| Institut de Stratégie Comparée, Commission Française d'Histoire Militaire, Institut d'Histoire des Conflits Contemporains |
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Institut d'histoire militaire comparée Commission française d'histoire militaire
La campagne de 1813 jusqu'à l'Armistice
Carl von Clausewitz
Chapitre premier Réorganisation
de
La renommée de l’armée
prussienne sombra au jour funeste d’Iéna et d’Auerstædt. Dans sa
retraite, elle-même se désorganisa ; les forteresses tombèrent, le
pays fut conquis, et, après une guerre de quatre semaines, de l’État et
de l’armée, il ne restait presque plus rien. La petite armée qui était
allée grossir l’armée russe dans la province de Prusse, trop faible pour
reprendre ce qui avait été perdu, disposait de trop peu de ressources pour
se recompléter. Pour comble de malheurs, la paix de Tilsit vint limiter
l’effectif de l’armée prussienne au chiffre dérisoire de 112 000
hommes, et encore 1’ennemi se réservait-il le droit de fixer les
proportions des différentes armes. Ainsi, en une année,
avait disparu ce brillant état militaire de la Prusse, l’orgueil de
tout ce qui s’intéressait aux armes ; à l’admiration avaient succédé
le blâme et les reproches ; on l’avait exalté, il était humilié. