Introduction
L’adhésion
coup sur coup de l’Estonie, de la Lettonie et de la Lituanie, le 29
mars 2004, à l’Organisation du Traité de l’Atlantique Nord
(OTAN) et le 1er mai de la même année à l’Union européenne
(UE) constitue le couronnement d’une stratégie qui, pour beaucoup, paraissait
plus qu’incertaine, voire chimérique. Ce triomphe constitue un véritable
tour de force qui a, effectivement, pris le contre-pied des
conjectures des nombreux analystes et autres commentateurs de la sécurité
européenne. Pourtant, à eux trois, ces petits pays non seulement
ont réussi à faire “sécession”, sans coup férir, de l’Union
soviétique mais, en plus, sont parvenus à s’insérer intégralement
dans l’architecture européenne de sécurité et de défense en
seulement une petite quinzaine d’années. Il est vrai que lorsque les
trois pays baltes ont reconquis leur indépendance[1],
si peu pariaient sur la viabilité de leur souveraineté tant leurs
chances de quitter l’orbite soviétique, puis russe, paraissaient minimes,
encore moins osaient imaginer qu’un jour ils pussent ancrer leur sécurité
à l’Ouest et a fortiori à
l’OTAN. Si le Sommet de Prague (21-22 novembre 2002), infirma ces prévisions,
il était évident que leur positionnement géopolitique bordant la
Russie constituait une pesanteur, non seulement dans la politique de sécurité
et de défense des pays baltes, mais aussi dans celle de l’OTAN.
Ainsi, dans leur étude qui allait devenir, par la suite, une référence
pour Washington dans sa stratégie balte, les Américains Ronald Asmus
et Robert Nurick écrivaient, en 1996, que “si elle est mal traitée, la question balte a la potentialité de
saborder l’élargissement de l’OTAN, de redessiner la carte de sécurité
en Europe du Nord-est et de provoquer une crise entre la Russie et
l’Ouest”[2].
La Russie
, en effet, avait axé, dès le début de la décennie
1990, sa politique étrangère sur une forte résolution à éviter un
élargissement de l’Alliance atlantique
aux anciens satellites de l’URSS et a
fortiori aux anciennes républiques soviétiques. La question si
controversée
du “veto russe” à l’OTAN concernait les pays baltes bien plus
directement que les autres pays candidats, issus du bloc de l’Est.
La résolution des Occidentaux, en effet, de ne pas provoquer la
Russie prenait une dimension particulièrement importante dans la mesure
où, contrairement aux autres États anciennement satellites, ces
trois pays faisaient partie de l’Union soviétique en qualité de républiques
socialistes soviétiques. Se trouvant, en outre, sur la côte orientale
de la mer Baltique, ils appartenaient à une zone stratégique
hautement sensible pour la Russie. Cette situation géographique leur
donnait accès à la mer par plusieurs ports, le plus souvent libres de
glace, mais signifiait également que leur côte était dangereusement
proche de la deuxième ville de Russie, Saint-Pétersbourg. Par
ailleurs, depuis que les pays baltes ont recouvré leur indépendance,
la Russie a vu son unité territoriale mise en jeu ; l’Oblast de
Kaliningrad, dont la superficie avoisine les 15 000 km2,
partage sa frontière méridionale avec la Pologne et orientale avec la
Lituanie, devenant ainsi une “exclave”[3]
séparée du reste de la Mère Patrie par quelque
400 kilomètres
.
Jusqu’à
la fin des années 1980, la configuration stratégique de la mer
Baltique était plus que favorable à l’Union soviétique :
elle-même contrôlait la rive orientale, ses deux alliés du pacte de
Varsovie, la République démocratique allemande (RDA) et la Pologne,
gardaient la rive méridionale, la Finlande était supposée lui être
loyale et la Suède, bien que clairement pro-occidentale, cultivait
officiellement une attitude de défiance vis-à-vis de l’OTAN. Or, au
début de la décennie 1990,
la Russie
devait composer avec un environnement radicalement différent :
une Allemagne réunifiée et puissante, une Pologne et trois pays baltes
cherchant leur salut dans leur candidature à l’UE et à l’OTAN et
des pays nordiques
de plus en plus axés sur l’Europe. À la faveur de la reconfiguration
stratégique de l’Europe septentrionale,
la question, pour
la Russie
, était de savoir comment elle allait se positionner
face à une dynamique qui semblait inexorablement lui échapper. Ainsi,
dans un article célèbre
publié en 1994 dans Foreign
Affairs, Carl Bildt, alors Premier ministre suédois, analysant les
rapports entre la Russie et les pays baltes, parlait de “test
crucial” (Litmus test) et estimait que “les
politiques de la Russie à l’égard des pays baltes seront le révélateur
de sa nouvelle orientation [et]
son attitude envers eux montrera la véritable nature de son engagement
vis-à-vis des normes et des principes internationaux”[4].
Une
deuxième caractéristique des trois États ne plaidant pas pour leur
intégration dans l’OTAN, et même dans l’UE, résidait dans la très
forte présence de populations russophones, surtout en Estonie et en
Lettonie. Les problèmes liés au statut des populations russophones ont
pour origine l’intégration forcée des trois pays baltes à l’Union
soviétique[5],
avec la modification des frontières qu’elle a entraînée,
l’intense “russification” et le stationnement de nombreux militaires. Une petite minorité russe, avant la
première guerre mondiale, était déjà présente dans les pays baltes
(ils faisaient partie de l’empire du Tsar) et ses membres, de même
que ceux qui s’y installèrent durant l’entre-deux-guerres, étaient,
au début de la décennie 1990, alors relativement bien intégrés[6].
Les difficultés étaient directement liées aux immigrants soviétiques
arrivés à partir de 1945. Les populations russophones, désormais privées
de leur “supranationalité” soviétique, furent effectivement perçues
comme des colons de fraîche date et comme les agents, malgré eux, de
la politique de soviétisation de Moscou[7].
La
proportion de population de nationalité balte avait ainsi fondu passant
de 88,2 % en 1937 à 61,5 % en 1989 (Estonie) et de 76 %
en 1937 à 52 % en 1989 (Lettonie), tandis qu’en Lituanie elle était
restée à peu près stable autour de 80 %. Il y avait en tout 1 724 000
allogènes russophones : 475 000 en Estonie (30,3 %), 906 000
en Lettonie (34 %) et 344 000 en Lituanie (9,4 %)[8].
En 2004, on pouvait compter quelque 350 000 allogènes russophones
en Estonie pour une population de 925 000 Estoniens autochtones. La
même année, sur les 2 320 000 habitants de Lettonie, les
chiffres officiels lettons dénombraient 1 356 000 Lettons
autochtones et 670 000 russophones. Enfin, la minorité russophone
de Lituanie représentait quelque 340 000
individus sur les 3 580 000 habitants du pays.
