| Institut de Stratégie Comparée, Commission Française d'Histoire Militaire, Institut d'Histoire des Conflits Contemporains |
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La Révolution dans les Affaires Militaires
Chapitre
Premier
Thierry Balzacq
Une introduction a généralement
pour vocation première d’amener le lecteur à l’intérieur d’un texte
ou d’un corpus de contributions comme c’est le cas ici. Sans aucun
doute, c’est un des buts poursuivis par ce texte. Cependant, il se
pourrait que l’introduction témoigne d’une plus grande ambition. Nous
voulons dire qu’elle n’assure pas simplement le passage de l’extérieur
à l’intérieur du sujet, mais qu’elle est déjà une partie du débat,
que l’on soit dedans ou dehors. L’introduction, contrairement à ce que
l’on pense, est donc déjà un engagement avec le sujet que l’on va
traiter, elle est entièrement un chapitre du problème qui se pose.
C’est dans cet esprit qu’il faut lire celle-ci. La modification des idées,
des instruments et des institutions qui conduisent chaque révolution dans
les affaires militaires (RAM)[1]
se situe toujours dans la longue durée. Autrement dit, l’analyse
d’une RAM doit se faire par le biais d’une herméneutique qui permet
d’appréhender les changements dans l’histoire et non pas seulement à
travers le dévoilement d’un positivisme technologique qui serait limité
à la connexion causale entre événements relativement proches. Cette
position est, nous le concédons, très discutable[2].
Néanmoins, nous nous permettons de poser axiomatiquement l’objectif de ce
chapitre comme étant une tentative de passer de l’événement (l’émergence
d’un mode de guerre high-tech grâce à l’actuelle RAM) à la longue durée
(la production diachronique des RAM). Qu’est-ce que cela signifie ?
Nous voulons par là affirmer que ce texte ne prend pas comme point de départ
un fait brut, en l’occurrence l’avènement d’une RAM. Au contraire,
nous partirons d’une comparaison historique entre les processus qui ont
donné naissance aux RAM antérieures et ceux qui ont favorisé l’actuelle
“révolution”. Nous
entendons, en fait, explorer trois points : 1) dresser une fresque de
la guerre totale industrielle à travers le “paradigme prussien” ;
2) montrer en quoi cette époque sert d’assise compréhensive à la RAM
contemporaine ; 3) enfin, discuter des grandes transformations en cours
au sein de la nouvelle RAM à travers trois grands vecteurs : le déclin
des armées de masse, le perfectionnement des moyens de communication
variés et la reconceptualisation du champ de bataille. Ce
chapitre introductif s’achève par un plan général de l’ouvrage. Les conditions matérielles
d’émergence d’une RAM
D’emblée, deux
remarques importantes doivent être faites. La première concerne la
distinction très subtile entre la technique et la technologie militaire. La
seconde pose les jalons des conditions générales sous-jacentes à l’éclosion
d’une RAM. En ce qui concerne la première remarque, il faut noter
l’existence dans le lexique militaire d’une différenciation, qui peut
paraître floue au profane, entre la “technologie militaire”
ou hardware” et la
“software” qui désigne
tout mode de guerre faisant usage de la technique. De plus, c’est un mode
particulier de faire la guerre qui dicte comment est appliquée la technologie
militaire et selon quelle logique les différentes “pièces”
technologiques interagissent[3].
La deuxième remarque, plus substantielle, trace les contours variés
d’une RAM[4].
Dans ce sens, la RAM est le résultat d’une transformation radicale des
instruments, des idées et des institutions de guerre préexistants. Pour le
dire dans des termes plus prosaïques, après une RAM, la manière de penser
et de conduire la guerre est qualitativement différente de celle qui prévalait
jusque là étant donné les commutations techniques et paradigmatiques[5].
