| Institut de Stratégie Comparée, Commission Française d'Histoire Militaire, Institut d'Histoire des Conflits Contemporains |
|
||||||||||||||||||
|
|||||||||||||||||||
|
Bibliothèque Stratégique
L'Amérique vulnérable ? (1946-1976)
Jean-Philippe Baulon
Introduction
Le 23
mars 1983, au terme d’une allocution télévisée sur la défense et la sécurité
nationale, Ronald Reagan exhorte la communauté scientifique américaine à
rendre les armes nucléaires « impuissantes et obsolètes » grâce
à des systèmes capables d’intercepter les missiles dans l’espace. Cet
appel porte la marque personnelle du Président qui a longuement retravaillé
les brouillons adressés par ses plus proches collaborateurs[1].
Il surprend les responsables et les experts, au Pentagone comme au Département
d’État : ceux-ci n’ont pas été consultés et ont appris la
teneur du discours quelques jours auparavant. L’incrédulité,
voire la consternation, accueille les propos tenus par Reagan à ses
concitoyens ce soir-là. Sans reprendre ici les commentaires de l’époque,
attribuant la décision présidentielle à un optimisme naïf ou à un
militarisme délirant, on peut faire une double lecture du texte qui lance
l’Initiative de Défense Stratégique (IDS). La première se concentre sur
les phrases consacrées au dispositif antimissile, qui ne manient pas des
données techniques mais articulent des représentations bien particulières
de la sécurité nationale. La seconde veille à réinsérer ce passage,
aussi court que célèbre, dans l’intégralité du discours car les développements
qui le précèdent en disent long sur les circonstances politiques entourant
cette initiative à forte teneur idéologique. Quel que
soit le jugement technique ou politique que l’on porte sur la douzaine de
paragraphes qui concluent l’intervention du 23 mars 1983, force est de
constater qu’ils forment un texte remarquable par lequel leur auteur
entend frapper les esprits en s’affranchissant des logiques expertes.
Reagan imagine la restauration d’une invulnérabilité américaine face à
la menace des armes nucléaires en général et des missiles balistiques
soviétiques en particulier. Il ne désigne pas la victoire dans un conflit
atomique comme un objectif stratégique mais s’interroge sur les
fondements de la stabilité, alors que les deux grandes puissances ont
accumulé des milliers d’ogives nucléaires. Il présume que seul le déploiement
de systèmes défensifs combiné à un désarmement ambitieux débouchera
sur une « stabilité vraiment durable », contrairement à la
dissuasion résultant de la vulnérabilité mutuelle[2].
Cette quête d’une sortie de la dissuasion par la menace de destruction
constitue un impératif moral, la légitimité de la défense s’opposant
au « spectre des représailles ». Les États-Unis
ont-ils les moyens de bouleverser ainsi leur posture stratégique ?
Sans aucun doute, si l’on en croit le Président : la supériorité
de leur technologie, illustrée par leur puissance industrielle et la
« qualité de vie » offerte à leurs habitants, rend ce projet
« raisonnable ». L’entreprise s’avère donc une question de
volonté politique et d’audace technologique. Reagan dépeint le processus
de recherche et développement à l’image d’une campagne militaire avec
ses « fronts », sur lesquels les ingénieurs mobilisés vont
subir des revers (setbacks) mais aussi obtenir des percées (breakthroughs).
