| Institut de Stratégie Comparée, Commission Française d'Histoire Militaire, Institut d'Histoire des Conflits Contemporains |
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Bréviaire stratégique Hervé Coutau-Bégarie I - de la stratégie pure 1. Les définitions de la stratégie sont innombrables. Aucune ne peut prétendre englober tous les aspects d’une activité dont le champ est immense. 2. Au-delà de l’incertitude sur la définition de la stratégie, l’opinion commune s’accorde pour dire qu’elle constitue le niveau le plus élevé de conduite d’un conflit. Le général Ailleret (1965) la définissait comme : - niveau où se conduisent et où se préparent les opérations militaires à l’échelon le plus élevé du commandement (stratégie militaire). - niveau de ceux qui décident de la guerre et qui en assurent ensuite la conduite d’ensemble (stratégie gouvernementale). 3. Cette différence de degré par rapport aux échelons inférieurs (tactique ou logistique) entraîne une différence de nature. 4. La tactique est strictement militaire et caractérisée par le primat de la force, qui a généralement le dernier mot : “En cas de victoire tactique, la stratégie se soumet” (Moltke). 5. La stratégie prépare et permet le règlement final, mais elle ne conclut pas. Le vrai stratège sait que la victoire militaire n’est qu’une fin intermédiaire et qu’il doit tenir compte des fins ultimes, qui relèvent de la politique. i – De l’évolution de la stratégie6. Point de départ théorique : le concept de stratégie est d’origine grecque, il correspond à un art de la guerre élaboré et à une parfaite compréhension du lien entre le politique et le militaire (Thucydide). 7. Après une très longue éclipse, il réapparaît à la fin du xviiie siècle, avec Joly de Maizeroy, pour rendre compte d’une complexité accrue de l’art de la guerre qui rend insuffisant le concept de tactique. 8. Le concept de stratégie s’impose au début du xixe siècle avec Bülow, l’archiduc Charles et Jomini. 9. Il est alors strictement militaire. La conception commune l’identifie à l’art du commandement. Elle ne s’intéresse qu’à la mise en œuvre de moyens préalablement constitués. Elle est subordonnée à la politique de guerre (Jomini). 10. Clausewitz introduit une mutation fondamentale en affirmant la dualité, politique et militaire, de la stratégie : “On ne peut concevoir les moyens indépendamment de la fin”. 11. Ses successeurs (Moltke, Lewal) préfèrent en revenir à la conception militaire : “Lorsque la guerre est déclarée, le but militaire se substitue aux fins politiques” (Lewal). 12. A la fin du xixe siècle, quelques auteurs commencent à parler de stratégie civile à côté de la stratégie militaire (Iung), ou de stratège intégral qui contrôle les trois stratégies militaire, gouvernementale et diplomatique (Dupuis). 13. L’avènement de la guerre totale entraîne l’apparition de nouveaux concepts à partir de l’entre-deux-guerres : grande stratégie (Liddell Hart), stratégie générale (Castex), stratégie élargie (Hitler), puis stratégie totale (Beaufre), stratégie nationale (États-Unis). 14. A l’époque contemporaine, le stratège n’est plus celui qui conduit les armées, mais celui qui coordonne et fait agir des forces de nature différente, militaires bien sûr, mais aussi : – économiques : toute l’économie est mobilisée au service de la guerre totale ; – politiques : la guerre est dorénavant un affrontement de peuples et d’idéologies et plus seulement un conflit d’intérêts ; – sociales : les populations doivent être fortement encadrées (par la propagande et la répression) pour soutenir l’effort que l’on attend d’elles ; – scientifiques et techniques : on cherche le moyen nouveau qui permettra de surclasser l’ennemi. 15. Ces forces requièrent une préparation plus minutieuse que par le passé. Le progrès technique ouvre un éventail de choix qui exige des décisions stratégiques très en amont des opérations. 16. L’emploi de ces forces diversifiées requiert des doctrines de plus en plus raffinées et formalisées, dont l’annonce peut désormais avoir des effets concrets (impact de la “guerre des étoiles”). 17. La puissance terrifiante des armes, le coût très élevé des guerres, le poids considérable de l’opinion, replacent au premier plan la dimension politique : une stratégie doit être justifiée. 18. La stratégie contemporaine se décompose donc en : – stratégie opérationnelle ; – stratégie des moyens ; – stratégie déclaratoire.
