| Institut de Stratégie Comparée, Commission Française d'Histoire Militaire, Institut d'Histoire des Conflits Contemporains |
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Les Stratégiques
Clausewitz et le discours stratégique américain. De 1945 à nos jours
Christophe Wasinski
Rappelons
d'abord l’hypothèse de départ : existe-t-il
une cohérence interne au discours stratégique américain dans son
utilisation des concepts, ou outils théoriques, légués par Clausewitz
durant la période qui s'étend de la fin de la Seconde Guerre mondiale à
nos jours ? D'emblée, la réponse
à cette hypothèse est négative.
Pourtant, comme John E. Tashjean l’a constaté que la compréhension de
Clausewitz s'est largement améliorée aux Etats-Unis tout au long de la
seconde moitié de ce siècle.[1]
De
1945 à la fin de la guerre du Vietnam Lucien
Poirier a écrit qu'à partir de 1831, malgré l’opposition que l’on
retrouve entre Clausewitz et Jomini quant à leurs tempéraments et leurs
intentions, ils seront tous deux considérés comme des commentateurs et des
disciples de Napoléon pendant plus d’un demi-siècle.[2]
Mais dans le cas du discours stratégique américain, il semble que cette
association dépasse largement le demi-siècle. En particulier, pour la période
qui s'étend de 1945 à la fin de la guerre du Vietnam, on assiste à une très
grande confusion entre Jomini et Clausewitz. Tous deux sont largement associés
aux principes de la guerre, au modèle napoléonien de la bataille décisive,
au schéma de l'anéantissement des forces armées adverses. Les travaux de
Liddell Hart n'améliorent pas les choses. Même si leur impact doit être
relativisé, les écrits de l'historien britannique stigmatisent clairement
Clausewitz. Ailleurs, et souvent de manière tout aussi partiale, Clausewitz
est mis en évidence comme le penseur de la guerre limitée. De plus,
l'approche "prescriptive" de Jomini, en prenant appui sur les Principles,
est transposée chez Clausewitz. Cette approche se retrouve également dans
la recherche historique militaire. On est bel et bien témoin d’une
"jominisation" de Clausewitz. En
fait, depuis la Seconde Guerre mondiale, quelques émigrés, principalement
d'origine allemande, commencent à diffuser des idées plus subtiles sur l'œuvre
de Clausewitz. Ces idées ont apparemment un certain mal à s’affirmer.
Ensuite, durant les années soixante, le terme (néo-) clausewitzien est
improprement employé pour qualifier des chercheurs comme Herman Kahn et
Albert Wohlstetter. Quant à Henry Kissinger et Robert Osgood, leur
utilisation de Clausewitz reste limitée. Elle consiste avant tout à
attirer l'attention des Américains sur la connexion entre le communisme et
le Traité au travers de la Formule.
Pourtant, la Formule est généralement
mal comprise et déclarée moralement inacceptable outre-Atlantique. Cette
dernière attitude de refus de la Formule
sur des bases éthiques est symbolisée par Hannah Arendt et Anatol
Rapoport. L'apparition de l'arme nucléaire joue aussi dans le sens du rejet
de la Formule. La guerre ne peut
être considérée comme un acte étatique rationnel. La guerre ne serait
que la faillite du politique. En
rapport direct avec cette dénégation morale de Clausewitz, on trouvera de
nombreuses évocations du lien entre le communisme et Clausewitz, phénomène
déjà mentionné pour Kissinger et Osgood. Clausewitz sert véritablement
à "noircir" la politique étrangère et la stratégie soviétique
de la même manière que l'épithète populaire machiavélique
pourrait le faire. Cette utilisation de Clausewitz, que l’on retrouve
encore après la guerre du Vietnam, est la seule qui semble n'avoir jamais
engendré de polémiques sérieuses. Force
est de constater que les véritables lecteurs américains célèbres et un
minimum attentifs à la complexité de On
