Institut de Stratégie Comparée, Commission Française d'Histoire Militaire, Institut d'Histoire des Conflits Contemporains

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Stratégique

Histoire Militaire et Stratégie
Correspondance de Napoléon
RIHM
 

 

 

Bréviaire stratégique

 

Hervé Coutau-Bégarie

 

X - de la stratégie aérienne

 

 

I –  De sa nature

460.  La stratégie aérienne dépend du matériel : la dimension technique est primordiale.

461.  Mais cela n’implique aucunement une dévalorisation de l’idée : au contraire, plus le matériel joue un rôle impor­tant, plus l’idée qui préside à sa définition est détermi­nante (exemples de l’échec du BCR, de la réussite du Stuka, du Spitfire, de la Forteresse volante).

462.  La stratégie aérienne théorique a largement emprunté ses concepts et ses méthodes à la stratégie maritime : la maîtrise de l’air est une transposition de la maîtrise de la mer (après 1945, on lui a substitué la notion, plus relative, de supériorité aérienne).

463.  Le problème central est en effet le même : l’air, comme la mer, n’est pas le milieu naturel de l’homme et il n’a d’intérêt que dans son rapport avec la terre (ou la mer).

464.  En outre, dans les deux cas, il y a dilatation du théâtre des opérations, sans séparation rigide entre zone des combats et arrières.

465.  l’air rend possible une interaction constante des mi­lieux terrestre et maritime et donc favorise une unifica­tion de stratégies qui, aupara­vant, étaient largement indépendantes.

466.  La stratégie aérienne est donc, comme la stratégie mari­time, confron­tée à un double problème : celui de l’acquisition (offensive) et de la conservation (défensive) de la maîtrise de son milieu d’une part ; celui de son ex­ploitation contre la terre ou la mer d’autre part.

467.  Mais les ressemblances ne doivent pas dissimuler une différence fonda­mentale : l’air n’est pas un moyen de communication de même ampleur que la mer, en ter­mes de volume transporté.

468.  La dimension économique, qui caractérise si fortement la stratégie maritime, ne se retrouve donc pas au même degré dans la stratégie aérienne.

469.  En revanche, l’aviation est capable d’atteindre directe­ment et immé­diatement les armées et les populations (par le bombardement), alors que les flottes (jusqu’à l’avènement des missiles) ne peuvent exercer, au-delà de la zone côtière, qu’une action indi­recte (par le blo­cus).

470.  La stratégie aérienne est donc caractérisée par une dua­lité militaire et sociale plutôt que militaire et éco­nomi­que.

II –  De son histoire

471.  Ces caractéristiques du milieu aérien ont suscité des doctrines diffé­rentes de celles des stratégistes mariti­mes : la stratégie aérienne théo­rique a accordé une at­tention presque exclusive à l’exploitation de la maîtrise de l’air contre la terre.

472.  Il y a un décalage remarquable entre la théorie et l’image de la guerre aé­rienne : l’opi­nion ne connaît que les exploits de la chasse (mythologie des as) que les pè­res-fonda­teurs de la stratégie aérienne (Dou­het, Mit­chell, Trenchard) ont largement sous-estimée, sinon carrément ignorée.

473.  L’idée commune des fondateurs était que les caractéristi­ques de vitesse et de mobilité de l’avion lui conféraient une quasi-invulnérabilité, qui rendait acces­soire le problème de l’acquisition de la maîtrise. Les opinions dissidentes étaient rares (Chennault).

474.  La vulgate en a conclu qu’il n’y avait pas de défensive possible dans le domaine aérien (préfiguration de ce que sera la stratégie nucléaire).

475.  Il est de fait que le taux d’attrition des avions est faible, sans être nul (40 000 bombardiers perdus durant l’offensive alliée contre l’Allema­gne), et qu’il a tendu à décroître constamment avec le progrès techni­que, jusqu’à devenir marginal dans les campagnes récentes.

476.  Par ailleurs, le nombre d’avions engagés est générale­ment beaucoup plus grand que celui des navires, de sorte que l’idée d’un Trafalgar aérien est difficilement concevable, hormis le cas de destruction de l’aviation ennemie au sol par une attaque surprise au début des hostilités (guerre des Six Jours).

