Institut de Stratégie Comparée, Commission Française d'Histoire Militaire, Institut d'Histoire des Conflits Contemporains

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Stratégique

Histoire Militaire et Stratégie
Correspondance de Napoléon
RIHM
 

 

 

Bréviaire stratégique

 

Hervé Coutau-Bégarie

 

IX - de la stratégie maritime

 

 

414.  Le milieu maritime est, à la fois, source de richesses (pêche, aujourd’hui pétrole off shore, demain nodules polymétalliques) et moyen de communication : cette dernière fonction est la plus importante et commande la stratégie maritime.

415.  Mais la mer est aussi le théâtre des conflits : les affron­tements se sont transportés sur mer dès la plus haute Antiquité.

I – De son histoire

416.  Pendant longtemps, les batailles navales ont souvent revêtu une forme semblable à celle des batailles terres­tres, avec un abordage suivi d’un combat entre des sol­dats de marine.

417.  Les Grecs ont été les créateurs d’une tactique navale spécifique, combinant le choc (éperon), la manœuvre et les armes de jet (balistes, pots enflammés…).

418.  Les galères seront l’instrument privilégié de la guerre navale pendant plus de deux millénaires, de la bataille de Corcyre (–664) à celle de Lépante (1571). Mais les caractéristiques des galères (rayon d’action très faible, construction très rapide et facile) interdisent l’acquisi­tion d’une maîtrise de la mer durable.

419.  À l’époque moderne, le vaisseau de haut-bord entraîne une révolution militaire sur mer, avec le primat de la puissance de feu et une autonomie qui permet de soute­nir des campagnes de longue durée.

420.  Au xixe siècle, l’apparition de la vapeur entraîne une nouvelle révolu­tion militaire sur mer, en affranchissant les flottes de la contrainte des vents. En outre, l’impor­tan­ce du commerce maritime ne cesse de croître avec la révolution industrielle. Une véritable stratégie mariti­me devient enfin possible.

421.  C’est à cette époque qu’apparaît, avec un notable retard sur son modèle terrestre, une pensée stratégique na­vale. Celle-ci va se constituer autour de deux paradig­mes concurrents.

422.  L’école historique va trouver son maître avec l’Améri­cain Alfred Thayer Mahan, qui affirme la supé­riorité des empires maritimes et la nécessité d’obtenir la maî­trise de la mer par la bataille.

423.  L’école matérielle ou réaliste va trouver son incarnation la plus pure avec la Jeune École française, qui essaie de définir une stratégie alternative face à la suprématie britannique.

424.  La stratégie maritime a fait l’objet d’une littérature abon­dante, mais sans atteindre le perfectionnement théorique de la pensée stratégique terrestre, à quelques rares exceptions près (Corbett, Castex, Rosinski).

II – De sa nature

425.  Le milieu maritime présente une homogénéité et une fluidité qui entraînent deux conséquences stratégiques majeures.

426.  En premier lieu, l’absence d’obstacle interdit la transposi­tion sur mer de la démonstration clausewit­zienne de la supériorité de la défensive : le défenseur ne peut compenser son infériorité, ni prévoir les directions d’attaque de l’ennemi.

427.  En deuxième lieu, il n’y a pas de front, pas de sépara­tion entre les lignes de communication et le théâtre des opérations : ce sont précisément ces lignes de communi­cation qui seront l’objectif privilégié des opérations.

428.  La stratégie maritime est donc à deux dimensions, l’une purement militaire, l’autre économique.

429.  La guerre d’escadres ou guerre entre forces organisées vise l’acquisition ou la conservation de la maîtrise de la mer par l’élimination de la force organisée ennemie.

430.  La maîtrise de la mer peut être exploitée contre la terre, directement (par les bombardements et les dé­barquements) ou indirectement (par le blocus).

431.  La guerre des communications vise l’interruption des communications de l’ennemi, sans qu’il y ait nécessai­rement obtention de la maîtrise.

432.  La première dimension a accaparé l’attention de la quasi-totalité des stratèges et stratégistes maritimes.

433.  La bataille navale a paru le moyen le plus expédient d’acquérir la maîtrise. Elle devait être recherchée à tout prix et tous les moyens devaient y être consacrés (Ma­han).

434.  L’interruption du commerce ennemi devait résulter de l’acquisition de la maîtrise de la mer par la bataille. La bataille décisive était censée régler, du même coup, le problème des communications.

435.  La guerre de course n’était considérée que comme une martin­gale, inca­pable de causer des dommages majeurs au commerce de l’ennemi et de produire des effets stratégiques.

436.  Cette focalisation sur la bataille était la traduction théo­rique d’un double constat d’impuissance : le blocus ne pouvait produire d’effets décisifs contre une écono­mie traditionnelle et les débarquements de grande am­pleur étaient presque impossibles.

