| Institut de Stratégie Comparée, Commission Française d'Histoire Militaire, Institut d'Histoire des Conflits Contemporains |
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Henry Potez et Marcel Dassault constructeurs aéronautiques de la Grande Guerre Luc Berger
Marcel Dassault et Henry Potez furent deux des plus éminents constructeurs aéronautiques français des années 1930 aux années 1980. Fait peu connu, leur expérience d’industriels aéronautiques remonte à la Première Guerre mondiale où ils firent leurs premières armes. Leur parcours est marqué par le contexte général de l’époque et, notamment, l’organisation de la production de guerre d’une nouvelle arme : l’aviation. Une
passion précoce
Henry Potez est né à Méaulte, dans la Somme, en 1891. Après des
études secondaires, s’intéressant à l’aviation naissante, il entre à
l’Ecole supérieure d’aéronautique et de construction mécanique [1]
dont il obtient le diplôme en 1911.
Marcel
Dassault, né Marcel Bloch, voit le jour à Paris en 1892. Après ses études
secondaires, il entre à l'Ecole d'électricité Breguet. Le 18 octobre
1909, alors qu’il est dans la cour de récréation, le jeune homme voit
passer dans le ciel un aéroplane Wright piloté par le comte Charles de
Lambert qui va survoler la tour Eiffel : « Je
n'avais jamais vu d'avion et j'ai compris que l'aviation était entrée dans
mon esprit et dans mon cœur [2]. »
C’est ainsi qu’il intègre ensuite l’Ecole supérieure d’aéronautique
et de construction mécanique dont il obtient le diplôme en 1913.
Au début des années 1910, l'aéronautique connaît un essor
spectaculaire. Les journaux annoncent sans cesse de nouveaux records et
relatent des meetings qui réunissent des foules de curieux. Les noms de
Farman, Voisin, Blériot connaissent la célébrité ; la France est au
premier rang mondial.
Les
militaires s'intéressent également à l'aviation. En septembre 1910, lors
des grandes manœuvres en Picardie, des avions sont utilisés pour des opérations
de reconnaissance. Le 22 octobre, un décret crée l'embryon d'une arme aérienne :
l'Inspection permanente de l'aéronautique militaire. A l'automne de 1912,
une grande campagne de presse aboutit à la création d'un Comité national
d'aviation qui organise une souscription nationale grâce à laquelle l'armée
reçoit 170 appareils. Comme
tous les jeunes Français, Henry Potez et Marcel Dassault doivent effectuer
trois ans de service militaire. Le
service militaire et la guerre
En tant qu'ancien élève de l'Ecole supérieure d'aéronautique et
de construction mécanique, ils sont incorporés de droit dans un régiment
d'aviation du Génie puis ils sont détachés au Laboratoire de recherches aéronautiques
de Chalais-Meudon dirigé par le colonel Emile Dorand, un de leurs anciens
professeurs. Ce dernier regroupe autour de lui différents ateliers dans
lesquels ses collaborateurs étudient et se familiarisent à toutes les
techniques intéressant l'aéronautique. A
Chalais-Meudon, Henry Potez et Marcel Dassault se lient d'amitié avec le
major de la promotion de Marcel Dassault à l'Ecole supérieure d'aéronautique
et de construction mécanique, Louis Coroller (1893-1988). Le
2 août 1914, c'est la guerre, la première guerre mécanique. Le rôle éminent
joué par les Français dans la naissance et le développement de
l’aviation et l’intérêt que lui a porté le ministère de la Guerre
font que la France possède la première industrie aéronautique mondiale et
l’une des plus importantes aviations avec 183 avions. Mais, en août 1914,
la nouvelle arme reste secondaire sur le plan militaire et industriel.
Toutefois,
lors de la bataille de la Marne, l'aviation fait preuve de son efficacité
en permettant de déceler la manœuvre des troupes allemandes au nord-est de
Paris, entraînant la réaction française puis la victoire. L'état-major
français arrive à la conclusion que les armées terrestres ne peuvent se
passer d'aviation pour combattre. Indispensable pour l'observation, la
reconnaissance, le guidage des tirs d'artillerie, l'aviation peut également
porter la destruction chez l'adversaire et lutter contre ses intrusions en
interdisant le survol du territoire national. Pour cela, il faut disposer
d'avions capables d'accomplir des missions différentes : observation,
bombardement, reconnaissance, chasse.
