| Institut de Stratégie Comparée, Commission Française d'Histoire Militaire, Institut d'Histoire des Conflits Contemporains |
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Les Stratégiques
Clausewitz et le discours stratégique américain. De 1945 à nos jours
Christophe Wasinski
INTRODUCTION
Le
sujet de cette recherche porte sur Carl[1]
von Clausewitz et le discours stratégique américain. Paradoxalement, on
reconnaît que son ouvrage principal, Vom
Kriege, s’il est souvent cité, est peu lu. Vom
Kriege, De la guerre en français,
ou encore On War en anglais,
reste en tout cas un monument qui a fini par quasiment éclipser les autres
travaux de Clausewitz. Ces derniers sont pourtant abondants. Il convient
d’ajouter que Vom Kriege a été
publié à titre posthume et reste inachevé. Ouvrage
trop souvent mal interprété, entre autres car étudié en dehors de son
contexte[2],
Vom Kriege a probablement eu
autant d'admirateurs que de détracteurs. La renommée de l'obscur officier
prussien est même parvenue à déborder le contexte strictement stratégique.
On le retrouve cité chez Léon Tolstoï, Hans Hellmut Kirst, André
Malraux, Pierre Mertens et Thomas Edward Lawrence, alias Laurence d'Arabie.[3]
Ces éléments incitent à s’intéresser à Clausewitz. Ensuite,
il faut considérer la nature du discours stratégique américain. La pensée
stratégique américaine a égendré peu de théoriciens de grande renommée.
Bien sûr l'U.S. Navy a eu Alfred Thayer Mahan et la stratégie nucléaire,
Bernard Brodie. Mais comme le fait remarquer Maurice Matloff, la pensée
militaire américaine de l'armée de terre n'a produit aucune figure
marquante dans le domaine stratégique.[4]
Elle peut certes faire référence
à des officiers comme Grant ou Sherman,[5]
mais est orpheline de grands symboles nationaux cristallisant sa doctrine
intellectuelle. Cette
figure est peut-être bien Jomini, comme l'a si bien montré Bruno Colson
dans sa thèse sur la culture stratégique américaine.[6]
Clausewitz, lui, est souvent perçu comme le modèle du penseur opposé de
Jomini. Pourtant, on trouvera de nombreuses références au Prussien dans le
discours stratégique américain, principalement après la guerre du
Vietnam. Raymond
Aron a
écrit en 1976 que Clausewitz est devenu un danger moindre car il a rejoint
son lieu naturel, soit les universités. Ironiquement, le travail du
sociologue français, et celui d'autres intellectuels, a repropulsé
Clausewitz au devant de l’actualité dans les armées modernes.[7]
En d’autres termes, il convenait de s’interroger sur la manière dont,
aux Etats-Unis, s'agençait le paradigme jominien par rapport aux nombreuses
évocations clausewitziennes. Un
petit avertissement s’impose d’ores et déjà. Clausewitz s'intéresse
avant tout à des problématiques relatives à la stratégie continentale et
terrestre - ce qui ne prouve pas qu'il n'ait aucune validité en dehors de
ce contexte. On retrouve bien entendu des références au Prussien dans des
recherches relatives à la stratégie nucléaire, à l'U.S. Navy, à l'U.S.
Air Force et au Corps des Marines, mais c'est surtout au sein de l'U.S. Army
que son nom revient. La place de l'armée de terre sera donc plus marquée
ici. Ensuite,
pour étudier les références clausewitziennes du discours stratégique américain,
la méthode choisie sera celle dite de la "culture stratégique".[8]
Selon A.I. Johnston, la culture stratégique est un système intégré de
symboles (comme les structures d'argumentation, le langage, les analogies,
les métaphores). Cette structure agit partout et dans le long terme en ce
qui concerne la formulation de concepts sur le rôle et l’efficacité des
forces militaires dans les affaires politiques inter-étatiques. La culture
stratégique habille ces conceptions d’une grande aura, les rendant
uniques de réalisme et d’efficacité.[9]
Pour cet auteur, la culture stratégique permet d'éclairer trois types de
considérations : (1) la fonction de la guerre dans les relations
internationales, (2) comment est appréhendé l'adversaire et la menace
qu'il pose, (3) la question de l'efficacité de la force pour faire face à
la menace. Dans les pages qui suivront, le concept de culture stratégique
servira avant tout une interrogation de type historique.
