Institut de Stratégie Comparée, Commission Française d'Histoire Militaire, Institut d'Histoire des Conflits Contemporains

 Revenir au sommaire général

  

Portail Nouveautés Etudes stratégiques Publications ISC- CFHM- IHCC Liens Contacts - Adhésion

 

Dossiers :

 

  . Théorie de la stratégie

  . Cultures stratégiques

  . Histoire militaire

  . Géostratégie 

  . Pensée maritime

  . Pensée aérienne

  . Profils d'auteurs

  . Outils du chercheur

  . BISE

  . Bibliographie stratégique

 

Publications de référence

 

Stratégique

Histoire Militaire et Stratégie
Correspondance de Napoléon
RIHM
 

 

 

La Révolution dans les Affaires Militaires

 

Chapitre Premier

Bienvenue” dans la guerre high-tech

 

Thierry Balzacq

 

Une introduction a généralement pour vocation première d’amener le lecteur à l’intérieur d’un texte ou d’un corpus de contributions comme c’est le cas ici. Sans aucun doute, c’est un des buts poursuivis par ce texte. Cependant, il se pourrait que l’introduction témoigne d’une plus grande ambition. Nous voulons dire qu’elle n’assure pas simplement le passage de l’extérieur à l’intérieur du sujet, mais qu’elle est déjà une partie du débat, que l’on soit dedans ou dehors. L’introduction, contrairement à ce que l’on pense, est donc déjà un enga­gement avec le sujet que l’on va traiter, elle est entière­ment un chapitre du problème qui se pose. C’est dans cet esprit qu’il faut lire celle-ci.

La modification des idées, des instruments et des institutions qui conduisent chaque révolution dans les affaires militaires (RAM)[1] se situe toujours dans la longue durée. Autrement dit, l’analyse d’une RAM doit se faire par le biais d’une herméneutique qui permet d’appréhender les changements dans l’histoire et non pas seulement à travers le dévoilement d’un positivisme technologique qui serait limité à la connexion causale entre événements relativement proches. Cette position est, nous le concédons, très discutable[2]. Néanmoins, nous nous permettons de poser axiomatiquement l’objectif de ce chapitre comme étant une tentative de passer de l’événement (l’émergence d’un mode de guerre high-tech grâce à l’actuelle RAM) à la longue durée (la production diachronique des RAM). Qu’est-ce que cela signifie ? Nous voulons par là affirmer que ce texte ne prend pas comme point de départ un fait brut, en l’occurrence l’avè­nement d’une RAM. Au contraire, nous partirons d’une comparaison historique entre les processus qui ont donné naissance aux RAM antérieures et ceux qui ont favorisé l’actuelle “révolution. Nous entendons, en fait, explorer trois points : 1) dresser une fresque de la guerre totale industrielle à travers le “paradigme prussien ; 2) mon­trer en quoi cette époque sert d’assise compréhensive à la RAM contemporaine ; 3) enfin, discuter des grandes transformations en cours au sein de la nouvelle RAM à travers trois grands vecteurs : le déclin des armées de masse, le perfectionnement des moyens de communica­tion variés et la reconceptualisation du champ de batail­le. Ce chapitre introductif s’achève par un plan général de l’ouvrage.

