Institut de Stratégie Comparée, Commission Française d'Histoire Militaire, Institut d'Histoire des Conflits Contemporains

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Histoire Militaire et Stratégie
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Bréviaire stratégique

 

Hervé Coutau-Bégarie

 

IV - des principes stratégiques

 

 

I – De la nature des principes

158.  L’art de la guerre comprend une partie fixe et une par­tie variable.

159.  La partie fixe est plus grande en stratégie qu’en tacti­que, qui est plus dépendante des moyens et du milieu.

160.  La conduite du conflit présente un certain nombre de caractéristiques que l’on retrouve, sous des formes diffé­rentes, à toutes les époques.

161.  De ces caractéristiques découlent des règles générales visant à acquérir la supériorité sur l’adversaire et à ex­ploiter ses points faibles.

162.  Ce sont ces règles universellement vraies, indépendan­tes du terrain, des cultures, des moyens et des circons­tances, que la théorie érige en principes.

163.  Les principes fournissent un étalon universel qui per­met une mesure commune des faits et gestes du stra­tège.

164.  L’observance des principes n’est pas une garantie de succès, mais elle constitue une assurance contre les fau­tes grossières. “On peut être battu, il n’est jamais permis d’être surpris” (Blücher).

165.  La méconnaissance des principes fondamentaux impli­que une prise de risque qui est sanctionnée en cas d’échec (Vandamme surpris à Culm, 1813).

166.  L’application aveugle d’un principe a également été sanc­tionnée, mais il s’agissait moins de la faillite du principe que celle du procédé dans lequel il s’incarnait localement (sûreté par le front continu en 1940).

167.  La réflexion stratégique (et tactique) doit permettre la mise en perspective des principes et des procédés, les premiers permettant de tester la mise en œuvre des se­conds.

168.  Cette recherche de principes commence dès l’Antiquité. Végèce est le premier auteur à avoir posé des principes de la guerre.

169.  La recherche de principes devient une obsession de la plupart des penseurs militaires dès le xviie siècle (Bil­lon).

170.  Rares sont ceux qui nient l’existence des principes (prince de Ligne, Berenhorst).

171.  Ces principes, d’abord recherchés dans le domaine tacti­que, seront ensuite transposés au plan stratégique.

172.  Pendant très longtemps, les principes ont été une proposi­tion argumen­tée. L’idée dominante était que l’art de la guerre était trop complexe pour se laisser ré­duire à quelques mots clés.

173.  à partir de la fin du xixe siècle, les théoriciens ont pris l’habitude de réduire les principes à un seul mot : sur­prise, initiative, concen­tration…

174.  Ce raccourci a un fort pouvoir suggestif. L’inconvénient est qu’il accroît les risques de mauvaise interprétation d’une réalité complexe.

175.  Le risque de confusion s’accroît encore lorsqu’on cons­tate que les auteurs divergent fondamentalement dans l’établissement de la liste des principes.

176.  Certains n’en retiennent qu’un petit nombre (Grouard, Foch), d’autres proposent un catalogue plus exhaustif (Fuller).

177.  Cette imprécision de la nomenclature n’est pas forcé­ment synonyme d’échec de la réflexion sur les principes. Elle prouve simplement que les principes ne sont pas donnés a priori, mais construits par le raison­nement.

178.  l’art de la guerre ne se laisse pas réduire à un catalo­gue fixé une fois pour toutes, il s’adapte en permanence aux changements dans les moyens ou dans les cultures.

179.  Au-delà de cette variabilité, on parvient tout de même à identifier un certain nombre d’idées-forces qui témoi­gnent d’un acquis de la réflexion.

II – De l’identification des principes

180.  L’idée centrale est la recherche de la supériorité sur l’ennemi au point et au moment décisifs : “Des armées se conformant aux lois naturelles, attaquaient là où l’ennemi était le plus faible” (Dispute sur le sel et le fer, Ier siècle).

181.  Cette supériorité peut être acquise par l’accumulation de moyens : principe de concentration.

182.  Elle peut aussi résulter de la vitesse de mise en œuvre des moyens : principe d’initiative.

183.  Ou de l’exploitation de l’impréparation (temporelle, géo­graphique, technique…) de l’ennemi : principe de sur­prise.