On peut citer par exemple, le passage à l’usage de la poudre à canon (xve
et xvie siècles),
la révolution napoléonienne (fin du xviiie
siècle), l’avènement de la guerre totale industrielle (début du xxe
siècle) et la révolution nucléaire du milieu du xxe
siècle. Mais une RAM n’est pas exclusivement le reflet d’une
transformation technique. Provoquée par de nouveaux défis et un
environnement opérationnel inédit, la RAM nécessite également la création
d’un système militaire adapté, la mise en place de concepts opérationnels
adéquats et une adaptation organisationnelle. “La technologie à elle
seule ne fait pas la révolution ; la manière dont les organisations
militaires s’adaptent et façonnent la nouvelle technologie, les systèmes
militaires et les concepts opérationnels est beaucoup plus importante”[6].
Autrement dit, la RAM est le produit d’un ensemble d’innovations dans
les domaines technologique, doctrinaire et organisationnel. Ces étapes
d’innovation sont représentées dans la figure ci-dessous[7].
Comment interpréter ce
schéma ? Trois éléments sont à retenir. Premièrement, c’est que
chaque étape de l’innovation technologique est nourrie par les défis
militaires qui se posent à un moment donné. En l’absence de tels défis,
les technologies ne seraient pas assemblées en inventions, ni les
inventions en systèmes. Deuxièmement, les innovations militaires peuvent
survenir dans un ordre différent de celui que la figure ci-dessus déploie.
Troisièmement, la chaîne d’innovations n’est pas inéluctable. Elle
peut s’arrêter à chaque moment pour une raison ou l’autre et mener à
l’échec d’une RAM en construction[8].
De tous ces facteurs, il faut dire que c’est la perception de la menace
(premier point) qui constitue la pierre axiale de l’édifice d’une RAM[9].
Les forces militaires sont profondément marquées et socialisées par la
perception institutionnelle des menaces et la conception des nouvelles armes
et stratégies qui pourraient permettre de les contrer. Une RAM spécifique
est donc conditionnée par la vision et les croyances sur la force militaire
et sa fonction à une époque donnée par rapport à l’environnement stratégique
menaçant. Par ailleurs, vue comme processus de transformation
sociotechnique, la RAM doit être soutenue par un réseau de forces culturelles
et économiques lui permettant de prendre concrètement forme au cours
d’un intervalle de temps difficilement déterminable, mais facilement
influençable. De la guerre totale
industrielle à la guerre high-tech
Au milieu des années
1800, l’ère des guerres napoléoniennes a été supplantée par ce que
Théodore Ropp a appelé le “paradigme prussien”
de la guerre. L’essence de ce nouveau paradigme a été à son tour décrite
par Ferdinand Foch comme une subtile synthèse de trois éléments : la
préparation, la masse et l’impulsion[10].
C’est la notion de “masse” qui a occupé le centre de ce paradigme.
Elle a ensuite guidé la doctrine de la guerre totale industrielle du début
de la Première Guerre mondiale. En effet, cette guerre totale industrielle
s’est caractérisée par l’équation suivante : mobilisation en
masse + production massive = destruction massive[11].