Les conditions matérielles d’émergence d’une RAM

D’emblée, deux remarques importantes doivent être faites. La première concerne la distinction très subtile entre la technique et la technologie militaire. La seconde pose les jalons des conditions générales sous-jacentes à l’éclosion d’une RAM. En ce qui concerne la première remarque, il faut noter l’existence dans le lexique mili­taire d’une différenciation, qui peut paraître floue au pro­fane, entre la “technologie militaire ou hardware et la “software qui désigne tout mode de guerre faisant usage de la technique. De plus, c’est un mode particulier de faire la guerre qui dicte comment est appliquée la techno­logie militaire et selon quelle logique les différentes “pièces technologiques interagissent[3]. La deuxième remarque, plus substantielle, trace les contours variés d’une RAM[4]. Dans ce sens, la RAM est le résultat d’une transformation radicale des instruments, des idées et des institutions de guerre préexistants. Pour le dire dans des termes plus prosaïques, après une RAM, la manière de penser et de conduire la guerre est qualita­tivement différente de celle qui prévalait jusque là étant donné les commutations techniques et paradigmatiques[5]. On peut citer par exemple, le passage à l’usage de la poudre à canon (xve et xvie siècles), la révolution napoléonienne (fin du xviiie siècle), l’avènement de la guerre totale industrielle (début du xxe siècle) et la révolution nu­cléaire du milieu du xxe siècle. Mais une RAM n’est pas exclusivement le reflet d’une transformation technique. Provoquée par de nouveaux défis et un environnement opérationnel inédit, la RAM nécessite également la création d’un système militaire adapté, la mise en place de concepts opérationnels adéquats et une adaptation organisationnelle. “La technologie à elle seule ne fait pas la révolution ; la manière dont les organisations mili­taires s’adaptent et façonnent la nouvelle technologie, les systèmes militaires et les concepts opérationnels est beau­coup plus importante[6]. Autrement dit, la RAM est le produit d’un ensemble d’innovations dans les domaines technologique, doctrinaire et organisationnel. Ces étapes d’innovation sont représentées dans la figure ci-dessous[7].

Comment interpréter ce schéma ? Trois éléments sont à retenir. Premièrement, c’est que chaque étape de l’innovation technologique est nourrie par les défis mili­taires qui se posent à un moment donné. En l’absence de tels défis, les technologies ne seraient pas assemblées en inventions, ni les inventions en systèmes. Deuxième­ment, les innovations militaires peuvent survenir dans un ordre différent de celui que la figure ci-dessus déploie. Troisièmement, la chaîne d’innovations n’est pas inéluc­table. Elle peut s’arrêter à chaque moment pour une raison ou l’autre et mener à l’échec d’une RAM en cons­truction[8]. De tous ces facteurs, il faut dire que c’est la perception de la menace (premier point) qui constitue la pierre axiale de l’édifice d’une RAM[9]. Les forces mili­taires sont profondément marquées et socialisées par la perception institutionnelle des menaces et la conception des nouvelles armes et stratégies qui pourraient permet­tre de les contrer. Une RAM spécifique est donc condi­tionnée par la vision et les croyances sur la force mili­taire et sa fonction à une époque donnée par rapport à l’environnement stratégique menaçant. Par ailleurs, vue comme processus de transformation sociotechnique, la RAM doit être soutenue par un réseau de forces cultu­relles et économiques lui permettant de prendre concrè­tement forme au cours d’un intervalle de temps difficile­ment déterminable, mais facilement influençable.

De la guerre totale industrielle à la guerre high-tech

Au milieu des années 1800, l’ère des guerres napo­léoniennes a été supplantée par ce que Théodore Ropp a appelé le “paradigme prussien de la guerre. L’essence de ce nouveau paradigme a été à son tour décrite par Ferdinand Foch comme une subtile synthèse de trois éléments : la préparation, la masse et l’impulsion[10]. C’est la notion de “masse” qui a occupé le centre de ce para­digme. Elle a ensuite guidé la doctrine de la guerre totale industrielle du début de la Première Guerre mondiale. En effet, cette guerre totale industrielle s’est caractérisée par l’équation suivante : mobilisation en masse + produc­tion massive = destruction massive[11]. Ceci est le premier élément déterminant du paradigme prussien, le second étant que le développement de concepts opérationnels permet de donner corps et sens à la technique. Exami­nons successivement ces deux volets.

La guerre technique industrielle a donc été marquée par un parallélisme assez effarant entre la production massive qui définit les économies industrielles et la destruction massive en tant que principe militaire. Cet “idéal” a eu un double impact sur la nature des techno­logies militaires. D’un côté, il a favorisé la mise en place et l’adaptation de technologies civiles afin d’infliger le plus de pertes à l’ennemi. Par exemple, le développement d’un réseau ferroviaire permettait de transporter un maximum de troupes et de matériel sur le front. D’un autre côté, la révolution technique industrielle a permis de développer le caractère destructif des nouvelles armes. À la base de cette nouvelle révolution, on trouve trois changements majeurs : 1) l’intensification de la révolu­tion industrielle du milieu du xixe siècle (facteur socio-économique) ; 2) la création d’une “nouvelle infrastruc­ture de guerre” utilisant le rail et le télégraphe (facteur technique) ; 3) l’évolution des structures administratives de l’État (facteur politique et organisationnel). En réali­té, ce dernier facteur dit organisationnel a eu une consé­quence fondamentale : il a entraîné la fusion de deux secteurs qui se côtoyaient jusque là, le militaire et le civil. L’État, par ses capacités bureaucratiques, devenait capable de mobiliser la société civile et les capacités éco­nomiques pour la production d’infrastructures de guerre.

