| Institut de Stratégie Comparée, Commission Française d'Histoire Militaire, Institut d'Histoire des Conflits Contemporains |
|
|||||||||||||||||||||||||||
|
||||||||||||||||||||||||||||
|
Les Stratégiques
Clausewitz et le discours stratégique américain. De 1945 à nos jours
Christophe Wasinski
Section
1 – La redécouverte du terme "opérationnel" L'apprentissage de l'art opérationnel a été confronté à un problème de vocabulaire dans les pays anglo-saxons car il n'existait pas de terme le désignant. Pour commencer, il convient de se poser la question de savoir comment le discours stratégique américain est remonté aux sources de ces conceptions linguistiques. Pour
ce faire, on trouvera des textes qui ont cherché a évaluer l'apport de
différents pays européens dans l'élaboration de ce niveau de la guerre.
On y note que l'art opérationnel est une notion soviétique. Le mot Operativ
entrera ensuite en vigueur en Allemagne au XXe siècle. La
France, elle, utilisait le terme grande
tactique au XIXe siècle. En 1936, par contre, l'U.S. Army
employait le terme stratégie pour désigner l'art opérationnel. Le mot Operational
n'apparaît qu'en 1982 dans le manuel FM 100-5. Pour clarifier les concepts,
une relecture de Jomini et de Clausewitz s'avéra concluante. Les réformateurs
vont beaucoup utiliser le Prussien comme référence au niveau opérationnel.
Pour eux, lorsque Clausewitz écrit à propos de la stratégie, il signifie
art opérationnel. Pour ce faire, les réformateurs se réfèrent à sa définition
de la stratégie conçue comme l'utilisation des combats en vue d'obtenir la
victoire.[1]
Il s'inspire aussi de Jomini qui décomposait l'art de la guerre en stratégie,
grande tactique, logistique, "art de l'ingénieur" et tactique.[2]
Mais c'est finalement Clausewitz qui sera privilégié. Pour les réformateurs,
Clausewitz permet de créer une typologie comprenant les niveaux stratégique,
opérationnel et tactique. Chaque niveau correspond respectivement à la
guerre, la campagne et la bataille dans le temps. Dans l'espace, ces trois
notions sont liées au pays, au théâtre d'opération et aux positions.[3]
Cette
conception est pourtant critiquable au regard de la pensée de Clausewitz.[4]
Les subdivisions établies soulèveront d'ailleurs quelques difficultés.
L'introduction d'un niveau opérationnel est confuse pour certains. Ainsi,
le colonel Lloyd J. Matthews se demandera d'abord pourquoi ne pas avoir nommé
ce niveau métatactique ou grande tactique comme le faisaient Liddell Hart
et Jomini. De plus, ce colonel rappelle qu'il est excessif de résumer le
niveau opérationnel à la doctrine AirLand
Battle qui est, avant tout, une façon de penser le combat et qui ne se
raccroche pas à un échelon particulier.[5]
A
contrario, John L. Romjue affirme justement qu'AirLand
Battle est le niveau opérationnel. Cet auteur voit la naissance du
niveau opérationnel comme directement liée à une filiation germanique. Il
perçoit la source de l'art opérationnel chez Moltke l'Ancien et note également
l'influence que le manuel HDv 100/100 a eu dans l'édification du FM 100-5.
Mais, de façon paradoxale, alors que le FM 100-5 développait une vision opérationnelle,
le HDv 100/100 laissait tomber la notion en 1973 - bien que dans les années
80, le terme soit réintroduit.[6]
Notons aussi que Clausewitz servira, bien entendu, à lier la vision
opérationnelle de la guerre à celle du politique.[7] Ajoutons
encore une remarque ici en ce qui concerne l'utilisation de Clausewitz et
des autres auteurs classiques de la stratégie au niveau opérationnel.
Comme le signalait le colonel Huba Wass de Czege, l'un des rédacteurs du
manuel FM 100-5 de 1986, les travaux académiques tels que ceux de Peter
Paret ou Michael Howard, sont bien souvent insuffisants pour le soldat. En
effet, ces travaux ne donnent pas assez de poids aux idées de Clausewitz
encore valables sur le champ de bataille. Que ce soit pour Sun Zi, Jomini ou
Clausewitz, l'armée est avant tout intéressée par les concepts qu'il y a
moyen de dégager de ces ouvrages.[8]
C'est sur l'évolution de ces concepts dans le discours stratégique
qu’il convient de s’attarder maintenant. Précisons
directement, les notions de friction, chance et incertitude renvoient
directement à d'autres concepts. On retiendra principalement celui de
renseignement dans cette partie. Le rôle des théories de la complexité
aurait pourtant eu sa place (voir infra).[9]
Mais frictions, chance et incertitude doivent une grande part de leur
existence à la nature humaine des conflits. De façon quelque peu
arbitraire, mais représentative des discussions menées au sein des forces
armées américaines, il a donc été décidé de discuter, dans les
paragraphes suivants, des concepts de génie et des forces morales qui sont
étroitement liés. En
fait, le mécanisme de friction est officiellement reconnu dans de nombreux
manuels des forces armées américaines. Les manuels FM 100-5 de 1982, 1986
et 1993 ainsi que certains manuels de l'U.S. Air Force, du Corps de Marines,
et interarmes en font mention.[10]
Ensuite
il faut bien constater que le concept de friction, ainsi que ceux de chance
et incertitude, est principalement discuté en rapport avec deux notions
elles-mêmes très liées : la surprise et le renseignement. En effet, s'il
n'y avait pas de frictions, la guerre serait une activité parfaitement
transparente (et le renseignement tout-puissant) et il n'y aurait donc plus
de risque de se laisser surprendre par l'ennemi. Mais
s'il existe des frictions pour un camp, il en existera inévitablement pour
l'adversaire de ce camp. Donc les frictions ne sont pas unilatérales. Elles
peuvent même être employées avec profit. Elles peuvent constituer un
levier puissant dans la lutte et pas seulement un obstacle. Cette
constatation découle directement du point de vue interactif de l'acte de
combat dans le Traité.[11]
Ces considérations seront liées avec, comme nous l'avons déjà indiqué,
le génie, le moral, mais aussi avec les modèles de guerre d'anéantissement
et d'attrition, et le rôle de la manoeuvre (voir infra). Indiquons encore
que le centre de gravité, qui est considéré comme toujours plus immatériel
par le discours stratégique américain, se marie très bien avec un point
de vue positif des frictions. Si le centre de gravité est constitué des
moyens de commandement et de contrôle de l'adversaire, son attaque résultera
en l'augmentation du niveau des frictions encourues par celui-ci. La
paralysie de l'ennemi devient donc un objectif.[12]
On
constate que certains ont reproché à Clausewitz d'accorder trop peu de
place à la notion de surprise.[13]
Il est vrai que Clausewitz évoque peu la surprise à proprement parler dans
On War par comparaison à Sun Zi
ou à Machiavel .
Sun Zi est toujours considéré comme l'instigateur d'une stratégie basée
sur la tromperie, la stratégie indirecte voire la "non bataille".[14]
Clausewitz est, lui, toujours perçu comme le père de la stratégie
reposant principalement sur la bataille. Mais la surprise n'est-elle pas
simplement la version unilatérale des frictions ? Quoi qu'il en soit,
Clausewitz est souvent associé à l'Art
de la guerre de Sun Zi lorsque l'on évoque le concept de surprise. Si
on s’intéresse maintenant plus particulièrement au rôle du
renseignement, plusieurs remarques s'imposent. Premièrement, Clausewitz,
tout comme Sun Zi, peut être mis en évidence quant à l'importance que ce
phénomène prend dans la guerre. En reprenant, par exemple, deux études de
cas liés à la guerre de l'information
- information warfare -,
Clausewitz, autant que Sun Zi, est pris à témoin quant à la nécessité
de connaître son ennemi.[15]
Mais
parfois, le discours stratégique américain se montre perplexe à
l'encontre du rôle que Clausewitz confère au renseignement. Le Prussien se
contredirait en considérant que parfois le renseignement est utile, alors
qu'à d'autres moments il le dénigrerait totalement.[16]
Pour Victor M. Rosello, le problème du renseignement dans l'œuvre de
Clausewitz est le fait d'une différence de concepts. Dans leur traduction
de On War, Peter Paret et Michael
Howard ont choisi le terme intelligence
- renseignement - pour le mot allemand Nachtrichten.
