Institut de Stratégie Comparée, Commission Française d'Histoire Militaire, Institut d'Histoire des Conflits Contemporains

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Stratégique

Histoire Militaire et Stratégie
Correspondance de Napoléon
RIHM
 

 

 

Bréviaire stratégique

 

Hervé Coutau-Bégarie

 

II - de la science stratégique

 

I - De la nécessité de la réflexion

59.       La stratégie est un art, en tant qu’elle est une pratique ; elle est aussi une science, en tant qu’elle est un savoir qui peut faire l’objet d’une étude scientifique (au sens des sciences sociales).

60.       Le stratège pratique l’art stratégique, le stratégiste la science stratégique.

61.       Pendant longtemps, les deux ont tendu à se confondre, mais la complexité croissante de la stratégie a entraîné une dissociation de plus en plus marquée entre l’homme de puissance et l’homme de connaissance (Jünger).

62.       La science stratégique est pragmatique : c’est une science pour l’action.

63.       Mais cette action a besoin de la réflexion : la doctrine contient une théorie, implicite ou explicite, et fonde des règlements, des instructions, des procédures.

64.       La théorie transforme un savoir instinctif en savoir scien­tifique. Elle propose un enseignement à valeur universelle et permanente, quelles que soient les trans­formations politiques ou techniques.

65.       La théorie n’est pas à finalité pratique : elle ne fournit pas de “recettes”, elle est obligatoirement médiatisée par la doctrine.

66.       Souvent méconnue, la fonction de la théorie est essen­tielle. Elle répond au besoin d’ordre et d’unité : “seule l’unicité de notre point de vue peut nous préserver de la contradiction” (Clausewitz). Elle systématise les intui­tions, les transforme en concepts et en méthodes.

67.       La doctrine fait application de la théorie à des cas parti­culiers : elle est locale, unilatérale, prescriptive, immé­diate.

68.       Le modèle des forces découle de ce que l’on appelle au­jourd’hui, de manière bien vague, le concept (qui n’est, en fait, qu’une synthèse de la doctrine).

69.       L’emploi des forces est défini par la doctrine au sens strict (exemple du char : instrument tactique d’accom­pa­gne­ment de l’infanterie ou de rupture stratégique ?).

70.       La dimension intellectuelle accompagne la dimension matérielle : plus l’investissement matériel est grand, plus l’investissement intellectuel doit suivre (choix d’un modèle).

71.       Les grandes mutations tactiques et stratégiques sont généralement accompagnées d’une maturation intellec­tuelle intense :

        pensée militaire du xvie siècle et révolution militaire moderne ;

        pensée militaire du xviiie siècle et synthèse napoléo­nienne ;

        débats de l’entre-deux-guerres et Blitzkrieg.

72.       Une stratégie complexe ne peut s’élaborer de manière purement empi­rique. L’histoire montre que la plupart des grands capitaines étaient très instruits dans la science de la guerre.

73.       La mutation radicale de la stratégie à l’époque contempo­raine n’amoindrit en rien la valeur des classi­ques. Simplement, il ne faut pas y chercher des modèles immédiatement applicables, mais bien une méthode de raisonnement.

74.       Il appartient à chacun de se constituer sa bibliothèque stratégique personnelle, dans laquelle il puisera les éléments de sa “boite à outils” conceptuelle (Poirier).

II - Du développement de la science stratégique

75.       La pensée militaire est apparue dès que s’est constitué un art de la guerre élaboré : Sun Zi, hoplomachoi grecs.

76.       Cette pensée militaire est fondamentalement tactique : elle s’intéresse d’abord au dressage des troupes et à l’emploi des moyens au combat.

77.       La focalisation sur la tactique n’a pas empêché l’étude des “hautes parties de la guerre”, mais celles-ci sont dif­ficiles à théoriser.

78.       Elles ont été comprises très tôt (Sun Zi, Thucydide, Xéno­phon), mais la littérature stratégique s’est arrêtée en occident dès la fin de l’Anti­quité, sa disparition contribuant à la régression de l’art de la guerre.

79.       La Renaissance s’affranchit de la lecture exclusive de Végèce et découvre, à travers les Byzantins, l’héritage des Anciens. Mais elle développe d’abord une pensée tactique, abondante dès le XVIe siècle.

80.       Les ouvrages didactiques sur la stratégie antérieurs au xviie siècle sont rares. Machiavel est l’exception la plus brillante, mais il a plutôt eu une postérité tactique.

81.       Les enseignements stratégiques doivent être glanés dans des ouvrages historiques (Thucydide) et dans les mémoires de stratèges (César, Turenne…).

82.       La renaissance d’une pensée stratégique s’amorce à par­tir de la deuxième moitié du xviie siècle, avec Ro­han, Montecuccoli, puis Feuquière.