La seconde caractéristique du paradigme prussien est ce que nous avons appelé le “développement de concepts opérationnels”. La logique strictement socio-militaire et la logique technique ont été réunies dans une ascension vers une destruction toujours plus massive de l’adversaire et ce, dans le cadre d’une guerre qui se voulait désormais “totale”. La Première Guerre mondiale a été l’exemple de l’application de ce genre de concept. La guerre est devenue totale dans ses objectifs et dans ses fins[12]. Pour Martin Shaw, la guerre est devenue totale dans un double sens, en amont et en aval. En amont, c’est la totale mobilisation socio-économique et idéolo­gique, tandis qu’en aval, c’est le règne de la destruction totale. La guerre n’a plus été une lutte entre armées extrêmement limitées, elle s’est transformée en conflit rangé entre différents systèmes militaires, industriels et sociaux. La victoire, ajoute Shaw, a été à la partie qui avait les meilleures capacités de mettre la nation au ser­vice de la production de moyens de destruction massive[13].

La guerre totale industrielle a eu deux consé­quences centrales sur la pensée stratégique américaine. D’une part, elle a renforcé le courant d’une culture stra­tégique favorable à l’usage de moyens militaires massifs pour infliger à l’adversaire le plus de pertes militaires et économiques possibles. L’application de la force brute est devenue la manière idoine de gagner les guerres, le tout condensé dans la création et l’opérationnalisation d’un véritable “rouleau compresseur” capable de faire plier l’ennemi en détruisant ses infrastructures économi­ques[14]. D’autre part, cette guerre totale industrielle a plus que nourri la foi en la puissance de la technologie. On peut donc trouver à ce niveau les racines d’une croyance en la “destruction scientifique”[15] et, à plus d’un titre, celles de la RAM qui se dessine actuellement.

Néanmoins, il faut préciser que la préparation pour une guerre totale industrielle a été supplantée en 1945 par la préparation en vue d’une guerre nucléaire. À cet égard, l’arme nucléaire peut être considérée comme l’abou)tissement du paradigme prussien de la guerre totale des systèmes industriels.

Soft power et guerre high tech

Dès le début des années soixante-dix, se produisent un ensemble de transformations socio-militaires. Celles-ci annoncent une “guerre de connaissance” inaugurant ce que Alvin et Heidi Toffler appellent les guerres de la “troisième vague”[16], qui ont plongé dans l’ombre la guerre de manœuvre. Cette guerre de connaissance implique l’usage croissant de la microélectronique, des armes de précision et du C4I (Command, Control, Communica­tions, Computing and Intelligence)[17]. Plus profondément, la RAM actuelle est traversée par une triple transfigu­ration : idéelle (non pas idéale), instrumentale et institu­tionnelle. Les trois éléments sont liés comme le montre le développement suivant.

1)    La RAM est dite, se dit, se veut ou est appelée “révolution informationnelle”. Elle entraîne une modifi­cation des trajectoires de collecte, de stockage, de diffu­sion et de représentation de l’information. Ce travail sur l’information est rendu possible par l’accroissement de la puissance des ordinateurs et par la mise en place des capacités de miniaturisation.