Surtout, en entreprenant un tel programme, les États-Unis vont rester fidèles
à leur vocation, celle de guider l’humanité vers un monde meilleur,
« libéré de la menace des armes nucléaires » ; quinze
jours après la dénonciation de l’« empire du mal », ce
rappel de l’exception américaine réfute implicitement le bien-fondé idéologique
de la parité avec l’adversaire. Quête de
l’invulnérabilité, action soucieuse de légitimité morale, recherche
confiante de solutions technologiques, réaffirmation de la « destinée
manifeste »… le discours peut être interprété comme l’évocation
de traits propres à la culture politique des États-Unis dans un contexte
de retour aux tensions Est-Ouest. Pourtant, l’énonciation de ces
permanences supposées doit beaucoup aux contingences politiques, aux
difficultés rencontrées par l’administration Reagan pour appliquer son
programme de défense. Il suffit, pour s’en convaincre, de lire les
paragraphes qui précèdent le passage sur la défense stratégique et qui,
en volume, représentent l’essentiel de l’allocution. Ronald
Reagan y dénonce l’augmentation des arsenaux soviétiques et
l’activisme de l’URSS dans le Tiers-Monde, évoque la priorité donnée
par son administration à la modernisation des forces stratégiques puis déplore
les oppositions auxquelles elle se heurte, non seulement au Congrès mais
aussi dans l’opinion publique. Après plusieurs années de controverses
sur le missile intercontinental MX – destiné à compléter les engins
Minuteman jugés vulnérables à une première frappe soviétique –, Ces déboires
vont de pair avec la montée en puissance du mouvement pour le gel des
armements nucléaires (nuclear freeze) : la campagne de
sensibilisation, engagée par les organisations libérales et religieuses,
suscite une authentique mobilisation populaire à partir de l’hiver
1981-1982. À la fin de 1982 et au début de 1983, la politique stratégique
de l’équipe Reagan est bloquée : rien ne prouve que la vulnérabilité
des Minuteman est un problème résolu, les discussions sur les armements
ont à peine repris avec l’URSS et l’accroissement des dépenses
militaires vaut au Président une forte impopularité. Dans ces
conditions, l’Administration considère avec davantage d’intérêt les
propositions jusqu’alors avancées assidûment mais vainement par le sénateur
Malcolm Wallop, le général Daniel Graham et le physicien Edward Teller.
Leur projet de défense spatiale baptisé High Frontier a,
jusqu’alors, été reçu avec un intérêt poli, à Le
revirement de l’administration Reagan sur la défense antimissile invite
à mesurer le poids respectif des permanences et des contingences sur
toute décision stratégique. La quête d’une défense antimissile aux
États-Unis ne s’explique pas simplement par référence à une « culture
stratégique » américaine, notion qui pose elle-même plus de problèmes
qu’elle ne fournit d’éclaircissements. Il convient plutôt d’observer
et d’analyser les conditions dans lesquelles de tels projets sont élaborés,
d’examiner comment les circonstances président à l’émergence de
traits durables en matière de défense stratégique ; il semble donc
indispensable d’étudier la défense contre les missiles balistiques (Ballistic
Missile Defense, BMD) avant l’IDS et, d’une certaine manière, en
oubliant l’IDS. Entre le
milieu des années 1940 et le milieu des années 1970, la défense
antimissile opère en effet un cycle complet : recherches exploratoires
(1946-1955), études de faisabilité (1955-1957), développement
(1957-1967), production et déploiement (1968-1975) puis démantèlement
(1976). Ce cycle donne son unité à une période qui doit cesser d’être
regardée comme le prélude nécessaire au projet reaganien. Les années
1946-1976 ne sont pas l’origine de l’Initiative de Défense Stratégique
mais le premier âge de Le
premier âge de la défense antimissile,
l’histoire d’un échec
L’association
de la bombe thermonucléaire et du missile balistique intercontinental (Inter-Continental
Ballistic Missile, ICBM) fait entrer le monde dans la modernité nucléaire[4].
La puissance destructrice de la première et les capacités de pénétration
du second donnent aux États les moyens d’une offensive décisive, décapitant
les forces et anéantissant les métropoles de l’adversaire en une poignée
d’heures, voire en quelques dizaines de minutes. Le bombardement stratégique,
l’attaque du territoire ennemi au-delà du champ de bataille pour
remporter la victoire par la seule puissance aérienne, devient techniquement
faisable en même temps qu’il devient intellectuellement impensable. La
défense stratégique, qui entend réduire la vulnérabilité du territoire
(pour limiter les dommages) et celle des forces (pour assurer la
dissuasion), acquiert simultanément une complexité nouvelle car les ICBM
raccourcissent les délais d’alerte, transforment le sanctuaire national
en théâtre des opérations et causent des difficultés redoutables à
l’interception. Elle suppose l’association coûteuse de dispositifs
d’alerte à des défenses passives et actives, l’ensemble pour une
efficacité qui restera très probablement relative. La défensive pose
donc un grave problème théorique à l’ère nucléaire ; certains
auteurs, tel Lucien Poirier, concluent radicalement à son impossibilité[5].
