| Institut de Stratégie Comparée, Commission Française d'Histoire Militaire, Institut d'Histoire des Conflits Contemporains |
|
||||||||||||||||||
|
|||||||||||||||||||
|
Les Stratégiques
Clausewitz et le discours stratégique américain. De 1945 à nos jours
Christophe Wasinski
La
renaissance des études de Clausewitz est largement due à un petit cénacle
d'intellectuels, principalement des historiens militaires. Cette renaissance
prend racine en Allemagne, avec les travaux du professeur Hahlweg, qui fait
publier en 1952 la 16iè édition de Vom
Kriege. L'édition est remarquée car Werner Hahlweg a mené un véritable
travail de restauration du livre à partir de textes originaux.[1] Ensuite,
en 1967, en Grande-Bretagne, Robert Ashley Leonard publie un livre sur
Clausewitz. L'auteur, qui montre une bonne compréhension du Prussien,
divise son ouvrage en deux parties. La première est une sorte de guide de
lecture qui aide à la compréhension de Clausewitz. La seconde est une
compilation de textes issus de On War.
Ces textes sont basés sur la traduction de Graham / Maude de 1908.[2]
Puis, en 1971, une biographie du Prussien est éditée par Roger Parkinson,
toujours en Grande-Bretagne, elle est préfacée par Michael Howard.[3]
Les spécialistes sont critiques vis-à-vis de l’ouvrage.[4]
On en discute surtout les erreurs factuelles. Bernard Brodie affirme que
l’auteur se trompe à propos de Gneisenau et que Frédéric Guillaume II
n'était pas le fils mais le neveu de Frédéric II comme le prétend
Parkinson. De plus, Brodie se sent mal à l'aise avec l'idée de Parkinson
de rattacher la méthode Clausewitz à celle de Kant. Peter Paret ajoutera
que l’ouvrage contient des références bibliographiques fausses ou
inexactes.[5]
Néanmoins,
on retiendra l’opinion de Christopher Bassford lorsqu’il affirme que
Parkinson a le mérite d’avoir rédigé un livre vivant, plus accessible
au grand public.[6]
Ainsi, Parkinson n’hésite pas à donner des récits de batailles. De
plus, ici et là, il donne de bons aperçus de l’ambiance de l’époque.
Cela rapproche Clausewitz du lecteur.[7]
Enfin, en 1983, Michael Howard fera lui-même publier un petit ouvrage très
didactique permettant de mieux comprendre Clausewitz et On
War.[8] Mais
la renaissance des études sur Clausewitz aux Etats-Unis trouve sa source
dans un projet, datant de 1962, initié à l'Université de Princeton. Le
"Clausewitz Project" rassemble des intellectuels anglo-saxons et
allemands : Michael Howard, Bernard Brodie, Gordon Craig, Klaus Knorr, John
Shy, Werner Hahlweg et Karl Dietrich Erdmann. Basil H. Liddell Hart est également
impliqué, mais en faible mesure ; il aidera Peter Paret à obtenir une
bourse de recherche. L'objectif de ces chercheurs consiste à rassembler,
reproduire et traduire la plus large collection possible des travaux de
Clausewitz. Le projet finira par s'embourber. Il n'en résultera qu'une
traduction de Vom Kriege, celle
de 1976, par Paret et Howard. La même année, une nouvelle biographie de
Clausewitz par Paret, Clausewitz and
the State, sort également.[9]
Il est vrai que les recherches sur l'officier prussien ne sont pas aisées.
Les grandes bibliothèques universitaires américaines ne disposaient que de
fragments de son œuvre.[10]
Néanmoins, la nouvelle édition du Traité
sera un succès commercial et très bien accueillie par la critique.[11]
En 1980, 13.000 exemplaires de l'édition de 1976 de On
War ont déjà été vendus.[12]
Neuf ans plus tard, ce chiffre atteint les 40.000 copies.[13]
Le seul véritable reproche à l’encontre du livre est un questionnement
sur sa traduction peut-être trop moderne.[14]
La célèbre revue Foreign Affairs
considérera en 1997 que On War
est l’un des principaux ouvrages sur la guerre des 75 dernières années.