La Russie
, grâce à aux populations russophones, semblait
disposer ainsi d’un redoutable moyen afin d’infléchir les choix
stratégiques des pays baltes. L’appréhension des Occidentaux, et a
fortiori des pays baltes, de voir
les populations russophones considérées par la Russie comme un “levier
politique” qu’elle pourrait
utiliser “pour la reconquête” de ses positions perdues, voire comme une “cinquième colonne”[9],
était donc particulièrement
saillante.
La
caractéristique commune des pays baltes est celle d’être tributaires
de contraintes géographiques semblables et d’avoir utilisé
l’identité pour contourner ces mêmes servitudes afin de pouvoir
ancrer leur sécurité dans une architecture européenne de sécurité
et de défense. Très hostile à l’édification de celle-ci, surtout
si elle devait se faire autour de l’OTAN,
la Russie
tenta de leur contester la poursuite de leur stratégie.
L’Estonie,
la Lettonie et la Lituanie sont trois petits pays (avec respectivement
1, 351 million d’habitants, 2, 385 millions et 3, 428 millions et
une superficie de 45 227 km2, 64 590 km2
et 65 303 km2) situés sur la rive orientale de la mer
Baltique. Les pays frontaliers de l’Estonie sont
la Lettonie
au sud (339 km de frontière, principalement
terrestre) et
la Russie
à l’est (294 km de frontière, l’essentiel
passant le long du fleuve Narva, puis au milieu du lac Peipsi et du lac
de Pskov). L’Estonie est bordée par la mer Baltique à l’ouest (Väinameri
et golfe de Livonie) et au nord (golfe de Finlande) et compte environ 3 800 km
de côtes.
La Finlande
est à environ 80 km (distance Tallinn-Helsinki),
la Suède
à 150 km (entre les îles Saaremaa et Gotland).
Le port de Tallinn, abrité au fond d’une baie protégée par des îles,
se trouve entre le golfe de Finlande, dont il contrôle l’entrée, et
celui de Riga. La ville commande des routes maritimes importantes. Le
trafic actuel du port, du fait de la fonction de transit avec
la Russie
, reste encore considérable. Quant à
la Lettonie
, elle partage une frontière commune avec
la Biélorussie
(
141 kilomètres
), l’Estonie (
339 kilomètres
),
la Lituanie
(
546 kilomètres
) et
la Russie
métropolitaine (
217 kilomètres
). Ses côtes sur la Baltique font
551 kilomètres
, dont plus de la moitié pour le golfe de Riga. Le
territoire letton est parcouru par quelque 12 000 cours d’eau,
dont le principal est le fleuve Daugava – surnommé le “Rhin de la
Baltique” – qui a longtemps été utilisé comme principale route
maritime pour s’enfoncer dans les terres russes. Les lacs, eux aussi
extrêmement nombreux, forment 1,7 % du territoire.
La Lituanie
, enfin, est le plus étendu des pays baltes. Elle
partage des frontières au Nord avec la Lettonie (
546 kilomètres
), à l’est et au sud avec la Biélorussie (
650 kilomètres
), au sud-ouest avec la Pologne (
110 kilomètres
) et l’enclave de Kaliningrad (
303 kilomètres
) et bordant la mer Baltique, avec une centaine de
kilomètres de côtes, limitées dans leur usage par les lagunes de
l’embouchure du Nemunas et par les dunes de Nerija.
En dépit
d’une géographie physique manifestement comparable, il existe, néanmoins,
de profondes différences dans la perception qu’ont les trois pays
baltes de leur littoral, dissimilitudes qui tiennent autant à la
longueur du rivage qu’à l’histoire. Ainsi, par exemple,
la Lituanie
ne peut prétendre à une tradition maritime établie,
ceci s’expliquant par un littoral très court (110 km à peine),
et par le fait que sa capitale, Vilnius, située à 250 km des côtes,
est traditionnellement orientée vers l’est et le sud plutôt que vers
le nord-ouest. À l’opposé, avec ses 1 400 km de côtes et
sa myriade d’îles, l’Estonie est, des trois pays, celui dont la
culture est la plus maritime. La Lettonie, avec ses 530 km de côtes
et le vaste golfe de Riga qui s’enfonce dans les terres, a
suffisamment acclimaté les Lettons à la pratique de la mer pour
envoyer leurs ancêtres coures coloniser Tobago et la Gambie au xviiie siècle[10].
Les
trois pays ont pour capitales Tallinn, Riga et Vilnius et sont appelés
communément “pays baltes”. Cette expression, toutefois, est plus
commode que rigoureuse. Son ambiguïté réside dans le fait qu’elle
mêle des considérations géographiques (l’Estonie,
la Lettonie
et
la Lituanie
bordent la rive orientale de la mer Baltique),
ethniques et linguistiques (les peuples et langues lettons et lituaniens
sont dits “baltes”[11]).
Un différend sémantique oppose d’ailleurs les tenants d’une
vision géopolitique de ces trois pays à ceux qui préfèrent
souligner leurs différenciations ethniques et linguistiques. Les
premiers, en effet, parlent de pays baltes (ou d’États baltes) pour désigner
ces trois pays, insistant ainsi sur leurs affinités géographiques et
historiques, niant du coup les distinctions ethniques et linguistiques
entre, d’une part, les Estoniens (dont les racines sont dites
finno-ougriennes à l’instar de celles de
la Finlande
et de
la Hongrie
) et, d’autre part, les Lettons et les Lituaniens,
“authentiques Baltes”. Quant aux seconds, ils préfèrent parler de
“pays baltiques” pour désigner ces trois pays, soulignant ainsi les
différences ethniques entre, d’une part, l’Estonie et, d’autre
part, la Lettonie et la Lituanie[12].
Ainsi, comme nous le détaillerons, parmi les nombreux combats que les
trois États ont menés, celui visant à s’affirmer comme des pays
distincts, et non comme un groupe uniforme d’États dits baltes, fut
probablement
le plus saillant. Sur cette volonté de différenciation s’est greffée la problématique de
la communautarisation
des stratégies de ces trois pays face à l’OTAN et à l’UE, deux
organisations qui ont eu un comportement contradictoire : tantôt
en faisant fi des différences entre ces trois pays, pour mieux les
englober dans un paquet indivisible, tantôt les séparant, soulignant
ainsi leurs dissimilitudes.
Il
est vrai que le qualificatif “balte” pour désigner ces trois États
est assez récent, comme en témoignent les appellations successives
de ces États par leurs nombreux conquérants et non pas par eux-mêmes.
En remontant au xiiie
siècle, on retrouve la notion papale de Terra
Mariae pour désigner la rive orientale de la mer Baltique dont
les habitants (Lives, Coures, Estes, etc.) devaient être évangélisés.
