| Institut de Stratégie Comparée, Commission Française d'Histoire Militaire, Institut d'Histoire des Conflits Contemporains |
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Les Stratégiques
Clausewitz et le discours stratégique américain. De 1945 à nos jours
Christophe Wasinski
Section
1 - La Formule suite à la fin de
la guerre du Vietnam Comme le titre du paragraphe l'indique, cette partie est consacrée aux réflexions clausewitziennes qui se placent à la charnière des domaines stratégique et politique. Ce faisant, ce passage se nourrira inévitablement de sources de provenance très diverse : académiques, politiques et militaires. Encore une fois, on constatera que sur la question du lien entre politique et guerre, le discours stratégique américain est très divisé. Il faut aussi rappeler que toutes les considérations qui vont suivre sont très intimement liées à l'échec de la guerre du Vietnam. Cet échec laisse encore des traces dans la stratégie américaine contemporaine. La
position de départ de la plupart des auteurs rejetant la Formule
tient à une explication assez simple à la base. Pour eux, la guerre est la
fin de la Raison, ou plutôt son abandon. Autrement dit, comment concevoir
que la destruction, la mort, ainsi que l'ensemble des horreurs que véhicule
la guerre puissent être perçus comme dépendant d'un phénomène
rationnel. Cette conception est d'autant plus marquée par la peur
qu'engendrent les armes nucléaires. En instrumentalisant la guerre comme le
fait Clausewitz, on la justifie en tant qu'acte rationnel alors qu'elle ne
peut l'être. La guerre ne pourrait être qu'une sorte de pathologie
mondiale. Cette interprétation se nourrit toutefois d'un prérequis supplémentaire
et ouvertement affiché : celui de la moralité. Le modèle clausewitzien
est donc, pour cette approche, immoral - et non pas a-moral - et cynique.
Par conséquent, ce modèle est en conflit avec les conceptions, les
valeurs, que doit défendre une démocratie. Les tenants de cette démonstration
raccrochent donc bien leur raisonnement avec une idée particulière de la
moralité qui trouve des affinités bien ancrées dans le régime politique
américain. De plus, selon cette tendance du discours, si la guerre peut être
évitée, la Formule devrait être
rejetée. Ce point de vue moraliste se retrouve largement parmi ceux que
l'on nomme les libéraux, souvent proches du parti démocrate.[1] L'idée
de moralité évoquée se présente bien sous une forme avouée dans
d'autres documents. En effet, les réflexions sur l'éthique et la guerre
juste - jus ad bellum - sont
nombreuses aux Etats-Unis. De la fin de la guerre du Vietnam à 1982,
quelques 682 livres et articles avaient été produits aux Etats-Unis
concernant l'histoire, la théorie et la pratique de l'éthique militaire.
De 1982 à 1998, ce nombre a plus que doublé.[2]
Le domaine ne reste donc pas confiné à l'appréciation de quelques
philosophes ou théologiens. Les principes de la guerre juste se retrouvent
même dans certains manuels militaires.[3] En
la matière, le nom de Michael Walzer fait autorité depuis la publication
de son livre Just and Unjust Wars.
Pour le philosophe, il existe une communauté d'Etats indépendants et
souverains et toute utilisation de la force à l'encontre d'un Etat
souverain est un acte criminel. Toutefois, la force peut tout de même être
employée pour faire face à deux cas de figure : soit pour se défendre ;
soit pour faire exécuter la loi internationale. Le premier cas s'adresse
uniquement à l'Etat victime, le deuxième postule qu'un Etat non attaqué
puisse faire usage des ses forces. En résumé, seule la réponse à
l'agression peut justifier la guerre. Mais une fois l'agresseur vaincu
militairement, il peut également être puni - la punition doit alors être
envisagée comme un moyen dissuasif pour l’avenir. Pour Walzer, le cadre défini
de la guerre juste est incompatible avec l'ouvrage de Clausewitz On
War. Selon lui, Clausewitz est le tenant de la guerre d'anéantissement
et de l'offensive. Or ces objectifs sont irréconciliables avec le concept
de la guerre limitée propre à la guerre juste.[4]
A
contrario, dans un ouvrage publié en 1973 (War
and Politics) Bernard Brodie va illustrer la relation entre politique et
guerre en prenant très largement - et positivement - appui sur Clausewitz
dans le contexte de la stratégie américaine en Corée, au Vietnam et face
aux armements nucléaires. Selon l'auteur, la guerre est bel et bien la
continuation de la politique. Mais pour Brodie, la Formule
n'implique pas qu'une fois que les hostilités ont débuté, le politique ne
peut plus agir à la façon dont Moltke l'Ancien et Schlieffen le
concevaient. Au contraire, la politique fait sentir son influence tout au
long du conflit. La perception que Brodie a de Clausewitz est celle de l'équilibre
entre fins et moyens par lequel s'exprime la vision rationnelle de la
guerre.[5]
Brodie est donc loin de transformer le point de vue de Clausewitz en
une ontologie dans un monde menacé par l'apocalypse nucléaire : point de
moralité de la guerre ici. Dans un style réaliste, Clausewitz n'est pas
montré sous un jour immoral mais a-moral. Pour Brodie, le Prussien se
limite à étudier la guerre dans cette relation qui est celle des moyens
pour parvenir à atteindre un objectif - c'est là que réside la rationalité
et l'instrumentalisme qui en découle. Le choix de l'objectif n'est pas déterminé
a priori par Clausewitz, tout au plus montre-t-il comment l'obtention d'une
fin rétroagit sur le politique qui fixe le but - entre autres en tenant
compte de l'opinion publique. Affirmer que la vision du Prussien dans le
cadre de la confrontation atomique entre l'Est et l'Ouest revient à
favoriser l'éclatement d'une guerre - comme le postule Hanna Arendt, Anatol
Rapoport, Walzer, etc. - est une erreur. Clausewitz laisse la possibilité
de refuser la guerre. Mais, si elle est acceptée, elle sera, par définition,
un instrument du politique. Notons
que la rationalité imputée au politique par Clausewitz est parfois un
point d'achoppement même pour certains clausewitziens. Ainsi, James E. King
s'est demandé comment interpréter les actions d'un leadership
non rationnel ou irrationnel dans le schéma clausewitzien. D'après une
lecture de la biographie de Paret sur le Prussien, Clausewitz
and the State, on pourrait déduire que pour Clausewitz l'Etat ne peut
se tromper. Toutefois, pour James E. King, la position de Clausewitz est
différente. Clausewitz aurait simplement admis que le politique peut se
fourvoyer - mais il ne laisse pas pour autant au militaire la possibilité
de se révolter.[6]
Michael
I. Handel envisagera aussi le problème de la rationalité du politique. Il
répertorie trois circonstances conduisant à la fin du conflit selon
Clausewitz : (1) l'incapacité de continuer le combat, (2) l'improbabilité
de la victoire, (3) et des coûts inacceptables. Pour Handel, lorsque
Clausewitz postule de mener une guerre de manière rationnelle, il fait bien
une recommandation se basant sur l'analyse des moyens et des fins et cela
peut suggérer de passer aux négociations quand cela s'avère nécessaire.
Mais, toujours pour Handel, si Clausewitz discute de la formation de
l'objectif politique, il ne parle pas de la possibilité dont disposent
certains chefs politiques de conduire la guerre pour des motifs
irrationnels, ou personnels. Selon Handel, l'exploration de cette question
s'avère importante à la compréhension de la conclusion des conflits.[7] En
se focalisant sur la rationalité de l'approche de Clausewitz, certains
chercheurs vont également réfuter la vision de Walzer sur la doctrine de
la guerre juste. Vu que le Prussien peut être perçu comme le propagateur
de l'idée d'une stratégie rationnelle - qui implique l'équilibre de
moyens selon les fins -, il ouvre la voie à une réflexion sur la
limitation de l'emploi de la force. Or ces limitations rendent l'acte de
guerre parfaitement compatible avec la conception de la guerre juste - à la
fois jus ad bellum et jus
in bello. On War n'est donc
pas un traité de sadisme.[8] Notons
aussi que dans un article de la revue Parameters
datant de 1987, David Jablonsky, a développé une réflexion particulièrement
intéressante à propos du rejet de la Formule.
