| Institut de Stratégie Comparée, Commission Française d'Histoire Militaire, Institut d'Histoire des Conflits Contemporains |
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Les Stratégiques
Clausewitz et le discours stratégique américain. De 1945 à nos jours
Christophe Wasinski
Il
est difficile de suivre les références à Clausewitz dans le discours
stratégique américain de la fin de la guerre du Vietnam à nos jours. En
effet, les références au Prussien partent dans tous les sens. A première
lecture, il paraît quasiment impossible de tirer une cohérence quelconque
de l'objet - un élément de réponse
à l’hypothèse de départ s’ébauche. Pour gagner en clarté, on découpera
le sujet en quelques grandes rubriques
qui permettront de rendre le sujet plus commode à l’étude. Tout
d’abord, il semblait intéressant de connaître les raisons évoquées par
certains textes pour ne pas lire le Traité.
Autrement dit, il faut envisager les obstacles à la lecture de ce texte.
Ensuite, il sera utile de voir de quelle manière le discours appréhende la
méthodologie clausewitzienne - utilisation de l'histoire, philosophie,
guerre en tant que science ou art. Ces thèmes, en particulier ceux consacrés
à l'histoire et la science, permettront de passer aux principes de la
guerre et de voir en quoi ils ont évolué. Enfin,
les références à Clausewitz en rapport avec la charnière politico-stratégique
- sur la Formule, la Grand
Strategy, la définition trinitaire de la guerre, etc. – seront traitées.
D'autre part, une littérature abondante existe sur les concepts
clausewitziens appliqués à l'art opérationnel - génie, moral, centre de
gravité, etc. Ces deux catégories peuvent être dissociées avec une
relative facilité. Mais,
comme ont l’a déjà indiqué, il convient de commencer par étudier les
difficultés mentionnées à l’égard de la lecture de Clausewitz. En
effet, le Traité est toujours
considéré comme un ouvrage d'accès difficile. Plusieurs auteurs du
discours stratégique américain s'en sont plaint à diverses occasions. Pêle-mêle,
on peut citer plusieurs raisons évoquées par ceux-ci. Il y a d'abord la
tonalité philosophique - et en particulier la sémantique datée - de
l'oeuvre et le fait que le livre soit inachevé. Ensuite, la structure du Traité
est aussi pointée du doigt. Son aspect est complexe car Clausewitz tient
compte des interactions, il laisse donc une place aux réactions de
l'ennemi, et que les arguments s'entrecroisent sans cesse. Donc, l'œuvre se
laisse très difficilement abréger, résumer ou condenser.[1]
Mais d'autres considérations entrent en ligne de compte. Premièrement,
certains reprochent à On War de
faire fi de la puissance navale. Deuxièmement, le Traité
serait trop décalé par rapport à notre environnement. Il est vrai que
Clausewitz n'a pas connu la puissance aérienne, ni la puissance nucléaire
- qui a permis à de nombreux commentateurs de remettre en cause la valeur
de la Formule -, ni les nouvelles
menaces contemporaines - par exemple, lutte contre les narcotrafiquants, les
opérations anti-terroristes liées à l'érosion du cadre de l'Etat-nation,
bref, les phénomènes transnationaux -, ni la constitution de forces de
maintien de la paix - le rôle dit de police militaire ou constabulatory
force en anglais.[2]
On verra toutefois que bien des auteurs sont parvenus à réconcilier le
travail de Clausewitz en dépit de ces décalages. Sur
un autre plan, des considérations éthiques constituent parfois un obstacle
supplémentaire. Ce point est valable pour ceux qui assimilent le Prussien
à sa descendance marxiste.[3]
D'autres voient en lui un ancêtre des Nazis. Eric Alterman remarque que
l’on retrouve chez Clausewitz des passages antisémites – ce qui est
exact. Pour cet auteur, lorsque l'on évoque le génocide des Juifs lors de
la Seconde Guerre mondiale, Clausewitz est spirituellement bien présent. De
plus, le Prussien est ici perçu comme un glorificateur de la guerre. Dans
ce schéma, la Formule n’est
plus envisagée que sous le jour d’une excuse dont le militaire peut se prévaloir
lorsque le politique manque de connaissances en stratégie. En d’autres
termes, la Formule ne servirait
plus qu'à justifier toutes les erreurs des militaires.[4]
Suivant
un autre raisonnement, l'importance du politique dans On
War met des officiers mal à l'aise. Pour eux, le livre est tellement
entremêlé de considérations sur la politique qu'il pourrait suggérer aux
soldats qu'ils ont un mot à dire dans l'édification de celle-ci. Or, tout
ceci est largement contraire à la tradition américaine, et même plus
largement anglo-saxonne. David MacIsaac rapporte encore un obstacle à la
diffusion du Traité – obstacle
qu’il démonte dans son article. Selon certains, On
War est un ouvrage de stratégie qui concerne les plus hautes instances
militaires, pas les officiers subalternes. Pourtant, c’est bien aux
officiers juniors qu’est enseignée la pensée de Clausewitz. Dès lors,
il serait facile de comprendre le moindre intérêt de ces jeunes officiers.
Pour MacIsaac, Clausewitz peut être utile à des officiers juniors car
certains de ceux-ci monteront dans la hiérarchie et qu’ils n’auront
alors probablement plus le temps de lire Clausewitz.[5]
A
côté de cette liste d’obstacles à l’enseignement des idées de
Clausewitz, il existe pourtant de nombreux éléments qui permettent
d'affirmer que le Prussien est maintenant plus accessible outre-Atlantique.
En ce qui concerne la difficulté d'aborder On
war à cause de sa tonalité philosophique et du vocabulaire, on notera
les progrès de la nouvelle traduction du Traité
par Peter Paret et Michael Howard. Cette édition corrige des erreurs présentes
dans les éditions précédentes - comme celle relative au retournement de
la primauté du politique sur le militaire - mais elle rend également la
lecture plus aisée, certains diront au détriment de l'authenticité du
texte. L’ouvrage est complété par des essais de Peter Paret, Michael
Howard et Bernard Brodie. Ces textes fournissent un contexte utile à la
compréhension de Clausewitz. On a toutefois critiqué le premier de ces
essais, celui de Bernard Brodie. Son texte est intitulé, The
Continuing Relevance of Clausewitz.[6]
Il y met en évidence les raisons valables pour continuer à lire
Clausewitz. Il est vrai que Brodie apporte peu au débat ici.[7]
Brodie
a écrit un second commentaire dans l’ouvrage. Il s’agit d’un guide
d’aide à la lecture qui figure à la fin du livre. Ce commentaire procède
en établissant de nombreux parallèles historiques qui sont des espèces
d'illustrations. Mais ici la critique est divisée. Bien entendu, le caractère
pragmatique et l'utilité de cet essai sont indéniables.[8]
Mais le traitement de Brodie fait passer au second plan toute la richesse théorique
du Traité.[9]
Notons
aussi que certains regrettent l'absence d'index dans la nouvelle traduction
de 1976. Il existait pourtant un index sommaire à l'édition de 1873
(traduction du colonel J.J. Graham). Un deuxième index fut ensuite réalisé
dans les années 60 sur ordinateur mainframe.