War sont peu nombreux. On citera tout de même Huntington et, surtout,
Bernard Brodie. Huntington et Brodie font une utilisation assez libre du Traité
mais en respectent pourtant l'esprit. A ces deux chercheurs, il faut ajouter
le nom du président Eisenhower. Des recherches récentes ont montré l'intérêt
de ce dernier pour Clausewitz. De
la fin de la guerre du Vietnam à nos jours La recherche des causes de l'échec vietnamien et la renaissance des études académiques consacrées à Clausewitz dans les pays anglo-saxons vont se combiner et donner une nouvelle impulsion à la diffusion de ses idées aux Etats-Unis. Les travaux de Peter Paret et Michael Howard ont d'ailleurs joué un rôle important dans ce processus. L'œuvre de Clausewitz va être disséquée. L'intérêt principal va rapidement se porter sur les concepts légués par le Prussien. Parfois le nom de Clausewitz n'est même plus cité aux côtés de termes tels que centre de gravité, point culminant, friction, etc. Ensuite,
qu’en est-il de l'existence potentielle de sous-groupes de cultures stratégiques
dans le discours stratégique américain au regard de l'utilisation de
Clausewitz ? On pourrait en effet postuler qu'il existe autant de
sous-groupes que d'Armes au sein des forces armées américaines. Il
est vrai que chacune des Armes se rattache à des courants de pensée, ou à
des courants d'action, particuliers. Pour l'armée de terre, Grant et
Sherman peuvent être cités ainsi que l'expérience napoléonienne. Pour
l'U.S. Navy, il faut bien entendu nommer Mahan. Douhet et Mitchell, quant à
eux, s’imposent pour l'U.S. Air Force. Mais
dans le cadre de ce sujet, on constatera surtout une tension déjà repérée
en 1965 par Michael Howard. L'historien militaire britannique distinguait
une pensée
militaire formaliste et une pensée militaire "romantique". La
première était principalement mathématique et géométrique, empreinte
d’empirisme. On ajoutera même "prescriptive" ou procédurière.
La seconde insistait au contraire sur les éléments intangibles présents
durant le combat.[3]
Ces deux tendances peuvent être repérées dans le Traité
même. Aujourd'hui,
la tension entre ces deux tendances continue à se manifester dans l'entièreté
du discours stratégique américain. Le mouvement de réforme militaire qui
se développa à la fin de la guerre du Vietnam était principalement une
critique du formalisme. Or, celui-ci revient en force grâce à l'apparition
de systèmes de commandement, communication, contrôle et renseignement
toujours plus sophistiqués, utilisant toujours plus d'ordinateurs. Cette
tension, on l’a également sentie sur la question de l'Auftragstaktik.
En effet, pour certains, l'Auftragstaktik
est juste un refus de s'initier aux nouvelles technologies. Pour les autres,
il s'agit du fondement de toute forme de commandement. On
a encore ressenti cette tension en abordant les considérations sur : (1) la
chance, l'incertitude, et les frictions ; (2) sur (bien entendu) les
approches "mathématisables" et scientifiques ; (3) sur les
principes de la guerre ; (4) et sur l'apport de l'histoire dans la formation
du soldat. On
a ensuite senti cette tension dans les reproches qui sont adressés à
Clausewitz de ne pas assez insister sur les facteurs techniques et / ou
technologiques de la guerre. Cette critique apparaît, par exemple, pour les
élaborations sur le concept de trinité et dans l'évaluation de la
relation entre l'offensive et la défense. Cette
tension est aussi repérable lorsque le discours stratégique américain
discute des concepts clausewitziens comme le centre de gravité, la trinité
paradoxale, le point culminant de la victoire, le génie, le moral, etc. Il
tente quasiment toujours de les "figer", de leur donner un aspect
"prescriptif" assez similaire à la méthode jominienne.