Mais le terme allemand signifierait simplement information, soit de la matière
brute qui doit être retraitée pour devenir renseignement. Pour Peter
Paret, la distinction n'existait pas à l'époque entre renseignement et
information - ceci expliquant peut-être cela. Victor M. Rosello conclut que
la vision du renseignement de Clausewitz est en fait dogmatique et
insuffisante. Jomini s'avérerait meilleur maître à penser en ce domaine.[17]
Michael
I. Handel apporte quelques clarifications supplémentaires en la matière.
Pour lui, dans On War, Clausewitz
discute du renseignement sur le champ de bataille. Or, à l'époque de Napoléon,
les informations glanées sur le champ de bataille étaient souvent de
qualité douteuse. Par contre, les informations dont Napoléon pouvait
disposer au niveau stratégique et opérationnel lui étaient primordiales.
Ce qui conduit à une deuxième remarque qui concerne les moyens de
compenser l'incertitude présente sur le champ de bataille. Toujours pour
Michael I. Handel, Clausewitz met plutôt en évidence des facteurs
intangibles du commandement pour contrebalancer la faiblesse du
renseignement : le Fingerspitzengefühl
ou, en français, le coup d'œil ,
terme déjà employé par le chevalier de Folard en 1724.[18]
Mais ces notions ne sont plus entièrement valides. La guerre, reconnaissent
Michael I. Handel et John Ferris, est toujours le domaine des frictions et
des actions réciproques. Les évolutions technologiques ne changent pas cet
état de fait. Par contre, il existerait aujourd'hui deux types
d'incertitude : le premier type concernerait l'ignorance ou l'inhabilité
d'obtenir des renseignements fiables. Ce type d'incertitude trouverait sa
place dans On War. Le deuxième
type d'incertitude relèverait des systèmes C.3I. - Command,
Control, Communication and Intelligence,
soit commandement, contrôle, communication et renseignement -, et serait
extérieur à On War. Le second
type d'incertitude est le résultat du risque de disposer de trop
d'informations et de ne pouvoir séparer le "signal" du
"bruit". Les auteurs concluent que le rôle du calcul dans la tâche
du commandant moderne devrait être plus important qu'à l'époque de
Clausewitz. Le Prussien a donc
sous-estimé le rôle du renseignement. Mais les moyens modernes, mis à la
disposition du commandant aujourd'hui, induisent la démultiplication de la
quantité d'informations disponibles. Par conséquent, le chef militaire est
dans l'obligation de se poser de nombreuses nouvelles questions. Le risque
du commandement dans trop de détails est aussi évoqué.[19]
En conclusion, les moyens matériels des combattants aujourd'hui
rendent la surprise plus facile à prévenir au niveau tactique, alors qu'au
niveau stratégique, elle est devenue plus facile à réaliser par les
possibilités de projeter des forces de grande dimension et à grande
distance.[20]
En
fait, de façon plus générale, il existe deux attitudes dans le discours
stratégique américain face à l'incertitude du combat. La première
attitude consiste à accepter les frictions comme inhérentes à la guerre.
Pour certains, de façon peut-être trop marquée, la solution aux frictions
est une attitude "agressive" qui consiste à continuer ce que l'on
a commencé à entreprendre, poussant plus loin, gardant confiance en soi et
ce malgré les informations ambiguës. Le concept de coup
d'œil est également encore évoqué et défini comme une grande
habilité à distinguer ce qui est important dans une grande masse de
signaux. Bien entendu, la vitesse de réaction est toujours placée en
exergue.[21]
Relevant
toujours de la même attitude, Roger A. Beaumont, propose de soumettre le
personnel militaire à la surprise et à l'échec, lors d'exercices, en vue
d'apprécier l'ampleur du phénomène. Quant au général Raymond B.
Furlong, il met en évidence la nécessité d'introduire l'incertitude
clausewitzienne dans les jeux de guerre - war
gaming / kriegspiel -, idée plus récemment partagée par Antulio
Echevarria. Il s'agit en fait véritablement d'entraîner le soldat à
s'habituer aux frictions.[22]
La
deuxième attitude consiste à penser que les frictions disparaîtront à
terme. Cette attitude est partagée parmi les tenants les plus acharnés de
la R.M.A. Pour eux, le champ de bataille devrait devenir parfaitement
transparent.[23]
La vision managériale et mécaniste du commandement procède de la même
approche, traditionnellement ramenée à Jomini. L'être humain y est perçu
comme une sorte de boîte noire ou de machine. Notons aussi que la débauche
de matériel sophistiqué dont disposent les forces armées américaines
n'est pas toujours de nature à faciliter l'appréciation de facteurs
intangibles.[24]
Remarquons
aussi que pour Jay Luvaas, les frictions réduisent la confiance à accorder
aux principes de la guerre. Selon Luvaas, il est également essentiel de
tenir compte des forces morales et du concept de génie pour se constituer
une image réelle du déroulement de la guerre.[25]
Et J.E. King d'ajouter que les frictions ont bien entendu un sens physique
mais aussi psychologique. C'est dans ce second sens que la notion de génie
et le moral prennent place.[26]
Bien
que non mentionné dans des documents doctrinaux comme le FM 100-5, le
concept de génie est souvent discuté en filigrane de réflexions sur la
notion de commandement.[27]
Directement lié à l'ensemble de la théorie clausewitzienne, le génie
s'intercale de façon prééminente au regard du mécanisme de friction, des
différences qui existent entre la guerre en théorie et en pratique, des
forces morales - la guerre est une activité sociale, le fait d'êtres
humains qui, à la différence des objets, interagissent de façon
relativement imprévisible. Si cette notion s’avère cruciale, elle n'en
est pas moins assez floue par rapport à nos critères psychologiques
modernes. Plusieurs
auteurs américains se sont donc penchés sur l'idée du génie de façon
plus ou moins élaborée. Jay Luvaas attire l'attention sur la dualité du
concept de génie ; un bon chef de guerre doit à la fois faire preuve
d'intelligence et de tempérament.[28]
Comme cela a été indiqué, le génie étant un concept relativement flou,
la remarque de Luvaas est complétée par d'autres textes tentant de détailler
ce que recouvre la notion. Ainsi, on note que le génie a un caractère équilibré
mais fort, le génie fait preuve de contrôle sur soi, il est instruit et
imaginatif. Il fait également montre de courage, courage que Clausewitz répartit
en plusieurs catégories : courage physique (le plus "primitif"),
courage moral (beaucoup plus rare, et comportant un élément de
responsabilité), détermination (à long terme) et hardiesse - boldness
(elle est toujours nécessaire).[29] Il
est intéressant de noter que les écrits sur le génie se positionnent,
grossièrement, dans deux grandes catégories, visant toutes deux à
comprendre comment "parvenir" au génie. La première, de manière
assez souple, penche en faveur de l'utilisation de l'expérience et de
l'apprentissage par erreurs. La coopération au sein des unités prend également
de la valeur dans ce processus. Ce faisant, l'officier est en mesure de développer
sa confiance personnelle, qui l'aide à obtenir la détermination nécessaire
à l'action. La culture de l'intellect s'impose parallèlement. Nul doute
que l'institution de centre d'entraînement tel le N.T.C., National Training
Center de Fort Irwin en Californie répond à la possibilité de s'entraîner
en commettant des erreurs dans un cadre très réaliste mais néanmoins
encore fort éloigné des véritables conditions de la guerre.[30]
Il est aussi question de génie à propos d'un commandant capable d'équilibrer
ses ressources à ses objectifs.[31] La
seconde approche cherche à raccrocher l'idée de génie à une structure
plus "scientifique", soit en combinant le concept de génie avec
des outils de la psychologie et des statistiques.[32]
Cette seconde approche, dans son contenu, partage pourtant des caractéristiques
identiques avec la première. Le rôle de l'intellect, les capacités
d'apprentissage et d'adaptation sont largement mis en valeur. L'accent est
aussi porté sur l'importance de l'expérience qui, à défaut de combat,
s'acquiert par la simulation. Le courage et la détermination sont également
placé en exergue. L'insistance sur ces notions s'avère encore accentuée
par l'arrivée de concepts tels que celui d'information
warfare.[33]
Au total, le chef militaire est confronté à une quantité toujours plus
importante d'informations qu'il doit gérer avec sang-froid. Poussée
à son extrémité, cette approche reprend simplement les attributs que
Clausewitz confère au génie et les transforme en un modèle psychologique.
