Institut de Stratégie Comparée, Commission Française d'Histoire Militaire, Institut d'Histoire des Conflits Contemporains

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Stratégique

Histoire Militaire et Stratégie
Correspondance de Napoléon
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Bréviaire stratégique

 

Hervé Coutau-Bégarie

 

III - de la méthode stratégique

 

 

104.  L’opposition théorique entre paradigme politique et para­digme militaire révèle un conflit de méthodes. On peut en recenser au moins une demi-douzaine.

i - De la pluralité des méthodes

105.  Jomini est l’expression pure de la méthode historique, qui était déjà celle des auteurs grecs et romains : l’histoire sert de laboratoire.

106.  Au premier degré, elle se borne à être descriptive, elle fournit des exemples, des modèles. “L’étude des précep­tes surcharge la mémoire et fatigue l’esprit, la lecture des grands exemples élève l’âme” (Turpin de Crissé).

107.  Au second degré, elle devient raisonnée, elle permet au stratège de se former une méthode (Feuquière, Folard, Lloyd).

108.  C’est, de loin, la méthode la plus pratiquée, celle de Co­lin, de Foch, de Mahan…

109.  La méthode historique est fondamentalement induc­tive : les conclusions générales doivent se dégager des faits eux-mêmes.

110.  L’approche majoritaire est comparative : elle cherche à accumuler une base documentaire aussi large que pos­sible.

111.  Une approche minoritaire préfère l’étude systématique d’un petit nombre d’exemples : c’est la méthode du cas concret (Bonnal).

112.  La méthode historique comporte des risques maintes fois dénoncés. Parce qu’elle a été la plus employée, elle a focalisé les critiques.

113.  Le premier est la tentation permanente d’asservir la démonstration historique à des idées préconçues (prin­cipes posés a priori).

114.  Le deuxième consiste à prétendre tirer des conclusions générales d’expériences localisées (exemple de la relati­vité de la notion de maîtrise de la mer).

115.  Le risque le plus fréquent est une lecture dogmatique d’exemples historiques auxquels on fait dire ce qu’on veut.

116.  Enfin, la méthode historique est souvent conservatrice ; ses tenants sont enclins à sous-estimer la portée des in­nova­tions techniques.

117.  De tels risques sont réels, mais ils ne sont pas spécifi­ques à la méthode historique.

118.  Intelligemment pratiquée, sans dogmatisme, elle per­met de transposer dans un contexte nouveau, les ensei­gnements du passé (Guderian conçoit le Blitzkrieg à partir de l’étude de la campagne de 1806).

119.  Clausewitz est l’expression pure de la méthode philoso­phique, qui était déjà celle de Sun Zi.

120.  L’objet de la théorie n’est pas seulement la conduite de la guerre, mais bien “la guerre dans son ensemble” (Scharnhorst).

121.  La méthode philosophique est fonda­mentalement déduc­tive : les concepts vont donner lieu à un enchaî­nement logique de propositions.

122.  Très difficile, la méthode philosophique est rarement pratiquée : Corbett, Rosinski, Poirier…

123.  La science stratégique naissante a été marquée par la vogue d’une méthode scientifique à base géométrique, dont l’ambition était d’élimi­ner le hasard de la conduite de la guerre. Ce dogmatisme a culminé avec Bü­low, que Clausewitz a durement critiqué.

124.  Une approche semblable, moins dogmatique, a resurgi à la fin du xixe siècle, avec les plaidoyers de Lewal et de Blume pour une méthode rationnelle, mais la volonté d’ignorer ou au moins de réduire la part des facteurs moraux s’est révélée intenable.

125.  Ce genre de raisonnement a priori connaît, depuis 1945, un renouveau pour la stratégie nucléaire (avec les scé­narios) et pour les niveaux opératif et tactique (avec la recherche opérationnelle).

126.  La révolution industrielle entraîne la vogue d’une mé­thode réaliste ou positive, qui triomphe après 1870 avec Rüstow, décline après 1900, revient dans l’entre-deux-guerres. Elle récuse les enseignements de l’histoire pour s’intéresser à l’état de l’art à une époque donnée.

127.  Cette démarche a/ou anti-historique ne réduit pas la nécessité de la réflexion : les moyens ne valent que par l’usage qu’on en fait (Fuller).

128.  La méthode réaliste prend une forme particulière dans le domaine naval, avec une focalisation sur les moyens : c’est la méthode maté­rielle de la Jeune École. La réac­tion historique triomphe dans la première moitié du xxe siècle (de Corbett à Brodie).

129.  La pensée aérienne sera presque exclusivement maté­rielle, avec Ader puis Douhet, avant de s’ouvrir aux mé­thodes rationnelle (Warden) et philosophique (Boyd).

130.  La méthode géographique connaît une grande vogue à la Belle Époque avec la géographie militaire, avant de prendre de nouvelles formes au xxe siècle (géographie stratégique, géostratégie).