Or,
avant la guerre, les instances dirigeantes du pays n’avaient pas prévu le
formidable développement de la recherche et des productions en matière aéronautique
et aucunes structures officielles n’étaient établies pour les contrôler
et les orienter. Après la fixation du front, il fallut improviser une
remise en marche de l’activité économique, car rien n’avait été
envisagé pour un long conflit et la carte de guerre était particulièrement
défavorable à la France, ses principales régions industrielles étant
envahies.
Issus
de plusieurs commandes passées avant la guerre, les matériels sont trop
disparates. De plus, le gouvernement s’étant réfugié à Bordeaux et les
exigences militaires assurant au commandement français des pouvoirs
exceptionnels, une liaison directe s’est établie entre le client,
c’est-à-dire l’Armée française et les constructeurs aéronautiques.
Le
8 octobre 1914, le Grand quartier général élabore un plan aéronautique.
Dans un souci d'uniformisation, seuls quatre types d'avions sont retenus :
le Farman VII pour la
reconnaissance, le Caudron G 3
pour le réglage d'artillerie et l'observation, le Morane Saulnier Parasol
pour la chasse et le Voisin LA 5
pour le bombardement et la reconnaissance. La fabrication de ces appareils
est répartie entre les différents constructeurs pour utiliser au maximum
les moyens de production.
En
octobre 1914, les services gouvernementaux revenus de Bordeaux décident de
reprendre en main la direction des affaires du pays. Au ministère de la
Guerre, la Direction de l’aéronautique n’est que la XIIe
Direction, service subalterne chargé d’organiser la production aéronautique.
Elle manque de moyens matériels et de personnel véritablement compétent
et n’a pas de liaison réelle avec le Grand quartier général. A l’intérieur
de ses bureaux, le Service des fabrications de l’aviation (SFA) prend une
importance nouvelle, car il devient l’agent central entre l’industrie et
les commandements de l’avant et de l’arrière. Son immixtion dans le
milieu des productions aéronautiques le confronte aux intérêts des
parties déjà en présence.
Pour
rester maître de ses approvisionnements et pousser les cadences de
production, l’Etat intervient de plus en plus auprès des constructeurs. Les
travaux sur le Caudron G 3
Le chef du Service des avions au Service des fabrications de
l'aviation, le capitaine Albert Etévé, constate un manque de coordination
des plans du Caudron G 3 envoyés dans les quatre usines qui fabriquent
cet appareil [3].
Il demande alors au colonel Dorand de lui détacher un ingénieur du
Laboratoire d'aéronautique capable de mettre au point les plans puis
d'assurer la coordination des fabrications. Marcel Dassault est désigné en
1915.
Devant
l'importance du travail, le capitaine Etévé lui demande s'il connaît un
camarade susceptible de l'aider. Marcel Dassault propose Henry Potez et son
choix est accepté. Ils vont travailler sur les liasses de plans pendant près
d'un an.
Marcel
Dassault vérifie les dessins, leur concordance, les pièces fabriquées et
fait effectuer les modifications demandées par les pilotes. Le suivi des
essais en vol lui fait prendre conscience de l'importance de leur jugement
sur un nouvel avion. Il en tire des enseignements que l'on retrouve tout au
long de sa carrière aéronautique : jamais il ne néglige l'avis des
pilotes.
Le
Service des fabrications de l'aviation souhaite bientôt améliorer le
Caudron G 3 en lui adaptant un gouvernail de profondeur. Marcel
Dassault et Henry Potez sont chargés du travail. Un prototype, expérimenté
chez Louis Blériot, donne satisfaction.
Au
front, les pilotes signalent les difficultés que rencontrent les
mitrailleurs assis devant eux pour se servir de leur arme. Caudron est invité
à inverser les places pilote et mitrailleur en installant ce dernier à
l'arrière où il y a plus de champ libre. Devant le refus de Caudron, le
Service des fabrications de l'aviation se tourne une nouvelle fois vers
Marcel Dassault et Henry Potez qu'il charge de s'occuper de cette
modification. Ils redessinent les plans du fuselage en alternant les places
du pilote et du mitrailleur. L'avion prototype, construit chez Louis Blériot,
vole à Buc, pour la première fois, le 14 juillet 1915.
Marcel
Dassault et Henry Potez, acquièrent ainsi l'expérience des bureaux d'études,
des ateliers et se familiarisent avec la construction des avions.