C'est de cette manière que procède le lieutenant colonel Phillip N. Brown
de l'U.S. Air Force lorsqu'il étudie le cas de Claire Lee Chennault.[34]
Notons aussi l'existence de tentatives de conciliation entre l'idée de
commandement chez Clausewitz avec des approches plus managériales.[35] Le
concept de génie est même transposé au niveau de la Grand
Strategy, où il est en passe de devenir un attribut collectif hautement
souhaitable. En dehors des caractéristiques déjà mentionnées précédemment,
le génie doit ici être en mesure d'élaborer ses propres règles, de développer
un nouveau paradigme de pensée. Cette vision cadre bien avec la recherche
d'une Revolution in Military Affairs
adaptée aux changements dans l'ordre des relations internationales. Et bien
entendu, ici, le génie est capable de combiner toutes les ressources d'une
nation : économiques, militaires, informationnelles et diplomatiques.[36] En fait, la plupart du temps, le discours stratégique américain est en peine de rendre compte de la notion de génie en tenant compte des subtilités de Clausewitz. Encore une fois, ce concept, comme bien d'autres, a subi une dérive "mécaniste". Il
convient également de citer la notion d'Auftragstaktik,
qui correspond à une forme très souple et décentralisée de commandement.
Le concept est souvent lié à Clausewitz aux Etats-Unis. Pourtant,
Clausewitz n'en est qu'indirectement à la source. Bien que l'on puisse
concevoir cette idée comme la suite logique de la pensée du Prussien, elle
est généralement attribuée à Moltke l'Ancien.[37]
L'historien israélien Martin van Creveld, lui, fait remonter cette forme de
commandement aux unités de la Hesse, sous le général Lossow, qui
combattait lors de la Révolution américaine.[38] L'Auftragstaktik
a en fait beaucoup d'affinités avec les concepts clausewitziens de génie
et de friction. Le génie permet de surmonter les frictions, mais il ne peut
prendre toute sa mesure que si on lui en donne la possibilité, qu'on lui
laisse l'initiative comme le recommande l'Auftragstaktik.[39]
Quoi qu'il en soit, cette notion a largement inspiré la doctrine opérationnelle
américaine. Indéniablement, une doctrine qui vise l'initiative, la
flexibilité et l'adaptabilité ne peut qu'être intéressée par cette méthode
de commandement.[40]
A partir de 1982, les éditeurs du manuel FM 100-5 veulent que
celui-ci développe un esprit, une façon de penser et soit moins un
"livre de recettes".[41]
Le commandement décentralisé fait partie de l'approche.[42]
Toutefois, certains pensent qu'elle est encore insuffisamment développée
au début des années 80.[43]
D'autres, au contraire, reprochent à ce concept de constituer une
simple excuse pour ceux qui ne désirent pas s'investir dans les nouvelles
technologies de communication et de commandement.[44]
L'importance
du moral est fondamentale à l'édifice clausewitzien. Tout d'abord, pour le
Prussien, la guerre est une activité humaine. Ensuite, répétons-le
encore, les frictions, la chance, l'incertitude, la surprise sont liées à
la nature humaine de cette activité. Dans
le discours stratégique américain, on retrouve de nombreuses références
à la notion de moral. On le verra par exemple dans les manuels FM 100-5
d'août 1982 et de 1986. En s'inspirant de Clausewitz, ces documents
affirment que le but de la guerre n'est pas uniquement la destruction
physique de l'ennemi mais que le combat doit viser son effondrement moral.
L'apport de Clausewitz est ici librement combiné avec celui de Liddell Hart
et Sun Zi et à la notion de surprise.[45]
Mais plus encore, pour l'édition de 1982, il semble bien que le rôle
du moral, largement poussé en avant par le lieutenant général Richard E.
Cavazos, ait été inspiré par la lecture d'Ardant du Picq et de John
Keegan, respectivement au travers des livres Battle
Studies et The Face of Battle.[46]
En
fait, dans le discours américain, la valeur du moral, est prise au sens
large. C'est un facteur qui est évoqué non seulement au niveau du soldat
individuel, mais aussi pour le commandement, le décideur politique et pour
la nation dans son entièreté. Ce dernier point avait été largement mis
en évidence par les travaux de H.G. Summers sur la trinité paradoxale
quant au rôle du soutien populaire. Globalement, le moral est perçu comme
un levier de force - force multiplier
- qui permet de dépasser l'épuisement matériel.[47] En
résumé, la notion de moral, et son importance dans le combat, est peu
remise en cause dans le discours stratégique américain. Mais parfois, on
aura l'impression que la façon dont ce facteur est abordé confine à une réduction
mécaniste de l'être humain, tout comme dans le cas du génie. Il est vrai
que l'approche managériale ne semble pas avoir été éradiquée dans l'étude
du soldat. L'être humain donne souvent l'impression d'être conçu comme
une machine à combattre. Section
5 - Offensive, défensive et combinaisons Il
existe un certain consensus dans le discours stratégique américain sur la
valeur de la défense et de l'offensive. Globalement, l'idée selon laquelle
la défense est la forme la plus forte de la guerre est bien acceptée. De même,
le discours marque généralement son accord sur la nécessité de passer à
l'offensive dès que possible.[48]
Dans ces considérations, il n'est pas rare de retrouver le nom de
Clausewitz. On notera également que le manuel FM 100-5 d'août 1982 reprend
la comparaison entre la défense active et le bouclier de coups portés à
l'ennemi décrite par le Prussien.[49]
Dans l'édition de 1986 du même manuel, les notions d'offensive et de
défense sont directement traitées par le biais des classiques :
Clausewitz, Jomini et Sun Zi.[50]
L'édition de 1993 ne sera pas aussi explicite, mais la tonalité reste néanmoins
très clausewitzienne. L'offensive y est définie comme la forme décisive
de la guerre, le moyen ultime pour le commandant d'imposer sa volonté à
l'ennemi. Quant à la défense, elle est considérée comme la forme la
moins décisive mais la plus forte du combat.[51]
Ces
idées se sont généralisées dans l'ensemble du discours stratégique à
l'exception de l'U.S. Air Force. Les penseurs de cette Arme affirment que
l'offensive est la forme la plus forte de la guerre pour la puissance aérienne.
L'absence de relief dans les airs, donc l'absence de possibilités de se
retrancher, la mobilité et la rapidité expliqueraient cet état de fait
(voir aussi infra sur John Warden et l'école de la paralysie stratégique).