L’intitulé
de cette analyse, Clausewitz et le
discours stratégique américain, offre déjà un aperçu de la relation
qui sera évaluée. Mais plus précisément, l’objectif n'est pas d'étudier
la convergence entre les principes clausewitziens et l'action des stratèges
américains, ni d'effectuer une exégèse de la doctrine américaine à la
lueur du travail de Clausewitz. L’analyse
consiste dans un premier temps à repérer les références clausewitziennes
formelles dans le discours stratégique américain. Formelles, car seuls
seront retenus les textes où la relation à Clausewitz est indiscutablement
établie, soit par une bibliographie, soit par des notes de bas de page,
soit par la citation en toutes lettres de son nom. La matière ainsi dégagée
sera classée sous des rubriques qui renvoient aux thèmes majeurs discutés
par le Prussien. C’est ce que l’on peut appeler les "outils théoriques"
ou "concepts" légués aux stratèges et stratégistes modernes. A
titre d’exemple, le génie
militaire, les frictions, le point culminant, le centre de gravité, la définition
trinitaire de la guerre font partie de ces outils. A cette étape, un
commentaire s'impose déjà. Inévitablement, il est très dommage de répartir
les concepts de Clausewitz dans des "tiroirs" rigides car l'œuvre
du Prussien renferme une très grande cohérence interne qui sera en grande
partie perdue de cette manière. Mais la nature même du discours stratégique
américain procède justement par découpage, voire même dépeçage, de l'œuvre.
Le découpage pratiqué dans cette étude sera avant tout un ajustement à
l'objet de notre attention. On
cherchera ensuite à évaluer le développement des concepts, par le
discours, dans chacun de ces tiroirs. Autant
que possible, le contexte permettra de mieux éclairer les données. Il
servira à montrer si tel concept est d'abord envisagé comme apport à la
stratégie nucléaire ou conventionnelle, navale ou terrestre,
"politique" ou militaire, etc. Eventuellement, une partie de la
cohérence interne de l’œuvre de Clausewitz sera rétablie si elle est
reconnue par le discours. Cette façon de procéder amènera à présenter
des "scènes théoriques" qui se croiseront à de multiples
reprises. Certaines des sources seront réutilisées dans plusieurs "scènes"
s'il s'avère qu'elles recoupent différentes thématiques clausewitziennes.[10] L'étape
suivante consistera à juger s'il existe un paradigme clausewitzien cohérent
dans la stratégie américaine. La cohérence ici entendue ne consistera pas
à affirmer une authenticité par rapport au travail de Clausewitz, chose
qui sera accessoirement décrite quand cela s'avérera utile mais de manière
tout à fait annexe. La notion de cohérence sera considérée sur le plan
interne. Il s’agira de la cohérence des références entre elles. De
cette manière, on pourra voir apparaître des sous-groupes de cultures
stratégiques qui coexistent. En
conclusion, une tentative de croisement des résultats, avec ceux de
quelques autres travaux de culture stratégique ou apparentés, sera tentée.
Il s’agira en particulier d’apprécier la relation qui peut exister avec
le "paradigme jominien" étudié par Bruno Colson.[11]
De plus, le travail de Christopher Bassford donnera de la profondeur
historique au champ d'analyse.[12]
Bien que la thèse de ce dernier s'intéresse aux années 1815-1945,
elle fournit des jalons importants pour la période qui s'étend de la fin
de la Seconde Guerre mondiale à nos jours. Au total, on verra que si, au
premier abord, Clausewitz et Jomini s'opposent, ils peuvent rapidement
devenir complémentaires en bien des circonstances outre-Atlantique. In
fine, un
triple enjeu apparaît dans cette analyse. Le premier est en rapport avec l'étude
de la stratégie américaine. Les Etats-Unis sont la seule grande puissance
existant encore actuellement ; grande puissance disposant d'attributs
militaires, mais aussi politiques, économiques, diplomatiques, culturels,
etc. Il faut insister sur ce dernier point car l'aspect culturel devient prééminent
selon plusieurs auteurs.[13]
L'importance de la stratégie américaine peut ultérieurement donner
des points de repère à l'étude d'autres stratégies. Comme le note Lucien
Poirier, l'attraction du modèle américain
[est] toujours puissante sur des
professionnels fascinés par la dimension technique de leur action ...[14]
Qui a dit "acculturation" ? Le
second enjeu à considérer est plus précis. Jomini et Clausewitz sont deux
penseurs fort différents selon l'angle d'approche de la stratégie qu'ils
adoptent, mais leurs découvertes ne sont pas toujours aussi éloignées
qu'elles peuvent le paraître. Après tout, ils sont tous deux
contemporains. Ils ont connu les affres de la Révolution, les guerres napoléoniennes,
la Restauration, etc. Les commentateurs contemporains ont surtout retenu des
deux penseurs un modèle de lecture des guerres napoléoniennes. Il peut
donc s’avérer intéressant de distinguer, dans la culture stratégique américaine,
ce qui est issu de Jomini et de Clausewitz respectivement. En effet, il
existe une tendance à confondre les deux théoriciens en une même théorie.