Le Livland allemand, qui comprenait le Grand Duché danois d’Estonie
(1227-1346) puis la Courlande au xvie,
fut ensuite incorporé aux Östersjöprovinserna
(Provinces de la mer Baltique) suédoises, incluant l’Estland,
le Livland et l’Ingerland[13],
(en français, l’Estlandie, la Livonie et l’Ingrie) tandis que la
Courlande passa sous administration polonaise, puis russe en 1795. Au début
du xixe siècle,
on commença à parler des Deutschbalte,
pour désigner cette noblesse balte germanophone, lointains descendants
des Porte-Glaives et Chevaliers teutoniques. Ce sont d’ailleurs eux
qui, les premiers, ont formulé le concept de “communauté balte”
dès le milieu du xixe
siècle, dans un contexte où les quelque trois cent cinquante
familles germano-baltes qui administraient alors les provinces baltiques
cherchaient à fédérer leurs efforts pour obtenir du Tsar le plus
d’autonomie possible. Ils appuyèrent, par la suite, les tentatives de
création par Berlin du Baltikum, en 1918, érigé en Baltisches
Herzogtum (Grand Duché balte), regroupant grosso
modo les anciennes terres germanophones (Estland,
Livland et Kurland), les Ostseelande.
C’est durant l’époque de l’entre-deux-guerres que l’expression
“pays baltes”, et plus précisément “pays baltiques”, vit le
jour pour désigner les quatre États riverains de la mer Baltique ayant
acquis pour les uns (Finlande, Estonie et Lettonie) et réacquis pour
l’autre (Lituanie[14])
leur indépendance. Ainsi, Jean Meuvret, en 1934, écrivait : “On
entend ici par « pays baltiques » le territoire des quatre
États de Finlande, d’Estonie, de Lettonie et de Lituanie. Avant 1917,
ils étaient les uns et les autres englobés dans l’Empire Russe et
c’est à ce titre, sous la rubrique « provinces baltiques »,
qu’ils figuraient dans la plupart des encyclopédies, lorsqu’ils
n’étaient pas purement et simplement confondus avec la géographie et
l’histoire russes”[15].
Mais les vicissitudes des
relations de la Pologne et de la Finlande avec les grandes puissances
les poussant peu à peu, la première, davantage vers l’Europe
centrale, la seconde, vers les pays nordiques, on appela “pays
baltes”, ou éventuellement “pays baltiques”, l’Estonie, la
Lettonie et la Lituanie. Le vocabulaire français fit manifestement œuvre
de simplification, en adoptant l’unique qualificatif “balte” pour
désigner ces trois États. Il est indéniable que c’est le contexte
de la reconquête de leur indépendance qui a façonné le réflexe
d’englober ces trois pays dans une seule entité. Plus ou moins
comparables géographiquement et démographiquement, leur acte de
naissance (ou de renaissance pour la Lituanie) coïncide donc avec la
fin du régime tsariste. Après une brève période d’indépendance,
de 1918 à 1940, ils furent occupés par les Soviétiques, puis par les
Allemands, et de nouveau incorporés à l’URSS avec le statut de République
socialiste soviétique en 1944. Cette annexion ne fut officiellement
reconnue ni par l’Europe occidentale (à l’exception de la Suède),
ni par les États-Unis[16].
En 1991, chacun des trois pays baltes proclama son indépendance,
reconnue par un pouvoir central soviétique agonisant.
La précarité
de la situation géopolitique des pays baltes, face à la concurrence
des États puissants du Sud (l’Allemagne) et de l’Est (la Russie),
constitue in fine leur dénominateur
commun, ceci contribuant à l’attribution de valeurs communes, à des
orientations identiques en matière de politique étrangère et surtout
à une méfiance récurrente envers la Russie, autant d’éléments,
pour les Occidentaux, justifiant le label balte. Or, depuis la
restauration de leur souveraineté, au début de la décennie
1990, les avatars stratégiques et identitaires de la démarche de sécurité
des trois pays baltes vont affecter la représentation balte qui ne sera
véritablement effective
que suivant les intérêts de chaque acteur. En effet, chacun des trois
États, de façon très équivoque, a mis en avant une identité balte
commune, et lorsque ses intérêts l’exigeaient, a préféré privilégier
la sienne pour mieux se démarquer des deux autres. Cette ambiguïté
identitaire démontre bien, en tout cas, l’ambivalence du label balte
qui doit être replacé dans un contexte géographique particulier qui
est celui de la localisation des trois États sur la côte orientale de
la mer Baltique. La convergence de leurs particularités géographiques
leur donne une valeur stratégique inchangée au cours des siècles et
a, corollairement, pour effet d’amener les puissances extérieures à
les considérer comme un tout homogène.
Les
pays baltes et
la Russie
furent à couteaux tirés dans un contexte où les
premiers cherchaient leur salut dans l’adhésion à l’OTAN alors que
la seconde voulait justement éviter tout élargissement de l’Alliance
atlantique, surtout s’il devait concerner d’anciennes républiques
soviétiques. Un article de la revue militaire russe Krasnaia
Zvezda, intitulé “L’OTAN n’est pas synonyme de sécurité
européenne”, résumait à lui seul les bases de l’hostilité russe
à l’élargissement de l’OTAN en affirmant que les objectifs
fondamentaux de celle-ci, à savoir la défense des intérêts vitaux de
l’Alliance et le renforcement de la sécurité européenne, s’“excluent
mutuellement”. L’OTAN ayant été créée pour contenir
politiquement et stratégiquement l’URSS, tant que sa vocation stratégique
n’était pas modifiée, elle ne pouvait avoir pour but que
d’affaiblir
la Russie
et de maîtriser sa politique de défense. L’Europe
ayant changé, l’OTAN devait donc se transformer structurellement afin
de devenir une organisation de gestion de crise et de maintien de la
paix, mandatée par le Conseil de sécurité ou l’Organisation pour la
Sécurité et la Coopération en Europe (OSCE)[17].
Dans la période qui avait précédé la première vague d’élargissement
de l’OTAN (Hongrie, République tchèque et Pologne),
la Russie
avait d’ailleurs
misé sur cette organisation, espérant en faire l’organisation pivot
d’une architecture de sécurité fondamentalement renouvelée et résolument
paneuropéenne dans laquelle elle aurait ainsi bénéficié d’une voix
égale à celle des autres. La diplomatie russe, tout en défendant
cette option, a étonnamment contribué à la dévaloriser, Moscou devenant l’un des participants
les moins conciliants de l’OSCE, allant jusqu’à ne pas respecter
les engagements souscrits en son sein.