477.  La maîtrise de l’air, en règle générale, ne s’obtient pas par une bataille décisive de brève durée, mais plutôt par une usure progressive de l’adversaire suite à un grand nombre de combats (bataille d’Angle­terre : 1 an).

478.  La victoire britannique (qui montre que la supériorité de l’offensive n’est pas un principe stratégique) est due à des erreurs stratégiques allemandes (abandon de la neutralisation du Fighter Command pour le bombarde­ment des villes), mais aussi à l’efficacité de la défense organisée en système (rôle du radar, centralisation des opérations).

479.  La défense aérienne repose sur la combinaison d’éléments volants (chasseurs) et terrestres (artillerie AA, missiles sol-air), ponctuels ou centralisés.

480.  Les premiers sont plus efficaces que les seconds, mais la neutralisation complète des défenses au sol est beau­coup plus difficile à obtenir que celle des chasseurs (guerre du Kosovo). Il subsiste toujours des défenses ponctuelles.

481.  La bataille d’Angleterre a rappelé que l’acquisition et la conservation de la maîtrise de l’air (ou de la supériorité aérienne) étaient un préala­ble indispensable à sa pleine exploitation.

482.  L’exploitation de la maîtrise de l’air a historiquement revêtu deux formes différentes et souvent antagonistes : la participation aux opéra­tions terrestres et le bombar­dement stratégique.

483.  La participation aux opérations terrestres constitue la composante proprement militaire de la stratégie aé­rienne. Le but est d’influer sur l’issue de la campagne terrestre, qui devient aéroterrestre.

484.  Elle s’effectue selon trois modalités : par la reconnais­sance, dans la zone de combat (appui rapproché, CAS) ou sur les arrières (interdiction à grande distance).

485.  La reconnaissance aérienne, souvent sous-estimée, a une importance décisive. Elle a radicalement modifié les conditions d’acquisition du renseignement et réduit, sans l’éliminer, l’incertitude.

486.  L’appui rapproché a traditionnellement soulevé des réti­cences de la part des aviateurs, en raison des multi­ples problèmes qu’il entraîne :

        risque de subordination au commandant militaire (ter­restre),

        problème de coordination avec les unités au sol (bom­bardements fratricides en Normandie en 1944),

        taux de perte relativement plus élevé,

        détournement de moyens qui pourraient être affec­tés au bombarde­ment stratégique (Harris contre Mont­gomery en 1944).

487.  L’interdiction à grande distance vise à couper les lignes de communi­cation de l’ennemi pour l’empêcher de ravi­tailler et de renouveler son potentiel.

488.  L’intervention de l’arme aérienne dans les opérations terrestres a fait l’objet d’appréciations divergentes et souvent polémiques, mais il est indiscutable qu’elle constitue un élément décisif dans l’acquisition de la su­périorité globale (moins par les destructions directes que par la désorganisation qu’elle entraîne).

489.  Elle joue, en particulier, un rôle décisif dans les conflits dissymétriques (rôle des hélicoptères), face à un adver­saire “irrégulier” dont la mobilité tactique est supé­rieure à celle d’une armée conventionnelle.

490.  Le bombardement stratégique constitue la dimension sociale de la stratégie aérienne. Il repose sur l’idée d’une pression directe sur les populations pour provo­quer leur effondrement moral et éventuellement maté­riel.

491.  Le but est d’obtenir un effet de terreur qui évitera le recours à des opérations militaires longues et coûteuses (souvenir des hécatombes de la première guerre mon­diale, humanisme de la terreur chez Douhet).

492.  La croyance dans l’efficacité du bombardement aérien est devenue, chez beaucoup d’aviateurs de la seconde guerre mondiale, un véritable dogme (Bomber Harris, Le May).

493.  Il faut pourtant constater son échec indiscutable contre la Grande-Bretagne, malgré Coventry et Londres.

494.  Son efficacité contre l’Allemagne et le Japon est discu­tée. La polémique a commencé dès la fin de la guerre (US Strategic Bombing Survey) et se poursuit au­jourd’hui (thème d’un colloque en 1994 : en 1944, l’arme aérienne a-t-elle gagné la guerre ?).

495.  c’est l’exemple type de question mal posée et, à la li­mite, sans objet : la guerre moderne est trop complexe pour que l’on puisse la réduire à une de ses composan­tes, quelle qu’elle soit. On ne fonde pas une stratégie sur un seul moyen.