Ceci est le premier élément déterminant du paradigme prussien, le second
étant que le développement de concepts opérationnels permet de donner
corps et sens à la technique. Examinons successivement ces deux volets. La guerre technique
industrielle a donc été marquée par un parallélisme assez effarant entre
la production massive qui définit les économies industrielles et la
destruction massive en tant que principe militaire. Cet “idéal” a eu un
double impact sur la nature des technologies militaires. D’un côté, il
a favorisé la mise en place et l’adaptation de technologies civiles afin
d’infliger le plus de pertes à l’ennemi. Par exemple, le développement
d’un réseau ferroviaire permettait de transporter un maximum de troupes
et de matériel sur le front. D’un autre côté, la révolution technique
industrielle a permis de développer le caractère destructif des nouvelles
armes. À la base de cette nouvelle révolution, on trouve trois changements
majeurs : 1) l’intensification de la révolution industrielle du
milieu du xixe siècle
(facteur socio-économique) ; 2) la création d’une “nouvelle
infrastructure de guerre” utilisant le rail et le télégraphe (facteur
technique) ; 3) l’évolution des structures administratives de l’État
(facteur politique et organisationnel). En réalité, ce dernier facteur
dit organisationnel a eu une conséquence fondamentale : il a entraîné
la fusion de deux secteurs qui se côtoyaient jusque là, le militaire et le
civil. L’État, par ses capacités bureaucratiques, devenait capable de
mobiliser la société civile et les capacités économiques pour la
production d’infrastructures de guerre. La seconde caractéristique
du paradigme prussien est ce que nous avons appelé le “développement de
concepts opérationnels”. La logique strictement socio-militaire et la
logique technique ont été réunies dans une ascension vers une destruction
toujours plus massive de l’adversaire et ce, dans le cadre d’une guerre
qui se voulait désormais “totale”. La Première Guerre mondiale a été
l’exemple de l’application de ce genre de concept. La guerre est devenue
totale dans ses objectifs et dans ses fins[12].
Pour Martin Shaw, la guerre est devenue totale dans un double sens, en amont
et en aval. En amont, c’est la totale mobilisation socio-économique et idéologique,
tandis qu’en aval, c’est le règne de la destruction totale. La guerre
n’a plus été une lutte entre armées extrêmement limitées, elle
s’est transformée en conflit rangé entre différents systèmes
militaires, industriels et sociaux. La victoire, ajoute Shaw, a été à la
partie qui avait les meilleures capacités de mettre la nation au service
de la production de moyens de destruction massive[13].
La guerre totale
industrielle a eu deux conséquences centrales sur la pensée stratégique
américaine. D’une part, elle a renforcé le courant d’une culture stratégique
favorable à l’usage de moyens militaires massifs pour infliger à
l’adversaire le plus de pertes militaires et économiques possibles.
L’application de la force brute est devenue la manière idoine de gagner
les guerres, le tout condensé dans la création et l’opérationnalisation
d’un véritable “rouleau compresseur” capable de faire plier
l’ennemi en détruisant ses infrastructures économiques[14].
D’autre part, cette guerre totale industrielle a plus que nourri la foi en
la puissance de la technologie. On peut donc trouver à ce niveau les
racines d’une croyance en la “destruction scientifique”[15]
et, à plus d’un titre, celles de la RAM qui se dessine actuellement. Néanmoins, il faut préciser
que la préparation pour une guerre totale industrielle a été supplantée
en 1945 par la préparation en vue d’une guerre nucléaire. À cet égard,
l’arme nucléaire peut être considérée comme l’abou)tissement du
paradigme prussien de la guerre totale des systèmes industriels. Soft
power
et guerre high tech
Dès le début des années
soixante-dix, se produisent un ensemble de transformations socio-militaires.
Celles-ci annoncent une “guerre de connaissance” inaugurant ce que Alvin
et Heidi Toffler appellent les guerres de la “troisième vague”[16],
qui ont plongé dans l’ombre la guerre de manœuvre. Cette guerre de
connaissance implique l’usage croissant de la microélectronique, des
armes de précision et du C4I (Command, Control, Communications,
Computing and Intelligence)[17].
Plus profondément, la RAM actuelle est traversée par une triple transfiguration :
idéelle (non pas idéale), instrumentale et institutionnelle. Les trois
éléments sont liés comme le montre le développement suivant. 1)
La RAM est dite, se dit, se veut ou est appelée “révolution
informationnelle”. Elle entraîne une modification des trajectoires de
collecte, de stockage, de diffusion et de représentation de
l’information. Ce travail sur l’information est rendu possible par
l’accroissement de la puissance des ordinateurs et par la mise en place
des capacités de miniaturisation. 2)
La RAM entraîne un glissement technologique des instruments de
guerre. En d’autres termes, les armes sont “transformées en liens de
données mobiles”[18].