Cet index était tellement long qu'il en devenait quasiment impropre à
l'utilisation. L'édition de 1984, basée sur celle de 1976 de Peter Paret
et Michael Howard, contient par contre un court index des noms propres.
Depuis, un nouvel index conceptuel a été réalisé en 1994-95 à Fort
Leavenworth par l'U.S. Army's School of Advanced Military Studies et un
deuxième pour le compte de la Clausewitz
Homepage de Christopher Bassford que l'on peut trouver sur l'Internet.[10]
Ces index constituent bien entendu des aides supplémentaires à la compréhension
de l'oeuvre du Prussien. Ensuite,
la lecture de Clausewitz sera facilitée par l'émergence d'articles et
autres textes sur sa vie et ses écrits. De nombreux textes cherchent à
expliquer qui était Clausewitz, quelles étaient ses idées, dans quel
contexte il vécut et comment apprécier son œuvre au regard de ses
filiations.[11]
La qualité de ces textes est souvent considérable. Ils permettent de faire
connaître et de rectifier les nombreuses erreurs d’interprétations
qu’a subi le travail de Clausewitz. Ils donnent également des conseils au
lecteur désirant aborder On War.
Ainsi, dans un cours que Michael I. Handel enseigne aux élèves du Naval
War College figure un texte intitulé Who
is Afraid of Carl von Clausewitz ? – littéralement, Qui
a peur de Carl von Clausewitz ? Si ce document est une introduction
toute personnelle, elle constitue néanmoins l’un des guides de lecture le
plus didactique qui existe. L’auteur y recommande de commencer la lecture
du Traité par le Livre II dans
lequel résident les fondements méthodologiques de l’analyse. Michael
Handel prend également en compte quelques autres difficultés relatives au
livre, ce qu’il considère être des contradictions - par exemple entre
les concepts de point culminant et de continuité. Pour lui, pour surmonter
les difficultés de On War, la
meilleure solution est de le relire attentivement à plusieurs reprises.[12]
Lloyd J. Matthews suggérera également que pour améliorer la compréhension
de l'ouvrage, s'aider d'interprètes historiques peut s'avérer utile.[13] Il
existe aussi des articles qui tentent de condenser la pensée de Clausewitz
en quelques pages. Ceux-ci mènent parfois à un résultat assez paradoxal.
Bien que les articles en question "vénèrent" l'aspect non
dogmatique de Clausewitz, son approche philosophique, sa méfiance des lois
de la guerre, ils finissent par définir l'œuvre du stratégiste en termes
étroits et quasi-jominiens, ressemblant aux principes de la guerre.[14]
Nul doute qu'une telle approche aide également à la compréhension de On
War mais elle tend à figer l'analyse clausewitzienne. Par contre,
l’approche de Handel mentionnée ci-dessus est peut être trop moderne,
mais elle a l’avantage de développer un questionnement critique. Les
textes qui résument Clausewitz en rapidité donnent parfois l’impression
de vouloir se débarrasser de lui aussi rapidement que possible. Quoi
qu’il en soit, Clausewitz n'est en tout cas plus simplement un nom que
l'on cite pour rehausser le contenu d'un écrit. Il est devenu source d'intérêts
à part entière. Evoquer
la méthode Clausewitz est aussi une étape importante pour mieux comprendre
son oeuvre. Du point de vue académique, sa méthode est devenue un sujet de
discussions acharnées. Mais on constate également que certains des
commentateurs militaires ont réellement pris le temps d'analyser les
fondements théoriques de la pensée de Clausewitz. Il est vrai que ces
commentaires ne sont pas légion, ni foncièrement originaux, par
comparaison aux travaux académiques. Mais notons que l'originalité ou
l'intellectualisme à tous crins ne sont pas les objectifs premiers du
soldat, qui veut comprendre pour transformer cette connaissance en capacité.
Il convient donc de rendre justice à l'effort fourni par plusieurs auteurs
des forces armées. Ceux-ci auraient largement pu se passer du labeur méthodologique.
Au total, ce travail dénote bien souvent un intérêt réel pour Clausewitz
et une volonté "d'aller plus loin". Indéniablement, ces auteurs
ont encore facilité la tâche de compréhension du Traité.
Bien entendu, c'est le rôle de l'histoire qui est le plus largement illustré,
discipline traditionnelle à l'étude militaire et élevée au rang
d'incontournable dans l'armée prusso-allemande de von Moltke. Dans
le discours stratégique américain, on peut bien entendu retenir le rôle général,
illustratif et didactique, qui est conféré à l'histoire. Ainsi le FM
100-5 d'août 1982 donne pour exemple de l'approche indirecte la bataille de
Vicksburg. Ensuite, l'exemple de passage réussi de la défense à
l'offensive, est celui de la bataille de Tannenberg.[15]
L'histoire sert aussi à donner une assise à la réflexion sur la Grand
Strategy.[16]
Elle devient quasiment la recette de la réussite militaire, comme la mise
en évidence du cas du général Patton le montre. Celui-ci exigeait de ses
officiers une lecture quotidienne de 30 minutes minimum d’histoire
militaire.[17]
En résumé, on constate que l'étude historique a pris une place
d'envergure au sein du mouvement des réformateurs militaires.[18]
Dans
ce contexte, on posera la question de savoir pour quel motif la relation qui
lie Clausewitz à l'histoire militaire est évoquée dans le discours stratégique
américain ? La réponse est en fait assez simple. Clausewitz et sa méthode
permettent de comprendre la guerre au travers d'une analyse historique. Mais
sous cette simplicité apparente, le rôle conféré à l'étude historique
varie selon les auteurs. Un élément de consensus émerge toutefois parmi
ceux-ci ; la guerre n'est pas une science - dans le sens de science dure -
mais le domaine des frictions et du moral. La guerre est donc plutôt perçue
comme un art, d'autant plus que selon Clausewitz elle appelle le génie. Vu
que la guerre n'est pas une science, l'histoire devient nécessaire à son
étude.[19]
Mais
plus précisément, comment l'histoire peut-elle aider à analyser la guerre
? Pour Jay Luvaas, la méthode de Clausewitz amènerait en fait son lecteur
à se placer dans la peau de chacun des grands capitaines qu'il étudie au
travers de sa méthode critique.[20]
Se mettre dans la peau d'un personnage historique c'est aussi, plus
largement, revivre les événements du passé. De cette manière, les étudiants
de la School of Advanced Military Studies de Fort Leavenworth ou de la
School of Advanced Airpower Studies de Maxwell A.F.B. sont amenés à
raisonner sur base d'hypothèses du type : que se serait-il passé si ... La
pratique de cette méthode implique au départ une connaissance honnête de
l'histoire militaire, principalement au niveau opérationnel. Un
investissement personnel en la matière est nécessaire. La méthode employée
au sein de ces écoles constitue en fait la base de la critique militaire.