496.  Les arguments dans un sens et dans l’autre sont inépui­sables. Cons­tatons simplement que le peuple allemand ne s’est pas révolté contre ses dirigeants et que, malgré une gêne très réelle, la production indus­trielle alle­mande a atteint des sommets en 1944. L’Allemagne n’a cessé le combat qu’après l’invasion complète de son ter­ritoire.

497.  Contre le Japon, le bombardement stratégique n’a at­teint le résultat recherché (la capitulation) qu’après la mise en œuvre de la bombe atomique. Il faut aussi tenir compte des effets de la guerre sous-marine, de la défaite en Asie du Sud-Est, de la déroute en Mandchourie face à l’offensive soviétique et de la menace d’invasion.

498.  La conclusion la plus raisonnable est que le bombarde­ment stratégique n’a obtenu aucun résultat psychologi­que significatif ; qu’il a produit des effets matériels ré­els, mais difficilement mesurables, dans le cadre d’une stratégie globale.

499.  L’échec, au moins relatif, du bombardement stratégique s’explique par les insuffisances techniques du matériel disponible jusqu’aux années 60-70. On ne pouvait concevoir qu’un bombardement quantitatif (“tapis de bombes”), avec un rendement unitaire très faible.

III – De son avenir

500.  Les choses ont commencé à changer à partir des années 70, avec l’avè­nement des armes guidées avec précision et tirées à grande distance : la conception quantitative a cédé la place à une conception qualitative.

501.  Dorénavant, la possibilité de frapper des cibles avec une quasi-certitude de succès et des risques très faibles permet de concevoir des opérations aériennes continues, de la zone de combat aux centres vitaux de l’adversaire (les cinq cercles de Warden).

502.  Il n’est plus besoin de maîtrise de l’air permanente, on recherche une supériorité aérienne “intentionnée”.

503.  Le but est d’obtenir la paralysie stratégique : l’ennemi n’est pas néces­sairement détruit, mais il ne peut plus manœuvrer. On s’attaque moins aux forces qu’aux structures de commandement.

504.  La guerre du Golfe a validé le concept, mais la guerre du Kosovo a montré ses limites (campagne plus longue que prévu pour un résultat ambigu).

505.  Cette mutation a mis largement fin à l’opposition entre l’appui au sol et bombardement stratégique : les maté­riels ne sont plus aussi dissem­blables : les chasseurs-bombardiers et les bombardiers lourds sont rem­placés par des avions de plus en plus polyvalents.

506.  Cela n’a pas mis fin aux discussions sur la signification de la puissance aérienne.

507.  Les héritiers de Douhet plai­dent pour une puissance vérita­blement aérospatiale, donc pour des opérations à longue distance, pour mieux préserver la spécificité de l’armée de l’air par rapport à l’armée de terre.

508.  Théoriciens et doctrinaires élaborent de nouveaux concepts de conduite des opérations aériennes : guerre parallèle (Warden), coercition straté­gique (Pape).

509.  Ces discussions devraient même s’intensifier avec l’extension continue du spectre des missions aériennes.

510.  La guerre aérienne est maintenant complétée par une diplomatie aérienne, dans laquelle la vitesse de l’avion permet une action préven­tive ou une réaction instanta­née.

511.  Les modalités sont multiples, de l’intervention d’avions de combat basés à grande distance (Mauritanie, 1977), au prépositionnement d’avions de combat (Bouclier du désert, 1990), des frappes sélec­tives (Libye, 1986) au transport de combattants (Kol­wezi, 1978) ou de maté­riels (ponts aériens durant la guerre du Kippour, 1973).

512.  Le transport aérien n’est plus un service auxiliaire, mais une compo­sante majeure de la projection de puis­sance.

513.  La diplomatie aérienne et l’intervention des forces aé­riennes dans la manœuvre de crise constituent des do­maines nouveaux qui mérite­raient une attention plus grande de la part des théoriciens.

514.  Enfin et surtout, il faudra de plus en plus faire interve­nir la dimension spatiale, déjà déterminante dans tout ce qui touche aux communica­tions et à l’observation.

515.  Demain, cette dimension spatiale pourra avoir des ef­fets encore plus grands avec l’acquisition d’une puis­sance combattante basée dans l’espace. Mais la problé­matique de la militarisation de l’espace est encore loin d’être clairement définie.

 

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