L’application des technologies de l’information basées sur la microélectronique
permet aux commandants de collecter, de traiter et de redistribuer
l’information avec une efficacité inédite. Des instruments développés,
nous pouvons citer le GPS - Global Positioning System -, l’AWACS - Airborne
Warning and Control System - et le JSTARS - Joint Surveillance Target
Attack Radar System -. Munis de ces instruments, les commandants peuvent
plus rapidement appréhender et mieux, le champ de bataille. Le résultat,
c’est un nouveau glissement paradigmatique dont le leitmotiv est résumé
dans l’assertion suivante : “la capacité à collecter, à
analyser, à disséminer et à agir sur les informations du champ de
bataille est devenue le facteur dominant du champ de combat, déclassant
l’action choc et la puissance de feu de leur position prééminente”[19].
Cette révolution informationnelle s’accompagne, dans le monde
occidental surtout, d’une diminution du nombre de soldats et d’une
professionnalisation de l’armée. Ce passage à la professionnalisation
est qualifié de “privatisation” par Martin Shaw, pour qui la guerre est
ramenée dans le domaine privé d’une élite[20].
Un autre trait caractéristique de la RAM actuelle est le contraste entre la
“guerre de précision” qu’elle promeut à travers la densité
technologique et le concept de “destruction massive” exemplifié par la
guerre industrielle. 3)
Le troisième facteur cardinal dans le développement de la RAM est
plutôt idéel et discursif. Durant la Guerre froide, l’URSS constituait
la menace la plus visible et vers laquelle toute innovation doctrinale et
technologique était guidée. Les schèmes d’une altérité menaçante étaient
donc condensés dans la seule puissance communiste. Avec la fin de la
Guerre froide, cette “économie de la représentation”[21]
a fait faillite. La doctrine structurante du containment, qui avait
pour but de circonscrire et de combattre l’expansionnisme agressif,
militariste et idéologique soviétique s’est vue remplacée par un nouvel
imaginaire, celui des rogue states (États-voyous). Cette nouvelle rhétorique
avait pour but de déterminer la bigarrure des nouvelles sources d’instabilité
et d’insécurité pour la démocratie, les droits de l’homme et les règles
de droit. Pour le dire de façon lapidaire, la “doctrine voyou” avait
pour motif principal de construire un nouvel ennemi identifiant[22]
pour les États-Unis. Face à cette menace provenant de la présence des “États-voyous”
sur la scène internationale, les officiels américains ont commencé à
construire un nouveau paradigme de guerre qui verrait la combinaison et
l’intégration “des systèmes spatiaux et aériens modernes, de la
grande précision de destruction des armes conventionnelles avancées et la
vitesse des communications modernes au sein d’une machine de
guerre-éclair capable de défaire rapidement n’importe quelle force démunie
de technologies modernes”[23].
Selon Andrew Latham, vue sous cet angle, “la RAM apparaît moins comme
une réaction « rationnelle » face aux changements
technologiques et face à l’émergence de nouvelles ‘menaces’ qu’un
artéfact culturel de la fin de la Guerre froide et de l’évolution
d’une nouvelle menace, pour la sécurité de l’Ouest, discursivement
construite”[24]. Pour nous résumer,
la RAM est donc le résultat d’une conjonction entre le discours sur les
nouvelles menaces (appelées aussi “menaces asymétriques”) et la
logique strictement militaire de consolidation de la densité
technologique permettant d’échafauder une nouvelle forme de guerre. La
guerre du Golfe est l’un des lieux classiques de la RAM. Cela n’est pas
seulement dû à l’usage de nouvelles technologies, mais aussi à la façon
dont cette guerre a été construite et ensuite représentée tant dans les
discours politiques et académiques que journalistiques. Ce qui permet de
souligner combien la RAM s’appuie sur un pan psychologique assez marqué.