Il faudra tenter de séparer, aussi nettement que possible, ces deux
"fils entremêlés" de la généalogie stratégique américaine. Le
dernier enjeu peut être vu comme un exercice. Il consiste à se demander si
la culture stratégique américaine a subi des ruptures ou une simple évolution
et si elle comporte des sous-groupes identifiables. On ne postulera pas
l'existence a priori de ces deux
phénomènes, mais on y portera une attention particulière. Au
total, l’hypothèse de recherche, le fil conducteur, des pages qui suivent
est de se demander s’il existe une
cohérence interne au discours stratégique américain dans son utilisation
des concepts, ou outils théoriques, légués par Clausewitz durant la période
qui s'étend de la fin de la Seconde Guerre mondiale à nos jours.
Mais
qu’entendre exactement par le terme de discours
stratégique ? [15]
Ici, le discours stratégique sera entendu, avant tout, dans son acceptation
opérationnelle mais aussi dans son aspect plus élevé, en rapport avec la
politique étrangère.[16]
Les dimensions culturelles et économiques de la stratégie seront, par
contre, peu traitées. L’analyse
de ce discours se fera sur base de nombreux documents. En effet, vu
l'ouverture du débat stratégique aux Etats-Unis, les sources à dépouiller
ne manquent pas. Premièrement, on prendra en compte les publications
professionnelles, surtout issues des écoles militaires (Parameters
pour l'Army War College, Military
Review de l'U.S. Army Command and General Staff College, Air
University Review de l'U.S. Air Force Air University, etc.). Les
publications officielles de l'armée seront aussi évaluées. C'est à
partir de ces écrits, à diffusion assez large, que l’on retrouve la
plupart des références à Clausewitz en rapport avec la stratégie opérationnelle.
Mais,
autour de ce noyau gravite une importante littérature stratégique, qu'elle
soit originaire, par exemple, d'associations ou d'universités. On reprendra
également des articles provenant de revues comme Foreign
Affairs, Comparative Strategy,
International Security, etc. La
plupart de ces revues ont une grande importance dans la réflexion des
milieux concernés par les problèmes relatifs à la stratégie, la sécurité
et la défense. Elles s’attardent plus aux questions relatives aux liens
entre stratégie et politique étrangère et (relativement) moins aux
questions opérationnelles. Ces écrits méritent d’être étudiés car
ils ont un impact certain sur la façon dont la stratégie est pensée. Pour
s’en convaincre, il suffit de lire attentivement les notes
bibliographiques des articles des revues professionnelles militaires. De
plus, il existe une interpénétration entre les recherches académiques et
les textes publiés dans les revues professionnelles. Non seulement les
revues professionnelles des forces armées américaines font appel aux spécialistes
de Clausewitz pour écrire des articles - Michael Howard, Peter Paret,
Bernard Brodie pour n'en citer que trois - mais il arrive aussi que des
textes publiés initialement à des fins académiques se retrouvent dans des
revues militaires.[17]
On
prendra aussi en compte des monographies parfois publiées par des officiers
sur le marché civil ou, le plus souvent, par des analystes civils membres
de groupes de recherche ou par des historiens militaires. Enfin, il faut
indiquer que l’on a exclu toute citation de Clausewitz dans le discours
"stratégique économique" (dans le sens management).
On peut d’ailleurs douter que ce mot doive avoir une réelle valeur dans
ce cadre.[18]
De plus, vu la faible diffusion des travaux des étudiants des académies
militaires, le dépouillement de cette source sera plus rare, sauf
lorsqu'ils se retrouvent synthétisés dans des articles de revues. Le
choix s’est donc porté sur des textes américains qui font directement référence
à Clausewitz. Mais, il faudra également mentionner des travaux d'auteurs
non américains. Soit, comme dans le cas de Martin van Creveld, d'origine
israélienne, que ceux-ci ont eu un retentissement prouvé dans la
"communauté stratégique" américaine, soit, qu'il s'agisse
d'articles de chercheurs étrangers publiés dans des revues américaines ;
on peut songer à des auteurs comme Michael Howard, John Keegan, Liddell
Hart, etc. Même s'ils ne font pas "partie intégrante" de la
culture stratégique américaine, ces écrits sont suffisamment importants
pour être discutés. De plus, ils servent bien souvent de révélateurs à
la pensée d'outre-Atlantique. Dernière
remarque : par facilité, nous reprendrons parfois les expressions
utilisées par Raymond Aron à
propos de l'ouvrage principal de Clausewitz, Vom
Kriege, et pour désigner la citation selon laquelle la guerre est la
continuation de la politique par adjonction d'autres moyens : Vom
Kriege, sera parfois appelé le Traité
et la citation mentionnée ci-dessus, la Formule.[19] [1]
Le prénom de Clausewitz peut s'écrire avec C ou K. Brodie B., "On
Clausewitz: A Passion for War", World
Politics, janvier 1973, p. 303. [2]
Paret P., "Clausewitz and the Nineteenth Century", dans Howard
M. (dir.), The
Theory and Practice of War, Londres, Cassel, 1965, pp. 24 et p. 26 [3]
Tolstoï L., Guerre et paix,
t. II. (trad.), Paris, Gallimard, 1960 (1952, 1972), p. 213 ; Kirst
H.H., Il n'y a plus de patrie,
(trad. de l'allemand), Paris, J'ai Lu, 1970, p. 320 ; Malraux, Antimémoires,
Paris, Gallimard, 1972, p. 129 (Malraux compare la politique étrangère
soviétique avec les idées de Clausewitz) ; Mertens P., Les
éblouissements, Paris, Seuil, 1987, p. 103 ; Lawrence Th.E., Les
sept piliers de la sagesse, (trad.), Paris, Payot, 1992, pp.