Aux États-Unis, la question s’impose à Eisenhower, Kennedy, Johnson et
enfin Nixon : une défense relative a-t-elle un sens contre une arme
jugée absolue ? De fait,
l’histoire des antimissiles est celle d’un échec : la constance
d’une recherche et développement (RD) généreusement financée contraste
avec la médiocrité des réalisations opérationnelles. Cet échec révélerait-il
l’opposition entre une culture stratégique réclamant une défense contre
les missiles balistiques et une rationalité technique démontrant son
impossibilité ? Soucieuse d’expliquer la disproportion entre
l’intensité de la RD et l’indigence des déploiements, la littérature
polémique recourt à de telles considérations : les partisans des
antimissiles dénoncent les faiblesses politiques et leurs adversaires
rappellent les contraintes techniques. Ces
explications sont un peu courtes. L’immaturité des technologies est,
certes, fréquemment vérifiée mais ne fait pas oublier que les États déploient
à l’occasion des systèmes notoirement inefficaces s’ils possèdent une
forte valeur symbolique[6].
La faiblesse des gouvernants, elle, convainc difficilement si l’on observe
que les programmes antimissiles sont différés ou réduits par des
administrations peu avares en dépenses militaires, comme celles de Kennedy
ou Johnson. L’étude
de la défense contre les missiles balistiques ne se résume donc pas aux
applications militaires de la science et aux rapports coût-efficacité présentés
par les systèmes envisagés. S’agissant d’un armement qui prétend
aider à la survie du pays et qu’il est impossible d’évaluer dans des
conditions opérationnelles, les décisions ne sauraient exprimer
seulement une rationalité budgétaire ou scientifique. Pour envisager le
sujet dans la plénitude de sa dimension historique, sa prise en compte
s’impose dans quatre champs : la doctrine, la bureaucratie, la
politique et la diplomatie. La
doctrine assigne une mission à chaque système d’armes, afin de garantir
la sécurité du pays, et évolue au gré des innovations technologiques et
des directives politiques. Au New Look formulé par
l’administration Eisenhower, qui privilégie un emploi massif des forces
de représailles, Robert McNamara substitue une exigence de flexibilité et
la définition d’options offensives et défensives avant d’évoluer vers
une posture de dissuasion par la menace de destruction assurée qui inspire
les SALT, sans jamais faire l’unanimité. L’étude de la doctrine, et de
ses mutations successives, revêt une importance capitale car le sens d’un
dispositif est fonction de la posture retenue. Si la défense antimissile
représente un outil intéressant pour des décideurs qui souhaitent
disposer d’alternatives multiples, elle devient néfaste dans une attitude
purement dissuasive fondée sur la vulnérabilité réciproque. L’étude
de la bureaucratie de défense complète la réflexion sur la doctrine,
puisque la décision stratégique ne dépend pas uniquement d’une évaluation
rationnelle des coûts et des bénéfices dans un cadre intellectuel précis.
Elle résulte aussi du soutien accordé au projet par les services concernés
qui apprécient les aspects doctrinaux et technologiques à partir de
leurs missions et de leurs intérêts propres. Le processus décisionnel
sur les antimissiles implique divers acteurs bureaucratiques qui dépendent
tant du Département de la Défense, que du Département d’État et de la
Maison-Blanche ; le Président conserve souvent une position arbitrale. Enjeu
bureaucratique, les antimissiles alimentent également un débat politique,
dont l’intensité croît durant les années 1960, entre les partisans
d’une politique d’équipement militaire résolue et les opposants à
la course aux armements. Cette polémique entre « faucons » et
« colombes » est animée par des parlementaires, des
scientifiques, des éditorialistes et des associations de citoyens. Elle
aboutit à la grande controverse de 1967-1969 : le premier débat
public sur les armements stratégiques, aux États-Unis, durant lequel la
société civile se saisit de questions jusqu’alors confidentielles[7].