2)    La RAM entraîne un glissement technologique des instruments de guerre. En d’autres termes, les armes sont “transformées en liens de données mobiles[18]. L’appli­cation des technologies de l’information basées sur la microélectronique permet aux commandants de collecter, de traiter et de redistribuer l’information avec une effica­cité inédite. Des instruments développés, nous pouvons citer le GPS - Global Positioning System -, l’AWACS - Airborne Warning and Control System - et le JSTARS - Joint Surveillance Target Attack Radar System -. Munis de ces instruments, les commandants peuvent plus rapidement appréhender et mieux, le champ de bataille. Le résultat, c’est un nouveau glisse­ment paradigmatique dont le leitmotiv est résumé dans l’assertion suivante : “la capacité à collecter, à analyser, à disséminer et à agir sur les informations du champ de bataille est devenue le facteur dominant du champ de combat, déclassant l’action choc et la puissance de feu de leur position prééminente[19]. Cette révolution informationnelle s’ac­compagne, dans le monde occidental surtout, d’une dimi­nution du nombre de soldats et d’une professionnali­sation de l’armée. Ce passage à la professionnalisation est qualifié de “privatisation” par Martin Shaw, pour qui la guerre est ramenée dans le domaine privé d’une élite[20]. Un autre trait caractéristique de la RAM actuelle est le contraste entre la “guerre de précision” qu’elle promeut à travers la densité technologique et le concept de “destruction massive” exemplifié par la guerre industrielle.

3)    Le troisième facteur cardinal dans le dévelop­pement de la RAM est plutôt idéel et discursif. Durant la Guerre froide, l’URSS constituait la menace la plus visible et vers laquelle toute innovation doctrinale et technologique était guidée. Les schèmes d’une altérité menaçante étaient donc condensés dans la seule puis­sance communiste. Avec la fin de la Guerre froide, cette “économie de la représentation”[21] a fait faillite. La doc­trine structurante du containment, qui avait pour but de circonscrire et de combattre l’expansionnisme agressif, militariste et idéologique soviétique s’est vue remplacée par un nouvel imaginaire, celui des rogue states (États-voyous). Cette nouvelle rhétorique avait pour but de déterminer la bigarrure des nouvelles sources d’instabi­lité et d’insécurité pour la démocratie, les droits de l’homme et les règles de droit. Pour le dire de façon lapidaire, la “doctrine voyou” avait pour motif principal de construire un nouvel ennemi identifiant[22] pour les États-Unis. Face à cette menace provenant de la présence des “États-voyous” sur la scène internationale, les officiels américains ont commencé à construire un nouveau paradigme de guerre qui verrait la combinaison et l’intégration “des systèmes spatiaux et aériens mo­dernes, de la grande précision de destruction des armes conventionnelles avancées et la vitesse des communi­cations modernes au sein d’une machine de guerre-éclair capable de défaire rapidement n’importe quelle force démunie de technologies modernes[23]. Selon Andrew Latham, vue sous cet angle, “la RAM apparaît moins comme une réaction « rationnelle » face aux changements technologiques et face à l’émergence de nouvelles ‘menaces’ qu’un artéfact culturel de la fin de la Guerre froide et de l’évolution d’une nouvelle menace, pour la sécurité de l’Ouest, discursivement construite[24]

Pour nous résumer, la RAM est donc le résultat d’une conjonction entre le discours sur les nouvelles menaces (appelées aussi “menaces asymétriques”) et la logique strictement militaire de consolidation de la den­sité technologique permettant d’échafauder une nouvelle forme de guerre. La guerre du Golfe est l’un des lieux classiques de la RAM. Cela n’est pas seulement dû à l’usage de nouvelles technologies, mais aussi à la façon dont cette guerre a été construite et ensuite représentée tant dans les discours politiques et académiques que journalistiques. Ce qui permet de souligner combien la RAM s’appuie sur un pan psychologique assez marqué. L’enjeu est de prouver à l’opinion publique internationale que des États mieux équipés technologiquement et dispo­sant des informations adéquates, sont capables de sou­mettre une armée ennemie en quelques jours, même si celle-ci a eu le temps de préparer suffisamment ses troupes. Enfin, la guerre du Golfe nous a légué un lot de concepts opératoires tels que “guerre postmoderne”, “guerre informationnelle”, “guerre de précision” et “frap­pes chirurgicales”.

