| Institut de Stratégie Comparée, Commission Française d'Histoire Militaire, Institut d'Histoire des Conflits Contemporains |
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La Révolution dans les Affaires Militaires
Depuis les années qui
ont suivi la Deuxième Guerre mondiale, les États-Unis ont l’initiative
du débat stratégique. Sur la longue durée, la période de la Guerre
froide pourrait bien n’apparaître que comme une parenthèse, une
tentative maladroite et vouée à l’échec de la part de l’Union soviétique
de contester l’hégémonisme mondial des États-Unis. Pourtant, lorsque le
président Truman énonçait sa “doctrine”
de soutien aux peuples libres en 1947, la peur de l’expansionnisme
communiste était bien fondée. Dans les années 1970 et même au début des
années 1980, les forces militaires de l’URSS impressionnaient davantage
que celles des États-Unis. Affaiblis par leur malheureux engagement au Viêt-Nam,
ceux-ci paraissaient distancés. Ronald Reagan dénonça alors
vigoureusement l’“empire du mal”
et accrut tellement le budget de la défense que les Soviétiques furent
incapables de suivre. Toutes ces années ont été
rythmées par un certain nombre de concepts stratégiques dominants, que les
États-Unis s’efforçaient de promouvoir auprès de leurs alliés européens :
“représailles massives”,
“riposte graduée”,
“initiative de défense stratégique”
(IDS ou “guerre des étoiles”),
pour ne citer que les plus connus. Ces concepts, parfois qualifiés de
“doctrines”,
s’appliquaient d’abord à la dissuasion par les armes nucléaires, à
l’exception du dernier nommé qui voulait mettre en place un véritable
bouclier spatial anti-missiles. Ils s’inscrivaient dans le cadre d’un
affrontement Est-Ouest dominé par “l’équilibre de la terreur”.
Ils reflétaient également l’évolution des techniques : quelques
bombes nucléaires au départ, puis le développement d’une panoplie de
plus en plus sophistiquée (missiles balistiques, ogives à têtes
multiples, missiles de croisière, miniaturisation, etc.). L’IDS, qui a englouti
des millions de dollars, n’a pas dépassé le stade de la recherche, mais
rebondit aujourd’hui, de façon plus modeste, avec le programme de défense
anti-missiles (Ballistic Missile Defense ou BMD). Celui-ci a pour but avoué
de protéger les États-Unis des missiles balistiques que pourraient lancer
des “États-voyous”.
Ceux-ci ont été désignés par le président George W. Bush lors de son
discours sur l’état de l’Union au début de l’année 2002 :
l’Iran, l’Irak et la Corée du Nord constituent “l’axe du diable”. Mais à côté des systèmes
d’armes qualifiés de “stratégiques”,
c’est-à-dire capables de frapper directement l’ennemi chez lui ou
d’empêcher celui-ci de rendre la pareille, les États-Unis n’ont cessé
d’encourager le perfectionnement technique des armes du champ de bataille.
Déjà dans les années 1980, la doctrine Air Land Battle de l’US Army
entendait tirer parti du surcroît de puissance de feu et de précision
induit par le recours à de nouvelles munitions guidées. La guerre du Golfe
(1991) a donné lieu aux premières “frappes chirurgicales”. La guerre
du Kosovo (1999) s’est limitée à cela : contrairement à la
guerre contre l’Irak, aucune troupe terrestre n’a été engagée et la
campagne aérienne a obtenu à elle seule la décision. Elle n’a pas été
exempte cependant de “dommages collatéraux”. Il y en eut encore dans
la campagne aérienne contre l’Afghanistan des Talibans au cours de
l’automne 2001, suite aux attentats du 11 septembre. Mais deux ans après
le conflit précédent, la part des armes des précision s’est accrue :
un tiers seulement des frappes contre les Serbes avaient un système de
guidage “dernier cri” en matière de précision ; c’est
monté à 60 % dans la campagne aérienne d’Afghanistan[1].