L’enjeu est de prouver à l’opinion publique internationale que des États
mieux équipés technologiquement et disposant des informations adéquates,
sont capables de soumettre une armée ennemie en quelques jours, même si
celle-ci a eu le temps de préparer suffisamment ses troupes. Enfin, la
guerre du Golfe nous a légué un lot de concepts opératoires tels que “guerre
postmoderne”, “guerre informationnelle”, “guerre de précision”
et “frappes chirurgicales”. L’application des
technologies des guerres de la troisième vague aurait pour objectif ultime
de rendre le champ de bataille plus transparent. À terme, leur évolution
devrait reléguer au second plan avions de chasse et soldats. Dans ce scénario
qui ne relève pas de la science fiction ou d’un retour vers le futur, la
scène de combat serait faite de “réseaux de mines intelligentes et de
drones sans pilote capables de réaliser des opérations de reconnaissance
et de lancer ou de planter une bombe. Les forces spéciales extrêmement
entraînées auraient pour mission d’explorer les cibles et d’évaluer
les dommages. Les missiles guidés deviendraient les instruments principaux
de destruction des cibles ennemies”[25]. Plan de l’ouvrage
Afin d’explorer
pleinement les implications théoriques et pratiques de la révolution
dans les affaires militaires, il est important d’en déceler les origines
et surtout d’en révéler les glissements conceptuels. C’est dans cet
esprit que le chapitre II, prolongeant le chapitre Ier de
Thierry Balzacq, commence par un examen des linéaments historiques de la
RMA et s’attèle à montrer ses mécanismes de construction et de
consolidation au sein de l’appareil politico-militaire des États-Unis. Le
travail d’Alain De Nève conduit ensuite à une définition très précise
de tous les concepts centraux de ce qui peut être appelé la doctrine de la
RMA : manœuvre dominante, engagement de précision, protection de
pleine dimension, logistique convergente, civilianisation, jointness,
projection de force, menaces asymétriques, interopérabilité - combinedness,
etc. Cependant, le texte va au-delà d’un simple glossaire de la RMA. En
effet, le chapitre II est résolument orienté vers l’articulation
pratique de ces différents pôles doctrinaires au niveau opérationnel, qui
devient de plus en plus centré sur l’usage du réseau électronique,
remettant ainsi en cause les anciens paradigmes stratégiques. Le chapitre III
travaille sur deux des plus grands noms de la stratégie, Sun Tzu et
Clausewitz. Plus qu’une étude philologique, c’est une relecture des idées
de ces auteurs à la lumière de la RMA contemporaine que nous offre Mikkel
Vedbi Rasmussen. Le cadre théorique développé sert à apprécier de
manière critique la RMA américaine par le biais d’une analyse de ce
qu’il appelle la “routine cosmopolite”, c’est-à-dire, celle créée
par le caractère très courant des “opérations autres que la guerre”,
telles que les interventions humanitaires (Somalie, Kosovo, etc.).
Rasmussen revient sur la logique moyen-fin qui traverse les différentes
conceptions de la guerre qu’il rencontre chez Sun Tzu et Clausewitz. Il
montre comment il est devenu difficile de séparer la pratique de la guerre
de la pratique politique, tant ces deux sphères s’enchevêtrent
aujourd’hui. Il soulève enfin la question de savoir si la guerre est une
nécessité ou un instrument, si la grande stratégie est encore valable et
selon quelles modalités. Le texte de Rasmussen élucide aussi l’un des nœuds
contemporains du débat stratégique qui se retrouve dans les questions
suivantes : du stratège ou du politique, qui instruit l’autre ?
Qui planifie les étapes d’une RMA ? Qui est le nouveau météorologue
de la polis capable de prédire le cours changeant des événements
de la scène internationale ? Qui dessine les contours du système ou
des systèmes militaire(s) ? Qui décide de la définition et de la délimitation
d’une question de sécurité et des moyens pour y faire face ? Le chapitre IV est plus
orienté vers le domaine de la manipulation psychologique ou de la guerre
psychologique aux États-Unis (PSYOPS). Christophe Wasinski examine plus
précisément les questions de la représentation et de l’ancrage
cognitif de la guerre dans la conscience des citoyens, à travers les
techniques de socialisation politique et militaire relayées par les médias.