Et cette critique militaire n'est rien moins qu'une véritable théorie.[21]
Plus accessoirement, le rôle de l'histoire dans la formation identitaire du
militaire professionnel est aussi mentionné. Quoi qu'il en soit, il existe
malgré tout une coupure entre l'historien académique, pratiquant une
recherche scientifique et l'historien militaire dont la vertu est d'être
didactique.[22] Mais
cette vertu pédagogique ne doit-elle pas d'abord être attribuée à
Jomini, et non à Clausewitz ? On voit déjà poindre une brèche dans le
soi-disant caractère irréconciliable des deux penseurs. Cette brèche s'élargit
encore lorsque l'on évoque la question des principes de la guerre. En
effet, pour l'U.S. Army, le rôle de l'histoire est devenu primordial dans
l'étude des principes de la guerre. La méthode d'investigation historique
critique de Clausewitz - découverte des faits et agencement de ceux-ci,
recherches effets-causes, évaluation des moyens employés - passe ici au
premier plan.[23]
Par conséquent, les principes jominiens prennent leur pleine validité au
travers de l'enquête historique clausewitzienne. Notons
aussi qu'il existe une certaine similitude entre l'approche choisie par les
écoles militaires de l'armée de terre et de la force aérienne avec celle
choisie au sein du Naval War College. Les membres de cette dernière
institution pensent que leur but est plus d'éduquer des officiers que de
les entraîner techniquement. Dans ce processus, l'histoire est encore une
fois mise en évidence. Mais pour cette école, le précepte est surtout
attribué à Alfred Thayer Mahan.[24]
Néanmoins,
dans le cadre du Military Reform
Movement, quelques-uns critiquèrent l'ampleur prise par l'étude de
l'histoire. N'est-elle pas déjà assez étudiée ? Chaque situation
historique n'est-elle pas trop particulière que pour établir des
enseignements valables aujourd'hui ?[25]
Dans un article sur Clausewitz, Patrick M. Cronin mettait également ses
lecteurs en garde contre l'abus d'histoire - ou plutôt contre les
comparaisons douteuses.[26]
Mais
alors où situer le point d'équilibre entre trop de comparaison et pas
assez ? Clausewitz sert encore à éclairer le chercheur sur ce point. Il
envisage quatre possibilités d'utilisation de l'histoire: pour expliquer un
phénomène, pour montrer l'application d'une idée, pour démontrer la
possibilité d'existence d'un phénomène ; ou pour déduire une doctrine.[27]
C'est sur ce dernier point que les difficultés se montrent réellement
car il convient de convenablement différencier ce qui ressort du contexte
et ce qui est valable en dehors de celui-ci.[28]
Malgré tout, la valeur de l'histoire dans le développement des idées -
dans le domaine de l'imagination - est largement reconnue.[29] Toujours
dans le domaine de la méthode historique, mentionnons que la voix de
l'historien militaire britannique Michael E. Howard se fait encore souvent
entendre au sein du discours stratégique américain. Michael E. Howard
insiste sur la nécessité d'étudier l'histoire dans son contexte, le
contexte social en particulier, et on retrouvera là un des enseignements de
Clausewitz. Le rôle de la technologie doit aussi être relativisé selon
cette approche.[30]
Les prescriptions méthodologiques de l'historien sont régulièrement
rappelées : objectivité, utilité, et caractère littéraire - literacy
- ensuite nécessité d'étudier
le passé dans son contexte, en profondeur et en largeur.[31]
Peter Paret, lui, se sert
aussi des enseignements clausewitziens pour affirmer que toute histoire
militaire ne peut se contenter de
considérations uniquement ... militaires. Ce qui s'avérait vrai en 1827
conserve toute sa validité à l'époque de la guerre du Golfe.[32]
L'arrivée de nouvelles technologies au sein des forces armées - la révolution
dans les affaires militaires - ne réduit pas à néant le besoin
d'histoire. Les enseignements de Clausewitz servent encore de justificatifs
sur ce point.[33] Pour
terminer, citons le travail pionnier de Eliot A. Cohen et John Gooch dans Military
Misfortunes, publié pour la première fois en 1990. La méthode de
Clausewitz, sa Kritik, a servi de
point de départ à la rédaction de cet ouvrage sur les grands échecs
militaires. Plutôt que de copier les réussites des grands capitaines, les
auteurs trouvent plus intéressant de découvrir les raisons de leurs échecs
majeurs grâce à quelques analyses de cas : Gallipoli, la guerre
anti-sous-marine américaine en 1942, l'action des forces aériennes françaises
en mai-juin 1940, etc. Par ailleurs, les deux chercheurs se sont conformés
au principe de Clausewitz selon lequel il vaut mieux connaître en
profondeur un ou deux événements militaires - relativement récents - et
non une multitude d'entre eux en surface.[34] La
relation entre Clausewitz et la philosophie est largement discutée dans les
travaux académiques de Peter Paret, Azar Gat, Raymond Aron ,
Amos Perlmutter, etc. Mais, ici, on portera attention à des textes de plus
grande distribution au sein du discours stratégique américain, comme ceux
publiés dans la Military Review
ou la Naval
War College Review. En
fait, il y a assez peu de discussions à l'égard de l'approche
philosophique de Clausewitz. Dans les revues professionnelles, sa méthode
est souvent comparée à celle de Hegel et sa dialectique ou à Kant pour sa
différenciation entre la réalité et la théorie. Le sujet porte à débat.