L'illusion de la réconciliation est même présente dans les élaborations
sur les théories de la complexité. Par l'usage de métaphores et autres
emprunts d'outils théoriques aux sciences de la nature, le discours stratégique
tente de tirer des leçons souvent aussi linéaires que celles que l'on
retrouve dans les principes de la guerre – avec une exception pour la récente
doctrine du Corps des Marines. On notera aussi une similitude entre la méthode
des principes et la doctrine Weinberger - censée consacrer Clausewitz - à
la charnière politico-stratégique. Cette
tension ne montre donc pas un paradigme clausewitzien cohérent au sein du
discours stratégique américain. Les analyses de l'œuvre clausewitzienne
se répartissent sur un axe plus ou moins "prescriptif", procédurier,
voire dogmatique. Par-delà
cette tension, on a constaté que la notion clausewitzienne la plus répandue,
en dehors de la Formule, est
celle de centre de gravité. Le centre de gravité devrait être un véritable
outil intégrateur de la doctrine opérationnelle. En effet, cette notion se
retrouve au sein des manuels de toutes les Armes, avec un léger bémol pour
l'U.S. Navy. Mais ce concept est régulièrement mal compris et confondu
avec les points décisifs de Jomini. Les facteurs moraux, eux, sont
habituellement traités de manière mécanique, voire tayloriste. Il
n'existe par ailleurs que très peu de sources américaines qui croisent
l'analyse clausewitzienne avec celles de chercheurs en sciences humaines.[4]
Toutefois, cette remarque peut être généralisée à propos de la plus
grande part de l'édifice doctrinal américain.[5]
Clausewitz
et Jomini Nous
nous étions également fixé comme objectif de comparer l'apport de
Clausewitz à celui de Jomini dans la stratégie américaine. Les éléments
de cette comparaison ont déjà été ébauchés ci-dessus. Il reste
pourtant quelques remarques à formuler. Selon
Emile Wanty, Jomini apparaît avant tout comme un
"catalogueur" redoutable. Plus encore, Jomini passe son temps à
codifier.[6]
Il est vrai que l'influence de Jomini dans le discours stratégique américain
se fait sentir sous ce trait depuis le siècle précédent. Comparativement,
Clausewitz, qui est déjà connu aux Etats-Unis au XIXe siècle,
est assez marginalement utilisé avant la Seconde Guerre mondiale. Durant la
période qui s'étend de 1945 à la fin de la guerre du Vietnam, il est très
souvent assimilé à Jomini. Après cette période, les idées du Prussien
connaissent une véritable diffusion mais elles sont appréhendées par un
biais jominien "prescriptif" et mécanique. Comme cela a déjà été
mentionné, le discours stratégique américain procède par une
"jominisation" de Clausewitz. Ceci
amène à un autre point soulevé dans notre introduction. La culture stratégique
américaine, à partir de notre analyse du discours, est-elle soumise à une
ou des rupture(s) ? Vu ce qui vient d'être développé à propos de Jomini,
on peut conclure que la rupture est absente pour la période étudiée. Mais
on doit encore insister sur le fait que cette réponse est basée uniquement
sur une étude du discours. La
fin de la guerre du Vietnam a beau être un point focal dans la (re)découverte
de Clausewitz par le discours, le Traité
finit tout de même par être absorbé par l'approche jominienne. La toute
puissance du paradigme jominien encourage à penser la stratégie américaine
sous l'angle de l'évolution. Plus encore, on considérera les développements
actuels de la Revolution in Military
Affairs sous ce même angle. Toutefois, l'édifice doctrinal du Corps
des Marines, qui repose à la fois sur Clausewitz et les théories de la
non-linéarité, constitue peut-être une exception. Il conviendrait d'étudier
attentivement les répercussions que cette doctrine pourrait avoir sur les
autres Armes. Enfin, il faut attirer l'attention sur un autre trait particulier du discours stratégique américain au niveau opérationnel. Ce discours utilise non seulement les noms de Clausewitz et de Jomini mais emprunte aussi à Liddell Hart, Fuller, Sun Zi, Moltke, etc. En fait, ce discours est très "combinatoire". Il parvient à fondre l'apport de multiples penseurs qui paraissent parfois irréconciliables. Le non-dogmatisme en la matière est étonnant. La
Formule est quasiment devenue
profession de foi dans le discours stratégique américain de la fin de la
guerre du Vietnam à une période située entre la chute du Mur de Berlin et
la guerre du Golfe. Ensuite, la perception de l'érosion de l'Etat(-Nation),
la multiplication des menaces non conventionnelles - trafics de narcotiques,
terrorisme, guérillas, violence urbaine, mouvements ethniques, etc. - vont
ébranler cette unanimité. Nul doute que les travaux du Britannique John
Keegan et de l'Israélien Martin van Creveld aient joué un rôle important
dans la remise en cause de la Formule.
