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Les pays baltes en quête de sécurité

 

Matthieu Chillaud

 

Préface 

Le destin identique des pays baltes, après 1918, est tellement frappant que l’on penserait rencontrer de pareilles similarités uniquement dans les contes de fée – indépendance, perte d’indépendance sous le régime soviétique, rétablissement de l’indépendance et accession à un abri sûr au sein de l’Organisation du Traité de l’Atlantique Nord (OTAN) et de l’Union européenne (UE) – autant de correspondances qui pourraient trop facile­ment camoufler la vraie singularité du cheminement stratégique de l’Estonie, de la Lettonie et de la Lituanie.

Un des paradoxes réside dans le contraste entre les tacti­ques neutralistes que ces pays choisirent pour leur survie durant l’entre-deux-guerres et leur empressement à vouloir s’insérer intégralement dans l’OTAN et l’UE après 1990 – à un moment où leur population russopho­ne n’avait jamais été aussi importante.

En outre, alors que les nations baltes réaffirmaient leur culture politique occidentale, notamment en met­tant en avant leur cousinage avec les États nordiques, ils rejetèrent obstinément le modèle de l’intégration sélec­tive (seulement l’OTAN ou seulement l’UE), si typique­ment nordique à l’exception peut-être du Danemark. Prolongeant ce paradoxe, – chose qui n’étonnera pas les connaisseurs des idiosyncrasies des pays nordiques – la Suède et la Finlande ont fourni une assistance militaire à leurs voisins baltes en vue de leur intégration dans l’OTAN, tout en refusant opiniâtrement de discuter de leur éventuelle propre adhésion à l’Alliance.

Le processus par lequel l’OTAN et l’UE furent amenées à  proposer la double adhésion à l’Estonie, à la Lettonie et à la Lituanie cumulait un certain nombre de caractéristiques. Les voisins les plus proches de la “vieille Europe”, en l’occurrence l’Allemagne et la Fin­lande, furent les moins enthousiastes à les intégrer alors que le soutien le plus actif provint d’outre-Atlantique. Par ailleurs, après que chacune des institutions eut déclaré que le processus d’élargissement aux pays baltes était motivé indépendamment les uns des autres, toutes deux les ont finalement considérés, dans une logique géostratégique, comme un tout, tout en rassurant Mos­cou que leur intention n’avait rien à voir avec une entreprise d’encerclement stratégique.

L’adhésion des pays baltes, en particulier à l’OTAN, était justement, et l’est d’ailleurs encore, le point de désaccord le plus saillant entre l’Ouest et Moscou dans la gestion de l’espace européen de sécurité. On comprend mieux la difficulté russe d’admettre la démarche stratégique balte si on l’explique, d’une part, par la crainte de Moscou de voir le pays encerclé et, d’autre part, par le fait que, pour la première fois de son histoire moderne, la Russie ne bénéficie plus de zone tampon entre Saint-Pétersbourg et le territoire allié occidental. Il n’en est pas moins vrai que d’un point de vue strictement réaliste, cette solution, au bout du comp­te, confère à la Russie une frontière occidentale plus stable que jamais.

De tels petits pays sont voués à jouer le rôle de la queue du chien OTAN, incapable de balancer toute l’Alliance derrière eux s’ils devaient provoquer Moscou ou interférer dans les affaires intérieures de la Russie. Dans l’ensemble, depuis leur double adhésion en 2004, il semble que leur capital de sympathie auprès des mem­bres de l’OTAN et de l’UE ait diminué, en témoigne le soutien du bout des lèvres que ces derniers accordent aux pays baltes à l’occasion de leurs accrochages récur­rents avec la Russie.

Une derrière ambiguïté de taille tient au cœur même de la relation OTAN-Baltes. Les pays baltes, par leur stratégie atlantique, ont montré leur intérêt dans les garanties de sécurité militaire, et ceci afin de combler leur déficit de “sécurité dure”. Leur attitude circonspecte vis-à-vis d’une UE davantage limitée et magnanime dans ses initiatives militaires confirme ce point. Comme le montre bien Matthieu Chillaud dans son introduction, l’OTAN que les pays baltes voulaient rejoindre n’était plus disponible au moment où précisément ils l’ont rejointe.

Le fait que les alliés convinrent de donner des garanties de sécurité militaire dans des territoires péri­phériques pourtant difficiles à défendre – tout en déci­dant volontairement de ne pas y stationner en temps de paix des forces militaires étrangères et des armes nu­cléaires – démontre bien que, dans l’optique occi­dentale, une planification réaliste de défense collective appar­tient au passé. À la place, les pays baltes se retrouvèrent obligés d’adhérer à une Alliance nouvelle dont la voca­tion est de faire de la gestion de crise, stratégie qui s’éloigne de plus en plus de leurs intérêts de sécurité initiaux.

