| Institut de Stratégie Comparée, Commission Française d'Histoire Militaire, Institut d'Histoire des Conflits Contemporains |
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Les Stratégiques
Clausewitz et le discours stratégique américain. De 1945 à nos jours
Christophe Wasinski
Il
existe une attitude qui consiste à refuser la valeur de la Formule
et du concept d'anéantissement qui procède de l'association des deux
variables en un même paradigme - comme si une solidarité intrinsèque
liait les deux termes. On retrouvera d'abord cette façon d'appréhender
Clausewitz chez ceux que l'on nomme couramment les libéraux - généralement
associés avec la frange démocrate et plutôt progressiste de la société.
Ceux-ci déplorent particulièrement le cynisme de l'officier prussien.[1]
Indéniablement, cette prise de position est marquée par l'avènement du
nucléaire et l'effroi que suscite l'évocation du nom de Clausewitz en
regard des nouvelles armes. Ainsi,
en combinant les théories de Clausewitz à la vision douhetiste du combat,
un mélange détonnant semble apparaître. Clausewitz, qui interdit toute
considération morale dans la guerre, donnerait toute latitude à
l'enracinement des idées de Douhet sur le bombardement des populations
civiles. La tendance qui consiste à assimiler Clausewitz - selon une
conception où la guerre absolue est en fait devenue guerre totale - ,
Douhet et l'arme nucléaire en un ensemble homogène est aussi observable
dans la littérature non militaire, comme dans la philosophie de la guerre
et de la paix. Evidemment, le rejet est complet. Suite à l'invention de
l'arme nucléaire, la guerre ne pourrait plus être le moyen de la
politique. La guerre ne serait plus que le moyen d'un suicide collectif. La
diplomatie prendrait la relève de la guerre comme outil de la politique.[2]
La
prise de position de Hannah Arendt et Anatol Rapoport à l'égard de
Clausewitz est symptomatique de cette tendance. Mais il est toutefois
important de bien distinguer le cas de Hannah Arendt, qui considère
Clausewitz en erreur dans son analyse et celui de Anatol Rapoport, qui admet
plus largement la validité de Clausewitz à l'époque où On
War a été écrit. Ce dernier désire surtout dépasser la pensée du
Prussien. Rapoport accepterait une Formule
telle que "la diplomatie est la continuation de la politique par
d'autres moyens", mais dans l'environnement international de la guerre
froide, et comme Arendt, il se refuse à considérer l'emploi d'armes nucléaires
comme un outil du politique. Le
cas de Hanna Arendt (1907-1975), lui, est intéressant pour deux raisons.
D'abord, parce qu'elle a consacré la plus grande part de son travail à la
politique. Elle étudie les phénomènes du nazisme et du stalinisme, développe
ses recherches sur le totalitarisme et la violence pour ne nommer que
quelques thèmes prééminents de sa pensée. Ensuite, il faut noter que la
philosophe s'exile d'Allemagne en 1933 vers la France, suite à la montée
du nazisme. Dans un deuxième temps, elle prend le chemin des Etats-Unis en
1941. Elle deviendra citoyenne américaine en 1951.[3] A
travers certains ouvrages d'Hannah Arendt se dégage une image négative de
Clausewitz. Dans Du mensonge à la
violence, Clausewitz est cité à trois reprises dans son index.[4]
D'abord dans un essai sur
la violence, elle cherche à remonter aux sources même du phénomène. Mais
lorsqu'elle aborde Clausewitz, de manière très brève, en parallèle avec
d'autres auteurs comme Engels ou Renan, elle considère leur apport
marginal. Elle pense qu'ils ne vont pas au cœur du phénomène. Clausewitz
voit la guerre comme une continuation du politique et Engels comme un moteur
de développement des sociétés. H. Arendt reproche à ces auteurs de ne
pas étudier la violence mais son continuum, ou son expression ; économique
pour Engels et politique pour Clausewitz. La
philosophe se demande pour finir si la relation entre le continuum et la
violence ne doit pas être inversée. Ainsi, le politique et l'économique,
dans ces cas de figures, nourriraient la violence, ou plus particulièrement,
la guerre. Elle en vient donc à adopter une formule différente : la paix
est la continuation de la guerre par d'autres moyens. Autrement dit,
l'organisation de la société aurait pour finalité la guerre. Ce dernier
phénomène ne serait, par conséquent, plus un moyen. Le système
belliqueux évoqué devrait alors être pris comme système
social de base.[5]
La philosophe insiste sur le danger résultant de cette conception
dans un monde nucléaire. Laissant glisser en filigrane
la notion de métastratégie, H. Arendt cite ensuite le physicien Sakharov
selon qui une guerre thermonucléaire ne serait rien d'autre qu'un suicide
universel et non l'expression de la politique comme Clausewitz l'entendait.[6]
Plus accessoirement, H. Arendt puise en Clausewitz une définition du