Évaluer l’impact du débat politique sur la décision stratégique réclame
une observation attentive des débats parlementaires et de la formation
d’une opinion publique sur l’armement nucléaire. Enfin,
l’enjeu des antimissiles ne constitue pas seulement une affaire intérieure
mais exige de s’interroger sur la relation des États-Unis avec la
puissance d’où provient la menace, l’URSS, et avec les pays bénéficiant
de leur garantie nucléaire. Conçue tout d’abord comme une parade au déploiement
d’armes offensives nouvelles par l’adversaire, Loin de
fragmenter la recherche, l’étude simultanée des dimensions doctrinale,
bureaucratique, politique et diplomatique des antimissiles tend à montrer
que la complexité d’un programme stratégique ne se résume pas aux défis
technologiques que doivent surmonter les équipes d’ingénieurs. Le problème
est sans doute moins l’efficacité du système que les rapports qu’il détermine
entre les décideurs politiques et les acteurs bureaucratiques, l’État et
la société civile, le pays et son rival. Une recherche sur la défense
contre les missiles balistiques pose, en définitive, la question capitale
de l’existence d’une « culture stratégique », d’images
tenues pour vraies – sans pour autant être vérifiées – produites par
les représentations non seulement de l’adversaire, de ses moyens et de
ses intentions, mais aussi de la communauté nationale, de son identité et
de son intégrité. Dans quelle mesure une telle culture peut-elle déterminer
un discours de sécurité nationale, donc le choix des objectifs stratégiques
et des moyens militaires destinés à les atteindre ? Les
antimissiles et la formation de la culture stratégique américaine à l’ère
nucléaire
Le déploiement
d’un dispositif antimissile dérisoire contraste, nous l’avons dit, avec
la générosité financière dont jouit la recherche et développement des
années 1950 aux années 1970. Ajoutons maintenant un deuxième constat,
plus paradoxal encore : au cours de cette même période, les
antimissiles présentent un intérêt insignifiant en termes opérationnels
mais finissent par occuper une position centrale d’un point de vue
intellectuel, comme le prouvent la prolifération des publications polémiques
et l’intensité croissante de la controverse[8].
Cette situation invite à ne pas écrire seulement l’histoire d’un
armement, mais à envisager la fonction que joue ce dernier dans la
formation d’une culture stratégique aux États-Unis à l’ère nucléaire[9]. Nous ne
prétendons pas ici que des caractères culturels, attribués à une identité
américaine, détermineraient l’intérêt des dirigeants, des militaires
ou des ingénieurs envers les systèmes d’interception antimissile[10].
Nous entendons plutôt étudier comment les petites et les grandes décisions
nécessitées par les programmes de BMD conduisent les acteurs de la
politique de défense à approfondir leur réflexion, à repenser les fins
et les moyens de la stratégie. Comment des permanences s’imposent-elles
au fil des contingences rencontrées pendant l’élaboration d’un
armement complexe ? La
culture stratégique pose un premier problème. Peut-elle offrir un intérêt
autre que la reconnaissance de permanences devenues évanescentes à force
d’être générales, peu utiles pour expliquer les initiatives concrètement
entreprises par les acteurs ? Hervé Coutau-Bégarie résume
l’importance et les limites d’un travail sur le sujet en une phrase
percutante : « La culture stratégique suggère souvent, elle
conditionne parfois, elle détermine très rarement »[11].
Constatant des « pesanteurs culturelles », Bruno Colson exprime
une idée similaire : « Le concept de culture stratégique doit
avoir comme vertu de faire apparaître ce qui pèse implicitement sur la
liberté d’action du décideur stratégique »[12]. Si les
auteurs évitent de présenter l’action stratégique comme déterminée
par une culture préexistante, ils soulignent que cette dernière fait
partie de son environnement. « La culture stratégique constitue le
milieu au sein duquel les idées stratégiques et les décisions en matière
de politique de défense sont débattues et arrêtées » relève
Colin Gray qui soutient, en conséquence, l’existence de « styles
nationaux »[13].
Se pencher sur le problème de la culture stratégique revient donc à préciser
le cadre de la décision sans jamais négliger la part des contingences
(techniques, bureaucratiques, politiques, diplomatiques) ni l’autonomie
des acteurs (individuels ou collectifs). La réflexion semble devoir
s’orienter vers l’évaluation du poids respectif des circonstances, des
actions raisonnées et des répertoires culturels dans la prise de décision. Nous
parvenons alors à un deuxième problème : quelle définition de la
culture formuler afin de respecter le jeu des acteurs et la part du fortuit ?
