Institut de Stratégie Comparée, Commission Française d'Histoire Militaire, Institut d'Histoire des Conflits Contemporains

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Histoire Militaire et Stratégie
Correspondance de Napoléon
RIHM
 

 

Introduction

J. Bérenger
Université de Paris-Sorbonne

 

L’idée de cette rencontre revient au docteur Altmüller, directeur de l’Institut autrichien de Paris. Elle s’inscrit dans une série de colloques franco-autrichiens, dont le but est l’étude des relations entre les deux pays. Mais qui dit relations ne signifie pas forcément bonnes relations, alliances ou échanges culturels placés sous le signe de l’amitié. On sait que dans notre vieille Europe, les rapports entre les États ont été souvent conflictuels, même s’il s’agissait finalement de querelles de famille. Et n’importe quel lycéen savait, chez nous, naguère, que l’histoire moderne de notre continent était dominée par la lutte entre la France et la maison d’Autriche : au xviie siècle, tout séparait Vienne de Versailles, même s’il y avait en commun la religion catholique romaine pro­fessée par les Habsbourg et les Bourbons, ainsi qu’une référence constante à la culture italienne.

Comme il n’était pas question de reprendre l’étude d’un siècle de conflits allant de la guerre de Trente Ans à la guerre de succession d’Espagne, nous avons choisi un événement exem­plaire : le siège de Vienne par les Turcs en 1683, dont nos amis autrichiens commémorent en ce moment le tricentenaire, car il représente pour eux un temps fort de leur histoire, puisqu’en l’espace de deux mois - du 14 juillet au 12 septembre 1683 - tout a failli basculer. Personne n’ose en effet imaginer ce qui serait arrivé si la capitale autrichienne était tombée aux mains des Turcs. Mais l’échec de ces derniers a marqué un véritable tournant dans l’histoire de, l’Europe orientale, puisque le siège de Vienne fut la dernière manifestation de l’esprit offensif des Turcs.

La défaite du Kahlenberg fût en effet, pour l’empire ottoman le début d’un long déclin, car l’empereur Léopold se vit contraint d’exploiter sa victoire et de reconquérir la plaine hongroise. Après la paix de Carlovitz, l’empire ottoman n’était plus qu’une puissance balkanique, tandis que la monarchie des Habsbourg devenait une puissance continentale redoutable.

Le danger turc, qui avait terrorisé l’Allemagne de Luther, était définitivement exorcisé. On sait qu’après Lépante, le Grand Seigneur avait renoncé à s’étendre en Méditerranée après l’échec de Vienne, un siècle plus tard, il se replia sur les Balkans parce que cette fois la coalition chrétienne se décida à exploiter sa victoire. Et la géopolitique autrichienne fut transformée en une décennie : Vienne, résidence impériale, cessa d’être une forte­resse de la frontière pour devenir le cœur de la monarchie des Habsbourg. Après les destructions de l’été 1683, partie œuvre des Autrichiens pour dégager les glacis, partie œuvre des Turcs, on assista en effet à une multiplication de constructions dans les faubourgs et à l’intérieur des remparts ; dans l’euphorie de la victoire, le baroque impérial a marqué définitivement la paysage urbain de la capitale autrichienne, symbolisé peut-être par l’église Saint Charles Borromée, édifiée par Charles VI en dehors du glacis.

Et pourtant les Français sont, d’une manière générale, assez mal informés sur le siège de Vienne de 1683 et, à notre avis, pour deux raisons. La première c’est que tout ce qui se passe sur le Danube est assez loin de leurs préoccupations. C’était déjà le cas il y a trois siècles : le péril turc était perçu différemment, et uniquement sur le littoral méditerranéen, où les corsaires algérois, vassaux de La Porte, menaçaient sans cesse les communications maritimes. Certes une partie de l’opinion, sans compter le gou­vernement de Versailles, mesurait le danger que couraient Vienne et l’Allemagne du Sud, mais sans ressentir aucune terreur panique. La seconde raison de l’oubli relatif, c’est que la France était absente de la coalition qui combattit les Turcs, tout comme la France était absente de l’Armada chrétienne qui écrasa la flotte turque à Lépante. Dans ces conditions, il paraît difficile de parler d’un affrontement islam-chrétienté, puisque le Roi Très Chrétien était absent de la lutte, même si des volontaires, à titre personnel, ont combattu avec les Impériaux. En fait cette absence a été sévèrement jugée jusque du côté autrichien et a laissé d’amers souvenirs dans le mental collectif, car la France a été ouverte­ment accusée, en 1683 et après, d’avoir été complice des Turcs et d’avoir cherché à provoquer la chute de Vienne pour ruiner définitivement l’autorité de la maison d’Autriche dans l’empire.

C’est pourquoi il nous a paru vraiment intéressant de choisir ce thème apparemment limité : mieux faire connaître, et en particulier aux spécialistes d’histoire militaire, un des sièges les plus importants du règne de Louis XIV ; le cadre de l’École Spéciale Militaire, où élèves et officiers montrent un intérêt pour l’histoire, nous a paru particulièrement adapté à une telle expé­rience. Et au-delà de l’événement, l’étude du siège permettait de réexaminer le rôle de la France dans cette affaire, de faire le point des relations franco-autrichiennes et plus largement d’étudier les réactions de l’ensemble de l’Europe face à un évènement drama­tique. Aussi avons-nous cru nécessaire d’élargir la participation à un ensemble de spécialistes européens, dépassant largement le cadre d’une conférence bilatérale franco-autrichienne et c’est pour moi l’occasion de remercier le docteur Altmüller pour sa largeur de vues.