Les
textes évoquant la relation entre défense et offensive sur base de
Clausewitz méritent toutefois une critique générale. En effet, peu
d'auteurs confèrent une dimension dynamique à cette relation. James
Schneider fait exception en la matière. Pour lui, le commandant d'une armée
est confronté à un dilemme : soit il cherche à défendre une portion de
son territoire, soit il marche vers le centre de gravité ennemi, qui se résume
bien souvent au gros des forces massées de l'adversaire. D'où la tension
entre la possibilité de concentrer ses forces et de risquer de se faire
envelopper ou de les répartir sur la ligne de front de manière linéaire.[52]
Dans le même ordre d'idées, Richard M. Swain a remis en question
l'affirmation de la supériorité de la défense. Selon lui, chacune des
deux formes possède des avantages et des désavantages - le moral des
troupes est plus mis à mal en position défensive tandis que l'offensive
permet de profiter du terrain que l’attaquant choisi et il oblige l'ennemi
à réagir.[53]
Lorsque Clausewitz affirme la valeur (relativement) supérieure de la défense,
il le fait par omission de nombreux facteurs : le courage, les considérations
numériques, l'entraînement, etc.[54]
Quoi qu'il en soit, Swain rejette la défense passive au profit d'un modèle
plus actif. Quelques-uns
ne voient pas en quoi la défense peut être déclarée forme la plus forte
de la guerre. Les situations trop particulières du combat ne permettent pas
cette généralisation. Tout au plus peut-on déclarer que la défense est
une forme de combat plus facile à mettre en œuvre car elle consiste en la
préservation d'un objet au changement.[55]
Mais Richard M. Swain rappelle que ce type de raisonnement n'est pas
spécialement incompatible avec celui de Clausewitz qui n'a jamais fait de
la défense, la forme la plus forte de la guerre un dogme mais une
"tendance".[56]
Le rôle de la technologie est aussi mentionné comme facteur de nature à
affecter l'équilibre entre les deux types d'opérations.[57]
Le
centre de gravité conduit, comme pour quasiment tous les concepts légués
par Clausewitz, dans plusieurs directions. On le lie facilement à la pensée
du Prussien centrée sur la bataille ou les idées selon lesquelles il
existe une proportionnalité entre les moyens employés et le résultat, le
principe de concentration des forces, l'anéantissement de l'ennemi sur le
théâtre, et le rôle du nombre de combattants.[58]
Mais
il convient surtout de noter l'importance de ce concept dans l'élaboration
de la doctrine opérationnelle de l'armée de terre américaine. Le centre
de gravité peut être considéré comme une pépite d'or tirée de l'oeuvre
de Clausewitz pour le stratégiste moderne. Par conséquent, on remarquera
que le concept n'est que marginalement remis en cause. Commençons
par identifier les références au centre de gravité dans les manuels
doctrinaux. Pour l'armée de terre, sans le nommer, le FM 100-5 de 1982
adapte déjà le concept à partir de la notion de Schwerpunkt
que l'on retrouve dans le document allemand HDv 100/100.[59]
Mais la première véritable référence au centre de gravité se
trouve dans l'édition de 1986 du FM 100-5, où il est combiné avec les
conceptions inspirées de Jomini sur les points décisifs et les lignes d'opération.[60]
On le retrouve aussi dans l'édition de 1993, de nouveau associé aux
concepts de Jomini. Ici, le centre de gravité peut prendre plusieurs formes
: l'armée ou la structure de commandement de l'ennemi, l'opinion publique,
la volonté nationale ou la cohésion d'une alliance / coalition. On y
considère que le centre de gravité n'est pas toujours directement
discernable ; il peut ne pas être activé. Son activation, au niveau opérationnel,
ne se fait que par l'initiation du combat.[61]
Il existe aussi une nécessaire réévaluation permanente du concept.
Ensuite, le centre de gravité est lié aux lignes de communication qui sont
des orientations directionnelles pour l'utilisation des unités, dans le
temps et l'espace, en rapport avec l'ennemi. Les forces peuvent ainsi opérer
sur les lignes intérieures ou sur les lignes extérieures. Le second précepte
lié est celui des points décisifs. Ils apportent un grand avantage au
commandant qui les possède. Ils peuvent représenter une colline, une ville
ou une base d'opération, mais peuvent aussi revêtir une dimension moins
matérielle comme un poste de commandement, une centre de communication,
etc. Il existe normalement, sur le champ de bataille, trop de points décisifs
pour que le commandant puisse tous les détenir, ou les détruire. Les
points décisifs doivent par conséquent être sélectionnés en fonction du
centre de gravité.[62]
Comme
on vient de le voir, le FM 100-5 de 1993 donne déjà de multiples exemples
du centre de gravité.[63]
Dans différents textes issus de publications de l'armée de terre, les
autres "candidats" centres de gravité proposés sont beaucoup
plus nombreux : l'armée, le point de jonction entre deux unités, le moral
de l'armée, le moral du chef de guerre, le moral de la nation, la capitale
de l'Etat ennemi, les zones industrielles (voire simplement l'économie),
les élites politiques (ou le système politique, ou encore la cohésion
politique), le cycle de prise de décision, la sphère informationnelle, la
géographie, les lignes de communication, la logistique, la société dans
son ensemble, ou un mélange de ces éléments.[64]
Deux remarques s'imposent
ici. D'une part, certains centres de gravité proposés sont de nature plus
stratégique qu'opérationnelle, les auteurs en conviennent. On l'évoque
parfois même au niveau tactique.[65]
D'autre part, le fait de considérer la société dans son ensemble comme un
centre de gravité est propre aux développements relatifs à la guerre de
guérilla mais montre également une certaine convergence avec les approches
de l'U.S. Air Force - sorte de néo-douhetisme. En fait, le
centre de gravité est reconnu changeant, moral ou physique (voire immatériel),
et variable selon l'échelon de force analysé.[66]
Ensuite,
on remarquera que le centre de gravité a une fonction d'intégration dans
la planification. C'est ce concept qui permettra de donner un cadre
d'analyse dynamique aux principes de la guerre ; concentration - et
unité de l'effort -, manœuvre, initiative, lui sont adjoints.[67]
En d'autres termes, il est une fois de plus mis en regard de l'apport
jominien. Le colonel Huba Wass de Czege, qui s'était chargé de la rédaction
de la partie sur le centre de gravité dans le FM 100-5 de 1986, note aussi
que ce concept doit être relié aux facteurs M.E.T.T.-T. - Mission,
Enemy, Troops, Terrain and Weather, and Time Available.[68] Mais
le centre de gravité est une notion dont la compréhension s'est bien
souvent avérée épineuse pour le discours stratégique américain. Le
problème fondamental est la confusion entre le centre de gravité, qui est
en fait un point fort, et les points décisifs, qui servent de
"levier" à l'attaquant, et les vulnérabilités qui permettent de
prendre d'assaut les points décisifs.[69]
Il est vrai que la confusion a même été constatée dans le manuel FM
100-5 de 1986.[70]
Un article de Lawrence Izzo tenta de rectifier ces conceptions erronées.
Pour lui, le centre de gravité est un point de force dans le dispositif
ennemi. Un point décisif est par contre une faiblesse - weakness.
