| Institut de Stratégie Comparée, Commission Française d'Histoire Militaire, Institut d'Histoire des Conflits Contemporains |
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Les Stratégiques
Clausewitz et le discours stratégique américain. De 1945 à nos jours
Christophe Wasinski
Il
est intéressant d’envisager ici le cas particulier du britannique Liddell
Hart (1895-1970) au regard à la fois de Clausewitz et du discours stratégique
américain.[1]
Liddell Hart est un des plus importants stratégistes du XXe siècle.
La diffusion de ses idées a été assez aisée aux Etats-Unis – absence
de barrière linguistique aidant certainement. Mais plus encore, Liddell
Hart est unique car il reste un des critiques les plus acerbes de
Clausewitz. On tentera de cerner l'impact de ses écrits aux Etats-Unis en
commençant par évaluer son opposition au Prussien. Tout
d’abord, on retrouve déjà des critiques de Clausewitz dans The
British Way in Warfare publié en 1932.[2]
Mais l’opinion de Liddell Hart devient encore plus virulente dans de The
Ghost of Napoleon qui est peut-être le plus virulent des pamphlets
anti-clausewitziens jamais écrit. Toutefois, après une lecture attentive,
il n'est pas toujours très clair si Liddell Hart attaque directement
Clausewitz ou sa "filiation intellectuelle". Il est vrai que
l'historien britannique reproche au Prussien d'être responsable des
massacres de la Première Guerre mondiale par la diffusion de ses idées.[3]
Clausewitz se voit en tout cas consacré un chapitre intitulé le Mahdi
des masses. Si le Britannique paraît acerbe envers le Prussien, il
devient plus agressif encore à l'encontre de Foch.[4]
Depuis lors, la responsabilité de Clausewitz dans les opérations de la
Grande Guerre a été remise en cause par divers travaux historiques.
Clausewitz servit plutôt de véhicule, conférant une dimension de référence,
à une pensée déjà largement formée. Cette pensée accordait le primat
aux valeurs morales et spirituelles de la guerre … face au feu des
mitrailleuses.[5] Plus
tard, dans le livre The Defence of
Britain (1939), on retrouve encore des critiques anti-clausewitziennes.
Mais, une fois de plus, elles sont assez directement dirigées à l'encontre
des ses soi-disant disciples : von der Goltz, Foch, etc. En fait, il est
assez étrange d'étudier comment Liddell Hart appréhendait Clausewitz
alors. D'un part, il le considère comme le théoricien de la guerre illimitée,
ou totale et, d'autre part, il concède qu'une partie du raisonnement
clausewitzien est le fruit d'un pur travail d'abstraction.[6]
Liddell Hart ne semble pas convenablement dissocier la guerre absolue
de la guerre dans la réalité. Après
la Seconde Guerre mondiale, les critiques de Clausewitz se font moins
nombreuses dans ses livres (comme dans son Histoire
de la Seconde Guerre mondiale publiée à titre posthume).[7]
On ne trouve même pas de référence à Clausewitz dans les textes de
l'auteur dans l'ouvrage collectif The
Red Army, ni dans Deterrent or
Defence.[8]
De même, dans son avant-propos à The
Art of War de Sun Zi, publié pour la première fois en 1963, Liddell
Hart ne noircit pas Clausewitz outre-mesure. Tout au plus indique-t-il qu'il
a vieilli et est partiellement périmé.[9]
Mais
l'ouvrage de Liddell Hart le plus largement répandu dans la communauté
militaire américaine est probablement Strategy.
L'édition de 1954 aurait été vendue a plus de 50.000 copies, celle de
1967 à 100.000 exemplaires (dans sa version hardback)
rien qu'aux Etats-Unis.[10]
C'est dans ce livre qu’on retrouve l'idée d'approche indirecte le plus
clairement systématisée : Liddell Hart reconnaît le principe de
soumission de l'objectif militaire au politique, montre que la stratégie
est elle-même soumise à la Grand
Strategy, insiste sur les notions de surprise, de mouvement, d'économie
des forces, de dislocation de l'ennemi plutôt que destruction. Comment est
produite la dislocation ? Elle est atteinte par quatre moyens ; (1) en
obligeant l'ennemi à des changements de fronts, (2) en le forçant à séparer
ses forces, (3) en menaçant son ravitaillement, et (4) ses lignes de
retraites. L'effet psychologique découle du sentiment d'être piégé.