Le livre de Clausewitz est placé en compagnie du Makers
of Modern Strategy de E.M. Earle, de The
Soldier and the State de S.P. Huntington et des écrits militaires de
Mao Zedong.[15]
Indiquons
encore que l'année 1976 coïncide aussi avec la sortie, en France, des deux
tomes que Raymond Aron consacre
au Prussien, Penser la guerre,
Clausewitz.[16]
Ces deux livres seront édités et traduits en anglais en 1985. La
traduction sera pourtant souvent qualifiée d'insuffisante.[17]
Les deux tomes de Aron seront néanmoins cités par les spécialistes. Peter
Paret saluera le formidable travail de Raymond Aron mais
mettra en cause certains aspects du second tome. Pour lui, On
War donne une base insuffisante pour aborder l'ensemble des problèmes
de sécurité contemporains évoqués par R. Aron. Pour Paret, les points de
vue politique, éthique et stratégique ne sont pas suffisamment intégrés
et la méthodologie de Aron est en reste.[18]
Pour terminer, mentionnons que Aron est également l’auteur de plusieurs
textes de conférences et articles sur Clausewitz, dont certains seront
traduits en anglais.[19]
Enfin,
plus important pour notre propos, c'est en 1976 qu'est introduite l'étude
de Clausewitz dans le corpus du Naval War College, en 1978-1979 pour l'Air
War College, et en 1981 pour l'Army War College. De plus, il fait
directement partie du cursus de l'U.S. Army's School for Advanced Military
Studies de Fort Leavenworth, fondée en 1981. Il est aussi étudié à la
National Defense University de Fort McNair, Washington D.C.[20]
Sa lecture est également préconisée pour les officiers de la Garde
Nationale. Il
devient d'autant plus facile de se prétendre clausewitzien que le Prussien
est de moins en moins entaché d'une réputation trouble. Nombreux sont les
officiers qui reconnaissent la valeur de On
War, comme Alexander M. Haig. Le champ des études stratégiques académiques
reconnaît aussi les mérites de On
War, de plus en plus cité dans les travaux sur la stratégie nucléaire.
Le nom de Clausewitz est aussi accolé à ceux des sénateurs Hart et Taft,
actifs dans le mouvement de réforme militaire.[21]
Mais
l'apogée de la reconnaissance de Clausewitz aux Etats-Unis date peut-être
bien de 1985. En effet, les 25 et 26 avril 1985, une conférence sur
Clausewitz a lieu à Carlisle Barracks, à l'U.S. Army War College. C'est la
première conférence dédiée au Prussien aux Etats-Unis. Elle rassemble un
important panel de spécialistes américains et internationaux, civils et
militaires.[22]
Depuis, ces dernières années, certains textes du Prussien sont encore (ré)apparus,
(ré)édités et traduits.[23] Notons
que cette redécouverte de Clausewitz va de pair avec une redécouverte plus
générale de la pensée stratégique classique. En effet, à la même époque
des critiques s'attaquent à l'éducation dispensée à West Point car les
cadets sont insuffisamment préparés
à leur tâche principale : le combat.
Le retour aux grands classiques est invoqué en vue de combler cette
lacune. On War a une place de
choix dans ce retour aux classiques. Mais on cite également Sun Zi,
Machiavel ,
Jomini, Mahan, Douhet, Liddell Hart, Mao Zedong, Beaufre et Brodie ainsi que
l'ouvrage Strategies of Containment
de John Lewis Gaddis - ce dernier en passe de devenir un classique à part
entière. L'apport de ces auteurs pour la compréhension de la guerre est
jugé pratiquement irremplaçable. Ce mouvement aura de l'influence jusqu'au
sein de l'U.S.C.G. - United States Coast Guard - qui désire une éducation
moins technique et plus centrée sur l'acquisition de capacités de combat.
En fait, dans le sillage de la rénovation de l'armée de terre, les autres
forces suivent le mouvement.[24]
Précisons
tout de même que l'étude des auteurs classiques est privilégiée dans une
perspective comparative : les écoles militaires s'attachent moins à
l'authenticité de chaque auteur qu'à la substance que l'on peut tirer de
leurs travaux. Parmi
les classiques ainsi remis au goût du jour figurent nombre de penseurs
issus de Prusse ou d'Allemagne. Toutefois, ici, les références ne se
limitent pas à Clausewitz. Elles tiennent aussi compte de Moltke,
Schlieffen, Rommel, etc. Plus généralement encore, les réformateurs américains
vont beaucoup débattre de l'institution militaire prusso-allemande. Donc,
avant de s’intéresser aux références clausewitziennes dans le discours
stratégique américain, on évaluera l'impact de ce modèle germanique de
manière à le différencier de l'apport de Clausewitz.
