Institut de Stratégie Comparée, Commission Française d'Histoire Militaire, Institut d'Histoire des Conflits Contemporains

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Stratégique

Histoire Militaire et Stratégie
Correspondance de Napoléon
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Bréviaire stratégique

Hervé Coutau-Bégarie

 

V - des cultures stratégiques

 

 

I - Du facteur culturel

205.  L’universalité des principes n’empêche pas une grande variabilité dans leur application.

206.  Cette variabilité résulte des temps, des lieux, des moyens.

207.  L’analyse culturaliste fait apparaître cette variabilité dans le temps et dans l’espace.

208.  L’idée, très ancienne (Tacite, Nicéphore Phokas), est que chaque peuple a sa manière particulière de faire la guerre. Des armes ou des tactiques ne sont pleinement efficaces que si elles s’intègrent dans des institu­tions aptes à la recevoir et à les pratiquer.

209.  Reprise par les historiens et les politistes à partir des années 70 (Hanson, Luttwak, Gray), elle connaît au­jourd’hui un développement important.

210.  Elle aboutit parfois à un déterminisme sociologique qui ne laisse plus aucune place à la liberté d’action du stra­tège (Snyder, Lindemann) et place au premier plan la défense des intérêts corporatistes (Venesson).

211.  Une telle dérive est dangereuse : l’analyse sociologique et l’analyse stratégique, loin de s’exclure, se complètent (Colson).

212.  La culture stratégique n’est pas un simple modèle théori­que : c’est une réalité qui peut faire sentir ses ef­fets de manière très forte.

213.  Mais sans jamais exclure un certain pluralisme doctri­nal ; le style stratégique natio­nal s’accompagne de mul­tiples variantes (Skolobiev et Drago­mirov ; Eisenhower et Patton ; Pétain et Foch).

214.  Les mentalités et les structures sociales entraînent une grande diver­sité d’appréciation des fins et des voies-et-moyens de la guerre et du combat.

215.  Ces appréciations se répercutent sur la structure des institutions militaires, sur leurs conditions d’emploi (ce que l’on appelle aujourd’hui le concept d’emploi), sur les doctrines.

216.  Exemple du tercio espagnol : la moindre emprise de la féodalité, l’oliganthropie (rareté des hommes) et le nom­bre de nobles pauvres se sont conjugués pour favoriser l’émergence d’une armée autour des gens de pied alors que, dans le reste de l’Europe occidentale, la féodalité consacrait la suprématie de la chevalerie.

217.  Les croyances et les valeurs d’une société conduisent à des interpré­tations spécifiques des principes, voire à leur négation pure et simple (Crécy, 1346).

218.  De même, les caractères nationaux expliquent l’adapta­tion plus ou moins rapide au changement tactique ou technique. Certaines cultures l’assimilent rapi­dement (Japon), d’autres le rejettent (Chine).

219.  Le cadre national est le plus prégnant, mais il faut aussi tenir compte des cadres institutionnels ou corpo­ratifs (cultures d’armées).

220.  Ces institutions favorisent la transmission des cultures stratégiques, autant par imprégnation diffuse (rôle de l’imaginaire, des traditions…) que par enseignement conscient, pour renforcer l’esprit de corps, la cohésion.

221.  La résistance des institutions à l’innovation peut être très forte (plaidoyers pour la conservation de la lance par la cavalerie après 1918, refus du char).

II – Des styles stratégiques

222.  Ces caractères déterminent des styles qui reposent sur quel­ques modalités fondamentales.

223.  Primat de la préparation (importance des états-majors en Allemagne, de la logistique aux États-Unis) ou de l’exécution (France, Russie).

224.  Primat de la masse humaine (Russie) ou matérielle (États-Unis) ou de la qualité (Allemagne, Israël).

225.  Primat de l’individu et du combat héroïque (Bayard, Guynemer) ou de la discipline (Romains, drill prussien).

226.  Ces choix fondamentaux entraînent des styles qualita­tifs ou quantitatifs.

227.  Les premiers cherchent la manœuvre, l’exploitation des points faibles de l’adversaire, l’utilisation de l’espace (Russie contre l’Allemagne, Chine contre les nomades, puis contre le Japon).

228.  Les deuxièmes cherchent la décision par le choc, avec une moindre considération pour les pertes (colonnes, at­taques frontales, de Fontenoy à Moukden), ou par le feu.

229.  États-Unis : recherche de la limitation des pertes humaines, recours à la supériorité industrielle et mé­canique, primat du feu. Guerre conçue comme une en­treprise de démolition.

230.  France : confiance dans la supériorité du soldat français (mythe des volontaires de l’an II), primat du choc.

231.  Allemagne : qualité de l’organisation (chemin de fer, logistique), combinaison du feu et de la manœuvre, initiative tactique de la troupe, savoir-faire opérationnel des états-majors (Blitzkrieg).

232.  Russie : recherche du choc, résistance à outrance fondée sur le nombre et l’endurance du soldat, exploita­tion du feu, recours aux stratégies alternatives (parti­sans de 1812 et de 1941-1944, espionnage, spetsnatz)

233.  Japon : mépris de la mort, mépris de l’adversaire qui se rend, emploi de la ruse, adaptation rapide au progrès technique (arme à feu, révolution Meiji).

234.  Chine : influence du confucianisme et du taoïsme, conser­vatisme technique (arc) et doctrinal (les sept clas­siques), évitement de la bataille, style indirect, utilisa­tion de l’espace (Tchiang Kaï Shek et Mao Ze Dong).

235.  Ces lignes directrices sont largement vérifiables dans l’histoire, mais avec tant de variantes et d’exceptions qu’il est dangereux de prétendre en tirer des orienta­tions pour l’avenir.

236.  La variabilité de la tactique, à cause de la part plus grande du facteur technique, se répercute sur la straté­gie.

237.  Les styles stratégiques sont de plus en plus nivelés par une culture technicienne qui impose une homogénéisa­tion des structures, des doctrines et des procédures.

238.  Dans toutes les armées des pays évolués, on constate une évolution, sinon irréversible, du moins durable, vers la professionnalisation, conséquence de la techni­cité des matériels, mais aussi du passage d’une défense territoriale à une défense des intérêts extérieurs fondée sur la projection de puissance dans les crises.

239.  Le facteur culturel n’en reste pas moins significatif, comme en témoi­gnent les difficultés récurrentes de fonctionnement des coalitions (y compris l’OTAN).

240.  Il retrouve toute son importance avec les conflits dissymé­triques, dans lesquels la compréhension de la mentalité de l’ennemi est la condition essentielle du succès, puisque les effets psychologiques tendent à prendre le pas sur les effets matériels

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