Il montre comment les forces armées américaines ont infiltré les
services de certaines chaînes de radio et de télévision, CNN ou encore
la National Public Radio (NPR) lors de la guerre du Kosovo. Il
analyse, en outre, à quel niveau s’enchevêtrent l’aspect idéel de la
guerre psychologique, qui essaie de phagocyter les canaux informationnels
en les contaminant, et l’aspect plus matériel de la RAM. Une vision alternative de
la RAM est introduite par le chapitre V. Ce texte est consacré à la réaction
des pays en voie de développement aux progrès technologico-militaires.
Nikolaos Raptopoulos travaille comme un éclaireur. Il retrace à dessein
les effets causals d’une réaction à la RAM en soutenant que la RAM peut
être vue comme une arme politique du fort au faible. Pour réduire les écarts
techniques accumulés par les pays en voie de développement, Nikolaos
Raptopoulos préconise la réduction des tensions à trois niveaux :
celui des élites, celui de la société et celui des finances. Il qualifie
ces tensions de “limites micro”. Il distingue aussi des limites
macro à la réalisation d’une RAM dans les pays du Sud. Celles-ci sont
localisées au niveau des environnements internationaux proches et lointains
et se retrouvent respectivement dans la stabilité régionale ou non, dans
les rapports d’affinité ou non avec les États-Unis. Ces réflexions
soutiennent l’idée selon laquelle le tempo de l’actuel RAM est très
largement hégémonique. Le
chapitre VI est consacré à l’examen des liens entre la “culture stratégique”
de l’OTAN et la RAM. Cette problématique s’ouvre sur la reprise des étapes
de l’analyse d’une culture stratégique tels que posés par Alastair
Johnston et Bruno Colson. Elle établit aussi la jonction entre cette dernière
et le “concept stratégique”. Le texte de Sarah Léonard et Thierry
Balzacq revient sur les sommets de Rome et de Washington pour mieux voir
comment s’est construit ce nouveau concept stratégique de l’OTAN destiné
à répondre aux nouvelles menaces soulevées par l’environnement stratégique
de l’après-Guerre froide. Enfin, les deux auteurs examinent les écueils
à la réalisation d’une RAM efficace au sein de l’Alliance Atlantique.
De fait, une analyse serrée de l’écart des capacités entre les États-Unis
et les autres États membres de l’Alliance, permet de découvrir combien
est grand le fossé entre les premiers et les seconds. Sarah Léonard et
Thierry Balzacq concluent que cet écart de capacités entraîne une conséquence
plus pernicieuse, le bridage de la culture stratégique que les différents
acteurs concernés tentent de promouvoir. [1]
Dans cet ouvrage, les sigles RMA (the Revolution in Military
Affairs) et RAM (la Révolution dans les affaires militaires) sont
utilisés de façon interchangeable. [2]
Cf. M. Vovelle, “L’histoire et la longue durée”, in
Jacques Le Goff, La nouvelle histoire, Bruxelles, Complexe, 1988. [3]
A. Lanham, “Re-imagining Warfare : The ‘Revolution in
Military Affairs’“, in C.A. Snyder, Contemporary Security and
Strategy, Londres, Macmillan, 1999, p. 231, n° 7. [4]
Voir entre autres, G. Parker, The Military Revolution :
Military Innovation and the Rise of the West, 1500-1800,
Cambridge, Cambridge University Press, 1988 ; M. Van Creveld, Technology
and War, From 2000 B.C. to the Present, Londres, Collier et
Macmillan, 1989 ; B. Hall and K. De Vries, “Essay Review - the
‘Military Revolution’”, Technology and Culture, vol. 31,
1990, pp. 500-507 ; B. Downing, The Military Revolution and
Political Change : Origins of Democracy and Autocracy in Early
Modern Europe, Princeton, Princeton University Press, 1992. [5]
Selon A. Lanham, la RAM est encore appelée “révolution
militaire” ou “révolution technico-militaire”. La notion de RAM
est usitée ici parce qu’elle englobe également les transformations
non-exclusivement techniques inhérentes aux nouveaux modes de
pratique de la guerre. Ibid.,
p. 231, n° 4. [6]
T. Keaney et E. Cohen, Gulf War Air Power Survey : A
Summary, Washington D.C., The United States Institute of Peace
Studies, 1993, p. 238. [7]
Les figures illustrant quelques idées de la RAM sont tirées de
R.O. Hundley, Past Revolutions, Future Transformations, op.