II - De l’essence de la stratégie1. Ces mutations fondamentales n’ont pas altéré l’essence de la stratégie qui reste une dialectique des intelligences utilisant la force pour résoudre leur conflit. 2. Dialectique : la guerre est un duel (Clausewitz). Elle ne vise pas seulement à surmonter des obstacles, mais à vaincre un ennemi. Lorsqu’il n’y a pas cette dialectique, il n’y a pas de stratégie. 3. La stratégie est, fondamentalement, un phénomène action-réaction. Tout mouvement de l’un des protagonistes doit susciter une riposte. 4. Il peut y avoir des situations d’attente stratégique (Camon) caractérisées par l’absence d’ennemi désigné ou par l’impossibilité de discerner sa manœuvre et par la nécessité de maintenir des capacités permettant de réagir à toutes les menaces identifiables (Poirier). Elles sont rarement durables. 5. Différence avec la politique, qui exige au moins trois protagonistes pour qu’apparaissent une majorité et une minorité et que puissent se constituer des coalitions (Monnerot). 6. Différence avec l’économie, dans laquelle le nombre des agents est indéterminé, chacun affrontant simultanément tous ses concurrents (Simmel). 7. La stratégie est le domaine d’application privilégié de la théorie du duel logique (Tarde) : réduction à deux des volontés en présence du fait de l’intention hostile. 8. Cette intention hostile doit logiquement conduire à une intensification du duel jusqu’à la capitulation ou l’anéantissement de l’adversaire. C’est l’ascension aux extrêmes théorisée par Clausewitz. 9.
Dans la pratique, des mécanismes se mettent en place pour
bloquer l’ascension aux extrêmes, du fait de : – la complexité de la vie sociale, qui empêche de mobiliser toutes les énergies en vue de la conduite du conflit (la mobilisation totale est difficile à obtenir) ; – la présence de tiers (les neutres), qu’il faut ménager si l’on veut éviter qu’ils ne deviennent parties ou conflit ; – la nature de la stratégie, qui ne secrète pas ses propres fins, mais est un instrument au service de la politique. 10. Des intelligences : la stratégie convertit la force (notion quantitative, mesurable) en puissance (notion dynamique, non quantifiable). La puissance c’est le cumul des forces en acte. 11. La stratégie est une rationalisation de la force en vue d’obtenir le résultat le plus grand, le plus rapide et au moindre coût. Elle est gouvernée par la loi de moindre action (Carrion-Nisas). 12. L’intelligence stratégique (dans le vrai sens du terme) permet, dans une certaine mesure, de compenser une infériorité matérielle marquée. “On peut vaincre à un contre cinq si on agit avec intelligence” (Souvoroff). 13. Utilisant la force : la stratégie est inséparable de la force, donc de la contrainte, effective (stratégie d’action) ou virtuelle (stratégie de dissuasion). Il n’y a pas de stratégie sans moyens. 14. Différence avec le droit, dans lequel le conflit se règle par le recours à un tiers (le juge) et par l’application de règles générales selon des procédures fixées à l’avance. 15. différence avec la diplomatie qui, parce qu’elle exclut la contrainte (au moins déclarée) et privilégie la recherche d’un compromis raisonnable, raisonne en termes d’influence, laquelle est sans relation mécanique avec les moyens. 16. La stratégie est donc à deux dimensions, matérielle et intellectuelle. « Au fond des victoires d’Alexandre, on trouve toujours Aristote » (de Gaulle). 17. La dimension matérielle tend à devenir prépondérante à l’époque contemporaine avec l’industrialisation de la guerre, le progrès technique et la mobilisation totale. “On ne peut plus vaincre à un contre deux même quand on s’appelle Bonaparte” (Clausewitz). 18. Elle n’en devient pas pour autant exclusive. C’est l’erreur de base du discours sur la révolution dans les affaires militaires (RMA) d’évacuer la dimension intellectuelle pour tout ramener à des processus techniques. 19. La supériorité matérielle peut être, au moins partiellement, neutralisée ou contournée par des stratégies alternatives (guerre révolutionnaire ; technoguérilla ; déception…). 20. Pour résoudre un conflit : le conflit stratégique n’est pas une simple concurrence, mais une lutte susceptible de mettre en jeu la survie (physique ou politique) de l’acteur. 