Institut de Stratégie Comparée, Commission Française d'Histoire Militaire, Institut d'Histoire des Conflits Contemporains

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Stratégique

Histoire Militaire et Stratégie
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Bréviaire stratégique

 

Hervé Coutau-Bégarie

 

VIII - de la géostratégie

 

 

I - Du facteur géographique

372.  L’action stratégique est le résultat d’un dialectique en­tre les facteurs et les acteurs.

373.  Les facteurs qui influencent l’action stratégique sont extrêmement divers. Un seul a donné lieu à la constitu­tion d’une discipline spécifique : l’élément spatial.

374.  Cette discipline s’est appelée la géographie militaire au xixe siècle (Lavallée, Rudtorfer, Niox…), parfois la géographie stratégique (Sirono). Elle a connu une grande vogue jusqu’en 1914.

375.  La géographie militaire était fondamentalement descrip­tive et stati­que : elle présentait, avec un maxi­mum de détails, un pays ou un théâtre d’opérations et identifiait des positions à occuper.

376.  Cette approche, de plus en plus dogmatique et de moins en moins militaire, s’est finalement révélée stérile et a été abandonnée après la première guerre mondiale.

377.  La géographie militaire s’est dès lors trouvée concurren­cée par une nouvelle discipline qui se voulait plus dynamique : la géostratégie.

378.  Le concept de géostratégie avait été forgé dès les années 1840 par un auteur italien (Durando), mais il n’avait connu aucun succès.

379.  Il est redécouvert vers les années 1940 par un auteur américain (Cressey) dans un but idéologique : il s’agissait de faire pièce à la géopolitique allemande (Haushofer).

380.  La géostratégie va progressivement se constituer, mais sans continuité et sans jamais acquérir un statut aca­démique.

381.  Son épistémologie reste embryonnaire, à peine esquis­sée par quelques auteurs (Golbery). Les définitions qui ont pu être proposées sont vagues et peu nombreuses.

II - Des limites de son influence

382.  Pourquoi cet intérêt pour le facteur géographique ? Dès lors que toute stratégie se déploie dans l’espace, la géos­tratégie peut être regardée comme une tautologie (Poi­rier).

383.  Cette fascination pour l’espace s’explique par le carac­tère stable du milieu qui encourage les explications dé­terministes : la répétition d’événements historiques dans les mêmes lieux encourage la désigna­tion de points-clefs (Lloyd, archiduc Charles) ou de voies natu­relles d’invasion.

384.  Clausewitz lui-même a succombé à cette tentation méca­niste, avec sa célèbre loi d’usure de l’offensive au fur et à mesure de son avance (reprise récemment par Luttwak).

385.  Ces explications déterministes ont, comme toujours, une valeur très limitée. Aucun facteur n’annihile com­plètement la liberté d’action des acteurs.

386.  L’espace n’est qu’un facteur parmi d’autres : il y a indé­termination parce que les déterminants sont multiples.

387.  Son influence est aujourd’hui réduite par le primat de la technique : celle-ci relativise (sans les annuler) obsta­cles et distances, qui n’ont pas la même signification pour une armée se déplaçant à pied ou pour une armée mécanisée.

388.  L’influence du milieu varie en fonction des moyens dispo­nibles : les régions polaires, auparavant sans va­leur stratégique, sont devenues un théâtre privilégié de la rivalité américano-soviétique.

389.  Sur un plan théorique, il faut rappeler que la puissance est un phéno­mène dynamique qui ne se fixe pas sur un centre statique.

390.  L’espace est un facteur de puissance virtuelle : il ne se transforme en moyen de puissance que s’il est utilisable (Sibérie, Amazonie).

391.  La continuité géographique est souvent une illusion : des batailles ou des opérations peuvent se dérouler au même endroit en raison de la configuration spatiale, mais sans que celle-ci fasse sentir uniformément son in­fluence.

III - Des formes de son influence

392.  Ces précautions épistémologiques ne doivent, en aucun cas, conduire à sous-estimer l’influence du facteur spa­tial sur la stratégie.

393.  Simplement cette influence est souvent difficile à déter­miner, dans la mesure où elle combine des éléments dif­férents.

394.  Il faut ainsi distinguer soigneusement l’influence du facteur terrain (topostratégie), l’influence de la position et des distances (physiostra­tégie), l’influence de la forme du pays ou du théâtre d’opérations (morphostra­tégie), l’influence du climat (météostratégie)…

395.  Le facteur spatial fait sentir son action sur les deux di­mensions, mili­taire et politique, de la stratégie et sur toutes ses composantes.

396.  Au plan militaire, l’espace détermine le théâtre des opé­rations et donc conditionne la stratégie opérationnelle.

397.  La stratégie contemporaine est une stratégie des grands espaces avec la dilution des fronts, du fait de l’avion et de la guerre révolutionnaire, et leur dilatation à l’échelle continentale, voire mondiale, du fait de la ré­volution des transports.

398.  La stratégie contemporaine est une stratégie intégrée dans laquelle l’élément terrestre et l’élément marin, longtemps dissociés, sont doré­navant en interaction constante, du fait de l’intervention d’un troisiè­me élé­ment, l’air, et du développement des moyens amphibies.

399.  La géographie militaire indiquait des positions à oc­cuper, la géostra­tégie suggère des directions à suivre.

400.  Au plan politique, l’espace est un réservoir de puis­sance, il conditionne la stratégie des moyens.

401.  Cette deuxième fonction a toujours existé : la guerre de conquête avait pour but, outre le prestige, de renforcer la puissance de l’État par l’accroissement de son poten­tiel humain et fiscal (pour le recrutement et l’entretien des armées).

402.  Elle faisait surtout sentir son influence quand l’épuisement des belligérants augmentait (exem­ple des deux guerres mondiales).

403.  Cette fonction prend de plus en plus d’importance à l’âge de la guerre totale. Elle exerce une influence dé­terminante, au point d’annihiler une supériorité opéra­tionnelle, avec le développement quantitatif et surtout qualitatif (différentiel technique) dès le temps de paix.

404.  Cette double extension de la stratégie pose en termes nouveaux le problème de la coordination stratégique : coordination entre des forces différentes (économique, militaire…) et coordination entre des théâtres séparés et des milieux différents.

405.  Cette coordination est d’autant plus difficile que la dilata­tion des espaces et l’imbrication des dimensions s’accompagnent d’un raccour­cissement du temps. La stratégie doit être réactive à très bref délai.

406.  La géostratégie peut donc être conçue comme une tenta­tive de théorisation de la stratégie d’action contempo­raine.

407.  Mais elle peut aussi être une composante de la stratégie déclaratoire.

408.  La géostratégie peut être un discours de justification d’une stratégie d’endiguement (Gray) ou de légitimation d’une hégémonie (Brzezinski), présentées comme objec­tivement nécessaires.

409.  Elle peut aussi être un discours de compensation, qui vise à transfor­mer l’espace en moyen, faute de disposer des moyens actifs de la puissance.

410.  Cette tentation est particulièrement marquée chez des puissances de second rang (succès du discours géopoliti­que et géostratégique en Amérique latine).

411.  Elle a suscité ou entretenu des représentations qui ont pesé sur les stratégies nationales (triangle stratégique portugais ; Eurafrique dans la stratégie française des années 40-60).

412.  La géostratégie est alors un discours de nature plus poli­tique que stratégique. Un déterminisme géographi­que se substitue au détermi­nisme économique ou tech­nique.

413.  La question de savoir si l’on peut concevoir une géostra­tégie théorique, non dogmatique, n’a pas encore reçu de réponse assurée.

 

 

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