Ce courant qui, comme nous l'avons vu, envisage la guerre comme la faillite
de la politique et non sa poursuite, procéderait d'une confusion entre les
termes politics et policy.
Si la politique américaine, policy,
se choisit comme objectif de ne pas combattre, de rester en paix, tout
conflit auquel elle devra se mêler est inévitablement une faillite de ses
objectifs politiques.[9]
Néanmoins, pendant la durée du conflit, la violence continuera de
garder son étiquette politique, à faire partie du processus politique - politics.
La contradiction entre les tenants et les détracteurs de la Formule
se trouverait ainsi atténuée. En
tout cas, suite à la renaissance des études sur Clausewitz en 1976, moins
de voix se sont fait entendre dans le sens du rejet de la Formule
dans le discours stratégique américain. Bien au contraire, il convient de
noter l'existence de deux courants de pensée relatifs à l'apport de
Clausewitz à la charnière politico-stratégique. Il y a tout d'abord les
travaux de Harry G. Summers (On
Strategy, 1982) qui s'appuient largement sur la "trinité
paradoxale" pour analyser la guerre du Vietnam. Il y a ensuite les développements
relatifs à la doctrine Weinberger et aux manuels opérationnels. L'ouvrage
On Strategy de H.G. Summers a été
réalisé dans le cadre d'une étude menée au sein de l'armée.[10]
Ce travail fut ensuite reproduit dans une édition commerciale en 1982. Le
livre a connu une très large diffusion. On
Strategy a été distribué à tous les membres du Congrès lors de sa
parution, sur demande du représentant Newt Gingrich, alors très actif dans
le Military Reform Movement.
L'ouvrage sert aussi de texte de base dans différentes universités et écoles
militaires. Dans
son ouvrage, Harry G. Summers commence par constater que les deux
principales erreurs des stratèges de Washington au Vietnam ont été de ne
pas discerner dans quel type de conflit ils s'engageaient et d'avoir fait
preuve de peu de clarté dans le choix de leurs objectifs.[11]
Pour Summers, ce conflit n'était pas une guerre de guérilla mais bien une
guerre de type conventionnel contre le Nord Vietnam. Après tout, la guerre
s'est bien terminée lorsque des chars ont envahi Saigon en 1975. Le doute
aurait été semé dans les esprits en faisant passer les opérations américaines
pour des actions de police.[12]
Les Etats-Unis n'auraient donc pas reconnu dans quel type de guerre ils étaient
impliqués. Plus précisément, c'est le gouvernement qui est visé par
cette conclusion. En
fait, le raisonnement de Summers s'avère assez proche de celui de Mao
Zedong. Pour Mao, la pratique de la guerre de guérilla n'est qu'une première
étape, insuffisante, de la guerre révolutionnaire. Les forces contestant
l'ordre établi doivent dès que possible passer à une phase plus proche de
la guerre conventionnelle qui les mènera à la victoire.[13] Mais,
pour Summers, le manque de clarté dans le choix des objectifs américains a
aussi eu des implications internes, parmi l'opinion publique. C'est ici que
Summers appuie la plus grande part de son argumentation sur la trinité
clausewitzienne. Rappelons
la définition de la trinité d'après la traduction française de Vom
Kriege : [...] la violence
originelle de son élément, la haine et l'animosité, qu'il faut considérer
comme une impulsion naturelle aveugle, puis le jeu des probabilités et du
hasard qui font d'elle [la guerre] une
libre activité de l'âme, et sa nature subordonnée d'instrument de la
politique, par laquelle elle appartient à l'entendement pur. Le premier de
ces trois aspects intéresse particulièrement le peuple, le second le
commandant et son armée, et le troisième relève plutôt du gouvernement.
[14] Summers,
lui, utilise une trinité "toute personnelle". Il la résume de
manière quasiment structurelle, comme le jeu des populations, du
gouvernement et de l'armée. Le trinité de Summers est devenue beaucoup
plus rigide que celle de Clausewitz.[15]
Quoi
qu'il en soit, l'auteur pense que l'absence de soutien populaire américain
pendant la guerre du Vietnam est la raison principale de l'échec. Summers
est d'ailleurs convaincu que la guerre aurait pu être gagnée par les
Etats-Unis si son pays avait prolongé l'engagement. Le soutien populaire,
suivant l'identification qu'en fait l'auteur, est créé par deux
institutions : les médias et le Congrès.[16]
La
réflexion de Harry G. Summers précède donc directement la politique de
l'armée en matière de relations publiques. Durant la guerre du Vietnam,
les médias avaient la possibilité de circuler librement sur le terrain des
opérations. Les journalistes pouvaient retransmettre les images les plus
dures du conflit. On ne pouvait guère parler de censure, ni même
d’autocensure. Depuis, le système de pools
a vu le jour. Ceux-ci ont été rendus célèbres durant la guerre du Golfe.
Mais ce système d'"encadrement" des journalistes date en fait
d'avril 1985. C'est en effet à ce moment que le secrétaire à la défense
a formalisé la règle des pools.
Globalement,
le discours stratégique américain se montre satisfait de cette technique.
Selon les militaires, elle permet d'assurer une bonne transparence de ce qui
se passe sur le champ de bataille.[17]
Mais n'existe-t-il pas un risque de dérive démocratique lorsque le
militaire appelle le journaliste à plus de coopération et que la notion de
"formation des esprits" est citée ?[18]
Les concepts de guerre psychologique et de propagande ne semblent pas
très éloignés. Quelques
remarques supplémentaires s'imposent par rapport au travail de Summers et
sur son usage de la trinité clausewitzienne. Tout d'abord, mentionnons que
le concept de la trinité a peu été souligné par ceux qui ont lu
attentivement Clausewitz auparavant. Ainsi, par exemple, dans le chapitre
consacré au Prussien par Hans Rothfels dans la première édition du Makers
of Modern Strategy, on n'en trouve à peine la trace.[19]
Raymond Aron sera
l'un des premiers à faire largement ressortir ce concept, qui malgré tout
n'occupe pas une place énorme (quantitativement) dans le Traité.[20]
Néanmoins, la trinité consacre de manière évidente le rôle
d'activité sociale que Clausewitz attribue à la guerre. Ensuite,
notons que l'approche de Summers ne plaît pas à tout le monde. Pour
Richard M. Swain, On Strategy
peut être perçu comme un moyen de reporter la plupart des responsabilités
de l'échec vietnamien sur le gouvernement, le Congrès, les médias, la
population mais dans une moindre mesure sur l'armée.[21]
Il représente le syndrome du "coup de poignard dans le
dos". On
remarque aussi que la trinité est souvent expliquée de manière très schématique.
Elle permet de montrer que la population soutient les forces armées et
exerce des pressions sur le politique. Le politique, quant à lui, choisit
l'objectif et justifie l'effort fourni par la population. Mais souvent, il
est bizarre de constater qu'il n'existe pas de boucles de rétroactions
directes des forces armées vers la population ou vers le politique.[22]
Il s'agit en quelque sorte d'une trinité incomplète que présente le
discours stratégique américain. Incomplète également lorsqu'elle ne
montre pas en quoi les trois éléments ne sont pas délimités de façon
nette mais s'interpénètrent (dans certains cas le chef politique et le
chef militaire sont confondus ; dans une guerre de guérilla le civil peut
être le militaire ; etc.). Plus
récemment, Christopher Bassford et Edward J. Villacres ont rappellé que la
trinité clausewitzienne est le fruit de (1) la violence primordiale, la
haine, et le sentiment d'inimitié, (2) du jeu de la chance et des
probabilités, (3) et de l'élément de la guerre subordonné à la
politique rationnelle. La trinité évoquée par Harry G. Summers serait une
altération du concept. Pour les auteurs, les constituants de la trinité
clausewitzienne sont des forces irrationnelles - comme les émotions
violentes -, des forces non rationnelles - des forces qui ne sont pas désirées
par l'être humain, comme les frictions et le jeu des probabilités -, et la
rationalité - la subordination de la guerre à la politique. Chacun de ces
composants, selon Clausewitz, se rattache principalement - mainly
-, mais jamais complètement, aux populations, à l'armée et au
gouvernement. Bassford et Villacres pensent en tout cas que le concept est
indispensable à la bonne compréhension de la pratique politico-militaire.