Gardons-nous de figer la culture en un ensemble clos de stéréotypes,
implicitement perçus comme immuables, dont l’apparition au fil des décisions
révélerait une « authenticité nationale » inspirant des
comportements politiques ou stratégiques. Veillons aussi à inscrire les
traits tenus pour culturels dans le temps et dans une société :
ceux-ci ont une historicité (un commencement, parfois une fin) et une
origine sociale ou institutionnelle, spécialement dans un pays aussi
complexe que les États-Unis. Ces traits culturels évoluent au gré des
transmissions, des emprunts, des innovations et de l’oubli. La
culture stratégique est finalement un ensemble ouvert – constamment
actualisé – d’idées, de discours et de modes de pensée, partagés au
sein d’une communauté nationale, qui établissent un répertoire
durable de préférences au sujet de l’emploi de la force ou de la menace
d’emploi de la force. Ces préférences sont durables si elles se
maintiennent dans le temps, indépendamment des changements qui
interviennent dans la structure du système international et l’état des
technologies. La culture stratégique reste équivoque, ménageant à
l’individu une autonomie dans l’interprétation et l’utilisation du répertoire
disponible. Elle préexiste aux initiatives des acteurs, réduisant l’éventail
des choix sur les fins et les moyens, offrant un sens aux actions retenues
et conditionnant parfois leur légitimité. Simultanément, les acteurs
modifient la culture du groupe par leurs facultés d’imagination
(appropriation, innovation, invention) et leurs pratiques. La culture se conçoit
autant comme une production que comme un héritage. Dans un
appareil politique et militaire, la culture stratégique influence la
perception de l’environnement international (menaces, alliances,
organisations), la représentation de l’adversaire (capacités,
intentions, modes d’action) et la pensée du conflit (légitimité,
intensité, déroulement). Elle concerne ensuite l’estimation des
ressources disponibles et la planification de leur mobilisation. Elle intègre
enfin les buts assignés à la constitution, voire à l’emploi, des
arsenaux : dissuasion, stabilité, survie, victoire – quatre grandes
notions qui apparaîtront régulièrement dans cette recherche. Il faut
insister ici sur la rupture dans la stratégie qu’impose l’avènement de
l’arme nucléaire et son corollaire : le primat de la dissuasion. En
1945, c’est une évidence, peu de références livresques ou opérationnelles
existent pour appréhender les implications de la bombe atomique. Aucune
tradition militaire ne permet d’attribuer à l’arme une autre finalité
que l’anéantissement des villes. Après Hiroshima et Nagasaki, il reste
à forger une pensée stratégique à partir de rien, si ce n’est les
caractéristiques techniques des charges et les ouvrages portant sur le
bombardement stratégique. À l’exception de Bernard Brodie ou William
Borden, qui écrivent très tôt sur le sujet, elle est énoncée par les spécialistes
des nombres : mathématiciens et économistes notamment[14].
Leurs cogitations se fondent sur des « scénarios » qui échafaudent
une « stratégie virtuelle »[15]. On
comprend, dans ces conditions, que le développement d’un armement (non
son emploi) puisse contribuer à la formation d’une culture stratégique,
aussi minces que restent ses chances d’être un jour utilisé, voire même
déployé. Selon Lucien Poirier, la « stratégie des moyens »
supplante la « stratégie opérationnelle »[16].
La recherche, le développement et le déploiement des armements composent désormais
le cœur de la manœuvre : Ce
travail ne tente pas d’établir que la quête d’une défense antimissile
découle d’une « culture proprement américaine » (l’URSS mène
des travaux comparables puis tente une expérience opérationnelle durable,
nous le verrons). Il souhaite expliquer comment elle contribue à la
formation d’une culture stratégique à l’ère nucléaire aux États-Unis,
culture qui est acquise et enrichie par les militaires, les intellectuels
de défense et les responsables politiques au fur et à mesure qu’ils conçoivent,
produisent, les nouveaux systèmes d’armement et en planifient l’emploi[18]. Précisons
ce point. Percevant la vulnérabilité future du territoire aux fusées équipées
d’ogives nucléaires, les services américains de recherche commencent les
études exploratoires sur l’interception dès la fin des années 1940. Les
succès expérimentaux des missiles soviétiques motivent un engagement dans
L’importance
des sources bureaucratiques
Les
sources disponibles sont immenses pour approcher les discours tenus à
propos des antimissiles[19].