Malheureusement tous les collègues auxquels nous avions adressé des invitations n’ont pu répondre à notre appel. Nous avons dû, en particulier, regretter l’absence du professeur Thomas Barker qui par son ouvrage Double Eagle and Crescent (New York 1967) (traduit l’an dernier en allemand) a offert une magnifique synthèse sur le siège de Vienne, dont ce modeste ouvrage ne sera qu’un reflet bien imparfait. Nous avons égale­ment regretté l’absence de notre collègue Robert J-Evans, retenu par d’impérieuses obligations à Oxford : sa connaissance de la monarchie des Habsbourg eût été précieuse dans les discussions. Enfin l’absence du professeur Bruno Neveu, retenu lui aussi à Oxford, ne nous a pas permis d’entendre la voix d’Innocent XI. Or, chacun sait que la mobilisation de la chrétienté est en grande partie l’œuvre du Saint-Siège. Il aurait voulu, rêve éternel de la diplomatie pontificale, réconcilier Habsbourg et Bourbons. Il n’a pu qu’aider à la conclusion de l’alliance austro-polonaise du 31 mars 1683 et financer largement l’armée de secours. En rassem­blant des sommes importantes et en les remettant en temps utile, il a favorisé la mobilisation de l’armé polonaise, ainsi que le réar­mement autrichien. De la même façon le nonce de Vienne, Buonvisi, a pesé de tout son poids dans les discussions du Conseil de l’empereur, afin de contrecarrer les chimères du parti espa­gnol, ce dernier dirigé par l’ambassadeur Borgomanero était prêt à céder en Hongrie pour reprendre la guerre sur le Rhin, contre la France. Enfin nous avons regretté de ne pouvoir entendre davantage le point de vue ottoman : ni aucun collège turc, ni Robert Mantra spécialiste français de la Turquie au xviie siècle, n’ont pu répondre à notre invitation. Quant à la Pologne de Sobieski, elle fut représentée grâce à l’obligeance du médecin général Carré, de l’Académie de Marine, qui accepta de rempla­cer notre collègue Jan Wimmer de Varsovie, qui n’a pu participer à nos travaux.

Finalement ce recueil d’actes aura le mérite de représenter une mise au point pour le public de langue française. Quelques communications ne nous étant pas parvenues assez rapidement, nous avons dû nous contenter de résumés ou bien d’un exposé sans apparat critique et nous prions le lecteur de bien vouloir nous en excuser. C’est d’ailleurs pour nous l’occasion de remer­cier toute l’équipe d’historiens de École Spéciale Militaire, soldats professeurs dirigés par le professeur Thiriet, pour sa collaboration active et efficace à la mise au point de ce petit livre.

Nous avons d’autre part préféré laisser le lecteur conclure, comme nous avions donné la parole aux participants dans la table ronde que le professeur André Corvisier avait bien voulu animer.

 Mais peut-être me permettra-t-on tout de même une suggestion. Dans toute guerre, les historiens recherchent les responsables et dans cette affaire ils sont au moins trois. Louis XIV, indéniablement, n’a pas voulu le siège de Vienne (l’inquiétude sincère qu’il a manifestée en août 1683 le prouve suffisamment), mais il a largement utilisé l’alliance de revers hungaro-turque pour faire peur à l’empereur Léopold et l’obliger à reconnaître de jure les Réunions en Rhénanie. Il a déclenché en 1682 un mécanisme qu’il ne pouvait pas contrôler ; il a aidé un peu les Hongrois sur le plan militaire et financier, il n’a pas du tout aidé les Turcs, la conduite du siège le prouve. L’empereur Léopold a choisi délibérément de réagir en souverain allemand, défendant les intérêts de l’empire à l’Ouest, il a négligé le front de Hongrie, abandonnant à la limite la Hongrie royale à Thököly, car les affaires de l’Europe orientale ne l’intéressaient pas et il croyait qu’il pourrait toujours s’arranger avec La Porte. Mais le troisième responsable est évidemment Kara Mustafa lui-même qui a donné une destination inattendue à la campagne de 1683. S’il était intervenu pour soutenir son vassal hongrois Thököly, roi “protégé” de la Hongrie turque, il aurait dû logiquement assiéger Györ, clef de voûte de la frontière militaire. Mais le 28 juin, il a décidé d’attaquer Vienne, à la surprise générale, au lieu d’achever la conquête de la Hongrie. Pourquoi ? Cette décision capitale reste à expliquer, mais les avatars de la politique otto­mane sont souvent mai compris des Occidentaux. La logique de l’État ottoman était basée sur la guerre, la conquête, la capture d’esclaves, le pillage du butin, l’extension des territoires soumis à l’autorité du Grand Seigneur. Après une période difficile pour l’État ottoman, l’arrivée des grands vizirs albanais à partir de 1656, semble donner un second souffle à l’impérialisme turc : l’équipée de Kara Mustafa s’inscrit dans cette logique.

Bref, au lieu de voir dans le siège de Vienne une ultime péripétie de la Croisade, on nous permettra de penser qu’il s’agit d’une série de fausses manœuvres dans la recherche difficile de l’équilibre entre les grandes puissances, c’est-à-dire finalement un aspect très moderne des conflits européens, où, par suite de l’affaissement inattendu de la puissance ottomane, Louis XIV a joué perdant et favorisé l’essor de la puissance autrichienne, alors qu’il croyait obliger Léopold à reconnaître les gains territoriaux de la France en Rhénanie. Les desseins étaient moins noirs qu’on ne l’a cru, les résultats ont bouleversé l’équilibre européen.

 

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