Afin
de désamorcer l’hostilité de Moscou et de favoriser la
concertation en matière de sécurité, l’OTAN avait donc proposé au
Kremlin un partenariat spécial : le 27 mai 1997,
la Russie
et l’Alliance atlantique avaient ainsi signé
l’Acte fondateur sur les relations, la coopération et la sécurité
mutuelles entre l’OTAN et la fédération de Russie dont “l’objectif
[était] de construire un
niveau croissant de confiance, une unité de but et d’habitude de
dialogue entre l’OTAN et la Russie”[18].
Présenté comme le texte qui prenait enfin en compte autant les intérêts
russes que ceux de l’Alliance atlantique, ce document formalisait
les relations entre les deux parties. Toute la difficulté consistait
alors à donner à la Russie une possibilité de peser sur l’élargissement
et ses modalités, sans pour autant lui permettre d’exercer un droit
de veto sur le processus.
La
crise du Kosovo, en plus, a relancé en Russie les sentiments hostiles
à l’Alliance, de nouveau perçue comme une organisation militaire
hostile, contrôlée par les Américains et visant à l’endiguer, à
la marginaliser et à l’empêcher de jouer son rôle naturel de
puissance. Les frappes de l’OTAN contre
la
Serbie
, en 1999, furent ressenties par la population russe
comme une “attaque américaine” ; l’OTAN, c’est Washington ! Vue
de Moscou, en effet, la campagne alliée avait démontré la facticité
de la parité du partenariat institutionnel entre
la Russie
et l’OTAN, incarné par le Conseil Conjoint Permanent
(CCP). Ce dernier avait été établi en mai 1997 pour rassurer
la Russie
sur le fait que sa voix serait entendue en Europe. Il
fut rapidement accusé de n’être qu’une cellule d’enregistrement
de décisions prises entre les membres de l’OTAN avant de lui être présentées
comme le fait du Prince. À ses yeux, la crise du Kosovo en avait fourni
l’illustration la plus manifeste, Moscou s’étant farouchement opposé
à une solution militaire pour régler le problème du Kosovo. Pour
le Kremlin, qui soufflait le chaud et le froid
sur ses bonnes intentions à l’égard de l’élargissement de
l’OTAN – de l’hostilité (le
concept de sécurité nationale de la Fédération de Russie du 10 décembre
2000 citait ainsi explicitement “l’expansion
d’alliances et de blocs militaires contraires aux intérêts de sécurité
de la Russie”
au titre des menaces extérieures) à la bienveillance (si
l’OTAN se transformait
en organisation davantage “politique”) –, l’Alliance atlantique
était donc analysée comme un instrument de la politique étrangère
des États-Unis[19].
La
Russie dut lâcher du lest, en 1999, en acceptant, de mauvais gré,
l’adhésion de la Hongrie, de la République tchèque et de la
Pologne à l’OTAN, tout en réussissant à imposer plusieurs
conditions à ce premier élargissement, comme l’interdiction de déployer
des troupes occidentales significatives ou des armes nucléaires chez
les nouveaux membres. Cette décision, prise par l’Alliance en juillet
1997 lors du Sommet de
Madrid, fut malgré tout perçue en Russie comme relevant d’une
logique d’exclusion, dont l’objectif était de l’affaiblir et de
la laisser isolée d’autant plus que
les dirigeants des pays de l’Alliance avaient déclaré lors du même
Sommet que la porte restait “ouverte” aux candidats. D’ailleurs,
dans la déclaration finale du Sommet de Madrid, il était fait
explicitement allusion aux progrès réalisés par les pays de la
Baltique[20].
Cette
stratégie d’“encerclement” mettait un terme à tous les espoirs
que le Kremlin pouvait encore entretenir de garder une influence
particulière en Europe centrale[21].
Une rhétorique décrivant
la Russie
comme une forteresse assiégée par les Occidentaux déterminés
à réduire sa sphère d’influence devint un leitmotiv dans le
discours russe. Dans cette logique, l’adhésion des pays baltes, qui
avaient fait partie de l’Union soviétique, constituerait donc une
sorte de “ligne rouge” provoquant mécaniquement un casus belli. Ainsi, la réalisation du premier élargissement
n’excluait pas une opposition de Moscou à d’autres, surtout
s’il devait concerner les ex-républiques soviétiques. Or les seules
de ces anciennes républiques à avoir toutes leurs chances d’y adhérer
à court terme étaient précisément les pays baltes. Moscou essaya même
de donner une légitimité à sa politique de refus en avançant le prétexte
“politico-légal” qu’aucune partie de l’ancien territoire soviétique
ne pouvait adhérer à l’OTAN.
Les
autorités russes ont, en fait, tout tenté, de la menace non déguisée
assortie de contre-mesures aux propositions amicales et conciliatrices,
pour convaincre l’OTAN qu’il ne serait pas très judicieux, voire
dangereux,
de s’élargir jusqu’à leurs portes. D’après le Concept
de sécurité nationale de la Fédération de Russie, du 6 janvier
2000, les États-Unis et d’autres États occidentaux
seraient responsables d’un retour à une logique de blocs du fait de
leur volonté d’élargir l’OTAN à l’Est et entendraient dominer
le jeu mondial sans accorder aux institutions internationales, notamment
le Conseil de sécurité des Nations unies, le rôle qui leur revient.
Les
pays occidentaux hésitaient donc à accueillir au sein de l’Alliance
atlantique des États souffrant de tant de handicaps, d’autant plus
que l’OTAN avait évolué, la garantie de sécurité découlant de
l’article 5[22],
le pivot de l’Alliance pendant la guerre froide, étant un peu désuète
ou en tout cas inadaptée aux nouvelles menaces et opportunités de coopération.
Il ressort du discours politico-stratégique des trois États baltes
qu’ils perçoivent des menaces de type territorial alors que les
doctrines occidentales s’orientent davantage vers la gestion de
crises. Les trois États se retrouvaient ainsi dans une situation
insolite dans la mesure où ils cherchaient
à appartenir à une OTAN en passe de devenir quasiment anachronique.
Ils voulaient bénéficier à tout prix de la garantie de sécurité
“article 5” pour être protégés de
la Russie
, alors que l’OTAN souhaitait justement
éviter que cette dernière ne perçoive cet élargissement
comme une alliance dirigée contre elle.
Les
pays baltes se sont donc retrouvés au cœur d’une dynamique
contradictoire : afin de pouvoir accueillir de nouveaux membres
qui ont fait acte de candidature pour garantir leur sécurité contre
la Russie
, l’OTAN s’ouvrait de plus en plus à cette même
Russie, qui, entre-temps, cessait de représenter une menace. Ainsi, après
la signature de l’Acte fondateur OTAN-Russie en 1997, le nouvel accord
de mai 2002 faisait de la Russie un État associé et privilégié de
l’Alliance atlantique[23].