Durant l’été 1915, pour remédier aux insuffisances du matériel
français qui tiennent au manque de rationalisation de l’effort de guerre,
aggravé par l’opposition entre l’Etat et les constructeurs et non par
l’incapacité d’inventer et de produire, il est créé un sous-secrétariat
d’Etat à l’Aéronautique à la tête duquel est placé, le 13 septembre
1915, le député René Besnard. Ce dernier tente de procéder à une remise
en ordre indispensable des services de l’arrière pour développer de
nouvelles productions adaptées au combat.
Il
y a urgence. A la fin de 1915, la supériorité aérienne allemande est
incontestable, au point que l’on peut parler de crise de l’aviation française.
La mise en place d’un cadre précis qui puisse permettre une production aéronautique
optimale quantitativement et qualitativement apparaît impérative. La
persistance de l’opposition d’intérêts multiples et divergeants, que
la faiblesse et les lacunes des services de l’Etat ne font qu’accentuer,
freine le bon développement des fabrications aéronautiques. Politiquement,
le malaise se traduit par la démission de René Besnard, le 8 février
1916, provoqué par l’opposition des parlementaires et des constructeurs
à ses réformes. C’est dans cette situation difficile que l’aéronautique
militaire française doit entamer la bataille de Verdun. L'hélice
Eclair
Après avoir coordonné la fabrication du Caudron
G 3, Henry Potez est muté comme dessinateur au bureau d'études de
Caudron à Lyon tandis que Marcel Dassault est affecté à la réception des
essais en vol des avions Farman à Buc.
Le
28 février 1916, la XIIe Direction, avec l’accord du général
Gallieni, créé, au sein du SFA, la Section technique de l’aéronautique
(STAé) confiée au commandant Emile Dorand. C’est un établissement spécial
mis à la disposition du ministère de la Guerre, dont le but est de
diriger, coordonner et centraliser les études nouvelles concernant l’aéronautique
militaire. C’est aussi un organe de liaison entre la ministre, le Service
de l’aviation aux armées et les constructeurs.
Dès
qu'il a du temps libre, Marcel Dassault entreprend d'améliorer l'hélice du
Caudron G 3 dont il a
constaté le médiocre rendement. En cela, il est dans la droite ligne de la
pensée du commandant Dorand qui affirme que, alors qu’il est nécessaire
de faire évoluer les définitions techniques des appareils à mettre en
service, « les constructeurs
engagés les uns et les autres dans des séries importantes et manquant de
personnel d’étude, semblent se désintéresser de la question [4]. »
Le commandant ira même jusqu’à faire réaliser entièrement un avion par
le STAé : le Dorand AR.
En
parallèle, Marcel Dassault travaille alors pour son propre compte.
Pour
construire l'hélice qu'il étudie et dessine, le jeune ingénieur pense à
l’atelier d’Hirch Minckès, père d’un ami et fabricant de meubles à
Paris, au faubourg Saint-Antoine.
Ayant
obtenu les moyens de la réaliser, il surveille personnellement et avec
beaucoup d’attention sa fabrication. Il baptise son hélice Eclair.
Elle est essayée à Buc par un des pilotes de Blériot, puis est présentée
au centre d'essais du Service technique à Villacoublay. L’hélice Eclair
est commandée par l’armée à cinquante exemplaires à 150 francs pièce.
Elle doit d'abord équiper les Caudron
G 3 à moteur Clerget de 80 cv.
C'est
un bon début d'autant plus que la bataille de Verdun qui fait rage, depuis
février 1916, entraîne des commandes supplémentaires d'avions donc d'hélices.
Pour
produire davantage, Marcel Dassault propose à Hirch Minckès de fabriquer
ses hélices. Ce dernier consulte plusieurs de ses amis dont E. Dumaine,
directeur général de la Société des moteurs Clerget, qui l'encourage
dans cette voie. Une Société des Hélices Eclair est créée dont Marcel
Dassault et Henry Potez sont directeurs techniques et auprès de laquelle
l'armée les détache. Ils sont rétribués sous forme de redevances de
licence sur le chiffre d'affaires.
Plusieurs
menuisiers viennent renforcer leur équipe tandis que la société Clerget
les aide à démarrer en leur passant des commandes d'hélices-freins pour
ses bancs d'essais. Leur affaire se développe et occupe un étage entier de
la fabrique de meubles de l'avenue Parmentier dont ils constituent une
section à part.
Leur
association est une réussite. Les hélices Eclair équipent le
Sopwith britannique de reconnaissance construit sous licence en France, le
Dorand AR d’observation et surtout les chasseurs Spad, en particulier le
Spad VII du plus célèbre des as français, Georges Guynemer, cher au cœur
de Marcel Dassault. En 1917, c'est le succès pour les deux sous-lieutenants qui, en quelques mois, sont à la tête de l'une des quatre grandes sociétés construisant des hélices alors qu'il n'existe pas moins de quarante fabricants et deux cent cinquante-trois séries différentes. L'Inspection du matériel décide de ne conserver que trois séries d'hélices au maximum pour un avion. Parmi elles figure l'hélice Eclair. Grâce à cette réussite, Marcel Dassault et Henry Potez entrent dans la légende de l'aviation. Ce dernier se souvient de leurs débuts : « Avec Marcel, on était en bonne entente. Mais nous commencions à trouver monotone notre travail. Nous avons fait beaucoup d'hélices, surmontant les difficultés que nous causaient les constructeurs en nous communiquant des critères trop brillants de leurs avions ; il fallait ensuite rectifier le tir [5]. »
Entre temps, durant la bataille de la Somme (juillet à novembre
1916), les Allemands, qui avaient perdu la supériorité aérienne depuis la
bataille de Verdun, réorganisent leur aviation. A la fin de 1916, les problèmes
auxquels ils se trouvent confrontés lors des combats les poussent à en
unifier la direction sous l’égide du général von Hoeppner. L’aviation
allemande possède, dès lors, une organisation stable et centralisée qui
renforce son effort de redressement pour reprendre la maîtrise de l’air
aux Alliés. En France, la crise organisationnelle aiguë qui mine l’aéronautique amène une solution semblable. Le 10 février 1917, le ministre de la Guerre, le général Lyautey, créée la Direction de l’aéronautique qui est confiée à un artilleur, le général Guillemin, qui est chargé d’assurer la haute Direc-tion des Services aéronautiques à l’Intérieur et aux Armées et d’établir une liaison complète avec les Services Aéronautiques de la Marine et des Armées alliées. Mais cette tentative d’unification avorte rapidement. Le général Guillemin est remercié, le 20 mars 1917, lors de la chute du cabinet Briand.
Le
rôle actif joué par l’aviation lors de la bataille de la Somme convainc
les armes traditionnelles et les parlementaires que l’aéronautique
militaire, malgré les difficultés rencontrées, est vraiment devenue une
arme. Cette prise de conscience provoque la multiplication des tentatives de
contrôle et de récupération d’un secteur d’importance militaire et économique
grandissante qui s’était, jusqu’alors, de par sa position secondaire, développé
avec difficulté. La lutte entre intérêts différents, notamment entre les
politiques de l’arrière et les militaires du front, ne fait
qu’accentuer les défauts dont souffre l’aviation dans son organisation.
L’échec de l’unification des services dans une direction générale par
manque de volonté politique de la part des responsables gouvernementaux
perpétue l’absence de coordination entre l’emploi de l’aéronautique
de l’avant et la production qui doit lui être subordonnée. Le
premier avion : le SEA 1
Fabriquer des hélices ne suffit pas pour satisfaire l'appétit aéronautique
de Marcel Dassault, il veut passer à l'étape ultime, la conception et la
fabrication d'un avion. En effet, pour qu'une hélice puisse réaliser ses
meilleures performances, les constructeurs d'avions doivent communiquer les
plans et les caractéristiques : poids, surface, puissance du moteur,
dispositifs aérodynamiques. Selon Marcel Dassault, c'est une bonne école
pour apprendre la construction aéronautique :
« Je
connaissais donc les caractéristiques de tous les avions construits à l'époque.
Je les suivais depuis le moment de leur conception jusqu'à la fin de leur
mise au point pour m'assurer du bon fonctionnement de mes hélices. J'étais
continuellement sur les champs d'aviation et notais avec soin les incidents
survenus à la cellule ou au moteur, et la manière dont on y avait porté
remède.
« J'obtins
ainsi la pratique des essais en vol et de la mise au point. »
« Ayant appris à connaître les appareils qui avaient réussi
et ceux qui n'avaient pas réussi, j'acquis ainsi une grande expérience de
ce qu'il fallait ou ne fallait pas faire pour construire un bon avion [6]. »
Prudent, il commence par construire ceux des autres, toujours avec
son ami Henry Potez. Leur sous-traitance débute par des Spad VII dans une
ancienne usine Antoinette à Puteaux. Puis, forts de leur expérience, ils
se lancent dans la conception d'un prototype sur une idée nouvelle : « Je
constatai [...] à l'époque, qu'il n'y avait pas de biplace de chasse de
valeur, d'où l'idée d'en construire un [7]. »
Durant le premier semestre de 1917, 50 à 75 % des sorties d’usines
de certains constructeurs sont consacrées à des matériels jugés obsolètes.
Le député Daniel Vincent, nommé sous-secrétaire d’Etat à l’Aéronautique
militaire en mars 1917, entame une nouvelle réorganisation des services de
l’arrière et cherche à améliorer les productions en optimisant le
rendement des maisons de constructions de cellules déjà existantes, en
limitant l’installation de nouveaux industriels dans le rôle de
sous-traitants des ces dernières, en arrêtant la fabrication d’appareils
périmés et en standardisant les nouveaux modèles.
Dans
ce contexte, Marcel Dassault et Henry Potez doivent trouver des capitaux,
car l'Etat ne finance pas les prototypes qui restent à la charge des
constructeurs. Un ami de la famille de Marcel Dassault, le fournisseur de
papier peint René Lévy-Finger, apporte le financement. Il crée, avec
Marcel Dassault et Henry Potez, une société en nom collectif : la
Société d'études aéronautiques (SEA) dont le siège social est installé
rue Curie, à Suresnes.
Ayant
besoin d'aide pour dessiner leur avion, ils font naturellement appel à leur
ami Louis Coroller qui collabore, depuis 1916, à Paris, au Service
technique de l'aéronautique. Il les rejoint sans pour autant quitter son
poste au ministère de la Guerre. La conception de l’avion lui est confiée
tandis que Marcel Dassault et Henry Potez se chargent des moyens techniques
et de la fabrication. Ils apprennent ainsi le métier de constructeur. Les
plans terminés, ils engagent un contremaître et quelques ouvriers pour
construire la cellule de l'appareil à Suresnes dans l'usine où sont déjà
fabriqués les Spad. Leur avion, biplace, est destiné à remplacer l'avion
d'observation anglais Sopwith. Il doit être équipé d'un moteur Clerget de
200 cv que le motoriste met au point. Les essais, réalisés sur l'île de
la Jatte à Puteaux, sont peu concluants. L'adaptation de ce nouveau moteur
sur la cellule du SEA 1 s'avère trop problématique, l'avion est abandonné. Louis Coroller a évoqué cette période : « Bloch et Potez s’étaient mis à fabriquer des hélices. Leur intention était aussi de construire un avion et m’ont proposé de leur en étudier un, ayant loué pour cela une vaste salle dans un immeuble de la rue de Constantine (sur l’esplanade des Invalides). C’était le bureau d’études où je travaillais de 19 h à minuit, après avoir fait dans la journée les calculs au Service technique de l’aéronautique [pour d’autres avions]. Le dimanche, je leur remettais mes dessins et nous allions voir l’avion SEA 1 se construire à Courbevoie chez le célèbre carrossier Labourdette [8]. »
Marcel Dassault tira de cette expérience la leçon qu’il ne
fallait jamais, sur un prototype, assembler trop d’éléments nouveaux. Au
cours de sa carrière, il fit appliquer dans sa société la politique
technique dite « des petits pas », les prototypes étant basés
sur des éléments connus auxquels étaient progressivement intégrées des
innovations. Du
SEA 1 au SEA 4
Si le moteur du SEA 1 est insuffisant, la cellule a montré de bonnes
qualités ce qui les encourage à dessiner de nouveaux appareils SEA 2,
SEA 3 et SEA 4.