Mais la trinité ne doit pas devenir le reflet d'une structure sociale qui
peut se modifier à travers le temps.[23]
Cette présentation plus subtile est également présente dans le manuel
MCDP 1-1 du Corps de Marines, manuel dont Bassford a assumé une partie de
la rédaction.[24]
L’interprétation est toutefois problématique dans le sens où elle rend
Clausewitz très (trop ?) moderne.[25] Michael
I. Handel a aussi donné sa conception de la trinité. Michael I. Handel
tend à appréhender Clausewitz comme un auteur totalement insuffisant en
matière économique et technologique. Il en vient à proposer la
transformation de la définition trinitaire de la guerre en un schéma
quadrangulaire donnant une place à la technologie.[26]
David Jablonsky, lui, laisse entendre plus subtilement que la trinité
est en effet affectée par la technologie mais cela ne change pas pour
autant l'édifice clausewitzien en profondeur.[27]
De façon assez équivalente, Antulio Echevarria pense que la structure
d'analyse proposée par Clausewitz est suffisamment flexible pour incorporer
le changement technologique sans altérer la trinité. L'introduction de la
composante technologique ne modifiera pas la structure de la guerre : elle
affectera sa grammaire mais pas sa logique.[28] Enfin,
selon Tashjean, dans un article datant de 1982, la subdivision entre chefs
politiques, combattants et population, est particulière à nos sociétés
issues de la civilisation indo-européenne. On ne retrouvera pas trace de ce
schéma dans les écrits extrême-orientaux, comme chez Sun Zi ou Mao
Zedong. La tripartition de Clausewitz est fondamentalement liée aux
conceptions occidentales. On en trouverait aussi des traces chez Hegel.[29] Notons
encore que dans un article publié dans la revue Parameters,
un auteur liait la trinité à la perception des dommages de guerre par les
civils et les politiciens.[30]
Par conséquent, il deviendrait de plus en plus impératif de limiter le
nombre de victimes au combat (à moins de simplement jouer sur les
perceptions, ce qui ramènerait à l'encadrement des médias). A cette
notion de limitation des victimes du côté américain s'adjoignent de plus
en plus des idées de moralité quant au sort de l'ennemi et, plus encore,
des populations civiles perçues comme otages des régimes politiques
tyranniques, comme en Iraq. En fait, ce raisonnement se trouve directement
en relation avec les nouvelles recherches en matière de stratégie opérationnelle
sur l'école de la paralysie stratégique, les armes non létales et la
guerre à zéro mort (voir infra). En
conclusion, la trinité s'avère être un concept clef dans le discours
stratégique américain. Il conduit d'abord vers les réflexions relatives
à l'usage des forces armées (au travers de la doctrine Weinberger, voir
infra, mais aussi à propos de la paralysie stratégique et de la guerre à
zéro mort). Il mène ensuite au rôle assigné aux médias pendant les
conflits. Et pour terminer, il pose aussi la question de l'attitude
populaire face aux pertes encourues sur le champ de bataille. L'ensemble
des réflexions sur le rôle politique des forces armées suite à la fin de
la guerre du Vietnam va donc également se traduire par l'adoption de la
doctrine Weinberger. La doctrine Weinberger, du nom du secrétaire à la défense
en fonction de 1981 à 1987, est
résumée dans la conférence que celui-ci donna le 28 novembre 1984 à
Washington D.C. devant le National
Press Club. Elle consacre officiellement la Formule
– Clausewitz est mentionné. D'après cette doctrine, tout engagement
militaire des Etats-Unis doit répondre à quelques conditions : (1) les
U.S.A. ne doivent pas engager leurs forces si leur intérêt vital n'est pas
mis en cause ; (2) dans le cas où l'intérêt vital est en jeu, les forces
doivent être engagées en nombre suffisant pour vaincre ; (3) tout
engagement de force doit se faire selon un objectif politique bien défini ;
(4) la relation entre l'objectif et la taille des forces doit être
continuellement réévaluée ; (5) tout engagement de force doit s'assurer
le soutien de la population américaine ; (6) et pour terminer, tout
engagement doit être considéré comme une option de dernier recours.[31]
Michael
I. Handel a aussi indiqué le rôle qu'a joué la lutte bureaucratique entre
le secrétaire d'Etat G. Shultz et le N.S.C. contre Caspar Weinberger et la
défense dans l'élaboration de la doctrine. Caspar Weinberger n'appréciait
pas la tendance de Shultz à utiliser les troupes pour soutenir la
diplomatie en n'importe quelles circonstances.[32]
Il s'agissait surtout d'une réaction qui faisait suite à la désastreuse
intervention américaine au Liban.[33]
Quoi
qu'il en soit, les six "tests" de la doctrine Weinberger ont ultérieurement
servi de base à l'évaluation ex
post de diverses interventions américaines - Première Guerre mondiale,
Seconde Guerre mondiale, Corée, Vietnam, quarantaine de Cuba, etc.[34]
Le test peut aussi servir à analyser la guerre du Golfe ; il démontre l'adéquation
entre la doctrine et la pratique.[35]
Pour Thomas Dubois, Caspar Weinberger tout comme Clausewitz approuveraient
la façon dont le conflit a été mené.[36] La
doctrine Weinberger conduit à évoquer le général Colin Powell, chef d'états-majors
interarmes lors de la guerre du Golfe. Celui-ci travaillait, dans les années
80, pour Caspar Weinberger. Il reconnaît avoir été largement inspiré par
l'œuvre de Clausewitz.[37]
Il découvrit le Prussien au National War College, qui fait partie de la
National Defense University de Fort McNair. Que retient Colin Powell de
Clausewitz ? Il évoque les forces morales et le génie militaire mais il
assimile aussi l'officier prussien à l'idée d'employer des forces écrasantes
dans le but d'obtenir la victoire. Le plus intéressant dans la relation
entre Colin Powell et Clausewitz se trouve peut-être dans les concepts de
trinité et de la Formule. Selon
Powell, le primat de l'autorité civile sur le militaire est aussi raccroché
à la philosophie de Jefferson - et l'idée selon laquelle on ne commence
pas la guerre sans avoir au préalable réfléchi à quoi l'on s'engage. A
ce propos, notons qu'au début de l'opération Desert
Shield, le général fit photocopier, et expédier, aux principaux
commandants sur le terrain un exemplaire de l'ouvrage de Fred Iklé Every
War Must End.[38]
De
manière officielle, la Formule
est également mise en évidence dans les manuels opérationnels, tels que
le FM 100-5 d'août 1982. Dans ce document, les opérations militaires sont
définies comme un moyen de la victoire : elles doivent donner au
commandement politique un outil de négociation.[39]
La leçon s'avère tirée du Vietnam où les forces ont trop servi à
envoyer des signaux et pas assez à combattre. Les unités avaient été
employées en vue de dissuader l'agression, mais on ne leur a pas dit que
faire quand la dissuasion échoue.[40]
Le manque d'attention accordé à la guerre et à sa grammaire, au profit de
sa logique, est aussi une raison évoquée par certains comme source de l'échec
vietnamien.[41]
L'intérêt porté à la guerre, et plus particulièrement à la
guerre limitée, par les politologues américains avant et pendant la guerre
du Vietnam était-il superficiel au point de n'accorder au conflit qu'une
valeur de signal au niveau politique, et ce au détriment des événements
sur le champ de bataille ? Les différents manuels FM 100-5 de 1976, 1982,
1986 et 1993 feront en tout cas bien ressortir le rôle des forces armées
qui consiste à combattre et vaincre sur le champ de bataille.[42]
Malgré
que la Formule ait trouvé une
bonne place dans la littérature opérationnelle américaine après le
conflit vietnamien, certains critiquent encore le manque d'importance que le
Military Reform Movement accorde
à la charnière politico-stratégique. Jeffrey Record, par exemple, est
perplexe car l'efficacité recherchée par les militaires se limiterait
uniquement aux niveaux tactique et opérationnel. L'interrelation avec le
politique ne serait que sommairement envisagée.[43]
Pourtant, les références à l'utilité des militaires dans l'édification
de la politique étrangère ne manquent pas dans le discours. On retrouve