131.  D’autres méthodes connaissent un développement moin­dre.

132.  C’est le cas de la méthode culturaliste, esquissée dès le xviiie siècle (Bourdon de Sigrais), mais qui ne se déve­loppe véritablement qu’au xxe siècle (Kiralfy, Weigley).

133.  C’est également le cas de la méthode prospective, qui a fait l’objet de multiples tentatives, rarement convain­cantes.

iI - De l’objet de la méthode

134.  L’enjeu méthodologique (souvent méconnu) est fondamen­tal : la méthode détermine l’objet (dans une large mesure).

135.  La méthode historique s’appuie sur l’expérience : elle cherche des invariants, des constantes, au moins des régularités.

136.  La méthode rationnelle et la méthode philosophique s’appuient, par des voies différentes, sur le raisonne­ment pour identifier des rapports de cause à effet.

137.  Les constantes ou les rapports de cause à effet seront transformés en règles d’action pour l’avenir.

138.  à l’inverse, la méthode réaliste, la méthode géographi­que, la méthode culturaliste mettent l’accent sur le ca­ractère contingent de la straté­gie : variabilité des moyens (méthode réaliste) ou du milieu, géogra­phique (méthode géographique) ou culturel (méthode cultura­liste).

139.  Les règles d’action qu’elles définissent sont donc adap­tées à une situation donnée.

140.  La méthode prospective raisonne en termes de probabili­tés, pour élaborer des scénarios qui oscillent entre la prolongation des tendances connues et l’imagination des ruptures concevables.

141.  Le défaut commun à toutes ces méthodes est la ten­dance fréquente à se vouloir exclusive, alors qu’aucune ne peut prétendre rendre compte de toute la complexité du processus stratégique.

142.  L’exclusivisme méthodologique aboutit aux deux er­reurs symétriques qui consistent à nier les principes ou à confondre les principes (stables) et les procédés (va­riables).

143.  Simplement les modalités d’application changent et il ne faut pas reproduire mécaniquement les recettes du passé, mais les adapter à un contexte et à des moyens différents.

144.  Les erreurs méthodologiques ont des conséquences prati­ques immé­diates :

-        sous-estimation des mutations induites par le pro­grès techni­que par l’école historique,

-        emballement inconsidéré pour des matériels nou­veaux par l’école réaliste,

-        méconnaissance des contingences par l’école ration­nelle,

-        surestimation des particularismes par l’école cultura­liste.

145.  Seule une méthode synthétique peut éviter les erre­ments qui en décou­lent (Castex), en opérant une claire distinction entre les principes et les procédés.

146.  Dans tous les cas, il faut récuser une approche dogmati­que et pratiquer une démarche critique.

147.  Ce n’est pas parce qu’une proposition est théoriquement juste qu’elle est doctrinalement adaptée (nécessité de prendre en compte l’environnement).

148.  Mais une proposition théoriquement fausse risque de conduire à une erreur doctrinale (doctrine de l’offensive avant 1914, critiquée par le colonel Pétain).

149.  Cette démarche critique a eu du mal à s’imposer (pro­blème classique de la distanciation par rapport à l’institution).

150.  La prise en compte des sciences sociales et l’élargis­sement du recrute­ment des stratégistes (qui ne sont plus exclusivement militaires) ont favorisé la diffu­sion de cette démarche critique.

151.  On commence à formuler une épistémologie de la straté­gie (Poirier), voire, de manière plus embryon­naire, une philosophie de la stratégie (Philonenko).

152.  Le problème est que le désordre contemporain de la théo­rie entraîne une perte de repères.

153.  Dans une littéra­ture stratégique surabondante, il faut distin­guer entre les théoriciens novateurs (Brodie, Schelling, Beaufre, Poirier…) et ceux qui se contentent de plaquer le discours pompeux de pseudo-sciences so­ciales sur des vérités (ou des contre-vérités) connues de longue date.

154.  Il faut alors en revenir à quelques axiomes dictés par le sens commun :

-        ne pas réduire la stratégie à des processus pure­ment techniques (erreur des théoriciens de l’arms control dans les années 70 et de la RMA dans les années 90), ce qu’elle ne peut pas être du fait de la présence de l’ennemi (ou du caractère imprévisible de la me­nace) et de sa subordination à la politique ;

-        refuser l’idée d’une suprême théorie : celle-ci définit les problèmes, sélectionne les hypothèses, teste les solutions envisageables ; elle ne fournit pas la solu­tion.

155.  Une telle remise en ordre s’impose d’autant plus que les stratégies décla­ratoires ont pris une place de plus en plus grande dans les stratégies contemporaines.

156.  Dans l’ordre nucléaire, elles parti­cipent directement de la dissuasion.

157.  Dans l’ordre conventionnel, elles peuvent être un fac­teur d’influence.

 

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