221-223. [4]
Matloff M., "The American Approach to War, 1919-1945", dans
Howard M. (dir.), op. cit.,
p. 225. [5]
Starry D.A., "A Perspective on American Military Thought", Military
Review, juillet 1989, pp. 3-4. [6]
Colson Br., La culture stratégique
américaine - L'influence de Jomini, Paris, FEDN / Economica, 1993,
324 p. Il est vrai que l'apport de Jomini déborde largement le cadre de
la stratégie de l'armée de terre. Comme Bruno Colson l'a démontré,
son impact se fait ressentir largement au sein des autres Armes. [7]
Aron R.,
Penser la guerre, Clausewitz, I,
L'âge européen, Paris, Gallimard, 1976, p. 30. [8] Sur l’évolution du concept, nous renvoyons à notre article à paraître dans la revue Stratégique : "Réflexions théoriques sur le concept de culture stratégique et apport de l’histoire". [9]
Traduction adaptée par nous. Cette définition
est adaptée à partir de celle que donne l’anthropologue Clifford
Geertz de la religion comme système culturel. Johnston
A.I., "Thinking about Strategic Culture", International
Security, printemps 1995, p. 34. [10]
Dans un ouvrage sur la philosophie au XXe siècle, Remo Bodei
emploie une méthode assez proche. Sa note d'introduction est éclairante
: Aux deux modèles les plus
courants que sont l'exposition linéaire - qui représente des chapelets
d'opinions reliées entre elles par le mince fil de la progression
chronologique - et la description, en dehors de tout contexte, de systèmes
miniaturisés et isolés (supposés posséder une existence autonome et
atemporelle), nous avons donc préféré un mode narratif: la représentation
de scènes théoriques compactes, divisées en tableaux conceptuels, où
se croisent et s'entrecroisent les arguments d'acteurs résolus à éclaircir
des problèmes […]. Bodei R., La
philosophie au XXe siècle, (La
filosofia nel Novecento, 1997 - traduit de l'italien par Paul-Maïer
C. en collaboration avec Michon P.), Paris, Flammarion, 1999, p. 7. [11]
Colson Br., La culture stratégique
américaine, op. cit. [12]
Bassford Ch., Clausewitz in
English - The Reception of Clausewitz In Britain and America, 1815-1945,
Oxford, Oxford University Press, 1994, 293 p. [13]
Voir par exemple sur la dimension culturelle de la Grand
Strategy : Coutau-Bégarie H. & Martes J.L., "Les premières
années de l'Empire", Stratégique,
n°65/1, 1997, pp. 103-104 ; Colson Br., La
stratégie américaine et l'Europe, Paris, Economica / ISC, 1997,
pp. 45-48. [14]
Poirier L., La crise des
fondements, Paris, Economica / ISC, 1994, p. 132. [15]
En ce qui concerne le concept de stratégie et ses variations, voir :
Poirier L., Stratégie théorique
II, Paris, Economica, 1987, 330 p. [16]
Stratégie générale militaire et intégrale pour reprendre le
vocabulaire de Lucien Poirier. Ibid.
[17]
Citons par exemple Paret P., "Clausewitz - A Bibliographical
Survey", World Politics,
janvier 1965, pp. 272-285. [18]
A ce propos, voir l'intéressante discussion de : Coutau-Bégarie H., Traité
de stratégie, Paris, Economica / ISC, 1999, pp. 78-81. [19]
Aron R., Penser la guerre, op.
cit., p. 10.
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