encore des références à Clausewitz dans ce domaine. A titre illustratif,
on fait apparaître le rôle que le Prussien devrait jouer dans la formation
de la politique du président. Quels conseils Clausewitz pourrait-il lui
donner ? Il devrait tenir compte de l'opinion publique, faire preuve de cohérence,
utiliser l'ensemble des ressources disponibles - économiques,
diplomatiques, et la propagande -, planifier les opérations à long terme,
identifier un consensus autour de l'idée d'intérêt national, etc.[44]
Clausewitz peut aussi être appelé en renfort à l'idée de la séparation
de pouvoir. La Formule devenant
quasiment un accessoire supplémentaire aux dispositions institutionnelles
en vigueur. Dans ce cas, le militaire, sauf dans des Etats totalitaires, ne
peut se permettre de prendre une part de responsabilité dans la politique
du pays.[45]
Mais en fait, il existe un certain paradoxe à ce niveau. D'une part les
militaires américains n’arrêtent pas d'encenser la démocratie et de
justifier leur soumission au pouvoir politique, d'autre part, ils ne peuvent
s'empêcher de remettre en cause la gestion des opérations militaires par
le pouvoir civil.[46]
Prenant aussi Clausewitz à témoin, des officiers demandent qu'un
poids accru soit accordé à l'état-major combiné - Joint
Chief of Staff. La justification peut encore une fois passer par
Clausewitz. L'officier prussien note que si le militaire est soumis au
politique, le commandement doit néanmoins être en mesure de conseiller le
chef politique.[47]
Comme on le voit, Clausewitz peut servir à défendre deux tendances
dans le discours, soit une séparation stricte des sphères militaires et
civiles, soit la coopération entre elles. Récemment,
la Formule, et plus généralement
le paradigme clausewitzien de la guerre ont été remis en question par
plusieurs auteurs.[48]
Dans le discours stratégique américain, un coup de semonce avait déjà été
lancé en 1989 dans la Military
Review. Deux auteurs se demandaient si la guerre chez les Aztèques
pouvait rentrer dans le paradigme clausewitzien ou si leurs conflits n'étaient
que l'expression de leur culture, selon des motifs religieux. Pour le tenant
de l'approche du Prussien, la culture n'était rien d'autre qu'une couche de
vernis sur les intérêts politiques. Pour le détracteur de Clausewitz, la
culture, au sens large s'entend, prenait le dessus sur le politique.[49] Plus
récemment, les remises en question du paradigme clausewitzien se sont
surtout exprimées dans les travaux de Martin van Creveld et de John Keegan.
Tout d'abord, Martin van Creveld est un historien israélien qui a bien sa
place dans le discours stratégique américain vu la large diffusion de ses
idées, et le caractère polémique de ses travaux. Selon lui, notre époque
est marquée par l'érosion du concept d'Etat-nation.[50]
Les conflits actuels et ceux de l’avenir confrontent, et
confronteront, de plus en plus d’entités et / ou de groupes humains différents
: mouvements ethniques, mafias, terroristes, etc. En ramenant Clausewitz à
un théoricien de la guerre étatique, l'historien pense que le Prussien
n'est plus valable aujourd'hui. La trinité clausewitzienne, simplifiée en
population, gouvernement et armée, n'est plus une matrice d'actualité.
Elle est dépassée et ne peut plus permettre d'appréhender tous les
conflits modernes. D'où l'auteur se pose la question de savoir ce qui
motive les combattants de ces entités et soulève l'hypothèse du désir de
l'homme de se battre et de risquer sa vie. La guerre ne serait que la
continuation du sport par d'autres moyens, des moyens violents.[51]
John
Keegan, un historien militaire britannique, sert, comme Martin van Creveld,
de révélateur à la pensée stratégique américaine. John Keegan réfute
partiellement l'idée que la guerre est la continuation de la politique par
d'autres moyens. Partiellement car, pour lui, cette affirmation n'est exacte
que dans les pays occidentaux. Si l'on étudie d'autres sociétés, la
guerre peut devenir, toujours selon John Keegan, un phénomène culturel et
non plus politique. Or, Clausewitz n’apporterait rien à la compréhension
de la guerre - ou de l'absence de guerre - chez les Zoulous, les Samouraïs,
les Mamelouks ou en Polynésie. Il n'éclairerait pas plus le poids des
institutions sacrées.[52]
Chez Keegan, le Prussien est de nouveau ramené à l'idée de la
bataille décisive, à la stratégie d'anéantissement. Il redevient le père
spirituel des massacres de la Première Guerre mondiale. Christopher
Bassford réagit fortement contre cette vision dans le Times
Literary Supplement. Ce dernier insistait sur la flexibilité du cadre
d'analyse clausewitzien et des multiples dimensions que l'on peut donner à
la Formule.[53]
John Keegan répondit ensuite à la réflexion de Christopher Bassford
en mettant en évidence que Clausewitz est avant tout le produit d'une
conception occidentale de la guerre et que la guerre peut devenir culture en
soi. Pour le Britannique, l'étude comparative de la guerre amène à
relativiser la valeur de Clausewitz.[54]
En fait, les tentatives de faire sortir la guerre du paradigme clausewitzien
semblent se multiplier aujourd'hui.[55]
Christopher
Bassford prolongea sa critique de John Keegan, ainsi que plus globalement de
tous ceux qui remettent en cause le paradigme clausewitzien, dans un article
publié dans la revue War and History.
Il y reproche à John Keegan d'induire le lecteur en erreur par rapport à On
War. Clausewitz n'a pas défini deux types de guerre : l'une conduite
par les Etats avec des armées régulières sous les ordres d'un commandant,
l'autre, symbolisée par le conflit en ex-Yougoslavie ou les combats menés
par les Cosaques, en l'absence d'Etat. C'est une vision totalement abusive
d'après Christopher Bassford. Comme cela a déjà été indiqué, John
Keegan pense que la guerre est avant tout une activité culturelle, un rite
symbolique, qui ne se confond que partiellement avec la politique dans le
sens policy. Mais Bassford
rappelle que la signification de la Formule
est double car elle implique à la fois politics
et policy (ce qui le rapproche de
Jablonsky, supra).[56]
Alors que la policy utilise
rationnellement des moyens en vue de réaliser une fin, le politics
est composée d'éléments rationnels, irrationnels et non rationnels comme
la trinité paradoxale le mentionne. Le politics
baigne plus particulièrement dans le processus politique : elle indique une
lutte ou une compétition, qu'elle soit maintenue dans des limites
pacifiques ou non. John Keegan utilise de façon indifférenciée politics
et policy, flouant ce que
signifie Clausewitz. En conclusion, l'idée de Clausewitz selon laquelle la
guerre est la continuation de la politique n'est peut-être pas plus une vérité
immuable que celle de John Keegan, mais le schéma d'analyse clausewitzien
permet, grâce à sa grande flexibilité, d'incorporer les idées de
l'historien britannique.[57]
Clausewitz reste donc non dépassé … pour le moment. Michael
I. Handel a aussi réagi à ces remises en cause de Clausewitz. Il s'est
refusé à accepter la transformation de la Formule
selon Martin van Creveld - continuation du sport par d'autres moyens, soit
des moyens violents. Il lui semble inadmissible de tenir un raisonnement équivalent,
en particulier dans les Etats démocratiques (en un certain sens, Handel réintroduit
une idée morale là où les clausewitziens l'avait évacuée).[58]
De plus, répondant aussi à John Keegan, pour Michael I. Handel, la
justice, la religion ou l'autodétermination peuvent être considérées
comme des motifs politiques (il ne donne toutefois pas de définition compréhensive
du politique). D'autre part, ce n'est pas parce que l'Etat moderne disparaît
que la trinité disparaîtra automatiquement. Pour Handel, la trinité préexiste
à l'apparition de l'Etat, même si la fonction gouvernementale ne s'y
retrouve institutionnalisée qu'en embryon.[59] Les
tenants de l'approche clausewitzienne s'en prennent non seulement à John
Keegan et Martin van Creveld mais aussi à Alvin et Heidi Toffler. Si la
notoriété des premiers les autorise à "exécuter Clausewitz sur la
place publique", les seconds le "laissent mourir en silence".