Dans ces conditions, n’y aurait-il pas eu, de la part des Baltes,
“erreur sur l’organisation” ? Traumatisés
par cinquante ans d’annexion soviétique, les trois pays baltes, en
voulant contracter une sorte “d’assurance-vie” contre une éventuelle résurgence
de l’impérialisme
russe, ne voyaient leur sécurité et leur défense qu’au travers de
l’Alliance atlantique à laquelle ils postulaient
pour sa qualité première de défense collective, et déniaient
concomitamment à l’UE, ou à d’autres acteurs institutionnels, des
vertus stratégiques semblables, et cela bien qu’ils fissent de leur
adhésion aux deux organisations
un “paquet indivisible”. Les perspectives d’adhésion aux deux
organisations n’étaient donc pas comparables. Le désir d’OTAN répondait
à un besoin crucial de sécurité militaire, tandis que l’impératif
de l’intégration européenne avait vocation à avoir un effet
structurant sur les sociétés estonienne, lettone et lituanienne :
un œil tourné vers Washington et l’OTAN, symboles de leur défense,
et l’autre vers l’UE, gage de leur intégration européenne.
L’Union, pourtant, n’est pas dénuée d’ambition stratégique même
si, pour l’instant,
la Politique
européenne de Sécurité et de Défense (PESD) se
limite à la gestion de crises : il n’existe pas encore, dans les
compétences de l’UE, de clause explicite de défense collective à
l’instar de l’article 5 du traité instituant l’OTAN.
Crispée
autour de sa diplomatie “anti-OTAN”,
la Russie
a, peu à peu, défendu l’adhésion des pays baltes
à l’UE : alors que l’OTAN était perçue comme étant une
organisation politico-militaire dominée par les États-Unis, par
ailleurs, l’UE fut analysée comme une organisation aux compétences
politico-économiques. C’était d’ailleurs précisément
l’argument de Moscou : la sécurité des pays baltes résiderait
davantage “dans la stabilité
politique et la prospérité économique que leur offrirait leur
inclusion dans l’Union que dans leur participation à une organisation
militaire obsolète au regard des enjeux de sécurité européens”[24].
La PESD
ne constituait donc manifestement pas un problème
politique pour la Russie.
Elle était, au contraire, un atout dans un pays qui voyait l’OTAN
comme un instrument de puissance aux mains de Washington. Dans
l’inconscient russe, l’image de l’OTAN reste associée à
l’ennemi de la guerre froide. La PESD a ainsi l’avantage considérable,
non seulement, de ne pas être contrôlée, du moins directement, par
Washington, mais aussi de constituer un processus dans lequel la Russie
peut elle-même influer.
La sécurité à
l’interaction
de l’identité et du militaire
Traditionnellement,
le champ des études stratégiques se rapporte à l’étude des
moyens militaires mis en œuvre pour réaliser des objectifs politiques.
Or, comme les perspectives d’usage de la force – caractéristique
qui confère à la stratégie sa spécificité dans les champs
d’analyse en relations internationales – ne se résument plus forcément
à sa seule dimension militaire, certains moyens non-militaires, comme
l’identité, peuvent constituer un moyen essentiel pour parvenir à
des objectifs politiques. En se fondant sur cette distinction, notre
ambition est de montrer que la démarche stratégique des pays baltes
se fonde sur une dialectique militaire et identitaire : afin de pérenniser
la reconquête de leur indépendance et de leur souveraineté, les trois
pays baltes ont entamé une démarche stratégique visant à rechercher
des garanties de sécurité politique auprès de ces organisations,
essentiellement l’OTAN, cautionnant, en même temps, leur identité
occidentale. Il est vrai que dès que les trois pays baltes ont retrouvé
leur indépendance à la faveur des prémices de la désintégration
de l’Union soviétique, ils n’ont eu de cesse de revendiquer leur
appartenance au monde occidental, autant par une opposition tous azimuts
à tout ce qui peut concerner leur ancienne “puissance tutrice”,
en l’occurrence la Russie qui en assure la forme contemporaine,
qu’au travers de leur désir de sécurité, vectorisé par les organisations
européennes de sécurité et de défense.
L’articulation
entre identité et sécurité fut surtout mise en évidence par les représentants
de l’École de Copenhague[25]
qui ont cherché à combiner sa “sectorialisation”, la sécurité
étant désormais composée de dimensions autres que militaires,
notamment celle qui a trait à l’identité[26].
La sécurité
militaire renvoie à la capacité des États de conduire ou de faire
face à des offensives armées contre d’autres États et à la
perception que les États ont de leurs intentions respectives. D’après
les thèses réalistes en relations internationales, pour prévenir la
menace de guerre, les États doivent renforcer leur puissance, pour
assurer leur survie et la défense de leurs intérêts. C’est cette
puissance, comparée à celle des autres, qui permet ou non d’affirmer
ses prérogatives dans un monde marqué par l’omniprésence des
rapports de force. Cette recherche de la puissance pour la sécurité,
néanmoins, instaure un climat de méfiance car, en se renforçant pour
mieux se prémunir, chacun suscite l’inquiétude des autres et les
incite à s’armer à leur tour. Le renforcement de la sécurité de
chacun, pourtant nécessaire, augmente donc, en fin de compte, la possibilité
d’un conflit : c’est le dilemme de sécurité, à savoir la
tendance pour un État, vu son sentiment de sécurité ou d’insécurité,
à prendre des mesures jugées par lui comme étant seulement de nature
défensive, mais susceptibles d’être interprétées par ses
adversaires potentiels
comme une intention hostile nécessitant des contre-mesures[27].
Le dilemme de sécurité est au cœur même de la stratégie des pays
baltes. Estimant que leur sécurité est précaire, ils prendront des
mesures jugées par eux défensives, mais qui pourraient être interprétées
par leur(s) adversaire(s) potentiel(s) comme des intentions hostiles, nécessitant
une contre-mesure.
La
notion de perception est ici fondamentale. Les rapports russo-baltes,
depuis le début de la décennie 1990, sont atteints de ce que certains
travaux en science politique ont mis en évidence dans le domaine de la
“dissonance cognitive” du processus de décision des acteurs
sociaux, résultat de la construction déformée de l’image de
l’Autre. Empruntant à la psychologie la notion de “cognition”,
c’est-à-dire tout ce qui se rapporte aux processus par lesquels un
sujet acquiert des informations sur son environnement, ces recherches
ont mis en avant le poids des perceptions dans la politique
internationale. Cette dissonance cognitive correspond au coût
psychologique à accepter la validité d’une information, voire sa
seule existence, lorsque celle-ci heurte radicalement des croyances ou
une image de soi auxquelles le sujet est particulièrement attaché[28].
