Institut de Stratégie Comparée, Commission Française d'Histoire Militaire, Institut d'Histoire des Conflits Contemporains

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Histoire Militaire et Stratégie
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Bréviaire stratégique

Hervé Coutau-Bégarie 

 

VII - de la stratégie nucléaire

 

 

309.  La bombe atomique n’est pas une arme comme les au­tres : elle transforme l’idéal-type clausewitzien de la guerre absolue en menace concrète d’anéantissement.

310.  Employée massivement, la bombe atomique peut signi­fier la destruc­tion, ou au moins la régression durable, de la civilisation. Ce change­ment d’échelle entraîne un changement de nature.

311.  Le problème de “la Bombe” se pose donc autant en ter­mes philosophiques que stratégiques : il faut “penser l’impensable” (Kahn), concevoir une métastratégie (Guitton).

I –  De la nature de la dissuasion

312.  L’apparition de l’arme nucléaire a entraîné une fragmen­tation de la stratégie. Celle-ci se décompose dé­sormais en deux volets : les straté­gies d’action et les stratégies de dissuasion.

313.  La stratégie d’action est celle qui a toujours existé dans l’histoire : le but, positif, est d’agir pour contraindre l’ennemi par l’utilisation de la force.

314.  La stratégie de dissuasion (deterrence) poursuit un but négatif : convaincre l’enne­mi de ne pas agir.

315.  La stratégie nucléaire pourrait éventuellement recher­cher un but posi­tif (compellence, persuasion), mais ce cas d’école n’a pas encore trouvé d’illustrations concrè­tes.

316.  La stratégie de dissuasion découle du constat de la cadu­cité de la liaison clausewitzienne entre la guerre et la politique : avec l’arme nucléaire, le risque est tou­jours plus grand que l’enjeu.

317.  Les vecteurs (bombardiers, puis missiles) autorisent une frappe presque instantanée : la surprise rend impos­sible l’accoutumance progressive et engendre la terreur, encore accrue par les effets persistants (ra­dioactivité).

318.  La puissance terrifiante de l’arme rend illusoire la no­tion même de rapport de forces : la dissuasion fonc­tionne “du faible au fort”.

319.  La dialectique attaque/défense est niée, puisqu’une dé­fense hermétique, qui serait la seule efficace, est diffi­cilement concevable.

320.  Il a fallu plusieurs décennies pour que ces vérités soient pleinement comprises et que l’on renonce à la chimère d’un armement nucléaire conçu pour le champ de ba­taille (transformation des armes nucléaires “tactiques” en armes “pré-stratégiques” d’ultime avertissement).

321.  L’effet dissuasif qui résulte “naturellement” des caracté­ristiques de l’arme nucléaire a été théorisé sous l’appellation de dissuasion existen­tielle (McGeorge Bundy) ou de dissuasion par constat.

322.  Mais, en général, il est renforcé par une doctrine cohé­rente qui rend la menace encore plus crédible : c’est le rôle des stratégies déclaratoires.

323.  La volonté de ne pas utiliser l’arme nucléaire sur un plan militaire n’interdit pas de chercher à en tirer un avantage politique : l’arme nucléaire est, à la fois, moyen et symbole.

324.  Sa possession entraîne des effets immédiats sur le sta­tut de son détenteur (d’où l’acharnement des puissances nucléaires à interdire leur prolifération).

325.  des doctrines belliqueuses ou sophistiquées, combinées avec le progrès technique et la rivalité politique, ont contribué à entretenir une course aux armements nu­cléaires (1969 : 2 500 têtes nucléaires américaines ; 1985 : 14 500 têtes).

326.  Cette course résultait de calculs politiques (théorie de la monnaie d’échange ; recherche d’une supériorité sym­bolique), mais aussi de peurs irrationnelles et de pos­tulats erronés (débat sur la guerre nucléaire limitée ; peur d’une frappe “chirurgicale” avec des SS20 de 3 têtes de 200 kt – Hiroshima : 1 tête de 15 kt).

II –  De la stratégie nucléaire américaine

327.  Les bombes d’Hiroshima et de Nagasaki n’étaient conçues que comme des armes plus puissantes permet­tant de terminer rapidement la guerre. Elles n’avaient pas fait l’objet d’une doctrine d’emploi spécifique.

328.  Cette idée de l’arme nucléaire, simple développement de la puissance des armes classiques, a perduré dans les milieux militaires américains jusqu’au milieu des années 1950.