L’application des technologies des guerres de la troisième vague aurait pour objectif ultime de rendre le champ de bataille plus transparent. À terme, leur évolu­tion devrait reléguer au second plan avions de chasse et soldats. Dans ce scénario qui ne relève pas de la science fiction ou d’un retour vers le futur, la scène de combat serait faite de “réseaux de mines intelligentes et de drones sans pilote capables de réaliser des opérations de recon­naissance et de lancer ou de planter une bombe. Les forces spéciales extrêmement entraînées auraient pour mission d’explorer les cibles et d’évaluer les dommages. Les missiles guidés deviendraient les instruments principaux de destruction des cibles ennemies[25].

Plan de l’ouvrage

Afin d’explorer pleinement les implications théori­ques et pratiques de la révolution dans les affaires militaires, il est important d’en déceler les origines et surtout d’en révéler les glissements conceptuels. C’est dans cet esprit que le chapitre II, prolongeant le chapi­tre Ier de Thierry Balzacq, commence par un examen des linéaments historiques de la RMA et s’attèle à montrer ses mécanismes de construction et de consolidation au sein de l’appareil politico-militaire des États-Unis. Le travail d’Alain De Nève conduit ensuite à une définition très précise de tous les concepts centraux de ce qui peut être appelé la doctrine de la RMA : manœuvre domi­nante, engagement de précision, protection de pleine dimension, logistique convergente, civilianisation, joint­ness, projection de force, menaces asymétriques, inter­opérabilité - combinedness, etc. Cependant, le texte va au-delà d’un simple glossaire de la RMA. En effet, le chapitre II est résolument orienté vers l’articulation pratique de ces différents pôles doctrinaires au niveau opérationnel, qui devient de plus en plus centré sur l’usage du réseau électronique, remettant ainsi en cause les anciens paradigmes stratégiques.

Le chapitre III travaille sur deux des plus grands noms de la stratégie, Sun Tzu et Clausewitz. Plus qu’une étude philologique, c’est une relecture des idées de ces auteurs à la lumière de la RMA contemporaine que nous offre Mikkel Vedbi Rasmussen. Le cadre théorique déve­loppé sert à apprécier de manière critique la RMA améri­caine par le biais d’une analyse de ce qu’il appelle la “routine cosmopolite”, c’est-à-dire, celle créée par le caractère très courant des “opérations autres que la guerre”, telles que les interventions humanitaires (Soma­lie, Kosovo, etc.). Rasmussen revient sur la logique moyen-fin qui traverse les différentes conceptions de la guerre qu’il rencontre chez Sun Tzu et Clausewitz. Il montre comment il est devenu difficile de séparer la pratique de la guerre de la pratique politique, tant ces deux sphères s’enchevêtrent aujourd’hui. Il soulève enfin la question de savoir si la guerre est une nécessité ou un instrument, si la grande stratégie est encore valable et selon quelles modalités. Le texte de Rasmussen élucide aussi l’un des nœuds contemporains du débat stratégique qui se retrouve dans les questions suivantes : du stratège ou du politique, qui instruit l’autre ? Qui planifie les étapes d’une RMA ? Qui est le nouveau météorologue de la polis capable de prédire le cours changeant des événe­ments de la scène internationale ? Qui dessine les contours du système ou des systèmes militaire(s) ? Qui décide de la définition et de la délimitation d’une ques­tion de sécurité et des moyens pour y faire face ?

Le chapitre IV est plus orienté vers le domaine de la manipulation psychologique ou de la guerre psycholo­gique aux États-Unis (PSYOPS). Christophe Wasinski examine plus précisément les questions de la représen­tation et de l’ancrage cognitif de la guerre dans la cons­cience des citoyens, à travers les techniques de sociali­sation politique et militaire relayées par les médias. Il montre comment les forces armées américaines ont infil­tré les services de certaines chaînes de radio et de télévi­sion, CNN ou encore la National Public Radio (NPR) lors de la guerre du Kosovo. Il analyse, en outre, à quel niveau s’enchevêtrent l’aspect idéel de la guerre psycho­logique, qui essaie de phagocyter les canaux informa­tionnels en les contaminant, et l’aspect plus matériel de la RAM.