Les travaux sur la perception sont fondés sur le postulat selon lequel
un décalage peut survenir entre le “monde réel” et l’image que
l’acteur se fait de ce monde, pouvant conduire à une mauvaise compréhension
de la réalité car celle-ci se fait à travers un prisme, un filtre qui
l’interprète, le colore ou le valorise d’une manière déformée.
Elles agissent comme une “carte
d’orientation”[29],
comme une grille d’analyse guidant le décideur dans le choix des
objectifs à atteindre, comme un verre filtrant les informations les
plus compatibles avec sa vision du monde. D’après de nombreux
auteurs, effectivement, l’une des réalités qui pèse sur l’esprit
des acteurs de politique étrangère réside justement dans la
contradiction l’image de l’autre[30].
Ainsi, les travaux de Robert Jervis sur l’importance des facteurs
cognitifs dans l’altération du bon fonctionnement du processus de décision
ont mis en évidence les risques de méprise de l’analyste, notamment
la tendance à percevoir ce à quoi on s’attend et à chercher à intégrer
les informations nouvelles dans des représentations déjà établies.
Il souligne l’importance des expériences passées et des leçons de
l’histoire qui affectent les perceptions des décideurs, tout en
reprochant à ces derniers de se laisser entraîner à de fausses
analogies historiques, de méconnaître les causes profondes des faits
historiques sélectionnés pour les besoins de la décision. Ce sentiment
est accentué par le fait que les preneurs de décision en matière de
politique étrangère sont largement influencés par la représentation
qu’ils ont des événements :
“Les gens perçoivent
l’information arrivant en fonction des problèmes qu’ils traitent et
en fonction de ce qu’ils ont à l’esprit quand l’information est
reçue”[31].
Ainsi, la difficulté de la détermination exacte de la réalité
objective impose la prise en compte de l’image qu’ont les décideurs
de cette même réalité, d’autant plus que la personnalité des décideurs
appelés à opérer les choix en matière de politique étrangère et de
défense n’est pas sans conséquence sur le processus de décision.
Jervis note qu’un acteur ayant participé à une tragédie interprète
les événements nouveaux en fonction de sa propre expérience[32].
Les images sont donc susceptibles de biaiser la vision qu’un acteur a
de la réalité objective et cela a souvent comme première conséquence
une exagération de la menace qui provient des expériences historiques
des acteurs ou bien même de l’ethnocentrisme (la difficulté de se
mettre à la place de l’autre en raison de la différence de valeurs).
Quant
à la sécurité sociétale, elle concerne, pour sa part, la préservation
ou le maintien de valeurs centrales comme la langue, la culture, la
religion, l’identité nationale, les coutumes et les traditions.
Cette détermination est d’autant plus saillante lorsqu’il n’y a
pas de coïncidence
entre l’infrastructure étatique et la nation. Effectivement,
en cas de superposition entre un État et une pluralité d’identités,
les risques de déstabilisation sont considérables. Lorsque les pays
baltes ont recouvré leur souveraineté, ils ont indéniablement cherché
à ancrer leur identité dans les organisations européennes de sécurité
et de défense par un jeu d’opposition tous azimuts à
la Russie
et une adhésion toute aussi totale à l’Ouest. Les
sources de l’identité nationale proviennent autant de l’intérieur
que de l’extérieur ; cette identité s’affirme en se
construisant par rapport à l’Autre, à partir de perceptions de
l’identité du groupe étranger qui co-existe avec le sien (les allogènes
russophones) de l’autre État (
la Russie
). La perception de l’Autre influence
le décideur selon que l’“étranger” est un ami, un allié, un
adversaire, un ennemi ou tout simplement neutre[33].
Cette démarche cognitive conduit à une situation
d’insécurité où chaque groupe pourrait craindre pour sa survie.
La
construction de l’image de l’ennemi, dans le discours politique
balte, se fait donc par opposition à la communauté russe, d’autant
plus que chacun des trois pays accueille une population allogène,
essentiellement russophone, plus ou moins importante, fait militant pour
un besoin de différenciation par rapport à l’Autre.
L’image
de l’ennemi, d’après Heikki Luostarinen, est “une croyance préjugée par un certain groupe que sa sécurité et ses
valeurs de base sont directement et sérieusement menacées par certains
de l’autre groupe”[34] ;
les valeurs de base et la sécurité étant fondamentalement liées à
l’identité, l’Autre,
c’est-à-dire la population allogène et la Russie, tend à être perçu
comme un ennemi. Les perceptions
de la menace et les conceptions de la sécurité sont étroitement liées
à la définition de l’identité nationale, d’autant plus que les
Baltes tendent à identifier les Russes comme les héritiers directs des
Soviétiques. Il y a, en fait, une relation très intime entre la désignation
de la menace (russe) et la production identitaire (estonienne,
lettone et lituanienne), la valeur de l’ennemi menaçant s’opposant
à l’identité du locuteur considéré[35].
Si
l’environnement spatial des pays baltes prescrit leurs options stratégiques,
c’est parce que leur positionnement géographique leur impose
d’enchâsser l’expression de leur puissance et de leur identité
dans une conscience politique de l’espace. Pour les pays baltes,
c’est leur proximité immédiate avec
la Russie
qui dicte le choix de leurs options stratégiques. Pour
cette dernière, la contraction de son territoire lui a imposé une
cruelle relecture de ses intérêts de sécurité dans la région. La
conjugaison de la sécurité et de l’identité des pays baltes a
directement des conséquences dans une région où traditionnellement
– et même pendant la période soviétique –, la Russie a conservé
cette perception de la région de la mer Baltique comme une ligne de
front contre l’expansion occidentale, incarnée successivement par
le Drang nach Osten allemand[36]
et les “plans agressifs” de l’OTAN.
