Institut de Stratégie Comparée, Commission Française d'Histoire Militaire, Institut d'Histoire des Conflits Contemporains

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Histoire Militaire et Stratégie
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Bréviaire stratégique

Hervé Coutau-Bégarie 

 

VI - de l’art stratégique

 

 

241.  A la guerre, même les choses les plus simples sont com­pliquées” (Clausewitz).

242.  En stratégie, les choses ne se passent jamais comme prévu, il y a un décalage constant entre la conception et l’exécution, c’est la friction théorisée par Clausewitz.

243.  Le désordre croît avec le développement des opérations jusqu’à aboutir à l’anarchie (Berenhorst), parfois au chaos.

244.  Ce désordre croissant est certes commun à toutes les activités com­plexes, mais il se pose avec une particu­lière acuité en stratégie, du fait de son caractère poten­tiellement destructeur.

245.  Ce phénomène s’observe à tous les niveaux de l’activité stratégique, tant dans son articulation avec la politique (stratégie générale, grande stratégie) que dans sa di­mension militaire (stratégie opération­nelle).

I - De la stratégie générale

246.  Le problème fondamental du stratège est de reconnaître la nature du problème auquel il est confronté.

247.  En tactique, ce problème est exclusivement militaire et se ramène au meilleur emploi de la force disponible.

248.  En stratégie, le problème est beaucoup plus complexe car il est relatif à l’emploi de moyens de nature diffé­rente, non seulement d’un point de vue militaire, mais également par rapport aux fins poursuivies (dimension politique).

249.  La conséquence pratique est qu’on ne mène pas une guerre conventionnelle ou une guerre révolutionnaire, une guerre totale ou un conflit limité de la même ma­nière.

250.  La première tâche du stratège est donc (ou devrait être) de propor­tionner ses buts militaires à l’objet politique de la guerre.

251.  Jomini et Clausewitz ont distingué deux sortes de guer­res en fonction de leur objet, l’une qui a pour objet d’anéantir l’adversaire, l’autre qui a pour objet d’agrandir son territoire aux dépens de l’ennemi sans détruire celui-ci.

252.  Le débat s’est déplacé sur un autre plan dans les an­nées 1880, avec la distinction posée par l’historien Hans Del­brück, entre stratégie d’anéantisse­ment (Napoléon) et stratégie d’usure (Frédéric II) qu’il prétendait avoir ti­rée de Clausewitz. Il en a résulté la "querelle des stra­tè­ges".

253.  Ludendorff a relancé le débat dans l’entre-deux-guerres, avec sa notion de guerre totale entraînant la subordina­tion de la politique à la guerre.

254.  Après 1945, le problème s’est encore compliqué avec l’émergence de la guerre révolutionnaire.

255.  La stratégie d’anéantissement n’est pas forcément syno­nyme de destruction totale : elle recherche la décision rapide, par la dislocation des forces matérielles ou mo­rales de l’ennemi.

256.  La stratégie d’usure recherche l’épuisement progressif des forces matérielles ou morales de l’ennemi.

257.  Souvent, la stratégie d’usure est la continuation d’une stratégie d’anéantissement qui n’a pas réussi (guerre de Sept Ans ; première guerre mondiale).

258.  Mais elle peut aussi être un choix délibéré, du fait d’une disproportion marquée des forces (plan japonais en 1941-1942) ou d’un refus de l’affrontement (plan franco-britannique en 1939-1940).

259.  Une guerre totale débouche normalement sur une straté­gie d’anéantis­sement, mais elle peut également être menée selon une stratégie d’usure quand les moyens de la recherche de l’anéantissement manquent (Mao Ze Dong).

260.  Le débat sur ces classifications a été aussi abondant que stérile, en raison d’un désaccord fondamental sur l’objet même de la discussion.

261.  Toutes ces catégories ne sont que des types-idéaux, qui permettent le raisonnement, mais schématisent une ré­a­­­­li­té beaucoup plus contingente.