329.   Mais, très tôt, des civils (Brodie, Borden) ont affirmé la nature révolutionnaire de l’arme nucléaire, qui n’avait pas vocation à gagner une guerre mais à l’empêcher.

330.  Le débat sur la nature des armes nucléaires a connu une accélération au milieu des années 1950, après la mise au point de la bombe H (1952) et l’énonciation de la doctrine Foster Dulles des représail­les massives (1954).

331.  Confrontés au risque d’un anéantissement généralisé, les théoriciens américains ont essayé de concevoir une guerre nucléaire limitée (Kissinger, Osgood).

332.  Ces théories ont reçu une application au début des an­nées 1960, avec l’adoption de la doctrine McNamara de frappes contre-forces (1962).

333.  Les contradictions de la nouvelle doctrine sont vite appa­rues : moins simpliste que la doctrine des repré­sailles massives, elle souffrait de son association à l’idée d’une première frappe. “On ne vise pas un silo vide” (Morgenthau).

334.  Elle a donc été abandonnée en deux temps : d’abord avec l’adoption de la doctrine de limitation des domma­ges (1964), puis de la doctrine de capacités de destruc­tion mutuelle assurée dite MAD (1967), qui marquait la restauration de la forme la plus efficace mais aussi la plus terrifiante de dissuasion.

335.  Les théoriciens américains ont également tenté de défi­nir les voies d’une entente, tacite ou formelle, avec l’ennemi désigné pour stabiliser la dissuasion, en par­tant de l’idée que la dynamique technique des armes nucléaires pouvait être dissociée de l’antagonisme poli­tique des États.

336.  Ces efforts ont abouti à la théorie de la maîtrise des ar­mements (arms control), développée au début des an­nées 1960 (Bull, Schelling, Brennan…).

337.  L’arms control a suscité un dialogue stratégique, d’abord multilatéral (traité d’interdiction partielle des essais 1963 ; traité de la lune 1967 ; traité de non-proli­fération 1968 ; traité des fonds marins 1971), puis bila­téral (SALT I 1972 ; SALT II 1979).

338.  Ce dialogue a entraîné la renonciation (laborieuse) à l’idée de recherche de la supériorité, pour se contenter de la suffisance (1969), puis de l’équivalence, d’abord qualifiée d’essentielle (1972), puis d’approximative (1974).

339.  SALT I a été interprété comme le triomphe de l’arms control. Mais la MAD a suscité les mêmes critiques que la doctrine des représailles massives (Iklé), ce qui a conduit au retour de la stratégie contre-forces avec la doc­trine Schlesinger, dite aussi des options nucléaires limitées (1974).

340.  Le mouvement de balancier a entraîné le re­tour à un modèle hybride, avec la doctrine Brown (1978).

341.  Le coup de Kaboul (1979) a condamné l’arms control, en rappelant que l’antagonisme politique l’emportait sur les facteurs techniques.

342.  L’administration Reagan a d’abord affirmé la possibilité d’une guerre nucléaire victorieuse (1982), avant d’en admettre l’inanité par la déclaration américano-soviétique de Genève (1987).

343.  Mais ce n’est qu’en 1997 que la stratégie déclaratoire américaine a officiellement pris acte des mutations intervenues, avec l’affirmation d’une dissuasion tous azimuts sans adversaire désigné.

344.  Les États-Unis ont ensuite essayé de transférer le pro­blème sur un autre plan, avec la restauration de la dé­fense stratégique.

345.  Les premiers essais, entrepris dès les années 1950 (pro­jets BAMBI 1957, Sentinel 1967, Safeguard 1969) avaient révélé la difficulté technique du concept, qui avait été sévèrement encadré par le traité ABM-SALT (deux sites autorisés 1972, un seul 1974), puis aban­donné (démantèlement du site de Grand Forks 1976).

346.  De nouvelles techniques ont conduit à la relance de l’idée d’une défense anti-missiles dans les années 1980.

347.  La manifestation la plus spectaculaire en a été le projet d’Initiative de défense stratégique (Reagan 1983), qui a suscité un engouement et des craintes sans rapport avec les possibilités techniques de l’époque.

348.  Les États-Unis se sont accrochés à cette idée, malgré les obstacles techniques et politiques, pour des raisons fondamentalement cultu­relles : l’obsession de restaurer l’insularité stratégique perdue depuis Spoutnik.

349.  Les projets se sont succédé (GPALS ; Brilliant Pebbles ; TMD ; NMD), tous confrontés à des coûts colossaux et à l’impossibilité de garantir une efficacité totale.