21. Dans la concurrence, le but principal n’est pas d’écraser le concurrent (malgré quelques dérives), mais de convaincre un tiers, le client, qui peut être conditionné (par la publicité), mais pas contraint par la force et qui ne répond à l’offre que s’il y trouve un intérêt (Simmel). 22. La stratégie est un jeu à somme nulle, avec un vainqueur et un vaincu, éventuellement à somme négative, lorsque le vainqueur sort aussi épuisé de la lutte que le vaincu, permettant la montée en puissance de tiers. 23. Différence avec l’économie, qui cherche à être un jeu à somme positive (théorie des échanges comparatifs), à l’intérieur d’un cadre juridique défini par l’État. IiI - De la spécificité de la stratégie24. Une telle définition, même élargie par rapport à celles du xixe siècle, n’en reste pas moins dans la lignée des théoriciens classiques de la stratégie. 25. La stratégie s’inscrit dans un processus de confrontation, potentiellement de destruction, et non de création, à l’inverse de l’économie ; sans retenue dans les moyens employés, à l’inverse de la politique ; sans régulation par des tiers, à l’inverse du droit. 26. Cette vision traditionnelle est contestée aujourd’hui par les tenants d’une conception globale de la stratégie, qui ne serait plus liée à la guerre (accord général sur ce point), ni même au conflit. 27. Cette conception nouvelle s’inscrit dans une tendance générale à la globalisation des concepts, elle-même découlant de l’interdépendance des problèmes : la sécurité n’est plus militaire, elle est globale (sécurité humaine des Nations unies) et doit prendre en compte toutes sortes de menaces, y compris celle pesant sur l’environnement ou résultant de discriminations (Buzan, David). 28. La globalisation du concept de stratégie se heurte à des objections théoriques et pratiques. 29. Au plan théorique, le concept de stratégie se trouve mis au service de domaines d’action qui n’ont aucune logique commune. On a une stratégie politique, une stratégie économique, une stratégie d’entreprise… 30. On assiste à un chassé-croisé des concepts civils et militaires (stratégie d’entreprise/gestion des conflits) qui aboutit à une confusion totale (stratégie diplomatique/diplomatie stratégique). 31. Le concept de stratégie perd tout contenu opératoire pour définir n’importe quelle attitude rationnelle en vue d’atteindre des fins préalablement définies. Ce sens large de la stratégie est un sens faible. 32. Il est nécessaire de retrouver l’essence de la stratégie : comme l’économie est caractérisée par la recherche de la richesse, la politique par la recherche du bien commun, la stratégie doit continuer à reposer sur le conflit violent, sous peine de s’appliquer à n’importe quoi. 33. Au plan pratique, cette globalisation va à l’encontre du sens commun en évacuant la politique, qui se trouve reléguée dans la sphère des fins ultimes alors qu’elle entend être agissante. 34. Le pouvoir civil affirme, à l’époque contemporaine, sa prééminence sur l’autorité militaire et il met en œuvre des politiques de défense, qu’il contrôle étroitement, plutôt que des stratégies totales ou intégrales qui restent à l’état de modèle théorique. 35. Les problèmes d’environnement ou de sécurité sociétale sont fondamentalement politiques, la tentative d’en faire les composantes d’une stratégie de sécurité globale est totalement dépourvue de signification. 36. Même si les problèmes sociaux sont aujourd’hui étroitement interdépendants les uns des autres, les catégories n’ont pas pour autant disparu. 37. Il est exact que la stratégie classique est aujourd’hui déclinante face à la domination de l’économie : les politiques de bien-être ont détrôné les politiques de puissance. 38. Elle n’en est pas pour autant devenue caduque. Si “la guerre est morte” (Le Borgne), son cadavre bouge encore. Si la dissuasion est obsolète, on s’explique mal l’importance des politiques de contre-prolifération. 39. La volonté de nier le conflit découle d’une préférence idéologique plus que d’une analyse objective de la société internationale. 40. Recentrer la stratégie sur sa signification conflictuelle, c’est lui redonner son sens fort, lui restituer sa véritable portée conceptuelle. “Les mots sont comme les hommes, ils ne valent qu’autant qu’ils sont à leur juste place” (Rivarol).
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