83.       l’articulation divisionnaire suscitée par la croissance des effectifs et la spécialisation des armes entraîne la fragmentation de l’art de la guerre, qui ne se réduit plus à la seule tactique : il faut “marcher divisés et com­battre réunis”.

84.       La pensée stratégique ne se dégage que difficilement de sa gangue tactique : au xviie siècle, les considérations stratégiques sont à cher­cher au milieu de développe­ments qui restent en priorité centrés sur les ordres de combat.

85.       Rares sont les auteurs, comme Schaumbourg-Lippe, qui évoquent la stratégie sans médiation de la tactique.

86.       Lloyd définit des concepts comme la ligne d’opérations ou la base d’opérations, Folard, Guibert… esquissent des solutions que Napoléon mettra en pratique et dont Jomini et Clausewitz feront la critique. “Théorie fonda­trice, pratique libératrice, théorie critique” (Poirier).

87.       Clausewitz est le plus grand de tous les stratégistes.

88.       à côté ou en dessous de lui, il y a Sun Zi, Sun Bin, Vé­gèce, Machiavel, Montecuccoli, Schaumbourg-Lippe, Guibert, Jomini, Moltke, Grouard, Mahan, Corbett, Douhet, Castex, Rosinski, Fuller, Liddell Hart, Brodie, Beaufre… La liste n’est pas limitative.

89.       On peut citer beaucoup d’autres auteurs qui n’ont pas leur génie, mais qui n’en sont pas moins suggestifs (Folard, Santa Cruz, Lloyd, Wagner, l’archiduc Charles, Bülow, Lossau, Rüstow, Lewal, Aube, Svechin, Miks­che, Rougeron…) et qui ont pu jouer un grand rôle en tant qu’inventeurs  ou diffu­seurs d’idées. L’histoire de la pensée stratégique ne se réduit pas à quelques grands noms.

90.       Elle est malheureusement très mal connue, malgré quel­ques travaux récents. Il y a un double travail à me­ner :

        épistémologique, de réflexion sur l’évolution de la stra­tégie et la condition historique du stratégiste ;

        historique, de découverte ou de relecture des au­teurs qui ne sont, le plus souvent, connus que par l’intermédiaire de commentateurs de deuxième ou de troisième main.

91.       Ce n’est qu’à partir de cette double base que l’on pourra esquisser une taxinomie des théories et des doctrines, en fonction de leur substance et de leur forme, et une théorie du développement de la doctrine.

Iii - Des paradigmes stratégiques

92.       Dès l’Antiquité, la pensée stratégique s’est organisée autour de deux paradigmes concurrents.

93.       Le paradigme militaire focalise la réflexion sur la conduite des opérations militaires : Sun Bin, Fron­tin, Végèce ;

94.       Le paradigme politique s’intéresse à l’articulation poli­tique-militaire : Sun Zi, Xénophon.

95.       Le paradigme militaire va s’incarner dans Antoine-Henri Jomini : il se propose de “faire la guerre” (Langen­dorf).

96.       Son but est de permettre le meilleur emploi des moyens à travers quelques notions centrales, avec le risque permanent de réduire des pensées complexes à des for­mules : les “points-clefs” de Lloyd, la base de Bülow, les lignes inté­rieures de Jomini.

97.       Le paradigme politique va s’incarner dans Clausewitz : il se propose de “penser la guerre” (Aron).

98.       Son but est de montrer la complexité de l’acte stratégi­que et de rappeler sa liaison intrinsèque avec la finalité politique, avec le risque de ne pas ré­pon­dre aux atten­tes du praticien.

99.       La première approche est largement dominante jusqu’au milieu du xxe siècle. Jomini est de loin l’auteur le plus connu au xixe siècle. Presque tous les penseurs jusqu’à la seconde guerre mondiale s’inscrivent dans la même tendance (quant à l’objet final de la théorie).

100.  Clausewitz sera relativement peu lu dans la première partie du xixe siècle. Il ne devra sa gloire qu’à des cir­constances historiques (victoires de l’Allemagne) et sa pensée sera “militarisée”.

101.  La lecture “politique” ne commence véritablement à s’imposer qu’après la seconde guerre mondiale, du fait de l’arme nucléaire et de la guerre révolutionnaire, du fait aussi de l’absence de culture militaire des straté­gis­tes civils.

102.  Elle est aujourd’hui devenue dominante, au point d’aboutir à une stratégie démilitarisée, qu’il a fallu compléter par un niveau intermédiaire entre la straté­gie et la tactique, appelé opératique.

103.  L’environnement stratégique actuel, marqué par le dé­clin de la dissuasion et le primat de la projection, im­pose de retrouver un juste équilibre entre les deux pa­radigmes.

 

 

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