pouvoir, soit un acte qui permet de contraindre l'adversaire à exécuter
notre volonté.[7] Pour
résumer, elle voit en Clausewitz, au travers de la Formule,
une monstruosité tentant de légitimer la guerre en un acte rationnel -
acte irréconciliable avec la Raison selon elle. Ce qui lui permet ensuite
de s'attaquer à la vision réaliste des relations internationales,
postulant le primat de la politique étrangère.[8]
Elle s'attaque encore à Clausewitz lorsqu'elle affirme que c'est sous son
influence que Lénine rêva de guerre comme moyen pour entraîner l'écroulement
du capitalisme.[9] On
en concluera, bien naturellement, que l'opinion de H. Arendt à propos de
Clausewitz est négative car elle voit en lui le promoteur d'une vision réaliste
du monde à laquelle elle s'oppose. De plus, elle stigmatise son absence de
préceptes moraux. On peut toutefois se demander si la philosophe ne s'est
pas limitée à la lecture du premier livre de On
War. On retrouvera certains travers assez similaires chez Manus
Midlarsky dans un ouvrage qu'il a justement intitulé On
War.[10] Le
deuxième anti-clausewitzien notoire, contemporain de Hannah Arendt, est
Anatol Rapoport. Anatol Rapoport est surtout connu dans le débat
clausewitzien pour l'édition d'une version abrégée de On
War en 1968. Dans cet ouvrage, il signe une longue préface et un
commentaire de fin de livre. Il
voit d'abord dans la Formule un
objectif à atteindre, une prescription, et non la nature des choses. De
plus, pour lui l'objectif politique s'avère bien souvent soumis aux
possibilités militaires. Et le mathématicien de se demander qui des fins
ou des moyens finit par dicter sa conduite à l'autre. Il pense également
que Clausewitz ne conçoit pas d'intermédiaire entre état de paix et état
de guerre. Au total, il récapitule le travail du Prussien comme suit : (1)
l'Etat doit être considéré comme une entité vivante et faisant preuve
d'intelligence, (2) les Etats sont souverains, (3) le but de l'Etat est
d'acquérir plus de puissance et le moyen d'y parvenir est le conflit, (4)
donc le fait d'imposer sa volonté à un autre Etat par la force est le schéma
normal des relations internationales. Rapoport
reconnaît néanmoins l'apport de Clausewitz dans la compréhension de la
guerre. L'édition de ce livre lui donne une bonne occasion de critiquer
ceux qu'il nomme les néo-clausewitziens, cristallisés en la personne de
Herman Kahn qui pousserait à leur paroxysme les idées de Clausewitz.
Rapoport distingue donc bien les néo-clausewitziens de Clausewitz lui-même.
Pour lui, ceux-ci insistent pour ne pas rendre la guerre illégale, mettent
en évidence les difficultés de la "civilisation occidentale"
face au monde communiste et ont foi dans l'idée que la guerre peut être
contrôlée et gagnée. Mais la guerre froide a changé la donne. L’époque
de Clausewitz est révolue et la victoire devient un concept dangereux dans
un monde nucléaire. Le containment
s'avère nettement plus sage.[11]
L'auteur
réfute donc la thèse de Clausewitz selon laquelle la guerre est la
continuation de la politique par d'autres moyens. Pour lui, la guerre est
simplement la déformation d'une dispute mortelle - deadly
quarrel. En un sens, la coupure
avec les interprétations modernes de la Formule
n'est peut-être pas si marquée. Aujourd'hui, de nombreux interprètes de
Clausewitz sont d'accord d'affirmer que la guerre n'est pas la fin de toute
communication, elle ne constitue pas une rupture totale par rapport au temps
de paix. En fait, Anatol Rapoport fait référence aux travaux de Thomas
Schelling. Ce dernier a une vision du conflit dans lequel on trouve toujours
une part de coopération. Pour
finir, toujours selon Anatol Rapoport, Staline, Machiavel et
Clausewitz symbolisent le réalisme politique, soit la recherche de la
puissance. Mais il leur attribue une pensée de type "jeux à sommes
nulle". En fait, l'approche privilégiée par Rapoport en matière
d'analyse des conflits est celle des mathématiques et des statistiques.[12] [1]
Barnett C., "Karl Maria von Clausewitz", dans The
Horizon Book of Modern Thought, New York, American Heritage
Publishing Co., Inc., 1972, p. 307. [2]
Friedrich C.J., "War as a Problem of Government", et Hartman
R.S., "The Revolution Against War", dans Ginsberg R., (dir.), The
Critique of War - Contemporary Philosophical Explanations, Chicago,
Henry Regnery Company, 1969, respectivement pp. 165-166 et p. 310. [3]
Courtine-Denamy S., "Chronologie (Dossier - Hannah Arendt)", Le
Magazine Littéraire, Novembre 1995, pp. 18-21. [4]
Arendt H., Du Mensonge à la
violence - Essais de politique contemporaine, ( The
Crisis of the Republic, 1969 - traduit de l'anglais par Durand G.),
Paris, Pocket, 1994, 249 p. Ce livre, composé de plusieurs essais, a été
écrit en "réponse" à la sortie des Pentagon
Papers. Ce document, qui avait été rédigé sur demande de R.S.