Malgré tout, l'instrumentalisation de la guerre au profit du politique
reste bien ancrée dans la littérature doctrinale aujourd'hui. On trouvera
deux aspects à cette conception. La
première, largement répandue, mène à l'idée que dans toute démocratie
il existe une séparation des pouvoirs. Parallèlement, le militaire est
subordonné au politique. Bien qu’acceptée, cette conception n'empêche
pas le militaire de formuler des critiques au politique parfois sous le
couvert de "conseils pratiques". La
deuxième conception conduit à l'utilisation de la force armée par le
politique. La guerre est-elle effectivement la poursuite de la politique par
d'autres moyens ? De la fin de la guerre du Vietnam à nos jours, les
citations telles que "la guerre est la faillite de la politique"
sont devenues bien plus rares. Elles ne s'affichent plus haut et fort en
tout cas. Mais la Formule est
devenue un lieu commun. La guerre est la continuation de la politique mais
de quelle politique au juste ? Bien souvent, la Formule
est considérée comme une action du politique sur le militaire. On n'évoque
pas de boucle de rétroaction du militaire vers le politique. La grammaire
du conflit influera pourtant sur sa logique. On
retrouve une conception assez similaire en ce qui concerne la notion de
trinité paradoxale. La population interagit avec le politique et le
politique agit sur le militaire mais bizarrement le militaire ne paraît pas
agir - ou rétroagir - sur la population ou sur le politique. Comme on l’a
déjà écrit, ces notions sont devenues trop "figées", trop
"structuralisées" et ce, de manière incomplète. Ici aussi, les
sciences humaines pourraient venir à la rescousse du discours stratégique
américain. Les rapprochements entre les théories de la non-linéarité et
Clausewitz améliorent pourtant l'aspect figé de certaines conceptions. La
relation entre la guerre juste – dans le sens chrétien et non communiste
- et Clausewitz mérite aussi notre attention. Pour plusieurs auteurs,
Clausewitz offre une théorie rationnelle sur la façon de conduire une
guerre. Cet aspect rationnel peut ensuite être combiné à la notion de
guerre limitée. A l'opposé, la guerre illimitée est irrationnelle et
contraire à l'éthique. Clausewitz et sa Formule
deviennent donc un modèle dans ce courant de pensée.
Nul
doute qu'il existe à ce propos une connexion entre l’idée de guerre
juste et limitée et la recherche d’un objectif politique clair que l’on
retrouve dans la doctrine Weinberger. Nul doute non plus que l’on puisse
établir un parallèle entre cette conception et la crainte des Américains
de subir des pertes humaines et d'en faire subir aux populations civiles sur
le théâtre des combats. La plupart des tentatives entreprises pour
solutionner ces problèmes sont liées à l’utilisation de la technique.
L'emploi de systèmes d'armes qui mettent en péril un minimum d'effectifs
est alors privilégié – aviation, missiles de croisière, drônes, etc.
Les armes dites non létales constituent la dernière expression de ce phénomène.
En
fait, l'opinion de Bruno Colson lorsqu'il affirme que les Américains
continuent à percevoir la guerre comme la faillite de la politique et non
sa continuation – et ce malgré les hommages rendus au Prussien – reste
d’actualité.[7]
Mais ce point de vue peut peut-être encore être affiné. Alors que
les Soviétiques avaient réussi, au travers de l'œuvre de Lénine, à emboîter
le paradigme clausewitzien dans une théorie marxiste des relations
internationales, les Américains ont emboîté la Formule
dans des conceptions éthico-religieuses. En d'autres termes, on y voit une
"instrumentalisation morale" et non une "instrumentalisation
instrumentale" de la guerre. La guerre paraît plus être, pour eux, la
continuation du politics par
d'autres moyens et non de leur policy.
Ce
mariage entre violence, raison et éthique ne s'impose pas sans problèmes.
Pour reprendre une expression d'un membre du National
War College, le style américain de la guerre a de grandes difficultés
à harmoniser le monde de Clausewitz et Machiavel avec
celui de Locke et Rousseau et celui de Thomas Jefferson et Woodrow Wilson.[8]
Alors que l'éthique est censée conférer un caractère raisonné et
limitatif à la guerre, elle peut aussi conduire à la conception de
croisade morale. Cette idée de croisade, on la retrouve dans l'ouvrage Stratégie
pour la paix de John F. Kennedy à propos de l'opposition entre
l'Occident et le monde communiste.[9]
On la retrouve également, explicitement, dans le titre du livre de
Eisenhower intitulé Crusade in
Europe.[10]
Or,
il existe une dimension paradoxale dans l'esprit de croisade américain.
D'une part, il tente de proscrire la guerre. Mais, d'autre part, cet esprit
provoque la focalisation sur celui qui ne respecte pas les valeurs de paix.
Il est alors attirant d'utiliser la violence pour éliminer le perturbateur.