Bernard Brodie, lui, rattachait d'abord Clausewitz à Hegel et ensuite à
Kant. Le concept d'idéal, et ses manifestations, propre aux socratiques,
est aussi évoqué. Les auteurs plus pointilleux citent tout d'abord
Montesquieu, dont Clausewitz admirait le style direct.[35]
Clausewitz est aussi représenté
comme un "enfant de son époque", soit l'époque de l'Aüfkalrung,
ou des Lumières. Dans un sens
large, loin d'être étroitement philosophique, il faut bien le reconnaître,
il est cité aux côtés de Schiller, Herder, Fichte, Ranke, les frères
Humboldt, etc. Cela permet de découvrir que son entourage était composé
d'éducateurs, de poètes, d'économistes, d'historiens et de réformateurs
politiques. Son époque est décrite comme celle de mouvements
contradictoires : la continuation de l'âge de la Raison, le Romantisme, ou
la synthèse des deux courants auxquels Clausewitz se raccrochait.[36] Mentionnons
aussi Richard M. Swain qui rédigea un article sur les concepts
philosophiques de Clausewitz au travers de l'analyse de Raymond Aron -
ce
qui ne l'empêche pas de citer les travaux de Peter Paret. Reprenant Paret,
l'auteur conçoit la méthode de Clausewitz comme phénoménologique : le
Prussien considère le phénomène guerre et le fait varier dans son
imagination. De cette manière il est en mesure de percevoir quels éléments
sont, ou ne sont pas, nécessaires à sa définition. Cette façon de procéder
l'amena a établir le concept de guerre absolue. Ensuite, c'est à Raymond
Aron qu'il s'adresse en vue de donner les différentes définitions de la
guerre selon le Prussien : moniste d'abord (la guerre est le moyen d'asseoir
notre volonté face à l'autre), dualiste ensuite (la lutte entre deux
adversaires avec pour résultat l'ascension aux extrêmes) et trinitaire
pour terminer.[37]
Par
contre, certains cours dispensés dans les écoles militaires, comme ceux de
Michael I. Handel, s'attardent nettement moins à l'apport philosophique
chez Clausewitz. Michael Handel évoque le mot gestalt,
pointant par-là l'impératif de la totalité dans l'analyse
clausewitzienne. Il mentionne aussi le terme d'idéal-type de la guerre
absolue par rapport à la guerre réelle, mais il ne cite pas le nom de Max
Weber, ou de Montesquieu, au passage.[38]
Michael I. Handel comparera tout de même la guerre absolue chez Clausewitz
à la méthode de Newton. Pour Handel, le physicien théorisa la gravité
dans un monde sans frictions. Il confronta ensuite son modèle à la réalité.[39] Bref,
comme on l’a vu, il existe depuis la fin de la guerre du Vietnam, un intérêt
certain pour Clausewitz. Cet intérêt a permis à plusieurs auteurs de
s'aventurer non seulement dans le contenu de l’œuvre du Prussien, mais
aussi, en moindre mesure il faut le concéder, dans les fondements épistémologiques
de son travail. Indéniablement, ce fourmillement de réflexions a amélioré
la compréhension de Clausewitz et fait régresser bien des appréciations
abusives de son Traité. Grossièrement,
deux optiques prévalent au sein du discours stratégique américain quant
au rôle de la technologie. La première est parfaitement compatible avec
Clausewitz et s'appuie même souvent sur celui-ci. Selon cette approche, la
guerre est une activité sociale irréductible à une science parfaite,
"mathématisable" et prévisible. La guerre est le fruit de la
société de laquelle elle émerge ; elle est soumise au politique ; elle
laisse place aux frictions, au moral, au génie militaire et ; le rôle de
l'histoire pour la comprendre est primordial.[40]
De cette "école" découle une relativisation de l'importance à
accorder aux moyens automatiques utilisés dans la guerre - principalement
ceux qui servent à traiter l'information. Parfois, cette approche pousse la
relativisation jusqu'à la méfiance.[41]
Après tout, comme le faisait remarquer Bernard Brodie, l'époque de
Clausewitz est surtout marquée par une révolution politique et non par des
changements technologiques.[42]
Le Prussien est donc bien perçu comme idéaliste et non matérialiste. De
cette "école" découle également l'idée que On
War n'est pas un livre de recettes mais une réflexion sur la guerre.[43]
Cette approche entre en conflit avec la tendance qui consiste à affirmer
que les technologies dont disposent maintenant les forces armées américaines
sont de nature à venir à bout des frictions. Les tenants de la deuxième
approche seront peu décrits ici car la plupart du temps, lorsqu'ils
prennent la parole dans le discours stratégique américain, ils ne font pas
mention à Clausewitz, même pas pour le dénigrer. On
verra donc comment le discours stratégique américain organise sa réflexion
à propos du rapport qui unit Clausewitz et l'idée de science, ou plus généralement
de l'approche dite scientifique de la guerre. En
premier lieu, il convient de retenir des auteurs qui critiquent l'approche
bureaucratique et managériale du Pentagone. Cette tradition trouve
principalement son origine à l'arrivée de Robert S. McNamara à la tête
du département de la défense en 1960.[44]
Il est assez aisé de montrer un parallélisme entre ces méthodes managériales,
basées sur des comparaisons coût-efficacité ou analyse des systèmes, et
le paradigme jominien de la guerre. Le lien les unissant est indéniablement
le rationalisme extrême et le pragmatisme que recherche tant le soldat américain
dans des sources prescriptives. A contrario, Clausewitz pose problème à ce
niveau. Sa tonalité romantique et le peu d'indication qu'il donne sur le
"comment" de l'agir constituent de véritables obstacles pour
l'utilitarisme à court terme.[45]
Comme
on l'a vu, Bernard Brodie mettait déjà en garde ses lecteurs, dans les années
60, contre les limites des approches recelant de formules et de chiffres. Le
stratégiste poursuit sa critique en 1976 en prenant appui sur Clausewitz.
Pour Brodie, lorsque Clausewitz désirait comparer la valeur relative des
différentes armes de son époque - cavalerie, infanterie, artillerie - il
lui était facile de calculer le coût individuel de chaque Arme. Par
contre, la comparaison de la valeur des différentes composantes de l'armée
entre-elles lui était un problème autrement plus délicat. Le résultat
d'une telle comparaison ne pouvait être que le fruit d'une situation donnée.
Quelle que soit la méthode employée, pour Brodie, il subsistera toujours
un degré d'intuition dans ce type de recherche.[46]
Edward
N. Luttwak est un autre ténor de la critique de l'approche managériale.[47]
Pour lui, l'histoire doit jouer un rôle fondamental dans l'apprentissage.
C'est grâce à cette discipline que l'on peut éviter de retomber dans les
écueils bureaucratiques de l'équipe McNamara. Dans cette critique, Luttwak
s’appuiera aussi sur Clausewitz.[48]
L'opinion de ce réformateur n'est toutefois pas partagée par tout le
monde. Richard K. Betts par exemple considérera que Luttwak va trop loin.
Bien entendu, note Betts, les classiques de la stratégie sont d'un apport
certain, mais ils demeurent insuffisants pour faire face à toutes les
questions modernes. Betts pense donc qu'il est nécessaire d'établir un bon
équilibre dans l'usage qui est fait des outils techniques, mathématiques,
logiques et des outils historiques, parmi lesquels les classiques de la
stratégie.[49] James
J. Schneider remettra aussi en cause les approches dites scientifiques. Il
mentionne cinq raisons à ce propos : (1) les approches scientifiques
manquent d'une vision interdisciplinaire unifiée ; (2) lorsqu'elles sont le
fruit de civils, elles sont défaillantes par rapport à l'image qu'elles
donnent de la réalité du combat (3) ; il n'existe pas de relations
symbiotiques entre l'historien militaire et le scientifique militaire (4) ;
souvent le leadership militaire
ne pose pas les bonnes questions aux scientifiques (5) ; l'art opérationnel
est souvent non traité par ces approches. Schneider propose donc un retour
aux grands classiques et à l'histoire. Il cite en vrac : Clausewitz, T.E.
Lawrence, R. Aron ,
Paul Kennedy, Schlieffen, Gustave Adolphe, Moltke l'Ancien, Jean Bloch,
Mikhaïl V. Frounzé, Mikhaïl Toukhatchevsky, J.F.C. Fuller, B.H. Liddell
Hart, etc. Le retour aux classiques est bien entendu envisagé en vue
d'apprendre, ou de réapprendre, l'art opérationnel.[50]
Globalement,
lorsque le nom de Clausewitz apparaît dans la thématique des approches
scientifiques de la guerre, il sert à remettre en valeur les facteurs
intangibles de ce phénomène, ceux qui peuvent être abordés mais jamais
complètement analysés par l'histoire. Clausewitz est généralement mis au
regard d'une vision non seulement plus historique de la guerre mais aussi
plus proche des sciences sociales. Pour illustrer ce point, une critique du Makers
of Modern Strategy, de Peter Paret,[51]
publiée en 1987 dans International
Security est très éclairante.