MacNamara et classé secret, n'en fut pas moins publié par le New
York Times suite à des fuites. Cette lourde étude, dont la version
complète ne fait pas moins de 3.000 pages d'histoire narrative et 4.000
supplémentaires d'appendices, montre comment les Etats-Unis se sont
progressivement engagés dans le bourbier vietnamien. On retrouvera les
extraits publiés par le New York
Times dans The Pentagon
Papers, Toronto-New York- Londres, Bantam Books, 1971, 677 p. [5]
Arendt H., Du Mensonge à la
violence - Essais de politique contemporaine, ( The
Crisis of the Republic, 1969 - traduit de l'anglais par Durand G.),
Paris, Pocket, 1994, p. 112. Nous ne sommes pas convaincus par une telle
assertion. A partir du moment où il y a système social, nous voyons
mal comment celui-ci ne s'organise pas autour d'un minimum de politique. [6]
Ibid., p. 112 ; Sur base de
l'ouvrage de Sakharov Progress,
and Intellectual Freedom. [7]
Ibid., p. 136. H. Arendt
"lie" cette définition à celle de Max Weber pour qui le
pouvoir consiste à faire prévaloir sa volonté malgré les résistances
de l'individu. [8]
Arendt H., Qu'est-ce que le
politique?, Paris, Seuil, 1995, pp. 126-127 ; 135. [9]
Arendt H., "Rosa Luxembourg 1871-1919" (article traduit de
l'anglais par Cassin B.) dans Arendt H, Vies
Politiques, Paris, Gallimard, 1974, p. 65. Sur base d'un article de
Werner Hahlweg sur Lénine et Clausewitz. [10]
Midlarsky M.I., On War, New
York, The Free Press, 1975, p. 1. Robert L. Kerby
a beaucoup critiqué cet ouvrage. Il souligne que les hypothèses de
recherche de Midlarsky ne sont guère innovatrices pour un lecteur
familier de Clausewitz, Machiavel ou
Thucydide. Kerby reproche aussi à l'auteur d'avoir cité Clausewitz non
sur base de On War mais d'un
ouvrage de citations (Bartlett's Familiar
Quotations). Kerby
R.L., "On War Games - Reviews", The
Review of Politics, janvier 1976, pp. 129-130. [11]
Clausewitz C. von, On War,
(ed. by A. Rapoport), Londres, Penguin Books, 1968 (translation
published by Routledge & Kegan Ltd., 1908), pp. 13 ; 61-67 ; 77 ;
411-412. (Introduction by F.N. Maude and J.J. Graham). Nous
retrouvons, dans cette compilation de textes, les livres I, II, III, IV
et VIII du Traité de
Clausewitz. [12] Rapoport A., "Lewis Fry", dans The International Encyclopeadia of Social Sciences, New York, MacMillan, 1968, vol. 13, p. 516 ; id., Fights, Games, and Debates, Ann Arbor, University of Michigan Press, 1960, p. vii ; id., Strategy and Conscience, New York, Harper & Row, Publishers, 1964, pp. 110 ; 182-183. Anatol Rapoport a aussi exprimé des idées assez similaires, mettant en cause la littérature militariste (Clausewitz tombant dans cette catégorie) dans : id., "Changing Conceptions of War in the United States", dans Booth K. & Moorhead W. (dir.), American Thinking About Peace and War, New York, The Harvester Press / Barnes and Noble, 1979, pp. 59-82. Voir aussi la critique de Strategy and Conscience : Burns A.L., "Must Strategy and Conscience Be Disjoined?", World Politics, juillet 1965, pp. 687-702. La critique d'Anatol Rapoport n'est pas très éloignée de celle de Jorge Tapia-Valdes, un ancien ministre chilien. Jorge Tapia-Valdes postule l'existence d'un paradigme néo-clausewitzien, régnant au travers des écrits de divers analystes civils américains. Le paradigme est marqué par la non-différenciation entre guerre et politique, renforcé par le sentiment de menace à l'égard de la "subversion". En découle l'intrusion du militaire dans la gestion politique - politique étrangère et politique interne - des nations. Les concepts de stratégies indirectes et Grand Strategy sont également de nature à étendre le champ d'action du militaire au détriment du civil. Le militaire assure donc la sécurité par une "idéologie" hautement techniciste mais faussement neutre. Cette idéologie se rencontre également de plus en plus souvent dans le domaine économique. Sous le couvert de la bonne décision, aucune approbation populaire ni critique morale n'est plus nécessaire. Tapias-Valdes J., La stratégocratie: un modèle néo-clausewitzien de militarisme, Cahier du CERIS, Tome 2, n°1, Janvier 1991, 47 p.
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