Et la violence utilisée est souvent peu limitée. Au total, il y a
corruption de l'objectif de départ (la préservation de la paix).[11]
En corollaire, la stigmatisation de celui qui ne respecte pas les même
valeurs va souvent de pair avec une préférence pour le concept de
reddition sans conditions.[12] Plusieurs
chercheurs ont déjà abordé, sous différents angles, le concept de
croisade. Il n'est pas question d'en faire le tour maintenant. Il suffit
d’indiquer que pour certains, ce concept serait une conception propre aux
démocraties. En effet, les démocraties donneraient plus d'importance aux
passions populaires qui confèrent une forte impulsion à l'intensité de la
guerre.[13]
Les Etats totalitaires auraient, a contrario, plus de facilité à pratiquer
la guerre limitée car ils encadrent mieux leur opinion publique.[14]
De façon intéressante, ce type d'analyse converge avec celle d'Alexis de
Tocqueville qui pensait que la société américaine est peu encline à la
guerre, préférant commercer. Toutefois, quand la guerre dure et qu’elle
empêche la population de poursuivre ses activités paisibles et ses
entreprises, les passions peuvent la précipiter vers les armes.[15]
Au total, pour Tocqueville, il faut du temps avant que le peuple démocratique
se mette en mouvement sur le chemin de la guerre, mais une fois sur ce
chemin, peu de limitations sont observées. Cette réflexion ne paraît
absolument pas désuète. Par
un autre biais, cette analyse a aussi été ébauchée par J.F.C. Fuller.
Fuller mettait en relation les guerres de Trente Ans et de la Révolution
française avec la guerre illimitée. Il s’agit de conflits motivés par
des idées religieuses ou politiques qui
polarisent la population. Les passions se déchaînent alors et transforment
la guerre en une lutte à mort entre sociétés. L'officier anglais va
toutefois plus loin en étudiant l'impact de la révolution industrielle et
des idéologies, communistes et nazies, sur la conduite de la guerre. Ces
facteurs sont appréhendés comme des filtres amplificateurs de la guerre.
Ils laissent s'exprimer, ou utilisent, les sentiments populaires. Une fois
le régime totalitaire pérennisé, une certaine stabilisation s'ensuit.[16]
Il
reste encore largement matière à réflexion dans ce domaine.[17]
Nous sommes conscients de déborder de notre sujet de départ ici. Il semble
malgré tout que la combinaison des variables "démocratie",
"croisade" et "évolution technique" ouvre une
perspective dans la compréhension du style américain de la guerre décrit
par divers travaux. La variable technique s'impose dans les sociétés
occidentales si fortement marquées par la Raison. C'est une sorte de
variable lourde qu'il convient d'analyser en parallèle de celles de démocratie
et de croisade. En
1967, Russell F. Weigley notait que les caractéristiques principales de la
stratégie américaine - en se basant sur la composante terrestre - étaient
: (1) le professionnalisme, (2) la séparation des sphères politique et
militaire, (3) la croyance dans les concepts d'offensive, d'agressivité et
de la bataille d'anéantissement - bien que freinée depuis la guerre de Corée
-, (4) une logistique très abondante.[18]
Ces quatre points - et en particulier le troisième, peuvent être rattachés
à ce qui a été évoqué ci-dessus. John D. Waghelstein a même démontré
que cette préférence pour l'offensive et l'anéantissement constitue un
"désapprentissage" de l'expérience des guerres limitées du XIXe
siècle contre les Indiens. La période de socialisation de ce trait
particulier remonte à la guerre de Sécession, conçue comme une guerre
totale.[19] Pour
finir, des critiques considèrent que le style américain de la guerre est
une des causes de la défaite de ce pays au Vietnam. Pour ceux-ci, les
forces américaines sont capables de faire face à quasiment tout type d'évolution
technique. Elles ont par contre des difficultés à appréhender un
"changement de règles" ou un changement dans la nature du
conflit. La guerre est donc conçue comme un jeu d'échecs, encadrée par un
règlement prédéterminé. Par conséquent, le style américain de la
guerre serait la recherche perpétuelle d'un environnement stable et prévisible.[20]
Un environnement stable et prévisible, n'est-ce pas avant tout, ce que
Jomini a à offrir au discours stratégique américain ? [1]
John E. Tashjean délimite cette amélioration entre 1952, soit en
pleine guerre de Corée, et 1982, date à laquelle il exprime son idée.