Pour son auteur, Stephen Walt, la lecture de l'ouvrage édité par Paret
montre un manque de rigueur scientifique. Les essais présentés dans le Makers
of Modern Strategy ne sont pas suffisamment critiques. De tous les
classiques présentés, seuls les essais sur Clausewitz et, dans une moindre
mesure, sur Hans Delbrück, résisteraient mieux à l'épreuve du temps.
Walt préconise une approche systématique et une enquête critique de la
stratégie. Il prône en fait une méthode proche de la sociologie, capable
d'analyser des phénomènes comme les rivalités inter-services,
l'opposition à l'innovation, le rôle du politique, etc.[52]
Constatons aussi la réaction de Michael I. Handel face à l'assertion
du britannique John Keegan selon qui, chez Clausewitz, la guerre est une
activité purement rationnelle toute faite de calculation.
Handel contredit vivement une telle opinion. Pour lui, les concepts de coup
d'œil, charisme, créativité sont inconciliables avec une vision
purement rationnelle de la guerre.[53]
Enfin,
le nom du Prussien sert aussi à rappeler que les possibilités de mathématisation
des recherches en relations internationales sont limitées. Les prédictions
sont très difficiles à établir, car, entre autres choses, les mathématiques
ne permettent pas de prendre en compte les facteurs moraux ou idéologiques.[54] A
l'opposé de cette tendance qui consiste à utiliser Clausewitz pour
relativiser l'importance des théories scientifiques, Trevor N. Dupuy s'est
servi du Prussien de façon étrange, voire même déconcertante. Cet auteur
a tenté de développer un modèle mathématique de la guerre. Mais, le plus
surprenant est de constater qu'il s'inspire très largement - et très
librement il le reconnaît - de Clausewitz. Considérant l'histoire comme
matière première, Dupuy commence son exposé par un tour d'horizon des
classiques de la stratégie (Jomini, Clausewitz, Ardant du Picq, D.H. et
T.H. Mahan, etc.) et de leur apport. Il livre ensuite treize affirmations
qu'il considère être des vérités immuables du combat : l'impératif de
mener des opérations offensives pour obtenir des résultats positifs au
combat ; la défensive comme forme la plus forte de la guerre ; la nécessité
de prendre une position défensive lorsque le passage à l'offensive s'avère
impossible, l'initiative comme moyen d'appliquer sa puissance de façon prépondérante
; le fait que la puissance de combat supérieure gagne toujours ; etc. Après
maints "calculs", Dupuy finit par présenter la formule P = N.V.Q.
où P est la puissance de combat, N le nombre de troupes, V les
circonstances variables affectant le combat et Q la qualité des forces. V
n'étant pas défini, on peut se demander quelle est la valeur de
l'exercice.[55]
Aujourd'hui,
les développements de la R.M.A. ont soulevé des craintes parmi les tenants
d'une étude historique et classique de la stratégie. Williamson Murray se
demande si l'importance accordée actuellement aux facteurs techniques, au
matériel, n'est pas de nature à faire retomber la pensée stratégique américaine
dans des travers identiques à ceux qu'elle a connu pendant la guerre du
Vietnam. Le sentiment qu'il est possible de se débarrasser des frictions
clausewitziennes, grâce aux moyens de renseignement, de commandement et de
contrôle, ne serait rien de plus qu'une illusion.[56]
Bien que l’on vive à l'âge du traitement automatisé des informations,
les "clausewitziens" font malgré tout remarquer que les
subjectivités continuent d'opérer et qu'à côté de la sphère physique,
une sphère morale coexiste. Ils ajoutent que la chance ne peut-être
proprement quantifiée. L'emploi d'un jargon technique donne peut être une
impression de scientificité aux théories militaires, mais c'est à mauvais
escient.[57]
Ceux qui s'inspirent de Clausewitz ont la bienséance de mettre en
garde les nouveaux "faiseurs de systèmes". Notons
pour terminer que le nom de Clausewitz revient de plus en plus régulièrement
dans l'application que les militaires américains font des théories de la
complexité. Ici, l'emploi des idées de Clausewitz se situe à la croisée
des chemins. Les théories de la complexité se développent de plus en plus
comme un nouveau paradigme scientifique. Issues des sciences de la nature,
elles tendent à s'infiltrer parmi les sciences humaines, voire à les
absorber et leur imposer une nouvelle lecture. Certains auteurs utilisent le
modèle complexe comme une sorte de métaphore, en acceptant ses limites. Il
le confronte ensuite aux idées de Clausewitz. D'autres adaptent le Prussien
dans un nouveau schéma positiviste complexe. Comme l'indique John E.
Tashjean, les théories de la complexité ont en tout cas l'avantage de
faire régresser l'empirisme logique traditionnel du discours stratégique.
Elles ont permis à des concepts en provenance des sciences sociales de
s'insérer dans la réflexion des soldats.[58]
Toutefois, ces dérives rationalisantes à l'extrême - encore une
fois positiviste - ne sont peut-être pas si éloignées (nous traiterons
plus en profondeur des théories de la complexité, voir infra).
Les
quelques constatations générales établies à propos des principes de la
guerre de 1945 à la guerre du Vietnam restent encore valables de la fin de
la guerre du Vietnam à nos jours. Un seul point change réellement ; on ne
retrouve quasiment plus d'articles d'auteurs étrangers en parlant dans les
revues américaines. Par contre, on peut affirmer que les principes ont
encore gagné en stature avec le mouvement de réforme militaire - non des
moindres, par l'utilisation qu'en fait Harry G. Summers dans son fameux
ouvrage On Strategy.[59]
Etudions rapidement leur
diffusion dans la structure doctrinale des différentes forces armées. Tout
d'abord, il est nécessaire de rappeler que l'édition de 1976 du manuel FM
100-5 avait été critiquée car elle ne renfermait pas la liste des
principes de la guerre, considérés comme fondement de tout l'art opérationnel.[60]
Ces principes réapparaîtront dans l'édition suivante, celle de 1982. Ils
sont encore présents dans l'édition de 1993 du FM 100-5, mais répartis en
deux listes : principes de la guerre et principes des opérations autres que
la guerre.[61]
Il avait ensuite été proposé de fondre les deux listes dans l'édition
suivante du manuel.[62]
Cette proposition a bien été retenue pour la dernière édition du
manuel qui est maintenant rebaptisé FM 3-0,
Operations.[63]
Le manuel FM 100-1, The Army
publié en 1978 reprenait également les principes.[64]
Ce dernier manuel les reprendra encore dans sa version de juin 1994.[65]
La dernière version à ce jour, juin 2001, a été rebaptisée FM 1. Elle
mentionne à peine les principes – sans en donner la liste – dans la préface.[66]
Pourtant,
l'actuelle révolution dans les affaires militaires n'a pas mis un terme aux
discussions sur les principes. De nouveaux principes plus au goût du jour
sont même proposés : tromperie, rapidité d'exécution, façonnage de
l'ennemi et exploitation de la victoire. Sun Zi, Napoléon et Stonewall
Jackson servent ici de modèle.[67] Dans
l'U.S. Navy par contre, le corpus doctrinal est plus rebelle aux principes.
