| Institut de Stratégie Comparée, Commission Française d'Histoire Militaire, Institut d'Histoire des Conflits Contemporains |
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Les Stratégiques
Clausewitz et le discours stratégique américain. De 1945 à nos jours Christophe Wasinski
Chapitre
6 - On War comme grille de
lecture des stratégies adverses
Il
est notoire qu'il existe de nombreuses connections entre Clausewitz et la
lecture marxiste de la guerre. A titre d'exemple, Marx et Engels citèrent
l'officier prussien dans leurs correspondances. On sait également que Lénine
a lu Clausewitz et que ce dernier a influencé sa manière de théoriser la
guerre.[1]
Or, au sein du discours stratégique américain, il existe un nombre
important de références à l'apport de Clausewitz dans la stratégie, et
la politique étrangère, soviétique. On peut penser que Clausewitz a été
utilisé comme grille de lecture de la stratégie soviétique. A partir de
ce point, le nom de Clausewitz a pu servir soit de repoussoir, soit par
ricochet de modèle pour les stratégistes américains. De cette façon on a
vu que Kissinger et Osgood - et de façon plus lapidaire H. Kahn - appréhendent
bien la relation de Clausewitz avec sa filiation marxiste et conseillent aux
Etats-Unis d'en prendre exemple. Parmi
les références à Clausewitz, les premières sont de nature plutôt
historique. C'est le cas d'un texte de Norman Gibbs, un auteur britannique.
Pour lui, dans un premier temps, la généalogie stratégique russe doit être
considérée comme partie intégrale de celle de l'Occident avant la Première
Guerre mondiale. Ensuite, il constate que la pensée de Staline s'articule
autour d'idées classiques à la plupart des théoriciens occidentaux. Les
facteurs essentiels évoqués par ce dernier sont : le nombre des divisions,
la qualité du commandement et le soutien de l'arrière. Norman Gibbs pense
que l'ensemble de ces préceptes s'accordent en droite ligne avec la
"doctrine clausewitzienne" acceptée de manière globale à
l'Ouest. Si l'Union soviétique
marque une rupture avec les nations occidentales dans ses attentes de la
Seconde Guerre mondiale, ce pays combattit néanmoins sur des principes
assez similaires à ceux des alliés occidentaux. La différence entre la
pensée occidentale et communiste serait nettement plus apparente au niveau
politique. Il en serait ainsi lorsque Lénine évoque la Formule
pour les nations occidentales ; il implique la continuation des politiques
(capitalistes) prédatrices par d'autres moyens. Norman Gibbs mentionne
aussi la manipulation de la Formule
au sein de l'Union soviétique car en l’adaptant à la situation de guerre
froide, ou plus largement à la compétition Est-Ouest qui existe depuis la
Révolution de 1917, les chefs politiques soviétiques sont parvenus à
militariser l'Etat dans une théorie totalitaire de la société.[2] Raymond
L. Garthoff lie aussi Clausewitz à la pensée marxiste en matière de
politique étrangère et de stratégie. Il différencie les deux canaux
d'influence ; celui qui passe par la doctrine marxiste et celui qui passe
par les lectures des officiers de l'armée. Il précise, comme Norman Gibbs,
que l'influence de Clausewitz, quoique difficilement quantifiable, était déjà
présente à l'époque du Tsar (notons que Raymond L. Garthoff assimile
aussi Clausewitz à l'approche des principes de la guerre et le met en
relation avec Jomini).[3]
Mais,
au total, à partir du moment où la filiation devient évidente, il est
possible de noircir la stratégie soviétique - par son caractère
"machiavélique", dans le sens vulgaire du mot - à partir de, ou
plus largement, par référence à, Clausewitz. Les
commentateurs américains s'avèrent aussi intéressés par la dimension
sociale de la guerre que les Soviétiques déduisent de Clausewitz. Ainsi,
pour les Américains, les communistes apprécieraient de mettre en évidence
la relation qui unit la guerre et la politique pour l'élargir ensuite à
l'idée de Leopold von Ranke sur le rapport entre l'Etat de la société et
les méthodes de combat. A côté de cela, les noms de marxistes prestigieux
sont cités en tant que disciple du Prussien : Frounzé, Toukhatchevsky,