262.  La tâche du stratège est de coordonner des moyens politi­ques, écono­miques, militaires… en vue de la réali­sation des objectifs poursuivis, dans un environnement constamment changeant.

263.  L’arbitrage entre les différentes dimensions de la straté­gie est très difficile, car leurs exigences sont sou­vent contradictoires.

264.  Une focalisation exclusive sur la dimension militaire peut provoquer des dégâts diplomatiques, politiques ou sociaux irréparables (Ludendorff).

265.  à l’inverse, une attention trop grande portée aux as­pects politiques, économiques ou sociaux peut conduire à une perte d’efficacité militaire.

266.  Une victoire militaire ne garantit pas nécessairement une issue politique favorable (guerre d’Algérie ; guerre du Kosovo).

267.  En revanche, il est sûr que la défaite militaire rend pro­blématique une issue politique favorable (même si la diplomatie parvient parfois à limiter les dégâts occa­sionnés par la stratégie).

II - De la stratégie opérationnelle

268.  Il arrive que la stratégie obtienne seule la décision mili­taire (manœuvre d’Ulm), mais la règle est que la stra­tégie est médiatisée par la tactique.

269.  Tactique et stratégie sont donc en interaction cons­tante. « La tactique est le rétrécissement de la stratégie » (Xylander).

270.  La bataille est, le plus souvent, le point culminant de la manœuvre, mais elle n’est qu’un moyen en vue de continuer celle-ci.

271.  Un succès tactique n’a d’intérêt que s’il peut être ex­ploité, transformé en victoire stratégique. « La victoire dans la bataille est peu de chose, la poursuite et ses ré­sultats sont tout » (Willisen).

272.  Le stratège va donc chercher à obtenir la décision par un coup décisif ou par des opérations ou cam­pagnes successives.

273.  Le premier moyen est évidemment le plus efficace, mais il est aussi le plus difficile à obtenir.

274.  Les batailles décisives existent (Austerlitz, Waterloo), mais elles sont rares dans l’histoire.

275.  Les opérations ou campagnes successives sont souvent nécessaires face à un adversaire qui dispose de moyens et d’une résolution suffisante.

276.  La tâche du stratège est alors de fixer pour chaque opéra­tion ou campagne un objectif proportionné tant aux fins de la guerre qu’aux moyens disponibles.

277.  Il doit notamment faire un choix entre l’offensive et la défensive.

278.  L’offensive a un but positif : elle recherche la défaite de l’ennemi par la destruction de ses moyens ou de sa vo­lonté.

279.  La défensive a un but négatif : elle recherche sa propre conservation par l’épuisement des moyens ou de la vo­lonté de l’ennemi.

280.  La tendance naturelle, tant des stratèges que des straté­gistes, les porte naturellement à l’offensive, dont les avantages psychologiques sont évidents : l’ascendant moral et l’initiative appartiennent à l’attaquant. “L’offensive a l’avantage dans le plan (Clausewitz).

281.  Il y a cependant des situations dans lesquelles la défen­sive est inévitable en raison de la disproportion des moyens.

282.  L’offensive suppose, en effet, une certaine supériorité morale ou des moyens (dans l’élément terrestre) pour compenser l’avantage de la défense, qui a généralement le choix du lieu. “La défensive l’emporte dans ce qui re­garde la conduite” (Clausewitz).

283.  Tout l’art du défenseur consiste à tirer pleinement parti de cet avantage et à ne pas abandonner toute l’initiative à l’attaquant.

284.  Cela suppose une maîtrise rarement at­teinte (Turenne, Suchet, Mannerheim, Pétain, Mans­tein, Model…).

285.  Dans tous les cas, le stratège doit choisir, entre des possi­bilités multiples, une option à laquelle il se tien­dra.

286.  Dans l’offensive, il devra choisir entre une attaque ma­jeure unique ou des opérations coordonnées, d’envergu­re plus ou moins vaste.

287.  Dans la défensive, il devra choisir entre une résistance élastique, échelonnée en profondeur, ou une défense sans esprit de recul.