Elle ne les accepte qu'en 1994, et encore sous forme de "déclaration
de politique" et non sous une forme complètement officielle
doctrinale.[68]
Néanmoins, les principes figurent encore aujourd’hui dans le
document NDP 1 de 1994, l’équivalent du FM 100-5 (et FM 3-0 actuellement)
pour l’U.S. Navy.[69] Au
sein du Corps des Marines, les principes ne figuraient pas véritablement
dans le manuel FMFM 1, Warfighting.
Ce dernier ne mentionnait que les principes de concentration et de vitesse
et non la liste habituelle.[70]
Actuellement, les principes sont repris dans les manuels MCDP 1, Warfighting
de juin 1997, MCDP 1-0, Marine Corps
Operations de juin 2000 (qui reprend également à deux reprises le
concept de points décisifs) et MCDP 5, Planning
de juillet 1997. De plus, le manuel MCDP 1-1, Strategy
de novembre 1997 fait référence aux principes sur base de la pensée de
Corbett. Par contre, le MCDP 1-2, Campaigning
ne les contient pas.[71]
Ajoutons aussi que dans un White
Paper commun à l'U.S. Navy et au Corps des fusiliers marins - Operational
Maneuver from the Sea -, on trouve des principes exprimés sous une
forme légèrement modifiée.[72]
Au total, pour le Corps des Marines, tout comme pour l'US Navy, la référence
aux principes est moins systématique qu'au sein de l'armée de terre. Pour
l'U.S. Air Force, le document AFM 1-1 reprenait les principes. Il en va de même
pour le manuel AFDD 1 plus récent.[73]
Les principes sont cités aux côtés de concepts clausewitziens comme
les frictions ou mis en parallèle avec Sun Zi.[74]
Sous une approche assez similaire, le colonel Phillip S. Meilinger, de
l'U.S. Air Force, les utilise aussi dans un document nommé Ten
Propositions Regarding Airpower. Ce colonel historien montre un certain
scepticisme vis-à-vis des principes mais rappelle qu'ils correspondent à
une attente réelle de la part des soldats.[75]
La
doctrine interarmes consacre également les principes. On retrouve la liste
de principes de la France, des Etats-Unis, de la République Populaire de
Chine, de l'ex-U.R.S.S., de la Grande-Bretagne / Australie dans le manuel
AFSC Pub. 1, The Joint Staff
Officer's Guide de 1997.[76]
La liste figurait aussi dans Joint Publication 1,
Joint Warfare of the Armed Forces of the United States, de 1995, et dans
Joint Doctrine, Capstone and Keystone
Primer, de 1997. On trouve une référence à Sun Zi en rapport avec les
principes dans ce dernier manuel.[77] Il
convient de se demander maintenant ce qu'il en est du contenu et des réflexions
tournant autour de ces listes. On a déjà indiqué que les constatations émises
à ce propos avant la fin de la guerre du Vietnam restent majoritairement
valides. Les textes sont avant tout très peu dogmatiques à l'encontre des
principes. Tout un chacun peut encore proposer un raisonnement qui permet de
modifier ou additionner un principe. On citera, à titre d'exemple, la
tentative de proposer le soldat individuel comme principe supplémentaire et
de faire valoir la nécessité de le protéger, le "blinder",
entre autres en le plaçant dans un véhicule … blindé.[78]
Ailleurs, dans un article signé par le général Starry, celui-ci
pense que la valeur du soutien populaire pourrait être un facteur supplémentaire
répertorié parmi la liste des principes[79]
Il arrive également que le discours stratégique américain assimile Sun Zi
aux principes de la guerre.[80]
Le penseur chinois est toutefois légèrement différencié de l'approche
jominienne. Les catégories utilisées dans l'œuvre de Sun Zi ont des
racines autres que celles de Jomini : harmonie et chaos, vide et solide, méthode
directe et indirecte - crafty et straightforward
-, disposition et puissance - form
et power.[81] Ensuite,
on affirme toujours que les principes doivent être étudiés dans le
contexte de l'histoire militaire. Ainsi, un auteur se servit des principes
comme schéma d'analyse de l'opération Just
Cause menée à Panama en 1989.[82]
On ajoute également qu'ils ne constituent pas une check-list
mais un outil théorique.[83]
Il
a déjà été mentionné que Clausewitz et Jomini étaient parfois
confondus comme sources des principes dans le discours stratégique américain
de la fin de la Seconde Guerre mondiale à la guerre du Vietnam. C'est
toujours le cas, mais de manière moins fréquente.[84]
Le Prussien est ainsi parfois assimilé au principe d'économie des
forces - défini comme l'utilisation du minimum de forces requises en vue
d'accomplir une mission.[85]
Dans un autre cas, il est mis en regard du principe du moral, en complément
de Jomini.[86]
Quant à l'ouvrage Principles of War,
qui avait largement contribué à la confusion entre le Suisse et
Clausewitz, il est encore largement disponible. Ce document fut réimprimé
en 1987 et est actuellement disponible sur l'Internet.[87]
Mais la critique tend à considérer ce texte comme accessoire à son œuvre.
On War est donc devenu un point
de passage obligatoire à la compréhension de Clausewitz. Les Principles
ne sont pas considérés comme un résumé du Traité.[88] On
assiste donc à un effort notable du discours stratégique américain en vue
de mieux comprendre Clausewitz et ne pas le réduire à une liste de
principes. Il y a pourtant matière à critique. Parfois, des articles publiés
dans les revues des différents services des forces armées simplifient à
outrance On War, ou des parties
de cet ouvrage. Par exemple dans un article publié en 1980 dans l'Air
University Review à propos de On
War, chaque titre de paragraphe est mis en évidence comme le serait un
principe : (1) la connaissance doit devenir capacité ; (2) la guerre est un
moyen sérieux d'un but sérieux ; (3) le courage est la première nécessité
du soldat ; (4) la guerre est le domaine de la souffrance physique et de la
violence ; (5) en tactique, comme en stratégie, la supériorité du nombre,
est l'élément le plus commun de la victoire ; (6) la guerre est instrument
du politique.[89]
Proche
de cette description, on trouve un autre texte, de Patrick M. Cronin, paru
dans la Military Review en 1985.