Shaposhnikov, Staline, Lénine, etc.[4]
Avec
une tonalité nettement plus négative, un auteur note par contre qu'il
existerait une opposition fondamentale entre Clausewitz et Lénine en ce qui
concerne le phénomène guerre. Lénine aurait conçu la guerre comme un phénomène
bestial alors que Clausewitz l'incorpore dans la vision d'une société
civilisée.[5]
Le fait de dissocier les deux hommes rend le Prussien plus acceptable et
donne une vision corrompue de sa filiation marxiste. Mais la critique américaine,
par une lecture anti-uptonienne, va aussi se demander si les conceptions
soviétiques (voire européennes) de la guerre conçue comme continuation de
la politique ne sont de nature à laisser la conduite de la guerre aux
militaires, et d'en dissoudre l'objectif politique.[6]
L'idée selon laquelle seuls les Etats autoritaires sont en mesure de
pratiquer la guerre limitée revient également. Pour les Américains,
Clausewitz propose un schéma rationnel de la guerre, qui donne la
possibilité de limiter la conflictualité. Mais cette conception est elle
applicable dans un Etat démocratique qui ne peut faire taire les passions
de son opinion publique ? La démocratie serait-elle juste capable de
pratiquer la guerre totale.[7] A
notre avis, l'opinion la plus intéressante à l'égard de Clausewitz et la
stratégie soviétique provient peut-être de Thomas W. Wolfe, un membre de
la RAND Corporation. Pour lui, la pensée stratégique soviétique n'est pas
uniforme par rapport à la théorisation de Lénine et l'idée de la guerre
comme moyen du politique. De manière parallèle à certains occidentaux,
plusieurs critiques soviétiques réfutent cette idée dont la validité
semble mise à mal par l'avènement de l'arme nucléaire. Pour Wolfe, les
militaires tendraient à accepter la Formule
alors que les commentateurs politiques la remettraient en cause.[8] En
fait, on retrouvera nettement plus le nom de Clausewitz, accolé à la pensée
militaire soviétique dans les considérations politico-stratégiques que
dans les discussions opérationnelles et tactiques.[9]
Il est vrai que si Lénine
avait bien saisi l'importance de la défense, le rôle du chef, le poids de
facteurs moraux, il n'attachait par contre que peu d'intérêt à l'aspect
opérationnel de Clausewitz.[10]
Le nom de Clausewitz semble agir comme un symbole puissant, et négatif,
à l'égard de l'attitude politique du Kremlin, mais il est pris nettement
moins au sérieux quant au déroulement potentiel des opérations militaires
communistes. Plus encore, à l'époque, les comparaisons les plus prééminentes
entre Clausewitz et la stratégie communiste proviennent de politologues, ou
en général des analystes civils, et en moindre mesure des militaires. Enfin,
les évocations américaines du rôle de Clausewitz dans la pensée stratégique
soviétique trouvent visiblement leur pendant dans le discours communiste.
Dans des textes soviétiques, traduits en américain, la filiation entre
l'officier prussien et la nature de la guerre dans la doctrine marxiste-léniniste
est bien remise en évidence mais au-delà de cela, il est
"amusant" de constater que ces textes se servent aussi de
Clausewitz pour noircir les intentions des Etats capitalistes. En Occident,
Clausewitz n'est pas connecté à la structure léniniste de la guerre -
non-reconnaissance de la nature de la lutte des classes au niveau
international - ce qui le rendrait moralement douteux dans ce contexte.[11] [1]
Les annotations de Lénine dans Vom
Kriege ont été publiées par : Friedl B., Les
fondements théoriques de la guerre et de la paix en U.R.S.S., suivi du
Cahier de Lénine sur Clausewitz, Paris, Editions Médicis, 1945,
203 p. [2]
Gibbs N., "War, Part A.: The Western Theory of War", et
"War, Part B.: The Communist Theory of War", dans Kenig C.D.
(dir.), Marxism, Communism and
Western Society, New York, Herder & Herder, 1972-1973, vol. 8,
pp. 299-307 et pp. 307-328. On retrouve la trace
du rejet de Clausewitz, Moltke, Ludendorff, Schlieffen et Keitel par
Staline dans une lettre, datant de 1946, à Razin, un historien
militaire. La lettre a été publiée en février 1947 dans la revue Bolshevik.