À l’instar d’autres petits États, ils ont agi de manière zélée en alignant leur politique étrangère sur celle de Washington dans l’espoir de s’attirer les sympa­thies politiques des États-Unis, cette stratégie étant con­sidérée comme le meilleur pis-aller disponible pour com­bler une garantie de sécurité qui tend nettement à s’étioler.

La force de l’analyse de Matthieu Chillaud dans cet ouvrage ne repose pas uniquement sur la méticulosité des détails historiques ou sur un discernement subtil du cadre général balte. Elle reflète sa combinaison auda­cieuse d’une analyse réaliste des défis stratégiques sous-jacents à l’espace balte avec une prospection sur les facteurs de définition et d’identité si fondamentaux pour comprendre tous ces paradoxes.

La question la plus intéressante n’est pas forcé­ment celle de savoir si les pays baltes ont construit une identité occidentale naturelle ou artificielle pour eux-mêmes après 1989. Il est plus important de comprendre pourquoi ils ont choisi une version de leur identité occi­dentale qui se définit non seulement par une opposition à la Russie, mais aussi en excluant tout appartenance éventuelle de la Russie elle-même à l’Occident. Ce fai­sant, leur stratégie diverge de la plupart de celle de leurs voisins occidentaux et crée, par ricochet, une ambi­guïté néfaste sur le rôle de leur population russophone. Ce qui est aussi frappant est l’effet de miroir spéculaire entre la résolution balte et l’attitude russe, elle aussi poussée vers l’extrême, mâtinée de frustration ainsi que d’impuissance et irritée autant par sa propre exclusion de la famille européenne que par des défaites purement stratégiques.

Les cinq années qui se sont écoulées depuis la double adhésion balte ont déjà vu deux événements qui mar­queront possiblement l’histoire de leur emprunte. La guerre entre la Russie et la Géorgie en août 2008 a autant confirmé l’appréhension des Baltes sur certains aspects de la nature de la Russie que renforcé la pru­dence des pays occidentaux à ne pas franchir certaines lignes rouges trop proches de la Russie.

L’histoire montrera-t-elle que les Baltes ont gagné leur place dans un havre occidental de sécurité aux dépens d’un Occident qui n’a plus la force de procéder à d’autres élargissements ultérieurs – en prolongeant, peut-être, l’existence de la Belarus comme “trou noir” européen ? Y a-t-il un risque que leur intransigeance perçue raffermisse la propension naturelle de certains grands États européens, notablement l’Allemagne, à conserver la maîtrise des relations russo-européennes et à passer outre des intérêts spécifiquement nord euro­péens, au nom d’une “vue plus globale” ? Dans la mesure où les pays baltes se sont eux-mêmes arrogés le rôle de mandataires d’une vision américaine, à la frontière la plus exposée d’une Europe qui, lentement mais sûre­ment, s’éloigne du modèle américain, devraient-ils crain­dre l’arrivée d’un nouveau président  américain qui promet, bien plus que n’importe lequel de ses prédéces­seurs, de comprendre et accepter l’Europe telle qu’elle est ?

Les effets de la crise économique et financière de 2008 pourraient être encore plus complexes. Les écono­mies baltes, en leur temps encensées pour leurs expéri­mentations audacieusement libérales, ont demandé de l’aide auprès de leurs homologues nordiques, dont le modèle stratégique fut pourtant conspué. La nouvelle affirmation de soi de la Russie a été entamée plus par les revers économiques  domestiques que par les démonstra­tions sans enthousiasme de l’Ouest après la crise géor­gienne. Moscou devrait logiquement tirer les leçons de l’interdépendance et des risques de vouloir intentionnel­lement s’auto-isoler. À cet égard, il sera intéressant de voir l’évolution de la position de chacun face au défi que le président Medvedev a d’ores et déjà lancé à son nouvel homologue américain (bien que cela soit loin d’être une idée neuve) en menaçant d’entreposer des missiles nu­cléaires à Kaliningrad, si Washington persévérait dans sa volonté édifier son système de défense antimissiles en Europe de l’Est.

À ce jour, l’histoire balte a aidé à comprendre un certain nombre de problèmes généraux de stratégie et gouvernance : l’auto-construction des identités ethni­ques, nationales et régionales, la dialectique distinction et intérêt commun parmi les petits voisins, les intérêts généraux et les options limites d’un petit État, les défis spéciaux des États sur les frontières stratégiques et civilisationnelles contestées – ce sont quelques-uns des chaînons que Matthieu Chillaud, de façon talentueuse, a relevés dans ce livre et assemblés dans un tout concep­tuellement harmonieux. Il est rare de trouver une telle étude, aussi originale que minutieuse. C’est encore plus rare, et surtout gratifiant, qu’elle soit faite par une personne provenant d’un pays qui appartient, au moins partielle­ment, à l’Europe méridionale et de pouvoir disposer d’un tel texte en langue française. Je souhaite complimenter Matthieu ainsi que tous ceux engagés dans le soutien de ses recherches et j’espère que son ouvrage en suscitera bien d’autres.

                                                             Alyson J.K. Bailes

  Université d’Islande, Reykjavik

 

 

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