En
Russie, la conscience politique de l’espace, définie par Pierre le
Grand dès le xviiie
siècle[37],
demeure une constante dans la politique de ses dirigeants. La perception
qu’a
la Russie
de l’espace baltique a toujours été influencée par
des considérations sécuritaires. Les terres jouxtant cette mer ont
longtemps été, dans l’histoire
russe, des zones d’interaction, sous une forme pacifique ou par
l’intermédiaire de confrontations, entre
la Russie
et le monde extérieur. Cette région fut un théâtre
de conquêtes, avant que Pierre le Grand, en s’assurant enfin la
domination de ces terres, n’ouvrît en 1703 cette fameuse fenêtre sur
l’Europe que devait être Saint-Pétersbourg. Les dirigeants soviétiques,
durant la guerre froide, percevaient l’Europe du Nord comme une région
d’une importance stratégique extrême dans l’optique d’une
confrontation militaire globale avec l’Ouest. Les successeurs russes,
avec la disparition de cette menace directe, se sont retrouvés dans une
situation tout à fait inédite ; les élites politiques à Moscou
ont mis du temps à accepter l’idée de l’élargissement de
l’OTAN. Les représentations géopolitiques que se fait la Russie de
sa sécurité expliquent, dans une certaine mesure, l’idée selon
laquelle l’expansion de l’OTAN à l’Est allait réduire son espace
stratégique, la renvoyant ainsi à une cruelle relecture de son identité
géographique : privée de l’espace maritime adjacent aux côtes
des pays baltes, son contrôle sur la mer Baltique se réduit comme peau
de chagrin. Depuis la fin de l’URSS, elle est effectivement composée
de deux régions distinctes : la lucarne Pétersbourgeoise
dans le fond du golfe de Finlande, la côte nord étant finlandaise et
la côte sud estonienne, et l’enclave de Kaliningrad, entre
la Pologne
et
la Lituanie. Si
, comme l’estime Chris Patten, ancien commissaire
européen aux relations extérieures, “la
Russie est incontestablement
européenne, sans être occidentale. (…) Ni l’histoire, ni la géographie
ne donnent à
la Russie
la possibilité
d’être les deux à la fois. Ou plutôt de n’être que les deux à
la fois”[38],
l’élargissement de l’OTAN à l’Est, et surtout aux pays baltes,
renvoyait
la Russie
à une interrogation de puissance sur fond d’identité :
a-t-elle toujours les moyens de ses “ambitions baltiques” ?
Les
Russes ont depuis longtemps regardé leur flanc
“septentrionalo-occidental” comme étant, géographiquement,
historiquement, politiquement et culturellement,
leur “fenêtre” sur l’Europe. La Grande Encyclopédie soviétique
rapportait les propos d’Ivan IV le Terrible, qui avait déjà tenté
lors de la guerre de Livonie (1558-1582) de donner à son pays une
partie de la côte de la mer qui s’appelait alors “mer des
Variagues” ; “La question
de la Baltique orientale (pribaltiki)
avait une importance décisive pour les destinées historiques de la
Russie ; de cette question dépendait la question si la Russie “entrerait dans le système
des États européens ou pas »”[39].
Il est vrai que la mer Baltique fut, de tout temps, considérée comme
la route naturelle pour rejoindre l’Europe à la Russie. Cette vision
de la “Russie européenne” se manifesta de manière particulièrement
saillante lorsque Pierre le Grand décida de transférer la capitale impériale
de Moscou à Saint-Pétersbourg. Le contrôle de la fenêtre baltique et
l’ouverture du pays à l’Occident, selon le souverain russe,
constituaient les deux faces d’une même médaille. Seule la maîtrise
de
la Baltique
lui permettrait de s’assurer un accès direct par
terre ou par mer aux sources vives de la civilisation politique et matérielle
de l’Europe moderne. La poussée territoriale russe vers la mer
Baltique s’expliquait donc par la volonté du pays de se frayer une
fenêtre maritime sur le monde occidental pour disposer d’ouvertures
portuaires. Les dirigeants russes, en même temps, auront à cœur de
garantir la sécurité de leurs frontières, étant donné que c’est
bien au travers des pays baltes que risquait de se produire une possible
agression par des armées étrangères. D’ailleurs, à la fin de la
première guerre mondiale, le corps expéditionnaire du général von
der Goltz qui souhaitait se tailler, dans les terres baltes, un duché
allemand avait causé aux Soviétiques, dans cette région, de
nombreuses difficultés. C’est bien par le même chemin que la Werhmacht était passée afin de tenter de s’emparer de Leningrad.
Si le
recouvrement de l’indépendance des pays baltes, la dissolution du
pacte de Varsovie et l’éclatement de l’URSS ont radicalement
changé le panorama stratégique de la région, les préoccupations
stratégiques de
la Russie
demeurent identiques. Ses deux “fenêtres” sur la
mer, en l’occurrence Saint-Pétersbourg et une centaine de kilomètres
de côte au fin fond du golfe de Finlande, et Kaliningrad, ne lui
permettent plus de pérenniser ses ambitions ancestrales de contrôle
de la région. Pour la Russie, durant la première moitié de la décennie
1990, bien que la Baltique et l’Europe septentrionale ne fussent pas
officiellement rangées dans les “priorités stratégiques” du pays,
face à la contraction de son territoire, le choc psychologique lié à
la perte de l’Empire soviétique, couplé au traumatisme stratégique,
quand, faisant contre mauvaise fortune bon cœur, elle avait dû
accepter le recul vers l’Est de ses frontières nationales, en même
temps que la perte de son glacis protecteur, ne favorisèrent pas le
dialogue avec les pays baltes.
On ne
peut donc saisir les relations de puissance, d’hostilité, mais aussi
de coopération, entre
la Russie
et les pays baltes sans les conceptualiser dans
l’espace, la position géostratégique de ces derniers se trouvant
alternativement entre deux puissances et à la bordure de l’une
d’entre elles. En reprenant la distinction faite par Trygve Mathiesen
qui différencie l’État tampon de l’État bordure – le premier étant
“un petit État indépendant
se situant entre deux États plus puissants, habituellement rivaux”[40],
le second pouvant se définir comme un État “se
situant le long des frontières de grandes puissances et inclus dans
leur périmètre de défense, sans se trouver entre deux puissances”[41]
–, Efraim Karsh remarque que l’État bordure, afin de maximiser ses
chances de survie, a plutôt vocation à ancrer sa sécurité dans la
neutralité, alternative déniée à l’État tampon[42].
Or, justement en se basant sur l’hypothèse que les pays baltes
ont successivement occupé la fonction d’État tampon jusqu’en 1945,
puis celle d’État bordure, durant la période partant de la reconquête
de leur indépendance jusqu’à leur adhésion à l’OTAN, et enfin, sûrement
de nouveau celle d’État tampon, nous pouvons indéniablement
affirmer que c’est la situation géopolitique des pays baltes qui
dicte leurs options stratégiques : durant l’entre-deux-guerres,
alors qu’ils occupaient la fonction d’États tampons dans un
environnement stratégique majeur entre l’Ouest et la Russie soviétique,
le choix certes tardif, de l’adoption d’un statut de neutre fut
balayé d’un revers de la main par Moscou et Berlin ; entre la
restauration de leur indépendance et leur adhésion à l’OTAN et à
l’UE, devenus États bordures de la Russie, ils ont refusé le modus vivendi avec cette dernière (celui qui aurait abouti à une
adoption de la neutralité) et cherché à contrebalancer son influence
en postulant aux deux organisations et, depuis 2004, s’ils occupent
certes une fonction qui ressemble à celle d’États tampons entre
l’Ouest et la Russie, leur appartenance à l’OTAN et à l’UE
leur permet d’échapper aux contraintes inhérentes de ces mêmes États
tampons.