Une vision alternative de la RAM est introduite par le chapitre V. Ce texte est consacré à la réaction des pays en voie de développement aux progrès technologico-militaires. Nikolaos Raptopoulos travaille comme un éclaireur. Il retrace à dessein les effets causals d’une réaction à la RAM en soutenant que la RAM peut être vue comme une arme politique du fort au faible. Pour réduire les écarts techniques accumulés par les pays en voie de développement, Nikolaos Raptopoulos préconise la réduction des tensions à trois niveaux : celui des élites, celui de la société et celui des finances. Il qualifie ces tensions de “limites micro”. Il distingue aussi des limites macro à la réalisation d’une RAM dans les pays du Sud. Celles-ci sont localisées au niveau des environnements internationaux proches et lointains et se retrouvent respectivement dans la stabilité régionale ou non, dans les rapports d’affinité ou non avec les États-Unis. Ces réflexions soutiennent l’idée selon laquelle le tempo de l’actuel RAM est très largement hégémonique.

Le chapitre VI est consacré à l’examen des liens entre la “culture stratégique” de l’OTAN et la RAM. Cette problématique s’ouvre sur la reprise des étapes de l’analyse d’une culture stratégique tels que posés par Alastair Johnston et Bruno Colson. Elle établit aussi la jonction entre cette dernière et le “concept stratégique”. Le texte de Sarah Léonard et Thierry Balzacq revient sur les sommets de Rome et de Washington pour mieux voir comment s’est construit ce nouveau concept stratégique de l’OTAN destiné à répondre aux nouvelles menaces soulevées par l’environnement stratégique de l’après-Guerre froide. Enfin, les deux auteurs examinent les écueils à la réalisation d’une RAM efficace au sein de l’Alliance Atlantique. De fait, une analyse serrée de l’écart des capacités entre les États-Unis et les autres États membres de l’Alliance, permet de découvrir com­bien est grand le fossé entre les premiers et les seconds. Sarah Léonard et Thierry Balzacq concluent que cet écart de capacités entraîne une conséquence plus perni­cieuse, le bridage de la culture stratégique que les diffé­rents acteurs concernés tentent de promouvoir.

Enfin, le chapitre VII clôture le livre par une étude des axes opérationnels et éthiques de la RAM. Ces axes opérationnels se déclinent comme suit : la maîtrise du champ de bataille (visibilité) par la capacité de collecter et de diffuser en temps réel les informations sur la locali­sation et les mouvements de l’ennemi (agilité) et de lui infliger en conséquence des pertes précises, très ciblées, tout en se soustrayant à sa réaction (mortalité). C’est le règne de la guerre de précision dont l’objectif est de supplanter la guerre de destruction massive. Cependant, comme le montre Thierry Balzacq, la guerre de précision traîne quelques difficultés pratiques qui se manifestent dans l’usage d’artifices rhétoriques tels que les “frappes chirurgicales” et les “dommages collatéraux”. L’auteur critique ces notions en distinguant la dogmatique de la casuistique. Il achève ce parcours en questionnant radi­calement les conditions de possibilité des futurs déploie­ments de la RAM.


[1]       Dans cet ouvrage, les sigles RMA (the Revolution in Military Affairs) et RAM (la Révolution dans les affaires militaires) sont utilisés de façon interchangeable.

[2]       Cf. M. Vovelle, “L’histoire et la longue durée”, in Jacques Le Goff, La nouvelle histoire, Bruxelles, Complexe, 1988.

[3]       A. Lanham, “Re-imagining Warfare : The ‘Revolution in Military Affairs’“, in C.A. Snyder, Contemporary Security and Strategy, Londres, Macmillan, 1999, p. 231, n° 7.

[4]       Voir entre autres, G. Parker, The Military Revolution : Military Innova­tion and the Rise of the West, 1500-1800, Cambridge, Cambridge University Press, 1988 ; M. Van Creveld, Technology and War, From 2000 B.C. to the Present, Londres, Collier et Macmillan, 1989 ; B. Hall and K. De Vries, “Essay Review - the ‘Military Revolution’”, Technology and Culture, vol. 31, 1990, pp. 500-507 ; B. Downing, The Military Revolution and Political Change : Origins of Democracy and Autocracy in Early Modern Europe, Princeton, Princeton University Press, 1992.