288.  Chaque situation comporte des caractéristiques uniques qui interdi­sent l’application mécanique de principes ou de procédures posées a priori.

289.  Le plan prévoit l’engagement initial des moyens, qui peut être simul­tané ou successif. Le développement ul­térieur des opérations imposera sa propre dynamique.

290.  Le stratège devra alors ajuster son intention initiale à des circons­tances constamment changeantes, un désor­dre croissant et une usure de ses moyens.

291.  Il devra déterminer le point culminant du succès (Clau­sewitz) ou le point à partir duquel la prolongation de la résistance peut devenir inutile ou impossible.

III - Des stratégies alternatives

292.  La stratégie peut revêtir des formes conventionnelles ou alternatives.

293.  La stratégie conventionnelle est ce que l’on appelait au­trefois la guerre réglée : des armées régulières s’affron­tent selon les mêmes règles tacti­ques et opéra­tionnelles à l’intérieur d’un cadre juridique (droit de la guerre).

294.  La stratégie alternative recouvre l’immense domaine de la petite guerre ou guerre irrégulière ou guerre de par­tisans : l’un des protagonistes n’est pas une armée ré­gulière et il ne bénéficie pas de la protection du droit de la guerre.

295.  Pendant longtemps, cette petite guerre-guérilla n’a été qu’un auxiliaire de la grande guerre : la supériorité tac­tique des combattants irrégu­liers avait pour corollaire leur infériorité stratégique face à une armée régulière (Callwell).

296.  La guerre irrégulière a changé de dimension au xxe siè­cle avec la guerre révolutionnaire qui lui a, pour la première fois, donné une dimension stratégique et idéologique (Mao et Giap).

297.  La stratégie révolutionnaire fait de l’idéologie, à la fois, un moyen et un but qui transcende tous les principes. Elle abolit les distinctions entre la paix et la guerre, en­tre civils et militaires.

298.  La stratégie révolutionnaire pratique une guerre totale qui utilise tous les moyens disponibles et combine, selon les circonstances, la guerre conventionnelle, la guérilla et le terrorisme.

299.  En toutes circonstances, la stratégie révolutionnaire privilégie les opérations psychologiques, recherchant par la persuasion ou par la terreur une osmose entre les combattants et une population et des soutiens exté­rieurs.

300.  Les stratégies alternatives risquent de connaître un dé­veloppement croissant, face à la supério­rité de plus en plus écrasante des armées techniciennes dans un cadre conventionnel (conflits dissymé­triques).

301.  Elles sont susceptibles de profiter à leur tour des pro­grès techniques pour démultiplier leurs possibilités (techno-guérilla, nouvelles formes de terrorisme).

302.  Les armées classiques ont toujours beaucoup de mal à opposer une riposte à ces stratégies alternatives, par inadaptation militaire et/ou incompréhension politique.

303.  À côté d’échecs retentissants (guerre du Viêt-nam), elles ont cependant su mettre au point des techniques de pa­cification efficaces, fondées sur la mobilité (de Bugeaud et Yousouf au plan Challe) et le dialogue politique avec les élites ou la population (Gallieni, Lyautey, Thomp­son).

304.  Aujourd’hui, ces opérations, désormais dites "autres que la guerre", avec le main­tien, le renforcement ou l’imposition de la paix, sont devenues plus complexes.

305.  Les contraintes politi­ques, juridiques, médiatiques… brident constam­ment l’action de la puissance inter­ve­nante et lui impo­sent de viser un état final recherché, d’apparence neutre, plutôt que la victoire.

306.  Ces opérations exigent une maîtrise de la violence qui les rappro­che de plus en plus des opérations de police : il faut re­chercher la neutralisation plutôt que la des­truction.

307.  Toute menace ou action de coercition doit s’accompa­gner d’actions en vue de permettre, le plus vite possible, la reconstruction de la cité (actions civilo-militaires).

308.  La rupture avec l’essence de la stratégie est cependant plus apparente que réelle : s’il n’y a plus de vainqueur  désigné, il y a toujours un vaincu effectif (Irak, Serbie).

 

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