350.  La dénonciation du traité ABM (effective en 2002) cons­titue un effet d’annonce politique, mais ne préjuge en rien de la faisabilité du système.

III – Des autres stratégies nucléaires

351.  Les Soviétiques ont adopté une position différente de celle des États-Unis, fondée sur la continuité entre les armes nucléaires et les armes classiques.

352.  On a beaucoup discuté de leur adhésion ou de leur rejet de la dissuasion : au-delà des controverses sur le concept, ils se sont toujours conduits comme s’ils en ac­ceptaient la logique.

353.  Les Chinois ne semblent pas avoir développé une ré­flexion très poussée sur l’arme nucléaire : la doctrine of­ficielle est toujours restée celle de la guerre populaire généralisée. Leur seule singularité est le refus (non dé­pourvu d’ambiguïtés) d’une frappe en premier.

354.  Les Britanniques, qui avaient contribué à la réflexion initiale sur les armes nucléaires (Blackett, Liddell Hart), se sont alignés sur les États-Unis (accords de Nassau 1963), y compris sur le plan doctrinal.

355.  La France est la seule, en dehors des deux super-grands, à avoir développé une doctrine nationale avec des théoriciens de grande classe (Castex le pionnier, Gallois, Ailleret, Beaufre, Poirier).

356.  La doctrine française est fondée sur la disproportion entre le risque et l’enjeu (dissuasion proportionnelle) et sur la garantie des intérêts vitaux (théorie des trois cer­cles).

357.  Cette doctrine s’est révélée cohérente et a contribué à renforcer la crédibilité de la dissuasion française.

358.  La sixième puissance nucléaire (Israël) n’a développé aucune doctrine officielle, puisqu’elle refuse de recon­naître son statut de puissance nucléaire.

IV - De la prolifération

359.  La tendance naturelle des puissances nucléaires est d’essayer de s’en réserver le monopole.

360.  Les États-Unis se sont tout de suite engagés dans cette voie (loi McMahon 1945, plan Baruch 1946), mais ont dû consentir à un partage avec le Royaume-Uni (bombe A 1952, bombe H 1957) et ont échoué devant les efforts soviétiques (bombe A 1949, bombe H 1953).

361.  Les États-Unis et l’Union soviétique se sont entendu pour limiter le développement de puissances nucléaires tierces (traité d’interdiction partielle des essais 1963, traité de non-prolifération 1968).

362.  La France n’en a pas moins réussi à se doter de l’arme nucléaire (bombe A 1960, bombe H 1968), grâce à un énorme effort industriel presque entièrement national (collaboration minimale avec les États-Unis et, pour la bombe H, avec la Grande-Bretagne).

363.  La Chine a fait de même, malgré l’obstruction soviéti­que (bombe A 1964, bombe H 1967).

364.  Israël s’est dotée de l’arme nucléaire (fin des années 60), grâce à l’aide initiale de la France.

365.  L’Afrique du Sud a profité de sa collaboration avec Israël, avant de renoncer à l’arme nucléaire et de dé­manteler son arsenal. D’autres États ont abandonné leurs recherches, parfois assez avancées (Suède et Suisse dans les années 60, Brésil et Argentine dans les années 80).

366.  L’Inde a accédé à l’arme nucléaire (1974) au travers de la technique nucléaire “civile”. Le Pakistan l’a rejointe (1998). Plusieurs États ont essayé de les imiter (Irak, Iran, Corée du Nord).

367.  Les États-Unis ont toujours poursuivi une vigoureuse politique de lutte contre la prolifération : au-delà du cas particulier des États-voyous, la logique en est que l’augmentation du nombre des puissances nucléaires accroît les risques de guerre et que la plupart des États ne sont pas capables d’assimiler la logique de la dissua­sion.

368.  Cette politique a eu un réel succès, puisque le nombre des puissances nucléaires est resté très faible, très infé­rieur à la vingtaine que l’on prévoyait dans les an­nées1960 pour la fin du xxe siècle.

369.  Contre ce discours dominant, une opinion minoritaire soutient que les armes nucléaires imposent leur logique propre aux États qui s’en dotent et que la dissuasion n’est pas l’apanage de quelques pays développés (Poi­rier).

370.  L’Inde et le Pakistan sont un bon exemple de cette ambi­guïté, avec des relations conflictuelles qui mena­cent constamment de dégénérer en guerre, mais aussi une assimilation très rapide des règles de la dissuasion.

371.  Le déclin de la dissuasion, abondamment commenté, relève du discours (nullement désintéressé) plutôt que de l’analyse de la réalité stratégique.

 

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