En effet, pour les Toffler, les frictions deviennent des erreurs de
computation. Elles ne sont plus liées à la nature intrinsèque de la
guerre.[60]
A contrario, Christopher Bassford et Stephen Metz ne veulent pas enfermer le
Prussien dans son époque. Ils ne le considèrent pas uniquement comme le théoricien
de la période industrielle. Pour eux, les Toffler n'apportent guère plus
qu'une couche - overlay - supplémentaire
à la compréhension de la guerre selon le mode clausewitzien.[61] Les
attaques contre Clausewitz ont également emprunté un autre front. Selon
Stephen J. Cimbala, la relation entre le politique et le militaire a évolué.
Alors que le militaire était soumis au politique, il est maintenant immergé
dans le politique au travers de conflits de basse intensité où le soldat
occupe de plus en plus des tâches de gestionnaire ou d'administrateur.[62]
Cette nouvelle tendance risquerait de supprimer la subordination du
militaire au politique prônée par Clausewitz. On pourrait donc assister à
une politisation malsaine de la fonction militaire selon Cimbala. Une telle
politisation pourrait ouvrir la voie à la corruption et provoquer de
nombreux conflits avec l'autorité civile.[63]
On peut se demander si S.J. Cimbala ne fait pas une lecture trop figée de
la subordination politique du militaire chez Clausewitz. En effet,
Clausewitz évoque les cas où les autorités militaires et politiques sont
confondues, comme chez Napoléon Bonaparte. La guerre est la continuation de
la politique par d'autres moyens mais cela ne signifie pas qu'un militaire
ne puisse être à la tête du gouvernement d'un Etat. Il ne faut pas
confondre la fonction politique - ce pourquoi elle existe - et la structure
de cette fonction - premier ministre, président, etc. Ailleurs,
la Formule se voit complètement
désarticulée sous les coups de butoir de la R.M.A. On évoque le
renseignement économique et l'espionnage industriel comme continuation de
la guerre par d'autres moyens.[64]
Ces essais relèvent toutefois plus de la polémique que de l'analyse sérieuse.
En
opposition avec la remise en cause du paradigme de Clausewitz, pour David
Jablonsky, la R.M.A. entraînera un renforcement des liens entre la
politique et la guerre. Lors de la guerre du Golfe par exemple, des systèmes
d'armes ont été employés de manière quasi-indifférenciée aux niveaux
tactique, opérationnel ou stratégique. On assiste à une compression des
niveaux de la guerre et l'émergence de moyens de communication de plus en
plus élaborés donne un plus grand poids encore à cette tendance. Le leader
politique dispose presque d'autant de moyens de diriger les opérations que
le commandant sur place (le "micro-management" avait pourtant été
critiqué après la guerre du Vietnam).[65] Mark
T. Clark a tenté de résumer les différentes approches de la guerre
aujourd'hui, sur base de l'acceptation ou du rejet de Clausewitz. Il
distingue trois tendances. La première est la "critique
centriste" : la guerre est toujours le fait du paradigme étatique et
Clausewitz reste valide. Les tenants de cette approche sont divisés en deux
groupes : ceux qui pensent que la technologie diminuera les effets des
frictions et ceux qui ne considèrent pas d'amélioration notable en la matière.
La deuxième tendance, celle de la "critique de gauche" considère
que la guerre devient un phénomène à incorporer dans une structure
supranationale, que le futur est post-clausewitzien, que la révolution dans
les affaires militaires propose des solutions techniques mais la résolution
des conflits est à rechercher dans le cadre d'institutions régionales ou
multilatérales. La dernière critique, "critique de droite",
considère la guerre comme un phénomène infranational. Le futur serait
donc pré-clausewitzien. La révolution dans les affaires militaires devrait
se concentrer sur les conflits de basse intensité et non sur les problématiques
purement techniques. Les solutions des problèmes de conflictualité
devraient donc être recherchées au niveau politique. Parallèlement, pour
la critique de droite, il existe le risque de destruction de l'Etat.[66] Section
5 - L'avenir de la Formule Quoi
qu'il en soit, tous les manuels de doctrine consultés - parmi lesquels différentes
éditions du FM 100-5, le FMFM 1, l'AFDD 1, etc. - consacrent la primauté
du politique sur le militaire. Plus encore, la publication AFSC Pub.1, The
Joint Staff Officer's Guide 1997, élabore une méthodologie nommée
JOPES, Joint Operation Planning and
Execution System, dont le but même est de traduire les objectifs
politiques en objectifs opérationnels.[67]
Par
ailleurs, Clausewitz est toujours étudié dans les écoles militaires. Il
éclaire en particulier les cours sur la nature des guerres.[68]
Citons aussi l'exemple du général Shelton, alors chef d'état-major
interarmes, qui reprenait la Formule
lors d'une conférence de presse à propos de la situation au Kosovo en
1998. Pour ce général, la guerre est un outil du politique, mais pas le
seul. Cette référence venait illustrer le rôle d'exercices de l'O.T.A.N.
menés en Albanie et en Macédoine en vue de faire pression sur la Serbie.[69]
En
fait, la pérennité de la Formule
est aussi le résultat de la souplesse intellectuelle dont font preuve les
tenants de Clausewitz. Pour eux, la Formule
n'implique plus une relation linéaire selon le schéma "début des
hostilités, destruction de l'ennemi, fin des hostilités". Reprenant
Clausewitz, ses disciples indiquent que les chemins qui mènent à la
victoire sont multiples. L'anéantissement de l'ennemi n'est pas le seul
moyen. Le militaire dispose donc d'une série d'options pour terminer un
conflit. Il peut créer un levier coercitif pour limiter l'escalade, réduire
la puissance des forces adverses, diminuer les tensions régionales, etc.
Ensuite, tout conflit amène des responsabilités lorsque celui-ci s'est
achevé – concept de war
termination. Les chefs militaires et politiques doivent en être bien
conscients. Plus encore, la stratégie, dans sa dimension war
termination, doit reposer sur la coopération entre de multiples
organisations.[70]
Tout cela fait toujours partie de l'aspect politique d'un conflit. Les
manuels les plus récents du Corps des Marines sont aussi exemplaires au
point de vue de l'adaptation de la relation politico-militaire. Cette
relation est évaluée dans un nouveau cadre à la fois plus fluide et plus
dynamique. La sphère politique n'est plus conçue comme l'univers unique de
l'Etat(-nation). Elle incorpore désormais de nouvelles structures telles
que la tribus ou le clan. La compréhension de la guerre passe donc par la
compréhension des groupes humains sous toutes leurs formes : familles,
entreprises commerciales, Eglises, gangs de rues, mafias, alliances, confédérations,
bureaucraties, hiérarchies féodales, etc.[71]
De plus, la tonalité du FMFM 1 raisonnait de façon très clausewitzienne
sur ce point. Le FMFM 1 indiquait d'ailleurs que la paix absolue, tout comme
la guerre absolue sont rares en pratique. Le document reconnaissait aussi
l'incertitude, les frictions - qui peuvent être surmontées par la volonté
- et la dimension humaine de la guerre. La guerre étant une activité
dangereuse et violente, elle ne doit jamais être considérée comme
romantique - dans le sens commun, et non philosophique, du terme. On y décrit
la guerre comme le domaine de l'art et de la science. Bien entendu, le
manuel affirmait que la guerre est un instrument de la politique - policy
- et qu'elle peut prendre de multiples formes.[72] Le
plus récent manuel MCDP 1-1, également du Corps des Marines, revient
encore sur la notion de guerre et la relation entre politique et conflit.
Pour le MCDP 1-1, la guerre est un instrument du politique comprenant à la
fois les notions policy
et politics. La guerre est donc,
avant tout, une forme de violence organisée, elle ne doit pas
obligatoirement se dérouler entre nations. Ainsi, même si les Kurdes n'ont
pas d'Etat, ils sont néanmoins les acteurs d'une guerre. Pour résumer, la
guerre possède donc les caractéristiques suivantes ; (1) elle est faite de
violence organisée ; (2) elle implique au moins deux groupes de combattants
; (3) elle est la poursuite d'un objectif politique ; (4) son impact est
suffisamment grand que pour attirer l'attention des chefs politiques et ;
(5) elle continue aussi longtemps que les interactions entre les opposants
ont un impact politique. Le manuel détaille ensuite, de manière très
didactique, la différence entre puissance continentale et maritime ainsi
que la notion d'équilibre des puissances.[73]
A
la lecture des manuels, on peut se demander s'il n'existe pas une
disjonction entre le discours officiel et doctrinal d'une part et les
multiples articles que produisent les diverses revues des forces armées.