Des robots ont fait leur apparition, tel l’avion sans pilote Predator,
capable de filmer en continu, d’envoyer des images et de lancer des
missiles. Apparu lors de la guerre du Kosovo, il n’était alors qu’un
gadget. Le général Wesley Clarke, commandant en chef des forces de
l’OTAN, comparait la visibilité du champ de bataille offerte par le
Predator à ce que l’on perçoit à travers un verre rempli de soda. Les progrès depuis ont
été fulgurants. Le Predator peut notamment “marquer” une cible au
laser, pour qu’un avion de combat puisse ensuite la frapper avec des
bombes guidées par ce marquage[2].
Les troupes américaines au sol ont essentiellement fait ce type de
travail en Afghanistan. Cette guerre “high-tech”, où
l’information permet des frappes rapides et ciblées, a reçu le nom de
“révolution dans les affaires militaires” (RAM). Comme le montre
brillamment ce livre, il ne s’agit pas seulement de qualifier un bond
qualitatif lié aux progrès de la technique. Le concept véhicule une
nouvelle représentation, non seulement de la guerre mais de la présence américaine
au monde. Pour
les Européens, l’arrivée d’un nouveau concept stratégique américain
a toujours été une source d’inquiétude. Durant la Guerre froide, il
importait de savoir si le soutien des États-Unis était toujours aussi
ferme ou s’ils ne cherchaient pas à diminuer leur implication dans la défense
de l’Europe. Aujourd’hui le contexte est différent, mais une forme
d’inquiétude subsiste. On lira dans les pages qui suivent des remarques
intéressantes sur l’incompatibilité fondamentale entre la RAM et la
culture stratégique de l’OTAN. Mais c’est aussi
l’occasion pour les Européens de s’interroger sur la pauvreté de leur
pensée stratégique. Avec une économie de dimension comparable, l’Union
européenne consacre à la défense moins de la moitié de ce qu’y
consacrent les États-Unis. Et les crédits sont trop peu affectés à des
projets d’avenir. Les États-Unis dépensent à peu près 30 000
dollars par soldat pour la recherche et le développement, contre 4 000
en Europe. Les événements du 11 septembre 2001 auraient dû être exploités
au maximum pour donner consistance à la Politique européenne de sécurité
et de défense (PESD), au moment où les opinions publiques auraient accepté
que l’on dépense plus pour la défense[3].
D’après le commentateur américain Fareed Zakaria, l’Europe ne
croirait plus en la possibilité d’utiliser la force armée pour résoudre
un quelconque problème politique. Avec le passé le plus guerrier du monde,
l’Europe projetterait le résultat remarquable auquel elle est parvenue
chez elle - ne plus recourir à la guerre - sur le reste de la planète, où
l’expérience du Vieux Continent n’a pourtant rien appris[4]. Un renforcement de la
capacité de réflexion stratégique européenne n’entraînerait en tout
cas qu’un surcoût minime, sans aucune incidence sur la situation budgétaire
de l’Union européenne et de ses membres. Cette nouvelle capacité de réflexion
ne doit pas se contenter d’un commentaire de la conjoncture, si intéressant
soit-il. Elle doit comporter d’indispensables dimensions historiques et théoriques.
Il est paradoxal que les instituts de recherche américains sur les
questions de défense consacrent aujourd’hui plus de temps et de moyens à
des questions d’histoire militaire que leurs homologues européens. Ceci
concerne également les établissements militaires. Si les Européens
critiquent le concept de RAM, ils doivent être capables de nourrir le débat
de manière substantielle. C’est ce que font les jeunes auteurs de cet
ouvrage. En leur nom, je tiens à remercier Hervé Coutau-Bégarie et son
Institut de stratégie comparée (ISC) d’avoir rendu possible cette
publication. Avec sa remarquable politique d’édition, l’ISC représente
au niveau français ce qui devrait être fait, avec des moyens plus
importants, au niveau européen. Bruno
Colson [1]
John Barry, “A New Breed of Soldier”, Newsweek,
10.12.2001, p. 18. [2]
Philippe Richardot, Les États-Unis,
hyperpuissance militaire, Paris, Economica et Institut de stratégie
comparée, Hautes Etudes stratégiques, 14, pp. 143-144 et 231. [3]
Maartje Rutten, “Malaise dans la PESD”, Bulletin
de l’Institut d’Etudes de sécurité de l’Union européenne, n°
1, février 2002, p. 3. [4]
Fareed Zakaria, “Europe : Make Peace with War”, Newsweek,
03.06.2002, p. 17.
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