Cette faiblesse peut être vulnérable ou non aux attaques. Les points vulnérables
- vulnerabilities - peuvent donc
être attaqués avec "facilité", mais tout point vulnérable
n'est pas lié à un point décisif. Il convient de ne pas tous les prendre
d’assaut sous prétexte de garder l'initiative ou d'obtenir des succès
tactiques. Les attaques doivent entretenir une relation avec l'objectif de
la campagne.[71]
Malgré la mise au point introduite par cet article, il n'empêche que
la confusion entre point décisif et centre de gravité perdure.[72]
De plus, la publication de l'article de Lawrence Izzo valut à son auteur
une critique rapide par un détracteur du concept, lui préférant purement
et simplement les idées de Jomini sur les points décisifs. L'auteur de
cette critique reprochant aussi à Clausewitz de ne pas introduire les
lignes de communication sous la rubrique centre de gravité.[73]
Certains désireront même remplacer le concept de centre de gravité par
celui de centre de force - center of
strength - et de lui adjoindre les notions de point de vulnérabilité -
vulnerability point - et point
focal de synergie - synergistic focal
point.[74] Ailleurs,
le centre de gravité, combiné aux points décisifs de Jomini, est présenté
sous forme de matrice valable aux niveaux tactique, opérationnel, stratégique
militaire, et de la stratégie nationale. Il comprend donc les éléments de
puissance politique, économique, psychologique et militaire. Les différents
niveaux et outils de puissance jouent sur la matrice :
L'auteur
définit ensuite un axe conceptuel de la manœuvre, du centre de gravité
allié vers les points décisifs ennemis.[75] En
résumé, on vient de constater que le centre de gravité était un concept
combinable avec les lignes de communication, les points décisifs et les
principes de la guerre. En d'autres termes, on peut lui adjoindre la plupart
des outils jominiens. Mais les combinaisons ne s'arrêtent pas là. Le
centre de gravité est aussi mis en rapport avec les travaux de Liddell Hart
et de Sun Zi. Ainsi, pour le lieutenant général Raymond B. Furlong de
l'U.S. Air Force, en temps de guerre, l'un des principes majeurs d'une force
est de rester concentré en vue d'attaquer le centre de gravité de
l'adversaire. Mais ce faisant, l'auteur pense que l’on risque de
reproduire les résultats de la Première Guerre mondiale, soit l'échec de
toute opération qui tente de confronter le centre de gravité des deux
forces. Raymond B. Furlong pense donc que Liddell Hart ajoute énormément
à Clausewitz en évoquant la possibilité d'attaquer un point faible dans
le but de renverser un point fort.[76]
Quant à Sun Zi, il permet de rajouter une "couche d'immatérialité"
au concept. Au travers des écrits du Chinois, la dynamique des forces
morales, la lutte des volontés des commandants, l'attaque de la stratégie
de l'adversaire - et non de ses forces - prennent une importance plus
grande.[77]
La mutation du centre de gravité en un concept postindustriel, avec
insistance sur la massification des effets à produire au détriment de la
simple massification de la puissance de feu, et le rôle dévolu à la
guerre informationnelle permettent aussi à certains auteurs de rendre le
concept compatible avec l'Art de la
guerre de Sun Zi.[78]
Mais l'ensemble de ces élaborations tendent à éloigner le centre de
gravité de sa filiation originale avec le Prussien. Le nom de Clausewitz
est de moins en moins cité lorsque le concept est décrit. Il
convient ensuite de faire remarquer que le centre de gravité tel qu'utilisé
par le discours stratégique américain est bien souvent peu dynamique. Tout
comme la notion de trinité paradoxale, on lui assure rapidement une
certaine "fixité structurelle".[79]
L'inspiration des théories de la complexité tentera de dépasser cette
limitation. A
ce propos, une méthodologie a été développée au sein du Center for
Strategic Leadership de l'U.S. Army War College en vue de déterminer,
analyser et utiliser la notion de centre de gravité. Le document composé
de trente-deux pages est en fait un vaste "questionnaire" établi
par dix-sept étudiants de l'armée de terre, de l'armée de l'air, de la
marine de guerre, ainsi que des étudiants étrangers en provenance
d'Egypte, de Thaïlande, des Philippines et d'Allemagne. La méthode se décompose
en quatre phases : situer, déterminer, analyser et appliquer le concept de
centre de gravité, valable aux niveaux stratégique et opérationnel.
Situer requiert d'aborder les facteurs démographique, économique, géographique,
historique et international, militaire, politique, psychosocial et les intérêts
et objectifs politiques affectant un adversaire au travers de questions
telles que : quelles sont les forces et les faiblesses militaires ; quelle
est la forme du gouvernement ; quel type d'économie soutient les forces
militaires, etc. La détermination du centre de gravité est la seconde
phase. On y étudie la composition des forces, les éléments de
commandement, le type de gouvernement, le niveau de civilisation - préindustriel,
industriel ou informationnel - et d'autres éléments comme les groupes
clefs non politiques. A ce stade, un seul candidat au centre de gravité
doit subsister. On en arrive à la phase d'analyse du centre de gravité
stratégique qui cherche principalement à établir si la meilleure approche
est de type direct ou indirect. Le centre de gravité opérationnel est,
lui, considéré comme nettement plus simple à identifier car il est avant
tout composé des forces de combat ennemies. La dernière phase, celle de
l'application, confère une dimension dynamique à ce questionnaire car elle
implique une réévaluation du centre de gravité à la lueur de l'évolution
des hostilités. Il faut remarquer que la méthodologie en question établit
de manière claire la différence entre centre de gravité et points décisifs.
Elle affirme de plus que le centre de gravité stratégique est fixe, sauf
cas d'élimination pure et simple, alors qu'il est changeant au niveau opérationnel.
En plus, elle postule que le centre de gravité est valable pour les opérations
autres que la guerre ou les opérations de basse intensité.[80]
Mais le problème principal résultant de cette analyse est d'affirmer se
nature non linéaire, mais d'agir comme en situation linéaire. L'analyse
est dynamique en ce qu'elle implique la réévaluation régulière du centre
de gravité. Par contre la dialectique d'opposition des forces et les
tentatives mutuelles d'attaques - la dimension interactive - des centres de
gravité n'est que brièvement évoquée à la fin du document.[81]
Pat Pentland a, par contre, introduit une dimension nettement plus dynamique
à la conception de centre de gravité. Pour lui, vaincre un centre de
gravité est possible de quatre manières : (1) en l'isolant du système
dont il fait partie ; (2) en bloquant les boucles de rétroactions à l'intérieur
du système ; (3) en appliquant une quantité immense d'énergie sur le système
; (4) en surchargeant et détruisant chacun des éléments du système - en
les désarticulant en quelque sorte.[82] Le
centre de gravité revêt aussi une grande importance pour les
planificateurs de l'U.S. Air Force.[83]
La notion est aujourd'hui présente dans la doctrine de cette Arme. On
la retrouve, par exemple, dans le manuel AFDD 1.[84]
Toutefois, l'utilisation du concept n'est pas exempte de critiques. Le
centre de gravité dans l'U.S. Air Force reposerait sur une approche du
ciblage démultipliant en fait le concept en autant de points à éliminer
qu'il semble nécessaire.[85]
On aurait donc une équation centres de gravité = cibles. Officiellement
pourtant, la définition du concept par l'U.S. Air Force affirme l'existence
d'un seul centre de gravité d'où émanerait la liberté d'action et la
volonté de combattre de l'ennemi (voir aussi infra sur l'école de la
paralysie stratégique). Quant
à l'U.S. Navy, elle vient de reconnaître le centre de gravité en 1994
dans son manuel NDP 1, Naval Warfare.[86]
On retrouve aussi ce concept dans un White
Paper commun à la Navy et au Corps des Marines. Le centre de gravité y
est défini comme physique ou non-matériel, le plus souvent intangible.[87]
Le
Corps des Marines est par contre un grand consommateur de ce concept. Ainsi,
les manuels MCDP 1, Warfighting
de juin 1997, MCDP 1-2, Campaigning
de août 1997, MCDP 1-1, Strategy
de novembre 1997, MCDP 1-0, Marine
Corps Operations de juin 2000 citent tous le centre de gravité. On a néanmoins
reproché au Corps des Marines de confondre le centre de gravité avec le
concept de vulnérabilité dans le dispositif de l'adversaire.[88]
Toutefois,
d'après les documents consultés, le Corps des Marines fait bien la différence
entre la notion de centre de gravité et celle de vulnérabilité critique.
A titre d'exemple, les manuels FMFM 1 et MCDP 1-1 appellent vulnérabilité
critique un facteur dont l'attaque ou l'exploitation doit permettre de détruire
ou mettre à mal un centre de gravité.[89]
Malgré
tout, un officier de réserve du Corps des Marines a écrit un article
montrant un grand scepticisme par rapport au centre de gravité et à la
notion de critical vulnerabilities
- vulnérabilités critiques.
L'auteur, le colonel Mark Cancian, pense qu'il n'existe pas toujours de
centre de gravité. Les activités humaines se déroulent en réseau. Cela
signifie qu'il existe en permanence des "chemins alternatifs" et
que l'idée de la destruction d'un centre de gravité puisse produire un
effet disproportionné au point de réduire l'ennemi à néant est douteuse.