Le Traité y est résumé comme
suit : (1) la guerre est la continuation de la politique par des moyens
violents ; (2) la guerre est le résultat des interactions du gouvernement,
du peuple et des forces armées ; (3) le politicien donne forme à la stratégie
militaire ; (4) le politicien doit être au fait des affaires militaires ;
(5) le politicien guide la guerre ; (6) le soldat aide le politicien à
formuler les buts de la politique ; (7) la théorie est un guide ; (8) la
guerre est le domaine des frictions ; (9) la défense est la forme la plus
forte de la guerre ; (10) les forces armées ennemies figurent parmi les
objectifs principaux ; (11) les forces numériques sont fondamentales mais
insuffisantes à assurer une victoire ; (12) l'offensive est le moyen
d'obtenir un but positif, etc. La méthode se rapproche une fois de plus de
celle de Jomini et de ses principes.[90]
Néanmoins,
ces travaux s'avèrent fondamentaux pour la compréhension de On
War. Mais il est dommage que cette façon de procéder réduise
pratiquement à néant l'aspect dynamique du travail de Clausewitz. Il est
vrai que les principes de la guerre se limitent le plus souvent à un
concept dont l'interprétation est large, tandis que les articles tentant de
résumer Clausewitz établissent des espèces de maximes qui mettent généralement
deux éléments en relation, ce qui est un premier pas vers une approche
plus dynamique. Dans un article publié en 1965, Peter Paret mettait déjà
en garde contre l'appauvrissement des tentatives de résumer Clausewitz sous
cette forme. Cela conduit le plus souvent à oublier, ou reléguer au second
plan, les aspects méthodologiques et "dialectiques" du travail de
l'officier prussien.[91]
En
fait, l'inimitié notable sur le plan intellectuel de Clausewitz et Jomini,
quand ils étaient encore vivants, ne dérange pas outre mesure le discours
stratégique américain. Les deux approches longtemps considérées comme
incompatibles deviennent complémentaires.[92]
Cet aspect des choses sera encore plus visible lorsque les concepts de point
décisif et de centre de gravité (voir infra) seront abordés.[93]
Pour Richard M. Swain, Clausewitz a tenté de ramener tout son travail
à un point focal. Jomini, lui, n'est pas tant mauvais, qu'il est plus limité
dans son approche : la somme de l'œuvre du Suisse n'est pas plus grande que
ses parties. Swain pense que chacun des penseurs occupa une sphère
d'activité différente. Il serait inutile de les opposer car leurs cadres
de référence sont différents.[94]
Mais l'enthousiasme pour Jomini n'est pas partagé par tout le monde. Pour
Christopher Bassford, Jomini a été complètement absorbé dans la façon
d'écrire la doctrine militaire. Ce qui n'est pas le cas de Clausewitz.[95] Notons
aussi la réaction de Phillip Crowl envers les principes. En prenant appui
sur Mahan, Crowl pense qu'il peut affirmer qu'il n'existe pas de principes
scientifiquement historiques de la guerre. L'auteur propose donc d'étudier
la guerre sous la forme d'une série de questions, constituant une sorte de
cadre d'analyse : comment se présente la stabilité du front domestique,
quelles sont les alternatives aux opérations, quel en est l'objectif, etc.
L'histoire aide bien entendu celui qui veut comprendre la guerre, mais elle
est insuffisante. Et Crowl de conclure que la notion clausewitzienne de génie
arrive en renfort lorsque les plans s'avèrent désuets en cours d'opération.[96]
[1]
On retrouve des considérations assez identiques de la part d'un
critique britannique : Thorne I.D.P., "Correspondance On
Clausewitz", The Army
Quaterly and Defence Journal, octobre 1971, p. 116. [2]
Shepard J.E., Jr., "On War
: Is Clausewitz Still Relevant?", Parameters,
septembre 1990, pp. 85-99. [3]
Voir par exemple : Cronin P.M., "Clausewitz Condensed", Military
Review, août 1985, p. 48 (article reproduit pour le Congressional
Research Service, The Library of Congres, par exemple disponible à le
site : www.au.af.mil/au/awc/awcgate/clausewitz/clswtz-c.htm)
; Matthews L.J., "On Clausewitz", Army,
février 1988, pp. 20-24 (republié dans la Military
Review, août 1988, pp. 83-84). [4]
Alterman E., "The Use and Abuse of Clausewitz", Parameters,
été 1987, pp. 27 ; 30-31. [5]
McIsaac D., "Master at Arms: Clausewitz in Full View", art.
cit., p. 83. [6]
Brodie B., "The Continuing Relevance of Clausewitz", dans
On War, pp. 45-58. [7]
Lowenthal M., "Carl von Clausewitz - Reviews of Books",
art. cit., p. 609. [8]
Voir l’opinion positive de : Luttwak E.N., "Reconsideration:
Clausewitz and War", dans Luttwak E.N., Strategy
and Politics (Collected Essays), New Brunswick & Londres,
Transaction Books, 1980, p. 261 (initialement publié dans The
New Republic, mai 14, 1977). [9]
King J.E., "On Clausewitz: Master Theorist of War", Naval
War College Review, automne 1977, p. 31. [10]
Bassford Ch., "Indexes to Clausewitz's On
War", (s.d.)
(http://www.mnsinc.com/cbassfrd/cwzHOME/wordndx.htm). Les
deux derniers index sont consultables sur l’Internet. [11]
Voir, par exemple : Cannon M.W., "Clausewitz for Beginners", art.
cit., pp. 48-57. [12]
Handel M.I., Who Is Afraid of
Carl von Clausewitz ? A Guide to the Perplexed, Department of
Strategy and Policy, United Naval War College, 6th Edition, été 1997. [13]
Matthews L.J., art. cit., pp.
20-24. [14]
Par exemple : Cronin P.M., "Clausewitz Condensed", art.
cit., 40-49 ; Cole J.L. Jr., "ON
WAR Today?", Air
University Review, mai-juin 1980, pp. 20-23. [15]
Romjue J.L., "The Evolution of AirLand Battle Concept", art.
cit., p. 14. [16]
Baumann R.F., "Historical Framework for the Concept of
Strategy", Military Review,
mars-avril 1997, pp. 2-13. [17]
Dietrich S.E., "To Be Successful Soldier, You Must Know History -
(review essay : The Patton Mind",
Military Review, août 1993,
p. 67. [18]
Cette place accordée à l'histoire s'avère durable. Voir par exemple
en 1990 : Krause M.D. & Newell C.D., "Introduction", Military
Review, septembre 1990, p. 1. Voir aussi l'impressionnante revue
commentée d'ouvrages d'histoire militaire par Richard M. Swain publié
dans la Military Review. Y
figurent pêle-mêle T.E. Lawrence, John Keegan, Napoléon, Liddell
Hart, Churchill, van Creveld, etc. Swain R.M., "The Written History
of Operational Art", Military
Review, septembre 1990, pp. 100-105. [19]
Allen R.L., "Piercing the Veil of Operational Art", Parameters,
été 1995, pp. 111-119. [20]
Luvaas J., "Thinking at the Operational Level", Parameters,
printemps 1986, p. 3. [21]
Handel M.I., Who Is Afraid of
Carl von Clausewitz ?, op. cit. ; King J.E., "On Clausewitz:
Master Theorist of War", art.
cit., pp. 7 et 17. [22]
Winton H.R. & Swain R.M., "The Fog of Military Education -
Review Essay", Military
Review, janvier 1991, pp. 73-77. [23]
Swain R.M., "On Bringing Back the Principles of War", art.