Ainsi, dans un texte publié par les U.S.
Naval Institute Proceedings en 2000, un commandant de l'U.S. Navy se
demandera si l'apport des classiques ne doit pas être largement relativisé.
L'auteur se demandait si les classiques sont encore capables d'aider les
militaires à saisir le sens des conflits contemporains, comme ceux en Irak
ou au Kosovo. Une fois de plus Clausewitz - mais également Sun Zi, Liddell
Hart, Thucydide, et Machiavel - est mis sur la sellette.[74]
Même
dix ans après la fin de la guerre froide, il existe toujours un sentiment
de malaise quant à la compréhension des conflits contemporains. Souvent,
Clausewitz sert de matrice à partir de laquelle les auteurs peuvent se
situer.[75]
La
notion de Grand Strategy évoque
aussi des considérations sur la charnière politico-stratégique. Ici le
discours stratégique américain est moins prolixe en citations
clausewitziennes. Notons aussi que le terme de Grand
Strategy partage des limites
assez floues avec celui de politique étrangère. Ainsi
en 1977, un article de la Naval War
College Review introduisait le lecteur à la pensée de Clausewitz sur
le comportement des Etats. Pour l'auteur, James E. King, le Prussien permet
d'éclairer le concept d'équilibre des puissances en Europe. Clausewitz
percevrait le système étatique comme non parfaitement régulé. Il
laissait la possibilité à des incidents mineurs de jouer le rôle de
catalyseur d'événements majeurs. Pour King, la pensée de Clausewitz
montrait une tendance favorable au statu
quo interétatique, à l'équilibre, au maintien d'un intérêt commun
entre les Nations. Malgré tout, toujours pour James King, Clausewitz avait
bien perçu la possibilité qu'un Etat suffisamment puissant arrive à
asseoir sa domination sur tous les autres.[76] Mentionnons
ensuite un article de Michael Howard publié dans la revue Foreign
Affairs en 1979. L'historien britannique évoquait aussi le concept de Grand
Strategy, de manière indirecte il est vrai. Il indiquait que la définition
clausewitzienne de la stratégie avait rétréci le champ d'analyse de ce
terme. Selon Howard, trop d'importance était accordée aux aspects
techniques et au combat dans la guerre et pas assez à sa dimension sociale.
Au travers de cet article, Michael Howard mettait en évidence les multiples
dimensions et niveaux de la stratégie. La réflexion sur la Grand
Strategy est bien à l'œuvre ici.[77]
Paul H. Nitze utilisa aussi la référence de Clausewitz à la stratégie de
manière à élargir la perpective à l'idée de Grand
Strategy. Selon lui, il s'agissait d'une approche de la guerre qui lie
les résultats des engagements dans le temps et l'espace.[78]
Paul H. Nitze, ancien haut fonctionnaire du State Department, auteur du
document NSC 168, semble d'ailleurs avoir une connaissance de base de
Clausewitz.[79] D'autres
mettront en évidence le concept de concentration dans la pensée de
Clausewitz, concept transposable à l'idée de projection de puissance si présente
dans les réflexions des modernes de la Grand
Strategy. Par ailleurs, la puissance américaine n'est pas seulement
considérée comme militaire mais aussi culturelle, politique et économique.
Quel que soit le domaine, la concentration constituerait un atout.[80]
Il est vrai que la Formule peut
aisément servir de moyen intégrateur des outils de la puissance. Comme la
guerre est la continuation de la politique par adjonction d'autres moyens,
la Formule s'ouvre à la
diplomatie. Ainsi un article à forte tonalité clausewitzienne, publié
dans la revue Comparative Strategy,
suggérait de façon intéressante que négociations et combat doivent être
menés en parallèle dans le temps, et qu'il n'existe pas de coupure entre
les deux domaines.[81] La
Formule en tant qu'outil intégrateur
des moyens de puissance, c'est encore une fois la sujet choisi par les
auteurs de l'ouvrage collectif Grand
Strategies in War and Peace (sous la direction de Paul Kennedy, 1991).
L'introduction précise bien entendu que la grande stratégie doit être conçue
dans une perspective aussi large que possible. Le rôle de la direction
politique est mis en évidence. On attire également l'attention du lecteur
sur les moyens non militaires de la grande stratégie - diplomatie, moral,
culture politique - et sur les relations fins-moyens. Clausewitz et Liddell
Hart servent de cadre de référence à la série d'essais qui suivent.[82]
Indéniablement, Liddell Hart vient relativiser l'importance que Clausewitz
donnait à la bataille. Dans Grand
Strategies, Denis Showalter
reprochera aussi à Clausewitz de ne pas avoir tenu assez compte de l'aspect
économique de la guerre.[83]
Dans le même ordre d'idée, certains auteurs préfèrent se référer à
Sun Zi, car ce dernier permettrait de mieux comprendre la notion de
non-guerre, ou de dissuasion.[84]
Plus récemment, l'apparition de la R.M.A. a fait renaître la fameuse
critique de Clausewitz qui consiste à affirmer que le Prussien est trop peu
attaché à la technologie / technique pour être réellement valable dans
la réflexion sur la Grand Strategy.
La référence à Clausewitz, dans ce domaine, a donc diminué. En
sortant légèrement du cadre de la Grand
Strategy et en empiétant sur la géopolitique[85],
Clausewitz a aussi été considéré par certains comme le tenant d'une
stratégie "territorialisée". D'après ce type d'analyses, le
contrôle des facteurs physiques que sont le territoire et la population
seraient les fondements de toute stratégie efficace.[86]
Il peut paraître paradoxal que Mahan et Jomini n'aient pas pris plus de
place dans cette réflexion. A contrario, dans un article de la revue Parameters
de 1977, le général de brigade Edward B. Atkeson n'avait pas classé
Clausewitz parmi les théoriciens de l'approche spatiale de la stratégie.
Assez étrangement, cet auteur n'avait pas non plus classé Jomini dans
cette catégorie qui reprenait A.T. Mahan, Vauban, Carnot et Douhet. Jomini
et Clausewitz étaient repris comme penseurs de la puissance et de la
mobilisation populaire - donc, encore une fois, comme les exégètes de la
guerre napoléonienne et de l'anéantissement.[87] Section
7 - L'armement nucléaire[88] Avant
la guerre du Vietnam, peu de véritables adeptes de Clausewitz se sont intéressés
à la stratégie nucléaire aux Etats-Unis, si ce n'est Bernard Brodie. Après
1976, les références au Prussien dans cette matière deviendront plus
nombreuses.[89]
Elles ne sont pourtant pas toutes positives. On constate d'abord une ligne
de fracture entre ceux qui mettent en évidence l'absence de rôle de
politique que peut jouer l'arme nucléaire et ceux qui la réconcilient avec
le schéma clausewitzien. Dans la première optique, on retrouvera par
exemple Peter Moody. En
effet, Peter Moody réfute l'idée que les armements nucléaires aient une
quelconque valeur politique. Selon lui, le M.A.D. - Mutual
Assured Destruction, ou destruction mutuelle assurée - constitue
simplement une abdication de la politique. De plus, il remet en cause la
valeur de l'idée d'une séparation entre la guerre en théorie et en
pratique. Pour lui, toute guerre risque de devenir rapidement une guerre
absolue dans le contexte de confrontation Est-Ouest.[90]
Wendell J. Coats partage, approximativement, la même opinion. Pour lui, la
théorie de la dissuasion ne laisse guère de place à l'utilité politique
de l'instrument nucléaire et ce malgré sa réévaluation de la relation
entre l'offensive et la défense. Coats montre en effet qu'il est possible
de pratiquer une dissuasion offensive - obtention d'un gain - ou défensive
- maintenance du statu quo.[91]
Les
tenants de la seconde optique peuvent être divisés en deux branches. Les
premiers pensent que la fonction défensive de l'arme nucléaire permet le
recouplage avec les idées de Clausewitz. Cette conception se rapproche
nettement de celle défendue par Bernard Brodie. Citons Bruce Nardulli pour
qui la stratégie nucléaire ne doit en aucun cas sortir du cadre politique.