De plus, les êtres humains sont des acteurs dynamiques qui échappent à
une vision figée du centre de gravité. Or, on ne trouve aucune notion
parallèle à celle du réseau dans les conceptions de Clausewitz. Il existe
bel et bien un risque de créer des centres de gravité là où il n'en
existe pas. L'auteur critique en fait une certaine vision du coup décisif,
"rêve" de tout planificateur opérationnel, mené par un service
unique au détriment d'une conception interarmées - joint
- du combat.[90]
Pourtant, le centre de gravité revient aussi dans la littérature
interarmées où il est appréhendé comme un outil intégrateur des forces.[91] On
peut ajouter que le centre de gravité a parfois été utilisé dans les réflexions
sur les forces nucléaires durant la guerre froide. Pour une certaine école,
les forces nucléaires adverses constituaient alors le centre de gravité
ennemi.[92]
Cette conception se rapproche bien entendu de la conception war-fighting,
qui soulève un problème en rapport avec la notion de centre de gravité.
En effet, en cas de guerre nucléaire, le potentiel disponible en armements
de destruction massive était (et reste encore) tellement élevé qu'on peut
se demander si celui qui décide de s'en servir ne lancera pas ses engins
sur tout ce qui ressemble de près ou de loin à un centre de gravité.[93]
Or, comme cela a déjé été vu, la démultiplication des centres de gravité
rend le concept de moins en moins utile.[94] Et
pour terminer, constatons que le centre de gravité est aussi devenu un
instrument d'analyse historique. Par exemple, une analyse de la campagne américaine
menée sur le théâtre des opérations européennes lors de la Seconde
Guerre mondiale reproche le manque d'attention porté au centre de gravité
par le commandement allié. Les considérations humanitaires comme la libération
des populations civiles, le manque de confiance, l'expérience de la Première
Guerre mondiale, la tyrannie de la logistique et du terrain inhibèrent les
actions menées à l'encontre des centres de gravité des forces de l'Axe.[95]
Le centre de gravité est aussi évoqué au niveau stratégique dans le
cadre d'opérations très récentes. Dans le cas de l'ex-Yougoslavie, le
centre de gravité lors de la guerre en Bosnie aurait été la Serbie.[96] Section
7 - Le point culminant de l'attaque ou de la victoire[97] Ce
concept est indiqué dans les éditions de 1986 et 1993 du FM 100-5 ainsi
que dans le récent FM 3-0. Dans l'édition de 1986 du FM 100-5, il est nommé
culminating point of victory
alors que dans l'édition de 1993, il est devenu, simplement, culmination.
Le FM 3-0 reprend le concept de culminating
point. Il
est défini comme le point à partir duquel l'offensive perd son avantage
principalement sous l'effet de l'extension extrême des forces. Elle
survient lorsque les unités doivent, par exemple, protéger leurs lignes de
communication contre des attaques de flanc ou contre des opérations menées
par des partisans. Si l'attaquant poursuit par delà ce point, la défaite
est à craindre. Mais la notion s'avère aussi applicable à la défense. Le
point culminant est dépassé par le défenseur quand il n'est plus en
mesure de contre-attaquer. Dans le cas de l'attaque, le rôle de la
logistique et du renseignement est souligné dans le processus de
renforcement en vue de repousser le point culminant. Le point culminant est
considéré comme valable aux niveaux stratégique et opérationnel. A l'échelon
tactique, on parlera plutôt d’une trop grande extension due à un manque
de ressources. Mais,
le manuel FM 100-5 de 1986 affirmait tout de même que l'offensive peut se
poursuivre au-delà du point culminant dans certains cas. Parfois le concept
de point culminant peut perdre sa raison d'être. Si l'attaquant est
excessivement puissant et que le défenseur ne peut agir de manière
significative, ou si l'attaquant est si faible que son point culminant est
sa ligne de départ, le concept perd beaucoup de sa valeur. En
fait, il y aurait quatre raisons qui interviennent dans la précipitation du
point culminant : (1) les pertes, (2) la difficulté de calculer le point
culminant, (3) la notion erronée de l'héroïsme qui pousse le commandant
à aller toujours de l'avant, et (4) l'obsession et le désir de vaincre à
tout prix.[98]
L'édition
de 1993 du FM 100-5, quant à elle, donnait quelques exemples historiques du
concept. Sur le plan stratégique, il s'agit de l'offensive allemande en
France en 1914 et l'invasion allemande en Russie de 1941. Sur le plan opérationnel,
il s'agit de la contre-offensive allemande dans les Ardennes en 1944,
l'avance de Patton à travers la France qui s'embourba en Lorraine par
manque de ravitaillements, etc.[99] On
retrouve aussi le concept de point culminant dans les manuels FMFM 1 et MCDP
1-1 du Corps des Marines et dans la publication Joint
Doctrine Capstone and Keystone Primer de
1997. Dans la doctrine, la description qu'en donne actuellement l'U.S. Air
Force est peut-être la plus intéressante. Selon cette Arme, le point
culminant ne doit plus être considéré dans un schéma linéaire de la
guerre. Alors que traditionnellement, lorsque l'opération ennemie
atteignait son point culminant, les forces amies commençaient à se préparer
à passer à la contre-offensive, maintenant il est recommandé d'agir en
vue de forcer l'ennemi à dépasser ce point. Il ne faut pas nécessairement
attendre, selon le manuel AFDD 1, que l'ennemi ait atteint le point pour préparer
ses forces à intervenir.[100]
En
fait, en dehors des manuels, le concept de point culminant est, malgré
tout, et assez curieusement, peu discuté dans la littérature stratégique
américaine.[101]
Michael I. Handel y voit un des exemples des contradictions que l'on
peut relever dans l'œuvre de Clausewitz. Le point culminant serait en
contradiction directe avec le principe de continuité, ou principe
d'exploitation, énoncé par le Prussien. De plus, ce concept serait trop nébuleux
pour avoir un impact réel dans la pratique. Il s'avère par contre très
enrichissant sur le plan théorique.[102]
Dans
la seconde édition de son ouvrage Masters
of War, Michael I. Handel s'est pourtant attardé sur cette notion. Il a
tenté de la représenter graphiquement sur base d'une carte de l'invasion
de la Russie par Napoléon en 1812 et des opérations menées en Afrique du
Nord entre 1940 et 1943 par les Allemands. De même, il utilise un graphe
abscisse / ordonnée, mettant en relation le temps et la force relative des
adversaires aidant à situer le point culminant de la victoire ou de
l'attaque. Il mentionne également que, comme tout principe, le principe de
continuation - pendant au point culminant - peut devenir conflictuel avec
d'autres principes lorsqu'il est poussé à son point extrême.[103] Pour
John E. Tashjean, le concept de point culminant permettrait d'appréhender
la dichotomie entre l'espoir de mener des guerres courtes - rapides et décisives
- et le risque de s'embourber dans un conflit (il mentionne d'abord que le
concept entretient des relations avec des éléments théoriques de
l'astrologie et de l'astronomie et qu'il peut être étudié dans l'usage
des réserves chez Montecuccoli, ou à partir du concept classique de
victoire chez Machiavel et
de l'importance de la logistique chez Frédéric II). En appliquant le point
culminant au niveau des relations internationales, il permet de comprendre
les guerres de courte durée en faisant abstraction de phénomènes qui étaient
inconnus, selon l'auteur, de Clausewitz, comme la haine génocidaire, la
croisade militaire ou l'existence d'armes de très grande puissance
destructive, ces derniers phénomènes encourageant la prolongation et la
polarisation du conflit.[104]
Une
autre application, originale, du point culminant est faite par Edward N.