Bien entendu, les responsables politiques, plusieurs scientifiques et
certains diplomates ont consigné leurs souvenirs dans des mémoires ou
livré leurs analyses dans des ouvrages spécialisés, constituant une
abondante littérature ouverte. Les sources parlementaires forment un autre
corpus, dont le dépouillement s’avère fastidieux mais incontournable
pour appréhender les relations entre les deux branches du gouvernement sur
les antimissiles. Elles illustrent, par ailleurs, les représentations qui
ont cours dans la classe politique américaine en matière de sécurité
nationale. Les sources techniques, quant à elles, livrent des renseignements
sur les composantes, l’architecture générale et le fonctionnement d’un
dispositif à la sophistication alors inégalée. L’entreprise contractante
du Pentagone pour Surtout,
une recherche historique sur le premier âge des antimissiles aux États-Unis
profite de sources bureaucratiques aussi abondantes que variées.
Fonctionnaires de la Défense, diplomates, analystes des services de
renseignement, conseillers scientifiques, décideurs politiques, tous ont
laissé une documentation monumentale, publiée en partie par le Département
d’État dans les Foreign Relations of the United States (FRUS) et
consultable soit aux Archives nationales (NARA) à College Park (Maryland),
soit dans les différentes archives présidentielles (Presidential
Libraries). Les
archives présidentielles Eisenhower, Kennedy, Johnson et Nixon sont d’une
richesse exceptionnelle. Ces fonds recèlent les mémorandums adressés par
les administrations au sommet de l’Exécutif et les notes au Président
des conseillers spécialisés dans les questions scientifiques, militaires
et diplomatiques. Les fichiers du Conseil de sécurité nationale (NSC),
consultés dans les quatre fonds présidentiels, garantissent la cohérence
de l’étude. Soulignons leur intérêt puisque le NSC planifie la
politique stratégique du pays et reçoit, pour cette raison, des textes
provenant de toutes les organisations gouvernementales concernées. À
partir de ces National Security Files, il est possible
d’approfondir l’analyse en exploitant, aux Archives nationales, les
documents issus d’autres fonds administratifs, en particulier les séries
des chefs d’état-major (Joint
Chiefs of Staff), de la CIA et du Département d’État. Une
proportion non négligeable des sources reste classifiée pour des motifs de
sécurité nationale. Les domaines les plus protégés sont les plans de
ciblage des armes nucléaires, les résultats des essais atomiques et les
méthodes de collecte du renseignement[21].
Sur ces sujets, les données détaillées nous échappent, spécialement
dans les fichiers du Département de la Défense à partir du début des années
1960 – les archives du Département d’État et les synthèses rédigées
par les services de renseignement, en revanche, offrent des séries très
complètes. Si le secret d’une partie des archives fait obstacle à la
recherche, il convient de ne pas l’exagérer car les restrictions
s’appliquent essentiellement à des informations techniques – caractéristiques
précises des systèmes d’armes ou des charges nucléaires – sans dissimuler
réellement le processus décisionnel ni les considérations personnelles
des acteurs[22].
En somme, la classification des sources est plus gênante pour une histoire
des applications militaires de la science que pour un travail portant sur
les représentations et la décision en matière de sécurité nationale. Antimissiles
aux États-Unis, les quatre périodes du premier âge
La période
1946-1953, celle des toutes premières études théoriques, voit la mise
en place du cadre matériel, bureaucratique et doctrinal dans lequel les
antimissiles sont conçus et débattus. Elle sera traitée dans un chapitre
introductif. Le cœur de notre étude, entre 1953 et 1976, s’articulera en
quatre parties chronologiques, présidence après présidence (à
l’exception du court mandat de Gerald Ford). Malgré ses défauts, cette
organisation semble moins arbitraire qu’un découpage suivant les aléas
techniques de Nous
noterons que chaque présidence – bien que les transitions qui suivent
l’assassinat de Kennedy (1963) et la démission de Nixon (1974) ménagent
des continuités – institue ses propres méthodes pour aborder les
questions de sécurité nationale et pour diriger les organismes de défense.
En conséquence, chaque fonds d’archives présidentielles possède une
cohérence, effet des procédures décisionnelles souhaitées par le Président,
des modes d’action et de pensée privilégiés par les hommes de son équipe.