Ce cadre doit toujours déterminer les objectifs. Et Bruce Nardulli de
critiquer le choix de l'administration Carter pour la Presidential
Directive n°59, désignant la countervailing
strategy qui fut appréhendée comme un retour du concept war-fighting.
Pour Nardulli, la directive 59 repose trop sur une analyse purement
militaire. Elle s'avère insuffisante dans le cadre de la dissuasion.[92]
L'historien britannique Michael Howard tiendra un raisonnement équivalent :
la dissuasion n'est qu'une stratégie dont l'objectif est négatif. Howard
pense que le point principal à mettre en évidence à partir de la pensée
de Clausewitz est sa tentative de placer la guerre dans un cadre rationnel.
Et la dissuasion est certainement plus rationnelle que les conceptions nuclear
war-fighting ou war-winning
- combattre et gagner la guerre nucléaire. Pour Howard, il serait faux de
voir en Clausewitz l'édificateur d'une pensée stratégique uniquement
centrée sur l'action.[93]
Notons que Michael Howard a toujours fait preuve d'une vision très équilibrée
quant au rôle des armes nucléaires.[94]
Les
conceptions dites war-fighting et
war-winning représentent
justement la seconde branche de ceux qui voient une utilité politique à
l'arme nucléaire. Toutefois les notions war-winning
et war-fighting ne sont, théoriquement,
pas un nouveau douhetisme. Le point de départ de l'analyse des tenants de
cette école, comme le Britannique Colin S. Gray, consiste à se demander ce
qu'il adviendrait si la dissuasion échouait.[95]
Dans ce cas, il faudrait bien, selon eux, être prêt à mener une guerre.
Dans une telle guerre, les armes nucléaires seraient bien sûr utilisées
comme les autres armes. En d'autres termes, une telle analyse en vient à
saper les bases des mécanismes de dissuasion - l'acceptation des vulnérabilités
réciproques consacrées par le M.A.D. Dans le même ordre d'idées, il faut
encore mentionner ceux qui défendent la construction de systèmes
anti-missiles - A.B.M. Parfois, ces auteurs font également référence à
Clausewitz.[96]
Après
avoir vu comment le discours stratégique américain abordait la valeur
politique des armes nucléaires, il faut maintenant passer à un outil
clausewitzien plus "technique". Il s'agit du concept de montée
aux extrêmes qui est mieux connu sous le vocable d'escalade. Suite
à la guerre du Vietnam, quelques auteurs se sont intéressés à ce concept
en pratiquant une relecture des travaux de Clausewitz. Il faut d'abord
remarquer que certaines de ces relectures envisagent le concept d'escalade
en terme non nucléaire – ou, pas uniquement nucléaire. Ainsi, Russell F.
Weigley écrivait, dans un ouvrage publié en 1976, que la guerre a beau être
la continuation de la politique par d'autres moyens, la grammaire du conflit
risque rapidement de prendre le dessus sur l'objectif politique. Il
ne décrivait pas vraiment la guerre comme une simple continuation de
la politique. En effet, pour Weigley, une fois la guerre commencée, le désir
de vaincre pour des raisons de dissuasion ultérieures, ou pour obtenir une
position de force, se rajoute à l'objectif de départ.[97]
En termes généraux, c'est le mécanisme d'ascension aux extrêmes qui était
visé ici. En fait, la notion d'ascension aux extrêmes lorsqu'elle est
discutée dans le discours stratégique américain débouche sur plusieurs
axes de réflexion. Elle n'est pas confinée à la question du nucléaire
militaire. Ainsi, un auteur britannique, Norman H. Gibbs, publié dans la Naval
War College Review, commençait une analyse de la polarisation des
conflits en partant des rôles du moral et de l'idéologie. Moral et idéologie
étaient, d'après lui, des éléments nécessaires à la compréhension de
la violence des guerres révolutionnaires du XVIIIe et du XIXe
siècle. Pour Gibbs, le Traité
devrait être abordé comme un ouvrage sur la guerre limitée car, au
travers du livre, Clausewitz avertit des conséquences potentielles de la
guerre dans un contexte idéologisé. Pour Gibbs, il existerait des limites
à l'instrumentalisation de la force.[98]
On retrouvera également un raisonnement assez similaire dans le contexte de
la stratégie nucléaire. Pour Thomas H. Etzold, la conduite de la guerre
selon des critères rationnels et le contrôle de celle-ci paraît difficile
à exécuter. Les frictions et le moral, les éléments non quantifiables et
non prévisibles laissent percevoir une quête de l'impossible.[99]
L'ascension aux extrêmes est donc perçue comme un phénomène automatique,
qui ne ressort pas de la volonté des belligérants.[100]
En fait, ces discussions perpétuent les anciennes considérations sur la
guerre limitée. Prédominance du politique, refus de l'anéantissement à
tout prix, équilibre de l'enjeu politico-stratégique sont réaffirmés.[101] Mais
la question de l'escalade se pose aussi en termes nouveaux durant les années
80. L'administration Reagan a en effet institué le concept d'escalade
horizontale dont l'U.S. Navy était un des acteurs principaux. Selon cette
conception, si une guerre ne peut être menée victorieusement par
l'O.T.A.N. en Europe Centrale, la Navy devrait alors passer à l'action en
ouvrant un front supplémentaire. L'Europe deviendrait une zone de fixation
des communistes. Des pressions pourraient être exercées en d'autres points
du globe.[102]
Ces nouvelles perspectives d'escalade vont être bien étudiées par Richard
Ned Lebow et Stephen J. Cimbala, avec référence à Clausewitz. Richard
Ned Lebow montre bien la dichotomie qui existe dans le travail de Clausewitz
entre, d'une part, la guerre considérée sous l'angle de
l'instrumentalisation politique et, d'autre part, l'importance des éléments
intangibles comme les frictions, les forces morales, les émotions, etc.
Ensuite, l'auteur dégage quatre grandes catégories de phénomènes propres
à déséquilibrer l'état des relations internationales en temps de crise :
la relation civil-militaire et ses conflictualités potentielles, la perte
de contrôle due aux émotions, et le "sabotage politique" - une
prise de position contraire à l'autorité nationale par un subordonné en
toute conscience ; les cas du général MacArthur en Corée et du général
LeMay préparant des frappes préventives au Strategic Air Command sont
mentionnés - et ce qu'il nomme countervailing
force, soit les forces d'inertie, comme la bureaucratie, la routine, la
lassitude, etc. Lebow replace en fait les frictions au centre du mécanisme
d'escalade. Alors que Clausewitz présente les frictions sous la forme d'un
frein à la montée aux extrêmes, il semblerait que dans un contexte de
dissuasion, elles soient plus de nature à accélérer cette ascension.
D'autre part, la chaîne de commandement au sein des unités stratégiques
n'est-elle pas devenue tellement élaborée par le renforcement des mécanismes
de rétroactions, que le système est devenu trop sensible à toute pression
de la part de ces même frictions ?[103] Pour
Stephen J. Cimbala, le mécanisme d'escalade mis en évidence dans On
War est très utile à la compréhension de la stratégie nucléaire et
de la confrontation Est-Ouest. Il constate que l'une des plus grandes
craintes de ceux qui s'intéressent à la stratégie nucléaire est le
risque d'escalade incontrôlée. Il décide donc d'étudier ce mécanisme
dans une perspective clausewitzienne, en tenant compte des variables que le
Prussien met en évidence dans la formation de la guerre. Il commence par déterminer
deux approches majeures existant en matière de gestion de l'escalade. La
première, à laquelle est associée Thomas C. Schelling, est appelée risk-provoking
- provocation du risque - laisse délibérément certains facteurs en
friche. Ces facteurs créent une zone d'incertitude dans les mécanismes de
dissuasion, ce qui est censé les renforcer. La seconde approche est nommée
force-dependant - dépendante des
forces. Ceux qui adhèrent à cette approche croient en la possibilité de
se défendre et cherchent à s'assurer une supériorité numérique de
force, ou une égalité, par rapport à l'adversaire. Quelle que soit
l'approche choisie, le risque d'escalade est toujours présent, bien qu'il
soit de nature différente. Laisser une zone d'incertitude est de nature à
rendre anxieux un acteur stratégique quant au choix de son adversaire.