437.  Ce n‘est qu’au xxe siècle que la critique a véritablement reconnu la complexité de la stratégie maritime.

438.  La bataille navale décisive existe (Salamine, Actium, Trafalgar), mais elle est très rare dans l’histoire.

439.  La destruction de la flotte ennemie dans une seule ren­contre ne s’est produite qu’exceptionnellement et on ne manque pas d’exemples de victoires tactiques sans ef­fets stratégiques notables (Béveziers, Les Saintes).

440.  La bataille est le moment paroxystique de la guerre na­vale, mais c’est la capacité à organiser et à maintenir durablement un double blocus de la force organisée et du commerce qui caractérise la maîtrise de la mer (Ro­sinski).

441.  Le parti le plus faible a toujours la possibilité (jusqu’à l’apparition de l’avion) de refuser la bataille et de s’enfermer dans ses ports, pour exercer un effet dissua­sif (flotte en vie) ou lancer des offensives mineures (raids).

442.  Surtout, le parti le plus faible conserve la capacité de faire agir des corsaires qui, s’ils ne causent que des dé­gâts relativement faibles, entraînent des effets indirects non négligeables (ralentissement du trafic organisé en convois, coût des escortes, des assurances).

443.  L’avènement du sous-marin (puis de l’avion) a entraîné une mutation de la nature de la guerre des communica­tions.

444.  Dorénavant, l’attaquant n’évolue plus dans le même milieu que ses cibles et que la défense. La radio permet de coordonner les attaques au lieu d’abandonner les sous-marins à eux-mêmes.

445.  Durant les deux guerres mondiales, les sous-marins alle­mands ont causé des pertes immenses au trafic commercial allié et sont, par deux fois, passés très près de la victoire.

446.  Ils n’en ont pas moins échoué, autant par suite de l’énormité de l’effort de défense allié que des hésitations allemandes dans l’emploi de l’arme sous-marine.

447.  Ce n’est qu’après 1940 que Bernard Brodie, reprenant des intuitions des amiraux Daveluy et Castex, a théo­risé la bipolarité de la stratégie maritime en formulant la distinction, devenue classique, entre la maîtrise des mers (sea control) et l’interdiction des mers (sea denial).

448.  Le maître de la mer, dépendant de son commerce mari­time, a besoin de maintenir ou­vertes ses lignes de communications. Il est dans une si­tuation de défensive stratégique.

449.  Lorsque ce préalable défensif est levé, l’aéronavale et les moyens amphibies spécialisés permettent au maître de la mer d’agir offen­sivement contre la terre, par des débarquements de vive force et de grande ampleur contre un ennemi solide­ment retranché (Sicile, Italie, France, guerre du Pacifi­que).

450.  Le parti le plus faible, incapa­ble de recher­cher la maî­trise de la surface, qui ne peut s’obtenir que par une force organisée supérieure, vise la pertur­bation ou l’interdiction des communications du maître de la sur­face. Il est condamné à l’offensive straté­gique.

451.  Cette opposition géostratégique a été pleinement véri­fiée durant les deux guerres mondiales, mais la majo­rité de la doctrine est restée focalisée sur la guerre en­tre forces organisées, alors que c’est la guerre des com­munications qui constitue l’enjeu stratégique majeur.

III – De son avenir

452.  Il a fallu le bouleversement de l’arme nucléaire pour que s’impose progressivement une vision plus globale de la stratégie maritime, désormais capable d’agir simul­tanément contre les forces, contre les intérêts, contre la terre (Duval).

453.  Les missions de la stratégie maritime contempo­raines peuvent être synthétisées dans une tétralogie : dissua­sion, maîtrise des mers, projection de puissance, pré­sence (Zumwalt).

454.  La dissuasion, à l’origine confiée à des forces basées à terre, a progres­sivement glissé vers le milieu maritime : les sous-marins nucléaires lanceurs d’engins (dits aussi stratégiques) constituent la composante la plus stable de la dissuasion, grâce à l’opacité du milieu marin qui leur assure une quasi-invulnérabilité.

455.  La maîtrise de la mer est l’ancienne guerre entre forces organisées. C’est la dimension proprement navale, in­terne au milieu, de la stratégie maritime.

456.  L’état actuel du système stratégique rend une compéti­tion pour la maîtrise de la haute mer peu probable, mais cette mission conserve son importance dans les zones côtières.

457.  L’état actuel du système stratégique entraîne une diversi­fication de la projection de puissance, avec la multiplication d’opérations ponctuelles fondées sur la réactivité aux crises.

458.  La présence traduit la fonction politique permanente des flottes qui soutiennent la politique extérieure d’un pays. C’est la diplomatie navale, connue et pratiquée de longue date, mais qui n’a été théorisée que récemment (Cable).

459.  Ses modalités sont désormais très diverses, des déploie­ments de routine et de la lutte contre les nouvelles menaces (sauvegarde maritime) à l’intervention dans les crises, pour soutenir des amis (diplo­matie de coopération) ou inti­mider des ennemis potentiels (diplomatie de coercition).

 

 

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