Luttwak. Pour l'auteur, la guerre est partout faite de paradoxes. Ces
paradoxes contiennent en eux le germe du point culminant. Par exemple, le
point culminant est appliqué à la technologie militaire : le matériel est
utile jusqu'au moment où l'ennemi dispose de contre-mesures efficaces. Passé
ce moment, le point culminant est franchi. De la même manière, la surprise
est un facteur vanté parmi les principes de la guerre, mais ce principe est
en contradiction avec la rapidité d'action. Pour surprendre son ennemi, le
combattant devra emprunter un itinéraire plus long. Un équilibre doit être
trouvé dans ces contradictions. L'auteur note aussi qu'en temps de paix,
les nations disposent d’une capacité à conduire la guerre d'un niveau
donné. En temps de guerre, ce potentiel diminue inévitablement, alors que
c'est à ce moment qu'il devient le plus indispensable de le maintenir à
son point le plus élevé. C'est un autre paradoxe qu'il est aussi possible
de raccrocher au point culminant.[105] Hans Delbrück (1848-1929) était un historien allemand qui consacra une bonne part de son travail à l'histoire militaire. Indépendant de l’armée, il travailla avant tout à l'université de Berlin. Son indépendance lui valu d’ailleurs des difficultés avec l'état-major. En effet, Delbrück critiqua la façon dont cette institution avait mené la Première Guerre mondiale. Durant ce conflit, l’historien contribua pourtant à l'éducation militaire du public. D'un point de vue historique, Hans Delbrück se raccroche à l'école de Leopold von Ranke qui cherchait à établir les faits historiques derrière les légendes – matérialisme historique, histoire scientifique.[106] Delbrück retournait donc aux sources premières et reconstruisait, de manière parfois surprenante, le passé. Son œuvre maîtresse est intitulée Geschichte der Kriegkunst im Rahmen der politischen Geschichte dont le premier volume a paru en 1900. Il faudra néanmoins attendre 1983 pour que la première traduction américaine des quatre premiers volumes soit achevée sous le titre The History of the Art of War.[107] La traduction en question a été réalisée par un officier de West Point. En 1990, les quatre ouvrages sont republiés par les Presses Universitaires du Nebraska sous la forme de paperback (soit sous une forme non cartonnée). Selon Arden Bucholz, l'œuvre de Delbrück est bien connue des officiers de l'armée d'active de l'U.S. Army vu la rapidité à laquelle l'ouvrage s'est vendu dans les librairies.[108] Dans cette histoire de la guerre, Delbrück effectua une relecture de Clausewitz. Il en dégagea d'abord l'idée de soumission du militaire au politique. Mais, c'est aussi à partir de Vom Kriege, qu'il conçut l'existence de deux types de stratégie dont il repère la présence à travers le temps : Niederwerfungsstrategie et Ermattungsstrategie. La Niederwerfungsstrategie est dite d'anéantissement alors que l'Ermattungsstrategie est une stratégie d'épuisement ou d'usure - exhaustion en anglais. La stratégie d'anéantissement est celle de Napoléon, Alexandre et César, alors que la stratégie d'épuisement est celle de Wallenstein, Périclès, Gustave Adolphe et Frédéric II. Alors que la stratégie d'anéantissement a un seul pôle, la bataille, la stratégie d'usure est bipolaire : elle s'organise autour de la bataille et de la manoeuvre.[109] Cette interprétation de Clausewitz est actuellement considérée comme erronée (toutefois, cela ne diminue guère la valeur du travail de Delbrück). La stratégie d'anéantissement est apparentée à la guerre absolue de Clausewitz. Or ce concept n'est pas matériel mais purement "idéel". La stratégie d'épuisement est raccrochée à la guerre dans la réalité qui, chez Clausewitz, n'est pas incompatible avec une notion comme la guerre d'anéantissement. Herbert Rosinski a employé une bonne image pour représenter l'erreur de Delbrück : ce dernier place sur un même plan deux dimensions différentes.[110] En tout cas, bien que le plus souvent indirectement inspirées de Delbrück, les notions d'anéantissement et d'attrition[111] ont donné lieu à différentes formes de conceptualisation dans la pensée stratégique américaine. Dans The American Way of War, l'historien Russel F. Weigley affirme dans son introduction que la stratégie d'anéantissement - annihilation et donc par opposition au modèle d'usure, attrition, exhaustion, ou erosion - est devenue typique des Etats-Unis.[112] Il est vrai que l’on retrouve souvent l’influence du modèle napoléonien dans le style américain de la guerre. On peut donc postuler qu'il existe une sorte de paradigme de l'anéantissement reposant sur une lecture des campagnes françaises de la révolution, lecture effectuée à partir de Jomini et de Clausewitz. Or, c'est bien suite à cette constatation que les réformateurs ont réagi dans les années 80. Mais ces réformateurs vont pratiquer un glissement dans le sens des expressions anéantissement et usure. Si pour Weigley l'anéantissement, annihilation, était la stratégie typique des forces armées américaines, les réformateurs, eux, utiliseront le terme attrition. Dans son sens premier l'attrition, chez Delbrück, est le modèle de la stratégie d'usure qui utilise la manœuvre et cherche des objectifs limités, comme Frédéric II la pratiqua. La stratégie d'anéantissement – annihilation - est celle qui implique l'emploi de la "puissance brute", avec une grande insistance sur le rôle du feu. Les réformateurs vont confondre les deux notions. Pour Luttwak par exemple, l'armée américaine fait trop usage de la stratégie d'attrition. Mais ici, l'attrition n'est plus conçue comme une stratégie d'usure par le mouvement. Elle est comprise dans le sens d'une stratégie d'anéantissement selon les critères de Delbrück. Luttwak insiste sur le fait que l'armée américaine prend trop appui sur la puissance de feu et pas assez sur les capacités manœuvrières. Il conseillait d'adopter ce qu'il nommait la manoeuvre relationnelle, basée sur l'emploi de la technologie et le mouvement.[113] A l'époque, cette approche avait été décriée par John J. Mearsheimer. Mearsheimer notait par ailleurs le modèle d'attrition - qu'il utilise dans le même sens que Luttwak - qui sert à qualifier le style américain de la guerre est un style qui n'est pas propre aux Etats-Unis mais aux forces occidentales en général.[114] John J. Mearsheimer semblait, de plus, assimiler Clausewitz à la guerre d'attrition.[115] En fait, lorsque l'on consulte l'ouvrage classique de Mearsheimer sur la dissuasion conventionnelle – Conventional Deterrence -, on remarque qu'il utilise très librement l'apport des classiques. Clausewitz est en effet assimilé à la stratégie d'attrition et Liddell Hart, assez logiquement, lui, sert à illustrer la Blitzkrieg. Pour Mearsheimer, ces deux types de stratégie ont pour but d'infliger une défaite décisive à l'ennemi. Il définit ensuite la stratégie à objectif limité dont le but est d'acquérir une partie du territoire de l'adversaire.[116] Cette stratégie à objectif limité est pourtant bien présente dans l'œuvre de Clausewitz. C’est aussi à partir de cette source que Delbrück s'est inspiré pour élaborer le concept de stratégie d'attrition dans son sens premier. Il existe donc une certaine confusion dans la façon dont Mearsheimer prend appui sur les classiques. Il faut noter que Mearsheimer ne mentionne qu'une seule fois Delbrück dans Conventional Deterrence (dans une citation qui précède l'introduction). Mais cette citation ne se réfère même pas aux deux types de stratégie. Delbrück ne figure par contre pas dans la bibliographie. Mais, on retrouve plusieurs références à Clausewitz, liées à l'idée de stratégie d'attrition dans l'étude de Mearsheimer. Ensuite, au sein du Corps des Marines, les notions d'attrition ou de manœuvre sont encore très présentes. Par exemple, on les retrouve dans le document FMFM 1. Quant au manuel MCDP 1-1, également des fusiliers marins, il reconnaît l'existence des stratégies d'érosion et d'anéantissement. Mais, ce dernier manuel se montre nuancé à l'encontre de ces concepts. Selon le texte, il est parfois difficile de déterminer à quelle catégorie appartient une stratégie qui ne s'est pas encore pleinement développée. De plus, les deux concepts peuvent parfois se recouvrir dans la réalité. D'autre part, dans le cas où un belligérant, ou même deux belligérants, décide de pratiquer une stratégie d'anéantissement, elle peut tourner à l'érosion s'il(s) ne dispose(nt) pas de moyens suffisants pour prendre le dessus sur son (leur) adversaire.