L'autre posture peut au contraire effrayer l'acteur quant aux potentialités
de l'ennemi - ce que l'on nomme le dilemme de la sécurité. Les deux
sentiments ont un rôle à jouer dans l'escalade. Pour
Stephen J. Cimbala, dans la pratique, trois stratégies de contrôle de
l'escalade sont envisagées dans le cadre de l'O.T.A.N. La première
consiste à se défendre de manière conventionnelle en vue d'élever le
palier à partir duquel l'arme nucléaire risque d'être employée. Mais il
existe un danger d'escalade si l'un des protagonistes se retrouve en
situation désavantageuse - "dos au mur" en quelque sorte. La
deuxième stratégie consiste à utiliser l'escalade horizontale - escalade
étendue géographiquement, comme celle prônée par la doctrine de l'U.S.
Navy et développée sous l'administration Reagan. Il s'agirait de pratiquer
une stratégie contre-force appliquée sur d'autres théâtres d'opérations.
Toutefois, cette stratégie serait en mesure d'introduire une telle ambiguïté
dans l'esprit de l'adversaire que le risque d'escalade verticale se trouve réintroduit
ultérieurement. La
troisième stratégie consiste à employer une milice-(techno-)guérilla en
Europe Centrale. Stephen J. Cimbala reprend les critères de Clausewitz en
matière de guerre populaire mais les considère difficilement applicables.
Le problème principal de cette pratique est qu'elle s'avère matériellement
irréalisable en Europe occidentale par le manque d'attention qui y a été
porté et la mise en question de la volonté de se battre des populations.
Et enfin, On War de compléter la
perspective de l'auteur quant à ces approches par l'analyse du rôle du
renseignement, des ruses - deception
-, de l'incertitude, de la relation attaque-défense, du génie et de la
rationalité de la prise de décision, etc. dans le cadre du risque
d'escalade de la stratégie nucléaire.[104]
L'escalade
sera encore traitée en termes clausewitziens par quelques autres auteurs.
Ainsi, pour Wendell J. Coats, il est possible d'établir deux modèles type
d'escalade à partir des idées de Clausewitz. Le premier type aurait pour
but d'amener l'ennemi à la table des négociations. Ici, il n'est pas
question de victoire dans le sens militaire du terme. Le second type
d'escalade rechercherait, à l'opposé, la destruction des forces ennemies.
L'auteur insiste sur la nécessité de comprendre l'utilisation réelle des
forces et de la distinguer de l'utilisation virtuelle, dissuasive.[105]
Notons
aussi l'opinion de Daniel Moran, dans une perspective qui n’est pas
uniquement centrée sur le nucléaire, à propos de la R.M.A. et de
l'escalade. Selon lui, la R.M.A. n'a pas fait disparaître les risques
d'escalade dans les conflits. Le contrôle politique sur la guerre est
toujours nécessaire. Les risques d'escalade - verticale ou horizontale -
sont toujours présents.[106]
En
résumé, le discours stratégique américain, dans ses considérations sur
Clausewitz et la notion d'escalade, regroupe essentiellement deux tendances.
La première cherche à comprendre les mécanismes d'escalade en vue de
pouvoir circonscrire la spirale de la violence. La seconde semble plus
encline à utiliser la menace de l'escalade en vue de mener des stratégies
d'action. Pour
conclure ce passage, ajoutons encore que selon John Shy, il existerait une
tension entre approche jominienne et clausewitzienne dans la pensée nucléaire,
et ce au même titre que pour la stratégie conventionnelle. Pour Shy,
l'approche jominienne est réductrice. Elle n'appréhende la réalité qu'à
travers quelques facteurs - le temps, l'espace, les objectifs, l'intérêt
national - et quelques outils qui lui sont particuliers - probabilités, scénarii,
analyses coûts / bénéfices. Mais cette approche ne tient pas compte de la
myriade d'autres facteurs qui peuvent intervenir. Ces derniers facteurs sont
jugés quotités négligeables.[107] [1]
Voir : Thibault E.A., "War as a Collapse of Policy: A Critical
Evaluation of Clausewitz", Naval
War College Review, mai-juin 1973, pp. 42-56 ; Moody P.J.,
"Clausewitz and the Fading Dialectic of War", World
Politics, juillet 1979, pp. 417-433 ; Furlong R.B.,
"Strategymaking for the 1980's", Parameters,
printemps 1979, p. 10. [2]
Brinsfield J., "Ethics and Counter-revolution - Book reviews",
Parameters, hiver 1998, p.
171. [3]
Par exemple : Headquarters United States Marine Corps, MCDP
1-1, Strategy, Washington D.C., 1997, pp. 93-94. [4]
Walzer M., Just and Unjust Wars -
A Moral Argument with Historical Illustrations, New York, Basic
Books, 1992 (deuxième édition, publié pour la première fois en
1977), pp. 79, 110, 122. L'auteur reconnaît
avoir lu une édition abrégée de
On War (celle compilée par Edward M. Collins en 1962) vu que l'édition
de 1976 par Michael Howard et Peter Paret est sortie après que Just
and Unjust Wars ait été achevé. Voir aussi, dans la même lignée
que Michael Walzer sur Clausewitz et la guerre juste, le point de vue de
Homes R.L., On War and Morality,
Princeton, Princeton University Press, 1989, 310 p. [5]
Brodie B., War and Politics,
Londres, Cassel, 1973, pp. 11 ; 439-440 ; 452-453 ; 494-495. [6]
King J.E., "On Clausewitz: Master Theorists of War", art.
cit., pp. 26-27 et 31-32. [7]
Handel M.I., Who Is Afraid of
Carl von Clausewitz ?, op. cit. [8]
Lepper S.J., "On (the Law of) War: What Clausewitz Meant to
Say", Course Number 5602, Seminar "I", Class of 1998,
National War College (http://www.ndu.edu./ndu/ndz/5602paper.html)
; Johnson J.T.,
"Threat, Values, and Defense: Does Defense of Values by Force
Remain a Moral Possibility?", Parameters,
printemps 1985, pp. 13-25 ; id., Just
War Tradition and the Restraint of War, Princeton, Princeton
University Press, 1981, pp. 251, 268, 275. Voir aussi des articles rédigés
par des auteurs non américains : Creveld M. van, "The
Clausewitzian Universe and the Law of War", The
Journal of Contemporary History,
septembre 1991, pp. 403-429 ; Smith D., "Just War, Clausewitz and
Sarajevo", The Journal
of Peace Research, vol. 31, n°2, 1994, pp. 136-142. [9]
Jablonsky D., "Strategy and the Operational Level of War: Part
II", art. cit., p. 57. [10]
Voir : Summers H.G., On Strategy,
op. cit., 224 p. [11]
Critique qui a trouvé un large écho sur base de Clausewitz : Allen
R.L., "Piercing the Veil of Operational Art", art.
cit., pp. 111-119 ; Jablonsky D., "Strategy and the Operational
Level of War: Part I", Parameters,
printemps 1987, pp. 67 et 70 ; Staudenmaier W.O., "Vietnam, Mao,
and Clausewitz", Parameters,
printemps 1977, p. 87-88. [12]
Voir : Freudenberg G.F., "A Conversation with General
Clausewitz", Military Review,
octobre 1977, pp. 68-71. [13]
Voir : Mao Tsé-toung, La guerre
révolutionnaire, Paris, 10/18, 1955, 185 p. [14]
De la guerre, p. 69 (Livre I,
Ch. 1). Sur la trinité, lire aussi la réflexion du sociologue
britannique Roxborough I., "Clausewitz and the sociology of
war", The British Journal of
Sociology, décembre 1994, pp. 619-636. [15]
Voir aussi, par exemple: Cronin P.M., "Clausewitz Condensed", art.
cit., pp. 41-42. [16]
Voir également : Summers H.G., "Clausewitz and Strategy
Today", Naval War College
Review, mars-avril 1983, pp. 40-46. [17]
Voir par exemple : Brown J.B., "Media Access to the
Battlefield", Military
Review, juillet 1992, pp. 10-20. | ||||||||||||||||||