| Institut de Stratégie Comparée, Commission Française d'Histoire Militaire, Institut d'Histoire des Conflits Contemporains |
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Les Stratégiques
Clausewitz et le discours stratégique américain. De 1945 à nos jours
Christophe Wasinski
Chapitre
6 - Clausewitz comme grille de lecture des stratégies étrangères
(suite)
Avant
la guerre du Vietnam, le nom de Clausewitz était très régulièrement placé
en regard des analyses portant sur la stratégie des pays communistes. Après
le conflit en Asie du Sud-Est, ce trait de caractère si particulier de
l'utilisation de Clausewitz est devenu moins systématique. Toutefois, moins
systématique ne signifie en aucun cas absent.[1]
Il est, par exemple, symptomatique de noter la réaction de David MacIsaac
suite à la publication de l'essai de Michael Howard sur l'influence
de Clausewitz, dans l'édition de 1976 du Traité.
Pour MacIsaac, Michael Howard a insuffisamment développé son analyse de la
filiation communiste du Prussien…[2]
Mais
commençons par étudier ce que recouvre l'utilisation du nom de Clausewitz
lorsqu'il est accolé à des analyses de la stratégie soviétique. Tout
d'abord, c'est le contenu de cette stratégie qui est abordé. Le Prussien
est donc mis en regard de la doctrine dite Sokolovsky. Pour cette doctrine,
la guerre est toujours un moyen du politique même suite à l'avènement de
l'armement nucléaire. L'ouvrage en question s'exprime en ces termes : Dans
les remarques faites par Lénine sur le livre de Clausewitz "Sur la
guerre", nous lisons que
"la politique est la cause et la guerre l'instrument ; non le
contraire. En conséquence, il reste à subordonner le point de vue
militaire au point de vue politique". L'acceptation de la guerre comme
instrument de la politique détermine également la corrélation entre la
stratégie militaire et la politique.[3]
Certains
textes américains vont interpréter la doctrine Sokolovsky comme le
fondement d'une pensée stratégique nucléaire qui refuse de considérer
l'aspect purement dissuasif de l'arme. Pour les communistes, les armes nucléaires
sont équivallente à n'importe quel type d'arme à une différence près :
la plus grande puissance des ces dernières.[4]
On évoque donc une doctrine soviétique dite de war-fighting
et war-winning.[5] Mais
cette façon d'envisager la stratégie soviétique n'a toutefois pas fait
l'unanimité. Certains se demandent si les idées de war-winning
et war fighting sont réellement
à mettre au crédit de Clausewitz et Lénine ? Ne peut-on plutôt avancer
l'hypothèse que l'establishment militaire
soviétique impose sa tyrannie sur le pouvoir politique qui est obligé
d'adhérer à de telles conceptions ?[6]
Ou encore l'obligation que ce même establishment
a de se justifier auprès du pouvoir politique et des populations le conduit
à adopter une telle doctrine. Robert L. Garnett, lui, pense qu'il existe
une double façon d'envisager la Formule
au regard de la pensée stratégique communiste. D'une part, la guerre peut
être considérée comme la continuation de la politics,
ce qui rentre dans un schéma d'interprétation marxiste et léniniste.
D'autre part, la guerre peut aussi être considérée comme la continuation
de la policy - donc comme un
moyen rationnel de réaliser un objectif et non comme un processus dont on
constate simplement l'existence - et selon l'auteur, on peut mettre en doute
que cette seconde interprétation prévale en U.R.S.S.[7]
Une telle affirmation remet en cause les idées war-winning
et war-fighting. Néanmoins,
de nombreux auteurs américains vont utiliser le nom de Clausewitz pour
noircir la stratégie soviétique. Ainsi, Richard N. Nixon envisage le
comportement stratégique soviétique au travers d'une référence
clausewitzienne : Comme l'observait
il y a longtemps le grand stratège allemand Clausewitz, l'agresseur ne veut
jamais la guerre ; il préfère envahir votre pays sans coup férir.[8]
Ailleurs, Brejnev reçoit le titre du plus clausewitzien des chefs
politiques soviétiques par sa politique de préparation et d'évitement de
la guerre ainsi que son désir de réformer le monde - try
to reshape.[9]
Le Prussien sert aussi à renforcer l'idée de parfait équilibrage entre
moyens et fins chez les Soviétiques.[10]
Et Patrick M. Cronin reconnaît que l'on reproche encore à On
War d'avoir une connotation sinistre car il a été utilisé par Lénine,
Trotsky, et l'état-major soviétique.[11]
Ce
dernier point conduit à des textes à vocation plus historique. Indéniablement
ceux qui postulent un lien entre Sokolovsky, Clausewitz, et le corpus
doctrinaire marxiste prennent appui sur ces articles. Quoi qu'il en soit,
les analyses les plus historiques ne manquent parfois pas d'intérêt. Dans
un article sur Lénine, Clausewitz et la militarisation du marxisme, on découvre
que Lénine, dans sa lecture de On
War s'est trouvé confronté à un problème de méthodologie. Le
marxisme est une doctrine matérialiste, alors que On
War est d'inspiration idéaliste. Lénine entreprit donc une adaptation
des idées de Clausewitz. Ainsi, la guerre est bien la continuation de la
politique par d'autres moyens, mais la politique, concept si peu explicité
par le Prussien, n'est que le reflet de la lutte des classes transposée au
plan international. Et Lénine de développer la typologie de la guerre
juste (en accord avec les thèses marxistes) et injuste (impérialistes).