[1]
Tashjean J.E., "The Transatlantic Clausewitz 1952-1982", Naval
War College Review, vol. 35, n° 6, 1982, pp. 69-70 ; id.,
"Book Reviews - Prof. Dr. Werner Hahlweg (dir.), Carl von
Clausewitz: Vom Kriege, Neunzente Auflage", The
Journal of Strategic Studies,
juin 1981, pp. 209-211. [2]
Leonard R.A. (dir.), A Short
Guide to Clausewitz On War, Londres, Weindefeld and Nicolson, 1967,
237 p. [3]
Parkinson R., Clausewitz : A
Biography, New York, Stein and Day, 1979 (1971), 332 p. [4]
Brodie B., "On Clausewitz: A Passion for War", World
Politics, janvier 1973, pp. 288-308. [5]
Paret P., Clausewitz and the
State, New York-Londres-Toronto, Oxford University Press, 1976, p.
443. [6]
Bassford Ch., Clausewitz in
English - The Reception of Clausewitz in Britain and America, 1815-1945,
Oxford, Oxford University Press, 1994, p. 270. Voir aussi : Brodie B.,
"In Quest of the Unkwown Clausewitz: A Review", International
Security, hiver 1977, pp. 62-69. [7] Voir par exemple : Parkinson R., op. cit., pp. 89-91 (dans les salons de Madame de Staël). [8]
Howard M., Clausewitz, New
York, Oxford University Press, 1983, 79 p. On lira la critique de Harry
G. Summers : "Clausewitz, Book Review of Michael Howard",
Marine Corps Gazette, décembre 1984, pp. 78-79. [9]
Bassford Ch., op. cit., pp.
207-208. [10]
Paret P., "Clausewitz - A Bibliographical Survey", World
Politics, janvier 1965, p. 276. Sont mentionnées,
les bibliothèques de Princeton, Berkeley, University of California et
Standford. [11]
L'ouvrage est souvent revu en même temps que Clausewitz
and the State de Peter Paret : Mandelbaum M., "Clausewitz - New
Books in Review", The Yale
Review, été 1977, pp. 613-620 ; Behrens C.B.A., "Which Side
Was Clausewitz On?", The New
York Review of Book, octobre
14 1976, pp. 41-44 ; Price D.H., "Book Review - On
War - Clausewitz and the State", Infantry,
mai-juin 1977, pp. 56-57 ; Lowenthal M., "Carl von Clausewitz - On
War - Reviews of Books",
The American Historical Review, vol. 82, n° 1, 1977, pp. 608-609.
Voir aussi : Bassford Ch., "Book Review: Carl von Clausewitz, On
War (Berlin 1832)", Defense
Analysis, juin 1996 (sur le site http://www.clausewitz.com/).
Le lecteur intéressé pourra aussi consulter les critiques publiées
par des auteurs non américains : Best G., "Master at Arms", Times
Literary Supplement, 18 mars 1977, p. 297 ; Rosenbaum E.,
"Clausewitz", Times
Literary Supplement, 8 avril 1977, p. 432 ; Windsor Ph., "The
Clock, the Context and Clausewitz", Millenium,
automne 1977, pp. 190-196 ; Wallach J., "On
War - Book Review", The
Journal of Modern History, mars 1978, pp. 125-128 ; Gallie W.B.,
"Clausewitz Today", European
Journal of Sociology (ou Archives
Européennes de Sociologie), vol. XIX, 1978, pp. 143-167. [12]
Paret P., "Clausewitz Bicentennial Birthday", Air
University Review, mai-juin 1980, p. 20. [13]
Bassford Ch., op. cit., p. 3. [14]
Nous soulevons la question par rapport à un terme employé à la page
185 : impressionistic. Ce mot
se réfère bel et bien au mouvement artistique impressionniste, qui ne
naîtra qu'en 1874, soit bien après la mort de Clausewitz, suite à une
exposition du tableau "Impression, soleil levant" de Monet.