Le
SEA 2 est un monomoteur, biplace de reconnaissance tandis que le SEA 3
est un trimoteur, triplace de reconnaissance. Le 23 juin 1917, ils présentent
leurs projets au sous-secrétariat d’Etat à l’Aéronautique militaire
et demandent une mise à disposition d’un moteur Hispano-Suiza de 400 ch
pour le SEA 2 et de trois Gnome monosoupape de 160 cv pour le SEA 3. Le SEA
4 est un dérivé du SEA 2 équipé du moteur Lorraine de 350 cv. Seul ce
dernier est fabriqué et effectue son premier vol, au Plessis-Belleville, à
la fin de 1917. Les performances obtenues en font un avion biplace léger répondant
à l'attente de l'état-major : 320 kg, vitesse maximale de 200 km/h,
temps de montée à 2 000 mètres de 7 minutes, autonomie de vol de
deux heures et plafond de 6 500 mètres. L’étrange
destin du SEA 4
Le 12 septembre 1917, Jacques-Louis Dumesnil succède à Daniel
Vincent à la tête du sous-secrétariat d’Etat à l’Aéronautique
militaire. A son arrivée, il cherche à poursuivre l’action de son prédécesseur
mais sa tâche est compliquée par divers problèmes. Deux mois après
l’avoir installé dans ses fonctions, le gouvernement Clemenceau lui enlève
le seul véritable pouvoir qu’il possédait, celui de gérer les
productions aéronautiques. Cette responsabilité est, dans un premier
temps, divisée entre lui-même et le ministre de l’Armement et des
Fabrications de guerre avant que ne leur soit adjoint un troisième
responsable chargé de coordonner leur action. Cette singulière direction
tripartite organise les services de l’Etat chargés du contrôle technique
et de la fabrication industrielle du matériel d’aviation alors en but à
de vives critiques. Cependant, des liaisons régulières pour coordonner les
actions existent entre les différents intervenants qui restent les mêmes
jusqu’à la fin du conflit. L’aéronautique militaire bénéficie alors
de stabilité à défaut d’unité dans son organisation de l’arrière.
En
accord avec le Grand quartier général, Jacques-Louis Dumesnil désire développer
considérablement la dotation en appareils des escadrilles du front pour répondre
aux besoins engendrés par la doctrine d’emploi en masse de l’aviation développée
par le général Duval et la fourniture d’avions pour le corps expéditionnaire
américain. A la fin de 1917, lors d'une des réunions mensuelles qu'il organise avec les constructeurs dans un des grands salons de l'hôtel Claridge à Paris, le ministre de l'Armement et des Fabrications de guerre, Louis Loucheur, commande 1 000 appareils SEA 4. Marcel Dassault et Henry Potez viennent de remporter leur première commande d'avions : « A ce moment-là, rappelle Marcel Dassault, j'avais vingt-six ans et Potez vingt-sept. C'était un assez beau début [9]. » La commande est cependant assortie d'une exigence : les appareils doivent être construits avec la participation du constructeur de hangars Bessonneau. Ce dernier possède à Angers une usine, Le Meuble Massif, très bien équipée pour le travail du bois. En août 1918, une société en nom collectif, Anjou-Aéronautique, est créée entre Julien Bessonneau, Marcel Dassault, Henry Potez, et René Lévy-Finger
C'est
ainsi qu'Henry Potez part s’installer à Angers pour superviser l'usine
alors que Marcel Dassault reste à Paris pour s'occuper du bureau d'études.
Louis Coroller, de son côté, à la demande de l’État, part pour la
mission aéronautique française aux Etats-Unis.
Le
24 août 1918, le général Duval, commandant de l'Aéronautique au Grand
quartier général, établit une prévision d'avions devant équiper les
escadrilles au début de 1919 : pour l'observation le SEA 4 A2 et,
pour la chasse, le SEA 4 C2.
En
octobre, le Grand quartier général prévoit que soit constituée une
escadrille de SEA 4. Il estime qu'il devient indispensable d'en développer
la fabrication pour atteindre, au cours du premier trimestre de 1919, une
production mensuelle de 200 avions qui doit permettre la mise en service de
400 appareils pour le 1er avril
1919.
Le
premier SEA 4 de série sort d'usine le... 11 novembre 1918. Depuis
l'aube, les canons se sont tus sur le champ de bataille, c'est l'armistice.
Le marché de 1 000 avions est alors résilié, seule une centaine
d'appareils en cours de fabrication est livrée. La
croisée des chemins
A l’Armistice, l’aviation française est la plus importante au
monde. Elle compte sur les différents fronts, dans les écoles et dépôts
de l’arrière près de 12 000 appareils. Malgré les manquements, les
tâtonnements, les erreurs et de graves problèmes d’approvisionnement des
usines en main d’œuvre, en machines et en matières premières, une
production de masse des matériels aéronautiques a été mise au point
dirigée par les services de l’Etat qui réalisent alors un grand effort
d’organisation. A partir de septembre 1917 et jusqu’à la moitié de
1918, la production mensuelle de cellules passe de 1276 à 2912 unités,
soit plus du double, avec des pointes de production de 90 avions par jour.