Ces idées se répandirent ensuite dans la vulgate communiste.[12]
On
pourra également trouver un article comparant la stratégie soviétique à
celle des Mongols. La comparaison a de quoi faire frémir. L'analyse d'un
comportement jugé irrationnel, comme les dévastations du grand Kahn, peut
se révéler être un avantage offensif, donc finalement rationnel. Et ici,
Clausewitz symbolise le modèle occidental de la guerre face au communisme.[13]
Par cette comparaison, la différence culturelle des deux camps est accentuée. L'œuvre
de Clausewitz peut aussi servir de cadre de référence à la stratégie
chinoise communiste, plus précisément à la pensée stratégique de Mao.
Ici, la relation est toutefois plus discutable. On sait avec certitude que
Mao a bien lu Sun Zi[14],
qu'il a été largement influencé par les théories marxistes-léninistes
et par des fictions populaires traditionnelles qui mettaient en valeur l'héroïsme.
Mais qu'en est-il de son lien avec Clausewitz ? D'après
R. Lynn Rylander, Mao cite Clausewitz dans On
Guerilla Warfare en invoquant la nature particulière de chaque guerre
selon son contexte social - la guerre est un caméléon. D'autre part, les
outils méthodologiques et thèmes développés par Mao sont assez proches
de ceux de Clausewitz : méthode dialectique, rôle de l'homme, point de vue
politique primordial. Rylander mentionne aussi la guerre prolongée – sur
ce dernier point on pourrait contester l'apport de Clausewitz selon qu'on
lui donne une interprétation à la Delbrück ou non. Malgré la remise en
cause du mythe de Mao dans les années 80, il semble que l'on doive encore
compter longtemps sur l'influence de sa pensée - donc, indirectement, sur
celle du Prussien.[15]
D'autres textes ne s'embarrassent pas de retrouver la filiation possible
entre Mao, ou même le Vietnamien Giap, et Clausewitz. Ces textes se servent
uniquement de Clausewitz comme cadre de référence. La Formule
est alors mise au premier plan et le centre de gravité devient la
population.[16]
Harry G. Summers finit même par affirmer que l'interprétation de
Clausewitz par Mao serait plus importante que l'apport de Sun Zi chez ce
dernier.[17] En
résumé, Clausewitz aura bien servi à "noircir" les Etats
communistes dans le discours stratégique américain. Lorsque Clausewitz est
cité en rapport avec sa généalogie française ou italienne, le propos est
beaucoup moins passionné.[18]
Mais paradoxalement, s'il sert à pointer du doigt les "Etats
totalitaires", lorsqu'il est utilisé comme référent aux Etats-Unis,
il devient le chantre de la soumission du militaire au politique, un pur démocrate.
Traditionnellement, la perception veut que seuls les pays totalitaires
peuvent se permettre de laisser les militaires diriger la politique. Par
conséquent, les militaires américains n'ont pas à formuler trop
d'opinions à l'égard des choix du gouvernement.[19]
Dans les faits, le discours stratégique américain ne s'en prive pas
toujours. Il
existe donc bien une dichotomie en cette matière. "Clausewitz le démocrate"
est conçu à partir d'une Formule
presque transformée en termes structurels ; il est situé dans le
prolongement de nos idées sur la séparation des pouvoirs. A l'opposé,
"Clausewitz le totalitaire", celui qui sert à qualifier les régimes
communistes, est plutôt fonctionnel : il efface la distinction entre le
bien et le mal ; la fonction de la violence est un outil légitime du
pouvoir, faisant fi de toute utopie et idée de la guerre juste - dans la
tradition chrétienne et non, d'après le schéma léniniste s'entend. En
analysant les textes trouvés sur Clausewitz et la stratégie communiste, il
semble que le nom de l'officier prussien a permis de "créer une
image" que l’on peut qualifier de réductrice. Le concept de
propagande n'est pas très éloigné. Le problème pour l'analyste stratégique
est que cette image paraît "s'autonomiser". Ne prenant pas
conscience de ce phénomène, les distorsions sont inévitables. Les
analystes n'auraient-ils pu plus profiter des constatations de Thomas Wolfe
dans son ouvrage Soviet Strategy at
the Crossroads, publié en 1964, montrant la possible séparation entre
militaire et politique au niveau de l'acceptation de la Formule
?[20] [1]
A propos de la relation entre Clausewitz et la descendance marxiste, on
lira en particulier : Semmel B. (dir.), Marxism
and the Science of War, Oxford, Oxford University Press, 1981, 302
p. [2]
McIsaac D., "Master at Arms: Clausewitz in Full View", art.