[117] On retrouve aussi une trace des concepts d'attrition et de manœuvre dans le document NDP 1 de l'U.S. Navy. Le rôle de la manœuvre est ici cité aux côtés de Sun Zi.[118] Quoi qu'il en soit, selon un article de la Military Review, attrition ou manœuvre serait un choix à poser à tous les niveaux de la guerre. La politique peut cibler les ressources économiques ou militaires de l'adversaire ; la stratégie peut être directe ou indirecte ; l'art opérationnel est soit d'attrition soit de manœuvre ; la tactique est soit centrée sur l'utilisation de la puissance de feu, soit sur le mouvement. Dans chacun des cas apparaît la dichotomie attrition vs manœuvre. La question reste pourtant posée de savoir si l'attrition est véritablement une stratégie ou une absence de stratégie.[119] En d'autres termes, il semble que l'influence de Delbrück, et de Clausewitz au travers de Delbrück, dans le discours stratégique américain est mitigée. Pour rappel, l'histoire de la guerre de Delbrück est traduite tardivement, en 1983. Arden Bucholz précise que celle-ci s'est bien vendue. Néanmoins, The History of the Art of War totalise plus de 2000 pages. On est en droit de se demander si beaucoup d'officiers ont lu l'entièreté de l'œuvre. De plus, peu d'autres textes de Delbrück sont disponibles en anglais. L'œuvre de Delbrück semble donc majoritairement connue par des sources de seconde main, comme les deux éditions du Makers of Modern Strategy qui lui consacrent chacun un chapitre. Mais plus encore, on peut penser que c'est grâce à l'ouvrage The American Way of War de R.F. Weigley que les concepts d'annihilation et d'attrition se sont diffusés. A partir de là, les réformateurs ont beaucoup usé, et mal usé, de ces concepts dans leur recherche d'une stratégie plus manœuvrière et leur évaluation du rôle de la bataille. Il est donc temps de se demander ce que le discours stratégique américain a retenu de Clausewitz, et uniquement de Clausewitz, à propos de ces deux notions. Concernant la bataille, on constate qu'il existe toujours un certain espoir de la part du stratégiste de ne pas devoir passer à l'engagement réel et d'obtenir une décision par la menace.[120] Une lecture approfondie du Prussien permet d'ailleurs à certains textes de postuler que la destruction réelle des forces ennemies n'est pas nécessaire. Mais ici la corrélation avec Sun Zi s'impose bien souvent. Cela est déjà perceptible dans le manuel FM 100-5 de 1982 où le Chinois est retenu comme exemple de pensée refusant le modèle d'anéantissement.[121] Michael I. Handel met toutefois en garde contre une trop grande confiance en Sun Zi et la possibilité de vaincre sans faire couler de sang. Selon lui, se battre sans tuer ou blesser nécessiterait comme prérequis une sorte d'accord tacite entre les deux camps.[122] On retrouve bien dans ce raisonnement un lien avec la pensée de Clausewitz. En
fait, alors que Clausewitz était largement considéré comme le penseur de
l'anéantissement avant la fin de la guerre du Vietnam, cette référence a
régressé depuis. Bien sûr, cette façon d'étudier le Prussien est encore
très souvent présente, en particulier dans les textes relatifs au centre
de gravité (voir supra), mais le discours stratégique désire aller plus
loin. C'est ainsi qu'à côté des notions d'usure et d'anéantissement, une
nouvelle modalité a vu le jour, celle de disruption
- perturbation, interruption, dérangement. On retrouve cette approche
dans les manuels FM 100-5 les plus récents. Dans l'édition de 1993, on
peut lire : Le défenseur perturbe le
tempo et la synchronisation de l'attaquant en contrant ses initiatives et en
l'empêchant de masser une puissance de combat écrasante. Les commandants défenseurs
utilisent également les perturbations pour attaquer la volonté de l'ennemi
à poursuivre. Ils le font en vainquant ou induisant en erreur les forces de
reconnaissances ennemies, séparant les forces ennemies, isolant ses unités,
et brisant ses formations de telle manière à ce qu'elles ne puissent se
battre en un tout intégré. Le défenseur interrompt le feu de soutien, le
soutien logistique, et les capacités de commandement et de contrôle. Il
fait illusion quant à ses véritables dispositions et intentions, il défait
la coordination des unités de soutien armé, et brise le tempo des opérations
offensives. Il n'est jamais permis à l'attaquant de prendre pied. Il est
frappé par des attaques visant à l'expulser avant qu'il ne puisse
rassembler sa puissance de combat et est contre-attaqué avant qu'il ne
puisse consolider ses gains.[123]
En d'autres termes, un nouveau paradigme semble se créer face à celui de la bataille d'anéantissement - et des corollaires qui lui sont généralement attribué : Jomini, Clausewitz, Napoléon, et la révolution industrielle. Ce paradigme serait composé de l'apport de Sun Zi, de Liddell Hart, du concept de révolution post-industrielle.[124] Centrant son développement sur les idées d'attaque de la stratégie adverse, ou du cycle de décision, ou de la sphère informationnelle, la composante violente de la guerre en est diluée. Cet état de fait a déjà été observé suite à l’étude du concept de centre de gravité qui revêt une dimension toujours moins matérielle. Depuis les années 80, ce paradigme gagne de plus en plus d’importance. Il s’agit là d’une évolution qui s’est poursuivie pendant la décennie 90. On peut y voir une réaction contre le modèle d’anéantissement. Dans ces changements, le legs de Clausewitz est loin d'être oublié même s'il est plus souvent relégué en arrière-plan.[125] Pour finir, on en vient a affirmer l'existence de trois types de stratégie : attrition, anéantissement et disruption.[126] On verra ultérieurement que ce terreau d'idées a été fertile au développement de l'école dite de la paralysie stratégique par John Boyd et John Warden. Qu’en est-il des enseignements de Clausewitz en matière de manœuvre ? Dans le discours stratégique américain, il faut bien constater que le Prussien est peu présent en la matière.[127] Il existe pourtant quelques exceptions. Par exemple, Christopher Bassford fait remarquer la place qu'occupe les manoeuvres concentriques dans les écrits du Prussien.[128] Ensuite, il y a James J. Schneider qui évoque l'importance des opérations distribuées dans l'espace dans le Traité. Selon lui, il serait incorrect de stigmatiser Clausewitz en lui conférant le titre de penseur des armées de masses - masses devenues inertes sous leur propre poids.[129] Il faut encore mentionner un document, traduit et édité en 1984 par l'U.S. Army War College, sur base des correspondances de l'officier prussien. Le document en question a servi de fondement à une discussion sur l'apport de Clausewitz à l'art opérationnel dans le cadre d'une conférence. On y retrouve de nombreuses considérations sur les lignes intérieures, les lignes extérieures, les bases, les lignes de communication, etc.[130] Il faut encore prendre en compte l'existence d'un texte de Harold Nelson sur la relation entre le temps et l'espace chez Clausewitz. L'auteur évoque le lien très fort existant entre ses deux composantes dans On War. Harold Nelson met en évidence ce que l’on pourrait appeler la dimension morphologique du combat. Pour lui, le commandant doit tenir compte du terrain, de la vitesse, des forces en présence, des différences de niveaux - tactique, opérationnel, stratégique - pour mener à bien ses tâches. Il se sert de cette conclusion pour affirmer que la doctrine de l'armée de terre américaine, le FM 100-5 de 1982 à l'époque, a insuffisamment développé les considérations sur le temps et l'espace. Or ces considérations sont pourtant vitales sur le plan opérationnel, en particulier en vue de distinguer ce niveau du niveau tactique. | |||||||||||||||||||||||||||