Tashjean J.E., "The
Transatlantic Clausewitz 1952-1982", Naval
War College Review, vol. 35, n°6, p. 69 et p. 76 [2]
Poirier L., "La littérature de guerre", dans Jomini A. de, Les
guerres de la Révolution (1792-1797) - de Jemmapes à la campagne
d'Italie, Paris, Hachette, 1998, p. 428. (extrait de "Henri
Jomini", Revue militaire
d'information, Paris, n°330 et 331, 1961). Voir
aussi Shy J., "Jomini", dans Paret P. (dir.), Makers
of Modern Strategy from Machiavelli to the Nuclear Age, Oxford,
Clarendon Press, 1986, pp. 178-179. [3]
Howard M., "Jomini and the Classical Military Tradition in Military
Thought", dans Howard M. (dir.), The
Theory and Practice of War, Londres, Cassel, 1965, pp. 18-19. [4] John E. Tashjean est l'un des seuls à s'être essayé à ce type de combinaisons - si l'on fait abstraction des textes qui mettent en relation Clausewitz et la théorie de la guerre juste ainsi que Clausewitz et le communisme. Tashjean J.E., art. cit., pp. 69-86. [5]
Voir par exemple les remarques de : Fracker M.L., "Psychological
Effects of Aerial Bombardment", Airpower
Journal, automne 1992, pp. 56-67. [6]
Wanty E., L'art de la guerre - de
l'antiquité chinoise aux guerres napoléoniennes, t. I., Verviers,
Marabout Université, 1967, p. 380. [7]
Colson Br., La stratégie américaine
et l'Europe, Paris, Economica / ISC / FEDN / Ecole Pratique des
Hautes Etudes, 1997, p. 57. [8]
McMillan J., "Talking to Enemy: Negotiations in Wartime", Comparative
Strategy, vol. 11, n°4, p. 459. [9]
Kennedy J.F., Stratégie de la
Paix, (The Strategy of Peace
- traduit de l'américain par J. Bloch-Michel), Paris, Calmann-Lévy,
1961, pp. 61 et 41. [10]
Eisenhower D.D., Crusade in
Europe, New York, Perma Books, 1952, 573 p. [11]
Sur la question de la Croisade, voir : Ceadel M., Thinking
about Peace and War, Oxford, Oxford University Press, 1987, pp.
63-64. [12]
Morton L, "Historia Mentem
Armet – Lessons of the Past", World
Politics, janvier 1960, pp. 155-164. [13]
Sur le rôle des populations américaines (plus particulièrement par
"groupe ethnique") dans la constitution de la politique étrangère
des Etats-Unis, on pourra aussi se référer à
: Huntington S.P., "America's changing strategic
interests", Survival,
janvier / février 1991, pp. 3-17. [14]
Collins E.M., "Clausewitz and Democracy's Modern Wars", Military
Affairs, vol. XIX,
n°1, 1955, pp. 15-20. [15] Tocqueville A. de, De la Démocratie en Amérique, t.2, Paris, G.F.- Flammarion, 1981, pp. 327 et 340. [16]
Fuller J.F.C., The Conduct of War
1789-1961, A Study of the Impact of the French, Industrial, and Russian
Revolutions On War and its Conduct, Londres, Eyre-Methuen, 1972, 352
p. [17] Des études classiques des relations internationales ont déjà dégagé un certain nombre de ces constatations plus tôt. Nous pensons en particulier à : Aron R., La république impériale – les Etats-Unis dans le monde – 1945-1972, Paris, Calmann-Lévy, 1973, 337 p. ; Hoffmann S., Gulliver empêtré - essai sur la politique étrangère des Etats-Unis, (traduit de l'anglais par Coryell R. et Rocheron P. - Gulliver's Troubles), Paris, Seuil, 1971 (1968), 634 p. [18]
Weigley R.F., History of the
United States Army, New York, The MacMillan Co., 1967, 688 p. ; id.,
The American Way of War - A
History of United States Military Strategy and Policy, Bloomington,
Indiana, 1977, pp. xviii-xxiii ; Gray C.S., "Comparative Strategic
Culture", Parameters,
hiver 1984, pp. 26-33 ; id., "National Style in Strategy", International
Security, automne 1981, pp. 21-47 ; id., "Geography and Grand
Strategy", Comparative
Strategy, vol.10, n°4, p. 314. [19]
Waghelstein J.D., "Preparing the US Army for the Wrong War,
Educational and Doctrinal Failure 1865-91", Small
Wars and Insurgencies, printemps 1999, pp. 1-33.
[20]
Johnson W.R., "War, Culture and the Interpretation of History: The
Vietnam Reconsidered", Small
War and Insurgencies, automne 1998, pp. 83-113.
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