cit. [8]
R. O. Hundley, Past Revolutions, Future Transformations :
What Can the History of Revolutions in Military Affairs Tell Us About
Transforming the U.S. Military, Santa Monica, RAND, 1999, p. 23-24. [9]
Le processus peut aussi être simplement interne. Dans ce cas, il
concerne la façon dont les armes sont produites et acquises. Il évalue
aussi l’impact de l’économie dans ce processus. [10]
Cf. J. Black, War in the Early Modern World, Londres, UCL
Press, 1999. [11]
A. Lantham, “Re-imagining Warfare”, op. cit., p. 213. [12]
A. Latham, “Re-imagining Warfare”, op. cit., p. 216. [13]
M. Shaw, Post-Military Society : Militarism,
Demilitarization and War at the End of the Twentieth Century,
Cambridge, Polity, 1991. La
stratégie ne vise plus simplement à concentrer ses forces en un seul
point du front ennemi ; désormais, elle s’occupe aussi de
la gestion effective des forces armées, de la production socio-économique
et de l’allocation de cette production à divers fronts. [14]
Cf. Michael Howard (ed.), The Theory and Practice of War :
Essays Presented to Captain B. H. Liddell Hart, Londres, Cassell,
1965. [15]
L’expression est de M. S. Sherry, The Rise of American Air
Power : The Creation of Armageddon, New Haven, Yale University
Press, 1987. [16]
Les deux premières sont : la vague des guerres agraires après
la révolution néolithique et celle des guerres totales industrielles
succédant à la révolution industrielle (cf. les pages précédentes
de ce chapitre introductif). A.
Toffler, The Third Wave, Londres, Collins, 1980 ; A. Toffler
et H. Toffler, War and Anti-War : Survival at the Dawn of the 21st
Century, Londres, Little Brown, 1994. Malgré
le fait que les travaux réalisés par les Toffler soient classés dans
la catégorie de la “sociologie populaire”, ils ont exercé une
influence notable sur les responsables politiques et militaires américains,
comme en témoigne G. Stix, “Fighting Future Wars”, Scientific
American, vol. 273, 1995-6. [17]
Commandement, contrôle, communication, informatique, renseignement
(C4IR). [18]
“Military Aerospace Survey”, The Economist, 3
septembre 1994, p. 5. Cité
par A. Latham, “Re-imagining Warfare”, op. cit., p. 220. [19]
R. J. Dunn III, From Gettysburg to the Gulf and Beyond :
Coping with Revolutionary Technological Change in Land Warfare,
Washington D.C., Institute for National Strategic Studies, 1992, p. 40. [20]
M. Shaw, Post-Military Society, op. cit., pp. 70
sq. [21]
A. Latham, “Re-imaging Warfare”, op. cit., p. 222. [22]
Au sens où c’est l’ennemi qui, paradoxalement, permet à
l’acteur apparemment menacé, de construire son identité. Pour
la “doctrine voyou”, M. Klare, Rogue States and the Nuclear
Outlaws : America’s Search for a New Foreign Policy, New
York, Hill and Hang Publishers, 1995, pp. 5-10. [23]
Ibid., p. 95. [24]
A.
Latham, “Re-imagining Warfare”, op. cit., p. 223. [25]
G. Stix, “Fighting Future Wars”, op. cit., p. 94.
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