La
thèse que nous cherchons donc à démontrer est que les pays baltes,
pour s’extraire de leurs contraintes géostratégiques et ainsi désensibiliser
leur entreprise stratégique, ont habilement entrepris de standardiser
militairement et leur société à l’image de celle des pays
occidentaux. C’est précisément pour étayer ce postulat que nous
avons choisi de traiter, dans la première partie, de la difficile
congruence de la stratégie des pays baltes (s’intégrer à l’Ouest
en adhérant à l’UE et à l’OTAN) avec leur positionnement géographique
dans le voisinage immédiat d’une grande puissance virtuellement prédatrice
et, dans la seconde partie, de l’entreprise de standardisation des
sociétés baltes. Amadouer l’Ouest et défier l’Est par des atouts
identitaires constituait le moyen avec lequel les trois États ont pu déjouer
les pronostics de ceux qui conjecturaient sur l’impuissance de leur
puissance.
Rappelons que les trois pays furent occupés successivement
par l’Union soviétique (1939-1941), puis par l’Allemagne nazie
(1941-1944) et enfin de nouveau par les Soviétiques.
Le duché de Courlande possédait une marine de guerre et une
marine marchande puissantes ; il avait des colonies en Afrique
(Gambie) et aux Antilles (Tobago). Cf. Pascal de Rauglaudre, “Le
littoral méridional de
la Baltique. De
Copenhague à Saint-Pétersbourg :
renaissance d’un littoral oublié”,
in Béatrice Giblin/Yves Lacoste (dir.), Géohistoire de
l’Europe médiane, Paris, Éditions La Découverte, 1998, p. 78.
Romain Yakemtchouk rappelle que seule l’Allemagne nazie
avait reconnu l’occupation comme valide de
jure et ab initio.
Mais
la République
fédérale d’Allemagne (RFA), créée en
septembre 1949, dénia la validité juridique de l’annexion, ce
que fera, par contre,
la République
démocratique allemande (RDA). D’autres États,
comme les États-Unis, avaient refusé expressément de reconnaître
l’annexion soviétique. Les Anglais, de leur côté, optèrent
pour la reconnaissance de facto.
Le 10 février 1947, le sous-secrétaire d’État aux Affaires étrangères
déclara “Le gouvernement de Sa Gracieuse Majesté reconnaît que les États
baltes ont été absorbés de facto
à l’Union soviétique mais ne le reconnaît pas de jure”.
La Suède
procéda, quant à elle, à une reconnaissance de
jure en livrant à Moscou des réfugiés politiques ainsi que
l’or confié par
la Lituanie
et l’Estonie, pendant l’entre-deux-guerres.
D’autres pays s’étaient abstenus d’exprimer une opinion, mais
par la conclusion d’un certain nombre d’actes diplomatiques
acceptèrent de facto le pouvoir légal de l’Union soviétique. Un autre groupe
d’États optera pour une attitude de silence, à la limite
d’une non-reconnaissance explicite de
jure et d’une reconnaissance tacite de
facto. Ce fut le cas de
la France. Romain
Yakemtchouk, “Les États baltes en droit international :
échec d’une annexion opérée en violation du droit des gens”, Annuaire
français de droit international, Paris, 1991, pp. 267-269.
Vichy avait effectivement adopté une position similaire à celle de
l’Allemagne, tandis que le général de Gaulle se gardera de
gestes “inamicaux” envers l’URSS. Ainsi, lors d’une conférence
de presse en septembre 1991, le ministre français des Affaires étrangères,
Roland Dumas déclara : “C’est
le gouvernement du général de Gaulle qui a remis les clefs des légations
des pays baltes à la Russie de Staline. Faut-il que je rappelle
qu’à l’occasion du premier voyage à Moscou du gouvernement de
Gaulle – cela figure dans les archives du Quai d’Orsay –
celui-ci proposait à Staline, moyennant des arrangements
sur la frontière du Rhin, qu’on ferme les yeux sur l’annexion
des pays baltes ?” Cité par Thierry Bréhier, “Contre-offensive
des socialistes après les attaques de l’opposition contre le chef
de l’État. M. Dumas affirme que le général de Gaulle a abandonné
les pays baltes à Staline”, Le
Monde, 4 septembre 1991. Pour
la position française
cf. Rytis Satkauskas, “The Practice of France with respect to the
Baltic States”,
Baltic Yearbook of
International Law 2001, Kluwer Law International,
La Haye
, 2002, pp. 111-120.
La décision d’inviter uniquement la République tchèque,
la Hongrie et la Pologne, bien que ressentie amèrement par les
trois pays baltes, n’en fut pas moins considérée comme un point
favorable car l’OTAN, en même temps, leur donnait des assurances
sur leur ambition de rejoindre l’Alliance atlantique, le
paragraphe 8 de la Déclaration de Madrid sur la sécurité et la
coopération euro-atlantiques stipulant : “nous reconnaissons les progrès réalisés vers une stabilité et une
coopération plus grandes par les États de la région de la
Baltique qui aspirent également à devenir membres”. Déclaration
de Madrid sur la sécurité et la coopération euro-atlantiques
publiée par les chefs d’État et de gouvernement, 8 juillet 1997.
Les relations
OTAN-Russie : une qualité nouvelle – Déclaration des Chefs d’État
et de gouvernement des États membres de l’OTAN et de
la Fédération
de Russie,
Rome, 28 mai 2001.
L’École de Copenhague désigne le courant
internationaliste dirigé par le Britannique Barry Buzan et le
Danois Ole Wæver, surtout au sein du COPRI (Copenhagen
Peace Research Institute), institut de recherche dont le siège
se situe dans la capitale danoise.
Robert Jervis, “Cooperation under the Security Dilemma”,
World Politics, vol. 30, n° 2, janvier 1978, pp. 167–214.
Cf. Ole Holsti, “The Belief System and National Images :
A case Study”,
Journal of Conflict Resolution,
vol. 6, n° 3, septembre 1962, pp. 244-252.
Kenneth Boulding, The Image. Knowledge
in Life and Society,
Michigan
, The University
of
Michigan
Press, 1956,
pp. 110-111.
Heikki Luostarinen, “Finnish Russophobia: The Story of an
Enemy Image”,
Journal of Peace Research,
vol. 26, n° 2, 1989, p. 125.
Gérard Chaliand, “Le testament de Pierre le Grand”,
in Gérard Chaliand
(dir.), Anthologie mondiale de
la stratégie, Paris, Robert Laffont, 1990, pp. 680-682.
C’est durant
la Grande Guerre
du Nord qui vit
s’affronter, entre 1700 et 1721,
la Suède
à une grande coalition
comprenant notamment
la Russie
, que cette dernière entreprit
la construction de Saint-Pétersbourg. Le traité de Nystad (1721)
consacre l’avènement de
la Russie
comme une puissance
baltique et européenne.