Les transitions de 1961 et 1969 illustrent le mieux les bouleversements
organisationnels qu’introduit une administration nouvellement élue et
soucieuse d’innover afin de réformer l’action au sommet de la
bureaucratie. Sous
Eisenhower (1953-1961), les États-Unis constatent leur vulnérabilité
croissante aux armements stratégiques. L’Administration mène une réflexion
sur la défense continentale dont la mise en place semble, néanmoins,
difficilement conciliable avec le souci de maîtrise des dépenses publiques
sans cesse rappelé par le Président. Elle tente de résoudre les rivalités
opposant l’armée de terre à l’aviation sur les antimissiles, et accélère
le programme Nike-Zeus dont la production est repoussée à la suite d’évaluations
défavorables par les scientifiques civils, personnages de plus en plus
influents à Les mille
jours de la présidence Kennedy (1961-1963) présentent une complexité et
une densité inégalées pour notre sujet. L’administration démocrate
doit prendre sur Nike-Zeus la décision que les républicains ont repoussée,
alors même qu’elle relève le niveau des arsenaux offensifs et
introduit nombre d’innovations, tant doctrinales que managériales. Au
terme d’évaluations contradictoires, entreprises dans un cadre
intellectuel et bureaucratique très mouvant, Kennedy clôt le projet
Nike-Zeus en 1962 et autorise le lancement d’un programme reposant sur des
technologies plus avancées : Nike-X. Le débat qui suit la signature
du traité limitant les essais nucléaires, en 1963, approfondit la réflexion
sur le rapport entre antimissiles et arms control. Lyndon
Johnson se désintéresse de la question entre 1963 et 1966, laissant
McNamara reporter annuellement la production de Nike-X : le Secrétaire
privilégie de plus en plus la capacité de destruction assurée et se détourne
de la limitation des dommages. La pression conjuguée des militaires et de
parlementaires influents oblige toutefois le Président à se saisir du
problème. En décembre 1966, il invite les civils du Pentagone et les chefs
d’état-major à trouver une solution de compromis. La décision de mettre
en place Sentinel, en 1967, donne partiellement satisfaction aux militaires
(le déploiement est décidé) et à McNamara : orienté contre la
Chine populaire, le système reste limité. Les marchandages bureaucratiques
revêtent ainsi une importance cruciale. Qui plus est, les dissensions
internes débouchent sur l’ouverture d’un grand débat public à
propos des antimissiles. Avec
Richard Nixon, Le désintérêt
soudain pour les antimissiles, au milieu des années 1970, appelle une
ultime remarque au seuil de ce livre. L’histoire de la défense stratégique
est une histoire « cyclique » – où le scepticisme succède à
l’enthousiasme et l’enthousiasme au scepticisme – alors que la
dissuasion bénéficie d’une très grande permanence, montrant une
histoire « linéaire ». Par voie de conséquence, nous
accorderons la plus grande attention au débat, à l’émergence des idées
nouvelles, même si ces dernières restent parfois marginales quand il
existe un consensus solide, dans l’opinion publique et parmi les élites
politiques, pour s’en tenir à une stratégie de dissuasion. [1] Donald R. Baucom, The Origins of SDI, 1944-1983, Lawrence (Kans.), University Press of Kansas, 1992, pp. 181-196 ; Frances FitzGerald, Way Out There In the Blue. Reagan, Star Wars and the End of the Cold War, New York, Simon & Schuster, 2000, pp. 198-199. [2] Un ouvrage récent analyse l’approche des problèmes nucléaires par Ronald Reagan, avec ses origines et ses conséquences sur les choix stratégiques américains durant ses deux mandats : Paul Lettow, Ronald Reagan and His Quest to Abolish Nuclear Weapons, New York, Random House, 2005. [3] Après l’échec pour déployer le MX, les chefs d’état-major n’ont rien de mieux à offrir, et recommandent un effort de RD intensif sur la défense antimissile lors de leur rencontre avec le Président, le 11 février 1983. [4] Lucien Poirier parle de « mutation balisticonucléaire » : Lucien Poirier, Des stratégies nucléaires, Bruxelles, Éditions Complexe, 1988 (rééd.), pp. 116-123. [5] « L’arme nucléaire provoque