cit., pp. 40-46 ; Hassler W.W. Jr., "Military History: The Army
Pivotal Study", Military
Review, octobre 1976, pp. 29-33 [24]
Crowl Ph.A., "Education versus Training at the Naval War College:
1884-1972", Naval War
College Review, vol. 26, n°3, 1973, pp. 2-10. [25]
Davis M.T., "Military Reform Movement and Military History", Marine
Corps Gazette, août 1986, pp. 27-28. [26]
Cronin P.M., "Clausewitz Condensed", art.
cit., p. 44. [27]
L'utilisation de la méthode historique - critique - de Clausewitz est
aussi prônée dans le cadre de l'évaluation des achats de matériel en
complément à des approches plus centrées sur les systèmes. Anderson
W.M., Acquisition Renaissance:
The Birth of Critical Analysis in the Acquisition Workforce (A Research
Paper Presented to the Research Department Air Command and Staff College
- In Partial Fulfillment of the Graduation Requirements of A.C.S.C.),
Air War College, Maxwell A.F.B., mars 1997, 37 p. [28]
Swain R.M., "Military Doctrine and History", Military
Review, juillet 1990, pp. 80-81 ; voir aussi Winton H.R.,
"Reflections on the Air Force's New Manual", Military
Review, novembre 1992, pp. 20-31. [29]
Marvin F.F., "Using Military History in Military Decision
Making", Military Review,
juin 1988, p. 31. [30]
Howard M.E. & Guilmartin J.F. Jr., Two
Historians in Technology and War, S.S.I. Paper, U.S.A.W.C., 5th
Annual Strategy Conference, juillet 20 1994. [31]
Skaggs D.C., "Michael Howard and the Dimensions of Military
History", Military Affairs,
octobre 1985, p. 182 et Howard M., "The Use and Abuse of Military
History", Parameters,
printemps 1981, p. 14, texte déjà publié comme : Howard M., "The
Use and Abuse of Military History", Military
Review, décembre 1962, pp. 8-12. [32]
Paret P., "The New Military History", Parameters,
automne 1991, p. 18. [33]
Baumann R.F., "Historical Perspectives on Future War", Military
Review, mars-avril 1997 (voir
http://www-cgsc.army.mil/milrev/index.htm). [34]
John Gooch est un professeur britannique qui enseigne à Yale et l'U.S.
Naval War College. C'est d'ailleurs de cette dernière école qu'est
sorti le projet de ce livre. Cohen
E.A. & Gooch J., Military
Misfortunes, The Anatomy of Failure in War, New York, Vintage Books,
1991 (1990), pp. 44-46. Cet ouvrage a été très
bien reçu par la critique de la Military
Review : Hughes D.J., "Military
Misfortunes - Book Reviews", Military
Review, septembre 1990, p. 118. [35]
Par exemple : Simpson B.M. III, "The Essential Clausewitz", Naval
War College Review, mars-avril, 1982, p. 54 ; Coats W.J.,
"Clausewitz's Theory of War: An Alternative View", Comparative
Strategy, vol. 5, n° 4, 1986, p. 356 ; Cannon M.W.,
"Clausewitz for Beginners", art.
cit., pp. 48-57. [36]
King J.E., "On Clausewitz: Master Theorist of War", art.
cit., pp. 5-7. [37]
Swain R.M., "Clausewitz for the 20th Century: The Interpretation of
Raymond Aron ", Military
Review, avril 1986, pp. 38-47. [38]
Voir par exemple : Handel M.I., Who
Is Afraid of Carl von Clausewitz ?, op. cit. [39]
Handel M.I., Masters of War -
Classical Strategic Thought, (second, revised ed.), Londres, Frank
Cass, 1996 (1991), p. 205. [40]
Scales R.H. Jr. & van
Riper P., "Preparing War in the 21st Century, Parameters,
été 1997, pp. 4-14 article initialement publié dans la Strategic
Review, été 1997). Voir aussi l’historien israélien Creveld M.
van, "The Eternal Clausewitz", dans Handel M.I., Clausewitz
and Modern Strategy, op cit.,
pp. 35-50. [41]
Betts R.K., Surprise Attack,
Washington D.C., The Brookings Institution, 1982, pp. 186-187. [42]
Brodie B., "Technological Change, Strategic Doctrine, and Political
Outcomes", dans Knorr K. (dir.), Historical
Dimensions of National Security Problems, Lawrence, the University
Press of Kansas, 1976, p. 266. [43]
Vaughn Th.B., "Clausewitz and Contemporary American
Professionalism", Military
Review, décembre 1982, pp. 39-44. [44]
Après la Seconde Guerre mondiale, durant laquelle il fut assigné a un
poste du quartier-général de la 8th Air Force en Grande-Bretagne,
McNamara rentra au service de la Ford Company (1946) avec huit autres
experts en management. Ils étaient connus sous le nom de whiz
kids – approximativement, "gamins géniaux".
Sa carrière dans la compagnie a été très rapide grâce à ses
prouesses en matière de redressement financier. En 1960, il devient président
du constructeur automobile, le premier président ne faisant pas partie
de la famille Ford. Peu après, l'administration Kennedy lui demanda
d'assumer le poste de secrétaire à la défense, ce qu'il fera jusqu'en
1968 sous la présidence Johnson. Pendant cette période, il diminue le
poids des armes nucléaires dans la défense des Etats-Unis au profit de
plus de forces conventionnelles. Il organise l'envoi de troupes au
Vietnam (de 1961 à 1967) mais prendra position contre l'escalade vers
la fin 1965. Il commençait alors à douter de la politique choisie. On
lui doit l'introduction - assez systématique - de méthodes d'analyse
basées sur des comparaisons coûts-bénéfices dans les procédures
d'achat de matériel et d'armes. De 1968 à 1981, il sera à la tête de
la World Bank. Sweeney
J.K. (dir.), A Handbook of
American Military History, From the Revolutionary war to the Present,
Boulder, Westview Press, 1996, p. 282. [45]
Palmer G., The McNamara Strategy
and the Vietnam War, Westport, Greenwood Press, 1978, pp. 3-17. Gregory
Palmer est un analyste de la défense britannique. [46]
Brodie B., "Technological Change, Strategic Doctrine, and Political
Outcomes", dans Knorr K. (dir.), Historical
Dimensions of National Security Problems, op.
cit., p. 303. Sur la même thématique, voir
aussi : Cannon M.W., "Clausewitz for Beginners", art.
cit., pp. 48-57. [47]
Luttwak E.N., "The
Decline of American Military Leadership", art.
cit., pp. 82-88. [48]
Id., "Reconsideration: Clausewitz and War", dans id., Strategy
and Politics, op. cit.,
p. 261. [49]
Betts R.K., "Conventional Strategy -
New Critics, Old Choices", art.
cit., pp. 141-162. [50]
Schneider J.J., "Theoretical Implications of Operational Art",
Military Review, septembre
1990, p. 218-25. [51]
Paret P. (dir.), Makers
of Modern Strategy, op. cit. [52]
Walt S.M., "The Search for a Science of Strategy", International
Security, été 1987, pp. 140-165. [53]
Handel M.I., Who Is Afraid of
Carl von Clausewitz ?, op. cit. | ||||||||||||||||||