Par comparaison, dans la traduction française aux Editions de Minuit le
mot impressionniste n'a pas été employé. On
War, p. 185 ; Clausewitz C. von, De
la guerre, p. 191. [15]
Cohen E.A., "On War",
Foreign Affairs,
septembre-octobre 1997, pp. 219-220. [16]
L'ouvrage de Raymond Aron sur
Clausewitz a été traduit en anglais sous le titre Clausewitz
: Philosopher of War par Christine Booker et Norman Stone. [17]
Echevarria A.J. II,
"Clausewitz: Toward a Theory of Applied Strategy", Defense
Analysis, vol. 11, n° 3, 1995, pp. 229-240 (voir le site
http://clausewitz.com/). [18]
Paret P., "Penser la guerre
- Reviews", The Journal of
Interdisciplinary History, automne 1977, pp. 369-372.
[19]
Aron R.,
Sur Clausewitz, Bruxelles,
Complexe, 1987, 188 p. [20]
McIsaac, "Master at Arms : Clausewitz in Full View", Air
University Review, janvier-février 1979, p. 83 ; Bassford Ch.,
"John Keegan and the Grand Tradition of Trashing Clausewitz (A
Polemic)", War and History,
novembre 1994, pp. 319-336 (voir site http://www.clausewitz.com/)
; Tashjean
J.E., "The Transatlantic Clausewitz", art.
cit., p. 76. [21]
Haig A.M. Jr., "From My Bookshelf", Military
Review, septembre 1988, p. 89 ; Nutting W.H., "From My
Bookshelf", Military Review,
juillet 1988, p. 91 ; Ropp Th., "Strategic Thinking Since
1945", dans O'Neill R. & Horner D.M.,
New Directions in Strategic Thinking, Londres, George Allen &
Unwin, 1981, pp. 1-13 ; Walters R.E., "The Nuclear Trap", N.Y.
Times, 7 septembre 1980, p. 211. [22]
Les participants de la conférence sont les suivants : Michael I.
Handel, Martin van Creveld, Katherine L. Herbig, David Kahn, Werner
Hahlweg, Harold Nelson, Jay Luvaas, Wallace P. Franz, Jehuda L. Wallach,
Klaus Jürgen Müller, Williamson Murray, Douglas Porch et John Gooch. Suite
à la conférence, un ouvrage a été publié reprenant les textes des
participants : Handel M.I. (dir.), Clausewitz
and Modern Strategy, Londres, Frank Cass, 1986, 324 p.
L'ensemble parut aussi dans une édition du The
Journal of Strategic Studies,
vol. 9, n° 2 et 3, 1986. [23]
Paret P., "An Anonymous Letter by Clausewitz on the Polish
Insurection of 1830-1831",
The Journal
of Modern History, n°2, 1970, pp. 184-190 ; id., "An Unknown
Letter by Clausewitz", The
Journal of Military History, avril 1991, pp. 143-151 ; Clausewitz C.
von (édité et traduit par Paret P. et Moran D.), Two
Letters on Strategy, Art of War Colloquium, U.S.A.W.C., novembre
1984, 46 p. [24]
Cole J.L., "Why Guard Officers Should Study Clausewitz", National
Guard, octobre 1982, pp. 17-18 ; Zais M.M., "West-Point :
Swordmaking or Swordmanship ?", Armed
Forces Journal International, mars 1990, pp. 57-62 ; Luvaas J.,
"From My Bookshelf", Military
Review, mai 1988, p. 90 ; Hardcastle B.D., "Ten Important Books
- Strategic Thought", The
Army Historian, printemps 1984, pp. 11-15 ; Macak R.J. Jr. &
Noble J.E., "The U.S. Army's School of Advanced Military Studies: A
Marine Overview and Perspective", Marine
Corps Gazette, juillet 1989, pp. 66-70 ; McEntire J.F.,
"Engineers or Guardians?", United
States Naval Institue Proceedings, décembre 1990, pp. 74-77 ;
Possehl W.A., "To Fly and Fight at the Operational Level", art.
cit., pp. 20-28. Notons qu'en 1992, la Military
Review publiera même un article sur le Strategikon
de l'Empereur Maurice : Petersen Ch.C., "The Strategikon - A
Forgotten Military Classic", Military
Review, août 1992, pp. 70-79.
|
||||||||||||||||||
|
|
Copyright www.stratisc.org - 2005 - Conception - Bertrand Degoy, Alain De Neve, Joseph Henrotin |
||||||||||||||||||