Dexter B.,
"Clausewitz and the Soviet Strategy", Foreign
Affairs, octobre 1950, pp. 41-55 ; Kober P.M., "Clausewitz and
the Communist Party Line – A Pronoucement by Stalin", (et
"Colonel Razin’s Letter", "Stalin’s Reply "),
Military Affairs, été 1949,
pp. 75-78 ; Atkinson J.D., "The Impact of Soviet Theory on Warfare
as a Continuation of Politics", Military
Affairs, printemps 1960, pp. 1-6. Sur
Clausewitz et la stratégie soviétique voir aussi l'excellent article
de Werner Hahlweg publié dans une revue britannique. Hahlweg
W., "Clausewitz, Lenin and Communist Military Attitudes
Today", Journal of the
R.U.S.I., mai 1960, pp. 221-225. Hahlweg présente
Trotsky, Staline, Lénine, Frounzé, Joukov et Shaposhnikov en
"disciples" de Clausewitz. [3]
Garthoff R.L., La doctrine
militaire soviétique, (Soviet
Military Doctrine, 1952 - traduit de l'américain par Levi M.),
Paris, Plon, 1956, pp. 41-47 et 24. Peter Paret considère que l'ouvrage
de Raymond Garthoff est de bonne qualité dans son résumé de
l'influence de Clausewitz sur la stratégie soviétique. Il affirme
toutefois que Lénine a lu On
War non pas dans une édition
incomplète de juillet 1827 mais dans une édition disponible à la
bibliothèque de la ville de Berne, basée sur le manuscrit de 1830,
c'est-à-dire après révision du Chapitre I, Livre I. Paret P.,
"Clausewitz - A Bibliographical Survey", art.
cit., p. 278. Voir
aussi : Garthoff R.L., Détente
and Confrontation - American-Soviet Relations from Nixon to Reagan,
Washington D.C., The Brookings Institution, 1985, p. 47. [4]
Atkinson E.B., The Edge of War,
Chicago, Henry Regnery Company, 1960, p. 46 et pp. 53-56. [5]
Franklin W.D., "Clausewitz on Limited War", art.
cit., pp. 23-29. [6]
Tompkins J.S., The Weapons of
World War III, op. cit.,
p. 7. [7]
Collins E.M., "Clausewitz and Democracy's Modern Wars", Military
Affairs, vol. XIX,
n°1, 1955, pp. 15-20. Mais notons que depuis la
fin de la guerre froide, de nombreux Américains pensent que les
populations soviétiques ont réagi de la même manière à la guerre
d'Afghanistan que les Etats-Unis la guerre du Vietnam. Voir
par exemple Kohut A. & Toth R.C., "Arms and the People", Foreign
Affairs, novembre-décembre 1994, p. 58. [8]
Wolfe Th.W., Soviet Strategy at
the Crossroads, Cambridge, Harvard University Press, 1964, pp.
70-78. [9]
Dans un article de 1957, de la Military
Review, sur les lectures des officiers soviétiques, le nom de
Clausewitz n'est pas mentionné une seule fois. Jacobs
W.D., "What Does the Soviet Officer Read?", Military
Review, février 1957, pp. 37-43. [10]
Davis D.E. & Kohn W.S.G., "Lenin as a Disciple of
Clausewitz", Military Review,
septembre 1971, pp. 49-55. [11]
Published under the Auspice of the U.S.A.F., Marxism-Leninism
On War and the Army (A Soviet View), Soviet Military Thought,
(Progress Publishers, Moscow - 1972), 1976, p. 23-27. L'ouvrage
cite aussi un certain nombre de chercheurs et hommes politiques ne
croyant plus en la validité du paradigme clausewitzien de la Formule
: le sénateur américain James William Fullbright, Claude Delmas, Edger
J. Kingston McCloughry, Ferdinand O. Miksche, Stephen King-Hall et Fritz
Sternberg. L'ouvrage ne donne pas les références de la réflexion de
ces personnes. On peut se demander si, pour Claude Delmas, l'ouvrage en
question n'est pas : Delmas Cl., La
stratégie nucléaire, Paris, PUF, 1963, 125 p. (où Delmas oppose
Kant à Clausewitz) ; pour E.J. Kingston-McCloughry (Air Vice-Marshal), War
in the Three Dimensions - The Impact of Air Power upon Classical
Principles of War, Londres, Johnatan Cape, 1949, p. 11 (où
Kingston-McCloughry met en évidence que la pensée de Clausewitz est dépassée
par l'éventualité d'une guerre totale) ; pour Fritz Sternberg, The
Military and Industrial Revolution of Our Time, (translated from
German by Fitzgerald E.), Londres, Atlantic Books, 1959, pp. 43-44 (également
une remise en cause de la guerre totale liée à Clausewitz).
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