettow, Ronald Reagan and His Quest to Abolish Nuclear Weapons, New York, Random House, 2005.

[3]     Après l’échec pour déployer le MX, les chefs d’état-major n’ont rien de mieux à offrir, et recommandent un effort de RD intensif sur la défense antimissile lors de leur rencontre avec le Président, le 11 février 1983.

[4]     Lucien Poirier parle de « mutation balisticonucléaire » : Lucien Poirier, Des stratégies nucléaires, Bruxelles, Éditions Complexe, 1988 (rééd.), pp. 116-123.

[5]     « L’arme nucléaire provoque une élision stratégique qui dénature la guerre en tant qu’elle est lutte utilisant la violence réciproque : la dialectique offen­sive-défensive est supprimée puisque le second terme, la défensive, en est évacué » ; Lucien Poirier, Des stratégies nucléaires, p. 56 .

[6]     Durant notre période de travail, le système antiaérien SAGE offre une éclatante illustration de ce fait : Paul N. Edwards, The Closed World : Compu­ters and Politics of Discourse in Cold War America, Cambridge (Mass.), MIT Press, 1997.

[7]     Les premiers travaux portant sur le débat ABM sont contemporains de son déroulement ; deux thèses sont soutenues au MIT (Center for International Studies) : Edward R. Jayne, The ABM Debate : Strategic Defense and National Security (1969), Anne Hessing Cahn, Eggheads and Warheads : Scientists and the ABM (1971).

[8]     Les ABM inspirent l’intrigue du Rideau déchiré (Torn Curtain), réalisé par Alfred Hitchcock en 1966.

[9]     La culture stratégique, définie par Jack Snyder dans une étude de la RAND (The Soviet Strategic Culture, sept. 1977), est à l’origine d’une controverse. Les travaux de Colin Gray, qui utilisent une définition large de la notion, ont été critiqués par Alastair Johnston. Johnston exclut les comportements de la définition pour éviter d’expliquer les actions des États par des raisonnements tautologiques ; il propose une méthode permettant de constater ou de réfuter l’existence d’une culture stratégique. Colin S. Gray, “National Style in Strate­gy : The American Example”, International Security, vol. 6, n° 2, automne 1981, pp. 21-48 ; Alastair I. Johnston, “Thinking About Strategic Culture”, International Security, vol. 19, n° 4, printemps 1995, pp. 32-64 ; Colin S. Gray, “Strategic Culture as Context : the First Generation of Theory Strikes Back”, Review of International Studies, vol. 25, n° 1, janvier 1999, pp. 49-69 ; Alastair I. Johnston, “Strategic Culture Revisited : Reply to Colin Gray”, Review of International Studies, vol. 25, n° 3, juillet 1999, pp. 519-523.

[10]    Sur le « style national » des États-Unis en matière de politique étrangère : Louis Balthazar, Charles-Philippe David, Justin Vaïsse, La politique étrangère des États-Unis. Fondements, acteurs, formulation, Paris, Presses de Sciences Po, 2002, pp. 56-65.

[11]    Hervé Coutau-Bégarie, Traité de stratégie, Paris, Économica, 1999, p. 270.

[12]    Bruno Colson, « La culture stratégique française », Stratégique, n° 53 ; pour une analyse érudite concernant les États-Unis : Bruno Colson, La culture stratégique américaine. L’influence de Jomini, Paris, Économica-FEDN, 1993.

[13]    Colin S. Gray, Nuclear Strategy and National Style, Lanham (Md.), Hamilton Press-Abt Book, 1986, p. 36.

[14]    William L. Borden, There Will Be No Time. The Revolution in Strategy, New York, Macmillan Co., 1946 ; Bernard Brodie (ed.), The Absolute Weapon. Atomic Power and World Order, New York, Harcourt Brace, 1946.

[15]    Hervé Coutau-Bégarie, Traité de stratégie, p. 408.

[16]    Lucien Poirier, Essais de stratégie théorique, Paris, FEDN, 1982, p. 44 : « Le conflit direct entre puissances nucléaires se développe, pour l’essentiel, sur le plan des représentations intellectuelles selon lesquelles les adversaires évaluent et opposent leurs perceptions de leurs capacités d’action et de réac­tion respectives ».

[17]    Alain Joxe, Le cycle de la dissuasion (1945-1990), Paris, La Découverte , 1990, pp. 82-83 : « Alors que Douhet pensait non seulement en opérationnel mais en « agresseur sans avertissement », le douhettisme nucléaire s’immo­bilise l’arme au pied et dégénère en une immense « manœuvre d’armement » qui réinvestit tous les stéréotypes de la manœuvre pré- et post-douhettiste dans l’espace-temps de la stratégie logistique. Clausewitz, toujours religieusement évoqué, dut se retourner dans sa tombe ».

[18]    Jean-François Bayart, L’illusion identitaire, Paris, Fayard, 1996, p. 123 : « Au lieu de chercher à établir les relations causales stables entre des phénomènes culturels globaux et l’action politique, il faut analyser des opéra­tions concrètes d’énonciation d’une représentation culturelle, dans un contexte précis ».

[19]    Les années 1990 ont vu l’ouverture d’un grand nombre d’archives, en particulier grâce au Cold War History Project ; des auteurs nous proposent une approche renouvelée de la Guerre froide : John Lewis Gaddis, We Now Know. Rethinking Cold War History, New York, Oxford University Press, 1997 et The Cold War. A New History, New York, The Penguin Press, 2005 ; Georges-Henri Soutou, La guerre de Cinquante Ans. Les relations Est-Ouest, 1943-1990, Paris, Fayard, 2001.

[20]    Bell Laboratories, ABM Research and Development at Bell Laboratories. Project History, oct. 1975 ; document préparé pour l’Army Ballistic Missile Defense Systems Command (contrat DAHC60-71-C-0005).

[21]    La révélation du détail des plans de ciblage serait sans doute cruciale pour améliorer notre connaissance de la stratégie nucléaire américaine ; l’ouverture de documents généraux (comme la présentation de ces plans au Conseil de sécurité nationale) permet cependant d’en saisir les grands principes : David A. Rosenberg, “The Origins of Overkill. Nuclear Weapons and American Strategy, 1945- 1960” , International Security, vol. 7, n° 4, printemps 1983, pp. 3-71 ; Scott D. Sagan, “SIOP-62. The Nuclear Plan Briefing to President Kennedy”, International Security, vol. 12, n° 1, été 1987, pp. 22-51.

[22]    Il faut relever le maniement routinier et souvent absurde du secret-défense. Dean Rusk constate, à une occasion, qu’un document portant la mention « Eyes only for the Secretary » est arrivé sur le bureau d’une quarantaine de cadres de l’Administration ; il explique, avec une certaine ironie, qu’avoir accès aux documents les plus classifiés constitue une marque d’importance à laquelle les bureaucrates sont sensibles – au même titre que la présence de la bannière étoilée dans un coin du bureau (Dean Rusk, As I Saw It, p. 495).

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