Liddell Hart se montre aussi sceptique à l'encontre des principes de la
guerre. Un principe est souvent
composé d'un seul terme. Mais pour le comprendre, des milliers de mots sont
souvent nécessaires. Ils sont si abstraits qu'ils prennent une multitude de
significations pour celui qui les lit. Plutôt que d'utiliser des principes,
Liddell Hart résume sa pensée en huit points, six positifs et deux négatifs.
Les points positifs sont : (1) d'ajuster ses moyens à ses objectifs ; (2)
de toujours garder à l'esprit son objectif ; (3) de choisir la ligne de
moindre attente (dans la sphère psychologique) ; (4) d'exploiter la ligne
de moindre résistance (dans la sphère physique) ; (5) choisir une ligne
d'opération qui offre des objectifs alternatifs. Les deux points négatifs
sont : (1) de ne pas jeter tout le poids de ses forces lorsque l'ennemi est
sur ses gardes ; (2) ne pas recommencer une attaque en un endroit où elle a
déjà échoué. L'historien britannique considère ensuite la pensée de
Clausewitz dans une partie consacrée à la stratégie et la Grand
Strategy. Il admet que Clausewitz a contribué à attirer l'attention
sur les facteurs psychologiques de la guerre, mais il lui reproche une pensée
trop continentale. Il le définit comme un penseur codificateur plutôt que
créatif. Il montre aussi une certaine compréhension de la guerre au niveau
abstrait par opposition à la guerre dans la réalité. Comme J.F.C. Fuller,
il insiste sur le fait que le but de la guerre est d'obtenir une meilleure
paix et s'intéresse au mécanisme d'équilibre de puissances.[11]
Il
faut encore ajouter que dans la première édition de Makers
of Modern Strategy, Hans Rothfels mettait en évidence la dichotomie des
deux penseurs. Le Britannique était décrit comme le tenant d'une approche
insulaire et le Prussien, d'une approche continentale. Pour l'auteur, le
facteur qui permettait de distinguer les deux formes de stratégie était
d'abord l'existence, ou l'absence, d'une armée de masse.[12] A
proprement parler, le premier élément à retenir à propos de Liddell Hart
et du discours stratégique américain est que le Britannique a publié un
nombre non négligeable d'articles au sein de la Military
Review.[13]
Ces articles concernent diverses problématiques que l'on aura l'habitude de
croiser dans la réflexion de l'historien, principalement à propos de la Blitzkrieg
et du déroulement de la Seconde Guerre mondiale. Liddell Hart participe
donc bel et bien à la formation du discours stratégique par ce biais. On
notera pourtant que ces articles ne contiennent pas de références à
Clausewitz, ni positives, ni négatives. En fait, la même Military
Review publia à plusieurs occasions des critiques des livres de Liddell
Hart. Ainsi,
The Defence of the West fut apprécié
alors que The Other Side of the Hill
est mal reçu.[14]
La critique
de l'ouvrage Strategy est plus
intéressante car elle tend à placer Liddell Hart dans la même catégorie
de penseur que Clausewitz. Liddell Hart, Clausewitz et les Field
Services Regulations ne postulent-ils pas tous la destruction des forces
armées ennemies, se demande l'auteur du texte.[15] Indiquons
encore que l'activité professionnelle de B.H. Liddell Hart s'étendit par
delà l'Atlantique. Il enseigna à l'université de Californie comme Visiting
Professor et donna des conférences à l'U.S. Naval War College.[16]
A cela, il faut encore ajouter que le Britannique se fit connaître dans
différents ouvrages mettant en avant ses qualités d'historien.[17]
Durant
la période considérée, le nom de Liddell Hart apparaît aussi régulièrement
dans divers textes signés par des auteurs américains célèbres, dont
Morton Halperin, Bernard Brodie et Robert Osgood. Mais ici encore, on se
focalise très rarement sur les rapports qu'il entretient avec Clausewitz.[18]
Un auteur lui décerne toutefois le titre de Clausewitz du XXe siècle.[19]
Un bémol surgit malgré tout dans un livre de l'amiral Wylie datant
de 1967. L'amiral note qu'il est normal que tant de militaires n'apprécient
pas Liddell Hart car il s'oppose aux idées de Clausewitz, celles de la
bataille décisive et de la guerre d'anéantissement.[20]
On notera au passage que les textes américains gardent souvent une tonalité
critique quant à la façon dont Liddell Hart se présente (comme le maître
de la Blitzkrieg des Allemands ou
le père spirituel des tankistes israéliens). En
conclusion, il paraît exagéré d'affirmer que Liddell Hart a gravement
nuit à la réputation de Clausewitz pour la période donnée. Néanmoins,
l'historien a indéniablement eut un impact dans la pensée stratégique américaine. [1]
En guise d’introduction à la carrière et à la pensée de
l’auteur, on lira : Liddell Hart B.H., Mémoires,
(Memoirs, 1965 - traduit de
l'anglais par Constantin J.-P.), Paris, Fayard, 1970, 557 p. ; Blin A.
et Chaliand G., op. cit., pp.