cit., pp. 85 et 92. L'essai
en question est : Howard M., "The Influence of Clausewitz",
dans On War, pp. 27-44. [3]
Sokolovsky (maréchal), Stratégie
militaire soviétique, (trad.), Paris, L'Herne, 1984, p. 36. [4]
Moody P.J., "Clausewitz and the Fading Dialectic of War", art.
cit., p. 427 ; Jensen O.E., "Classical Military Strategy and
Ballistic Missile Defense", art.
cit., p. 60. [5]
Cole J.L. Jr., "ON WAR
Today?", art. cit., p.
23. Notons que Richard Pipes est l'un des plus célèbres
chercheurs à avoir défendu l'idée que la stratégie soviétique
reposait sur les idées de war-winning
et war-fighting. A propos de
Pipes et de ses critiques, voir d'abord l'article : Pipes R., "Why
the Soviet Union Thinks it
Could Win a Nuclear War", Commentary,
juillet 1977, pp. 21-34 ; et sur la critique de Pipes, par exemple :
Catudal H.M., Soviet Nuclear
Strategy from Stalin to Gorbatchev, Berlin, Berlin Verlag, 1988, pp.
118-121 [6]
Schilling W., "US Strategic Nuclear Concepts in the 1970's: The
Search for Sufficiently Equivalent Countervailing", dans O'Neill R.
& Horner D.M., New Directions
in Strategic Thinking, Londres, George Allen & Unwin, 1981, pp.
56-57. [7]
Arnett R.L., "Soviet Attitudes Towards Nuclear War: Do They Really
Think They Can Win?", The
Journal of Strategic Studies, septembre 1979, pp. 173-175 [8]
Nixon R.M., La vraie guerre,
(The Real War, 1980, traduit
de l'américain par F.-M. Watkins et G. Casaril), Paris, Albin Michel,
1980, p. 37. [9]
Rice C., "The Evolution of Soviet Grand Strategy", dans
Kennedy P. (dir.), Grand
Strategies in War and Peace, op.
cit., p. 158. [10]
Twinnig D.T., "Soviet Strategic Culture - The Missing
Dimension", Intelligence and
National Security, janvier 1989, pp. 169-187. [11]
Cronin P.M., "Clausewitz Condensed", art.
cit., p. 48. [12]
Kipp J.W., "Lenin and Clausewitz: The Militarization of Marxism,
1914-1921", Military Affairs,
octobre 1985, pp. 185-191 ; Jones Ch.D., "Just Wars and Limited
Wars: Restraints on the Use of the Soviet Armed Forces", World
Politics, octobre 1975, pp. 45 et 53. [13]
Stinemetz S.D., "Clausewitz or Kahn? The Mongol Method of Military
Success", Parameters,
printemps 1984, pp. 71-80. [14]
Par exemple dans l'ouvrage La
guerre révolutionnaire, composé de deux textes, l'un sur les problèmes
stratégiques en général (décembre 1936) et l'autre sur la stratégie
à adopter dans la lutte contre le Japon (mai 1938), Mao cite Sun Zi à
plusieurs reprises : pour évoquer la nécessité de se connaître et de
connaître son adversaire ; d'éviter le combat autant que possible s'il
y a moyen d'obtenir la victoire par un autre moyen ; et de créer des
"apparences". Mao Tsé-toung, La
guerre révolutionnaire, op.
cit., p. 31 et p. 75. [15]
Rylander R.L., "Mao as a Clausewitzian Strategist", Military
Review, août 1981, pp. 13-21. [16]
Staudenmaier W.O., "Vietnam, Mao, and Clausewitz", art.
cit., pp. 79-80 et p. 81. [17]
Summers H.G., "Clausewitz: Eastern and Western Approach to
War", Air University Review,
mars-avril 1986, pp. 62-71. [18]
Voir : Porch D., "Clausewitz and the French 1871-1914", et
Gooch J., "Clausewitz Disregarded: Italian Military Thought and
Doctrine, 1815-1943", dans Handel M.I., Clausewitz
and Modern Strategy, op. cit.,
pp. 287-302 et 303-324. (John Gooch est un
chercheur britannique). [19]
O'Meara Jr., "Strategy and the Military Professional - PART
I", art. cit., pp.
38-45. [20]
Voir supra. Rappelons les références de l'ouvrage en question : Wolfe
Th.W., Soviet Strategy at the
Crossroads, Harvard University Press, 1964, Cambridge, 342 p. Voir
aussi : Schilling W., "US Strategic Nuclear Concepts in the 1970s:
The Search for Sufficiently Equivallent Countervailling Parity",
dans O'Neill R. and Horner D.M. (Ed. by), New
Directions in Strategic Thinking, op.
cit., p. 55.
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