[5]       Selon A. Lanham, la RAM est encore appelée “révolution militaire” ou “révolution technico-militaire”. La notion de RAM est usitée ici parce qu’elle englobe également les transformations non-exclusivement techniques inhé­rentes aux nouveaux modes de pratique de la guerre. Ibid., p. 231, n° 4.

[6]       T. Keaney et E. Cohen, Gulf War Air Power Survey : A Summary, Washington D.C., The United States Institute of Peace Studies, 1993, p. 238.

[7]       Les figures illustrant quelques idées de la RAM sont tirées de R.O. Hundley, Past Revolutions, Future Transformations, op. cit.

[8]       R. O. Hundley, Past Revolutions, Future Transformations : What Can the History of Revolutions in Military Affairs Tell Us About Transforming the U.S. Military, Santa Monica, RAND, 1999, p. 23-24.

[9]       Le processus peut aussi être simplement interne. Dans ce cas, il con­cerne la façon dont les armes sont produites et acquises. Il évalue aussi l’impact de l’économie dans ce processus.

[10]     Cf. J. Black, War in the Early Modern World, Londres, UCL Press, 1999.

[11]     A. Lantham, “Re-imagining Warfare”, op. cit., p. 213.

[12]     A. Latham, “Re-imagining Warfare”, op. cit., p. 216.

[13]     M. Shaw, Post-Military Society : Militarism, Demilitarization and War at the End of the Twentieth Century, Cambridge, Polity, 1991. La stratégie ne vise plus simplement à concentrer ses forces en un seul point du front ennemi ; désormais, elle s’occupe aussi de la gestion effective des forces ar­mées, de la production socio-économique et de l’allocation de cette produc­tion à divers fronts.

[14]     Cf. Michael Howard (ed.), The Theory and Practice of War : Essays Presented to Captain B. H. Liddell Hart, Londres, Cassell, 1965.

[15]     L’expression est de M. S. Sherry, The Rise of American Air Power : The Creation of Armageddon, New Haven, Yale University Press, 1987.

[16]     Les deux premières sont : la vague des guerres agraires après la révo­lution néolithique et celle des guerres totales industrielles succédant à la révolution industrielle (cf. les pages précédentes de ce chapitre introductif). A. Toffler, The Third Wave, Londres, Collins, 1980 ; A. Toffler et H. Toffler, War and Anti-War : Survival at the Dawn of the 21st Century, Londres, Little Brown, 1994. Malgré le fait que les travaux réalisés par les Toffler soient classés dans la catégorie de la “sociologie populaire”, ils ont exercé une influence notable sur les responsables politiques et militaires américains, comme en témoigne G. Stix, “Fighting Future Wars”, Scientific American, vol. 273, 1995-6.

[17]     Commandement, contrôle, communication, informatique, renseigne­ment (C4IR).

[18]     “Military Aerospace Survey”, The Economist, 3 septembre 1994, p. 5. Cité par A. Latham, “Re-imagining Warfare”, op. cit., p. 220.

[19]     R. J. Dunn III, From Gettysburg to the Gulf and Beyond : Coping with Revolutionary Technological Change in Land Warfare, Washington D.C., Institute for National Strategic Studies, 1992, p. 40.

[20]     M. Shaw, Post-Military Society, op. cit., pp. 70 sq.

[21]     A. Latham, “Re-imaging Warfare”, op. cit., p. 222. 

[22]     Au sens où c’est l’ennemi qui, paradoxalement, permet à l’acteur appa­remment menacé, de construire son identité. Pour la “doctrine voyou”, M. Klare, Rogue States and the Nuclear Outlaws : America’s Search for a New Foreign Policy, New York, Hill and Hang Publishers, 1995, pp. 5-10.

[23]     Ibid., p. 95.

[24]    A. Latham, “Re-imagining Warfare”, op. cit., p. 223.

[25]     G. Stix, “Fighting Future Wars”, op. cit., p. 94. 

 

 Copyright www.stratisc.org - 2005 - Conception - Bertrand Degoy, Alain De Neve, Joseph Henrotin