407-409 ; Danchev A., "To Hell, or, Basil Hart Goes to War", The
Journal of Strategic Studies, décembre 1997, pp. 69-93. On lira
aussi, sur l’évolution de sa pensée : Poirier L., "Lire
Liddell Hart" dans Liddell Hart B.H., Stratégie,
(Introduction et traduction de l'anglais par Poirier L.), Paris, Plon,
pp. 7-63. [2] Liddell Hart B.H., The British Way in Warfare, Adaptability and Mobility, (revised edition), NY – Harmondsworth, Peguin Books, 1942 (1932), 223 p. [3]
Id., The Ghost of Napoleon,
Londres, Faber & Faber, 1933, pp. 118-129. Plus
récemment, le Britannique Richard Simpkin n'est parfois pas très loin
de la tonalité de Liddell Hart lorsqu'il écrit à propos de
Clausewitz. Pour Simpkin, Clausewitz fait preuve de prétentions
philosophiques alors qu'il ne sait pas y faire face. De plus, toujours
selon Simpkin, le Prussien "succomba aux harmonies wagnériennes".
Simpkin R.E., Race
to the Swift, Londres, Brassey's, 1985, pp. 9 et 11. B.H.
Liddell Hart écrivit une histoire de la Première Guerre mondiale, dans
laquelle nous n'avons pas trouvé de référence à Clausewitz. Il est
vrai que ce livre se consacre plus à l'étude des événements que du
contexte intellectuel et des doctrines qui ont sous-tendu les opérations.
Id., The
Real War 1914-1918, Boston-Toronto-Londres, Little, Brown and Co.,
1964 (publié pour la première fois en 1930), 508 p. [4]
En fait, nous pensons pouvoir affirmer que Liddell Hart en veut
nettement plus à la filiation qu'à Clausewitz lui-même. [5]
Voir par exemple : Travers T.H., "Technology, Tactics, and Morale:
Jean de Bloch, the Boer War, and British Military Theory,
1900-1914", Journal of
Modern History, juin 1979, p. 273 ; Howard M., "Men against
Fire: The Doctrine of the Offensive in 1914",
dans Paret P., Makers of
Modern Strategy, op. cit.,
pp. 510-526. [6]
Liddell Hart B.H., The Defence of
Britain, Londres, Faber & Faber, 1939, pp. 27-36. [7]
Dans son histoire de la Seconde Guerre mondiale, publiée a titre
posthume, il ne fait qu'une seule référence à Clausewitz dans le
cadre de la campagne allemande en Russie en 1941 : Certains
généraux allemands voulaient détruire les armées russes au cours
d'une bataille décisive sur le modèle classique de l'encerclement,
qu'il faudrait mener à bien aussitôt que possible après avoir traversé
la frontière. Leur plan obéissait à la théorie stratégique
orthodoxe formulée par Clausewitz, instituée par Moltke et développée
par Schlieffen. Id., Histoire
de la Seconde Guerre mondiale, (History
of the Second World War, 1970 - traduit de l'anglais par Constantin
J.-P.), Paris, Fayard, 1973, p. 164. [8]
Dans The Red Army, nous
retrouvons trois références à Clausewitz, mais aucune n'est de
Liddell Hart. La première relativise la pensée de Clausewitz dans la
doctrine stratégique soviétique ; la seconde, paradoxalement, remet en
évidence l'impact de Clausewitz et Moltke au sein de l'état-major soviétique
; la troisième met en évidence le rôle de Hegel et de Clausewitz dans
l'idéologie communiste. Respectivement:
Guillaume A., "The Relationship of Policy and Strategy" ;
Koriakov M., "The Military Atmosphere" ; Reinhardt G.C.,
"Atomic Weapons and Warfare" dans id. (dir.), The
Red Army, New York, Harcourt, Brace and Company, 1956, pp. 239, 418,
et 437 ; id., Deterrent or
Defence - A Fresh Look at the West's Military Posture, Londres,
Stevens & Sons Ltd., 1960, 257 p. [9]
Sun-Tzu, L'Art de la guerre,
(The Art of War, texte
anglais de Griffith S.B., publié pour la première fois en 1963),
Paris, Flammarion, 1972, pp. 5-8. [10]
Danchev A., "Liddell Hart's Big Idea", Review
of International Studies, janvier 1999, p. 3. [11]
Id., Strategy, (revised ed.)