une élision stratégique qui dénature la guerre en tant qu’elle est lutte utilisant la violence réciproque : la dialectique offensive-défensive est supprimée puisque le second terme, la défensive, en est évacué » ; Lucien Poirier, Des stratégies nucléaires, p. 56 . [6] Durant notre période de travail, le système antiaérien SAGE offre une éclatante illustration de ce fait : Paul N. Edwards, The Closed World : Computers and Politics of Discourse in Cold War America, Cambridge (Mass.), MIT Press, 1997. [7] Les premiers travaux portant sur le débat ABM sont contemporains de son déroulement ; deux thèses sont soutenues au MIT (Center for International Studies) : Edward R. Jayne, The ABM Debate : Strategic Defense and National Security (1969), Anne Hessing Cahn, Eggheads and Warheads : Scientists and the ABM (1971). [8] Les ABM inspirent l’intrigue du Rideau déchiré (Torn Curtain), réalisé par Alfred Hitchcock en 1966. [9]
La culture stratégique, définie par Jack Snyder dans une étude
de [10] Sur le « style national » des États-Unis en matière de politique étrangère : Louis Balthazar, Charles-Philippe David, Justin Vaïsse, La politique étrangère des États-Unis. Fondements, acteurs, formulation, Paris, Presses de Sciences Po, 2002, pp. 56-65. [11] Hervé Coutau-Bégarie, Traité de stratégie, Paris, Économica, 1999, p. 270. [12] Bruno Colson, « La culture stratégique française », Stratégique, n° 53 ; pour une analyse érudite concernant les États-Unis : Bruno Colson, La culture stratégique américaine. L’influence de Jomini, Paris, Économica-FEDN, 1993. [13] Colin S. Gray, Nuclear Strategy and National Style, Lanham (Md.), Hamilton Press-Abt Book, 1986, p. 36. [14] William L. Borden, There Will Be No Time. The Revolution in Strategy, New York, Macmillan Co., 1946 ; Bernard Brodie (ed.), The Absolute Weapon. Atomic Power and World Order, New York, Harcourt Brace, 1946. [15] Hervé Coutau-Bégarie, Traité de stratégie, p. 408. [16] Lucien Poirier, Essais de stratégie théorique, Paris, FEDN, 1982, p. 44 : « Le conflit direct entre puissances nucléaires se développe, pour l’essentiel, sur le plan des représentations intellectuelles selon lesquelles les adversaires évaluent et opposent leurs perceptions de leurs capacités d’action et de réaction respectives ». [17]
Alain Joxe, Le cycle de la dissuasion (1945-1990), Paris, [18] Jean-François Bayart, L’illusion identitaire, Paris, Fayard, 1996, p. 123 : « Au lieu de chercher à établir les relations causales stables entre des phénomènes culturels globaux et l’action politique, il faut analyser des opérations concrètes d’énonciation d’une représentation culturelle, dans un contexte précis ». [19]
Les années 1990 ont vu l’ouverture d’un grand nombre
d’archives, en particulier grâce au Cold
War History Project ; des auteurs nous proposent une approche
renouvelée de [20] Bell Laboratories, ABM Research and Development at Bell Laboratories. Project History, oct. 1975 ; document préparé pour l’Army Ballistic Missile Defense Systems Command (contrat DAHC60-71-C-0005). [21]
La révélation du détail des plans de ciblage serait sans doute
cruciale pour améliorer notre connaissance de la stratégie nucléaire
américaine ; l’ouverture de documents généraux (comme la présentation
de ces plans au Conseil de sécurité nationale) permet cependant d’en
saisir les grands principes : David A. Rosenberg, “The Origins of
Overkill. Nuclear
Weapons and American Strategy, 1945- [22] Il faut relever le maniement routinier et souvent absurde du secret-défense. Dean Rusk constate, à une occasion, qu’un document portant la mention « Eyes only for the Secretary » est arrivé sur le bureau d’une quarantaine de cadres de l’Administration ; il explique, avec une certaine ironie, qu’avoir accès aux documents les plus classifiés constitue une marque d’importance à laquelle les bureaucrates sont sensibles – au même titre que la présence de la bannière étoilée dans un coin du bureau (Dean Rusk, As I Saw It, p. 495). |
||||||||||||||||||
|
|
Copyright www.stratisc.org - 2005 - Conception - Bertrand Degoy, Alain De Neve, Joseph Henrotin |
||||||||||||||||||