Au total, l’année 1918 à elle seule voit la sortie de près de la moitié
de l’ensemble du matériel produit lors du conflit.
Démobilisés,
Marcel Dassault et Henry Potez retrouvent Louis Coroller. Le Service des
fabrications de l'aviation ne les encourage pas à rester dans la
construction aéronautique. Marcel Dassault se souvient : « La
guerre que nous avions gagnée, et qui nous avait coûté si cher en vies
humaines, dans l'esprit de tous était la dernière - d'où l'expression
" la der des der " -. Le Service des fabrications de
l'aviation nous dit que, si nous le souhaitions, nous pouvions construire
des portes, des fenêtres ou des brouettes, mais qu'en tout cas on ne
commanderait pas d'avions avant longtemps, et que si un jour on en
commandait quelques-uns, ce serait aux grands constructeurs disposant de
moyens et d'un personnel importants tels que Voisin, Breguet, Farman et
autres [10]. »
Marcel Dassault décide de se retirer. De son côté, Henry Potez
reste dans l'aviation. Il rachète les parts de Marcel Dassault dans la SEA
et fait équipe avec Louis Coroller. En 1920, ils conçoivent le SEA VII qui
devient le Potez VII pour deux ou trois passagers, dérivé du SEA 4,
qu'utilise la Compagnie franco-roumaine de navigation aérienne. Henry Potez
deviendra le principal constructeur aéronautique français de
l’entre-deux guerres.
Marcel
Dassault choisit une nouvelle orientation professionnelle : la
fabrication de meubles et l’immobilier. Il ne revient à l’aviation que
dans les années 1930 avant de devenir, après la Seconde Guerre mondiale,
le plus important et le plus connu des industriels aéronautiques privés
français notamment grâce à son appareil mythique, le Mirage [11]. Résumé
Henry Potez et Marcel Dassault furent deux des plus éminents
constructeurs aéronautiques français des années 1930 aux années 1980.
Fait peu connu, leur expérience d’industriels aéronautiques remonte à
la Première Guerre mondiale où ils firent leurs premières armes puis
deviennent des entrepreneurs auxquels l’Etat a commandé des hélices puis
un millier d’avions. Leur parcours est marqué par le contexte général
de l’époque et, notamment, les difficultés dans l’organisation de la
production de guerre d’une nouvelle arme : l’aviation. Summary
Henry
Potez and Marcel Dassault were two of the most eminent of the French
aeronautical constructors in the period from 1930 to 1980. What is little
known is that their work goes back to the First World War when they produced
their first matériel before becoming the entrepreneurs that supplied
the government with propellers and then a thousand aircraft. Their careers
were shaped by the circumstances of the age, and especially by the
difficulties in organizing the war production of a new arm: aviation. [1]. L’Ecole a été fondée à Paris, en 1909, par le colonel Jean-Baptiste Roche. Elle devient Ecole nationale en 1930 et prend le nom d’Ecole nationale supérieure de l’aéronautique (Sup’Aéro) puis, en 1972, celui d’Ecole nationale supérieure de l’aéronautique et de l’espace. [2]. Marcel Dassault, Le Talisman, p. 22. [3] Blériot à Suresnes, Spad à Paris, Caudron à Lyon et à Issy-les-Moulineaux. [4] 1914-1918 : L’aéronautique pendant la guerre mondiale, M. de Brunoff éditeur, article du colonel Dorand, p. 115. [5]. Claude Paillat, Les dossiers secrets de la France contemporaine, Laffont, 1979, p. 81. [6] Marcel Dassault, Le Talisman, pp. 44-45. [7] Ibid.. [8]. Mémoires de Louis Coroller, archives J. L. Coroller. [9]. Marcel Dassault, Le Talisman, p. 49. [10] Marcel Dassault, Le Talisman, pp. 49-50. [11] Sur les réalisations de Marcel Dassault, voir Claude Carlier et Luc Berger, Dassault : 50 ans d’aventure aéronautique 1945-1995, Editions du Chêne, deux tomes, 1996. |
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