184.  Par l’emploi actif et intelligent de tous les moyens dispo­nibles : principes d’activité, de direction.

185.  Sans se laisser dominer par l’ennemi : principe de li­berté d’action.

186.  Sans gaspillage par rapport aux moyens disponibles et aux objectifs poursuivis : principe d’économie des forces.

187.  Le tout accompagné des précautions permettant de pré­venir les réactions de l’ennemi : principe de sûreté.

188.  Dans le cadre d’une conception d’ensemble combinant les fins et les moyens : principe de la manœuvre.

189.  Sous des noms divers, on retrouve largement ces différen­tes idées chez la quasi-totalité des stratèges et des stratégistes.

190.  Chacun de ces principes s’incarne dans des procédés très divers :

-        concentration : masse (phalange, tercios, colonnes, va­gues d’assaut compactes) ou dispositif articulé (lé­gion, système divisionnaire, assaut dilué) ;

-        initiative : offensive, défensive (élastique) ;

-        manœuvre : frontale, de débordement, d’enveloppe­ment, de retraite, de déception ;

-        sûreté : statique (couverture, front continu, fortifica­tion) ou dyna­mique (renseignement, mobilité, réser­ves…).

191.  Certains auteurs ou praticiens y rajoutent des principes supplémen­taires, plus discutables.

192.  Avant 1914, l’offensive a ainsi été érigée en principe (Grandmaison). Il y a pourtant des situations dans les­quelles il est dangereux ou même impossible de prendre l’offensive, en raison d’un rapport de forces dispropor­tionné ou de l’avantage technique donné à la défensive (1915-1917).

193.  De même, la masse est érigée en principe par les au­teurs américains, conformément à leur culture stratégi­que fondée sur l’exploitation de leur supériorité maté­rielle. Mais l’accumulation des moyens peut engendrer des difficultés de commandement et de contrôle et de­venir plus nuisible qu’utile.

194.  La stratégie de dissuasion a ses propres principes : crédi­bilité (technique des moyens ; politique de la vo­lonté de leur détenteur) ; sûreté (contre un déclenche­ment accidentel ; contre une attaque surprise) ; ma­nœuvre (essentiellement discursive)…

195.  Les actuelles opérations autres que la guerre suscitent la formulation de nouveaux principes : adaptabilité, crédibilité, légitimité, réversi­bilité… dont la théorisa­tion est encore embryonnaire.

III – De la portée des principes

196.  L’énoncé des principes n’est, en général, guère contesta­ble, mais leur caractère de généralité les rend difficile­ment opératoires.

197.  Surtout, un principe n’a pas de valeur en soi, “Le prin­cipe n’est jamais connu par lui-même et par lui seul, mais dans et par son application” (Guitton).

198.  Il n’acquiert cette valeur qu’au service d’une finalité :

-        la concentration est “une calamité” (Moltke), par les difficultés logistiques qu’elle entraîne, si elle n’est pas conçue en vue d’une opération décisive ;

-        la surprise ne vaut que si elle peut être exploitée (échec stratégique des gaz en 1915, des chars en 1916) ;

-        l’initiative ne doit être prise que si elle peut être conservée (échec du plan XVII en 1914, de l’opéra­tion “Citadelle” à Koursk en 1943) ;

-        la sûreté est une composante de la manœuvre, elle ne peut être le but premier : “Lorsqu’on n’a d’autre idée que de n’être point battu, c’est le moyen de l’être beaucoup” (Turpin de Crissé)…

199.  Dans un cadre donné : certains principes sont d’application universelle (la manœuvre, la sûreté), la plupart ne concernent que la stratégie d’action et, sou­vent, à l’intérieur de celle-ci, la seule stratégie conven­tionnelle : la guérilla commande, plutôt que la concen­tration, la dilution dans l’espace et dans la population.

200.  Et en fonction de l’ennemi : “On ne doit pas poser en prin­cipe qu’il ne faut jamais diviser ses forces, car c’est la seule façon de forcer l’ennemi à diviser les siennes” (Daveluy).

201.  En outre, les principes ne sont pas toujours conciliables entre eux, ce qui rend leur combinaison aléatoire : concentration et surprise (batail­les de rencontre) ; concentration et sûreté (plan Schlieffen en 1914).

202.  Dans tous les cas, le sens commun prôné par Clause­witz doit demeurer le guide du théoricien et du prati­cien. Une vérité n’est jamais vraie que jusqu’à un cer­tain point.

203.  Les principes sont un guide pour le raisonnement du stratège, mais ils n’altèrent en rien son libre-arbitre et son pouvoir autonome.

204.  Leur principale fonction est, au fond, de rappeler que la stratégie ne se réduit pas à l’accumulation de moyens, mais dépend d’abord de l’usage qu’on fait de ceux-ci. La puissance découle de la combinaison de la force et de l’intelligence.

 

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