New York, Praeger Paperbacks, 1954, pp. 333-372. Cet
ouvrage a d'abord été publié sous le titre Paris;
The Decisive Wars of History: A Study in Strategy en 1929 et édité
en Grande-Bretagne sous le titre Strategy:
The Indirect Approach en 1954. [12]
Rothfels H., "Clausewitz", dans Mead Earle E. (éd.),
Les maîtres de la stratégie, vol. 1, op. cit., p. 116. [13]
Liddell Hart B.H., "Was the 1940 Collapse Avoidable?", Military
Review, juin 1950, pp. 3-9 ; "Was Rusia Close to Defeat? Military
Review, juillet 1950, pp. 10-15 ; "Western Defense
Planning", Military Review,
juin 1956, pp. 3-10 ; "The Great Illusion of 1939", Military
Review, janvier 1957, pp. 3-11 ; "How Hitler Broke Through in
the West", Military Review,
mars 1957, pp. 57-62 ; "How Hitler Saved Britain - Dunkerque and
the Fall of France", Military
Review, mai 1957, pp. 54-62 ; "The Ratio of Troops to
Space", Military Review,
avril 1960, pp. 3-11 ; "Strategy at War", Military
Review, novembre 1968, pp. 80-85 (initialement publié en avril 1968
dans la revue irlandaise Cosantóir). [14]
Respectivement : -, "Books for the Military Reader - Defence
of the West by B.H. Liddell Hart", Military
Review, mars 1951, p. 111 ; Reinhardt C.E., "Books for the
Military Reader - The Other Side
of the Hill", Military
Review, mars 1952, p. 111. [15]
Marshall H., "Books of Interest to the Military Reader - Strategy",
Military Review, février
1955, p. 110. [16]
Lewin R., "Sir Basil Liddell Hart: The Captain Who Taught
Generals", International
Affairs, janvier 1971, pp.
79-80 [17]
On retiendra avant tout : Luvaas J., The
Military Legacy of the Civil War – The European Inheritance,
Chicago, The University of Chicago Press, 1959, 252 p. ; id., The
Education of an Army – British Military Thought, 1815-1940,
Chicago, The Chicago University Press, 1964, pp. 376-424 ; Howard M.
(dir.), The Theory and Practice
of War, (Essays Presented to
Captain B.H. Liddell Hart), Londres, Cassel, 1965, 376 p. [18]
Citons pêle-mêle : Halperin M.H., Limited
War in Nuclear Age, op. cit.,
191 p. (voir annexe bibliographique) ; Bond B., "Nuclear-Age
Theories of Sir Basil Liddell Hart", Military
Review, août 1970, pp. 10-20 ; Brodie B., "More About Limited
War", art. cit., pp.
112-122 ; Monroe R.R., "Limited War and Political Conflict", Military
Review, octobre 1962, pp. 2-12 ; Osgood R.E., "Limited
War", dans The International
Encyclopeadia of Social Sciences, MacMillan, 1968, New York, vol.
19, pp. 301-307 ; Smith D.O., US
Military Doctrine, op. cit.,
pp. 83-86 ; Sien-Chang N., "Lesson of the Schlieffen Plan", Military
Review, octobre 1967, pp. 83-90 (origine australienne) ; Bell H.L.
(Australian Army), "It's Now!", Military
Review, décembre 1962, pp. 69-74 ; Tompkins J.S., The
Weapons of World War III, New York, Doubleday & Company, Inc.,
1966, p. 46 ; Kreeks R.G., art.
cit., pp. 34-40 ; McCuen J.J., "Defensive-Offensive", Military
Review, décembre 1959, pp. 45-51 ; Weller J., "Sir Basil
Liddell Hart's Disciple in Israel", Military
Review, janvier 1974, pp. 13-23 ; Schmidt C.T., "The Limitation
of Total War", Military
Review, septembre 1949, pp. 13-16. [19]
Walder J.W., "Liddell Hart", Military
Review, septembre 1954, pp. 32-45. [20]
Wylie J.C., op. cit., p. 68.
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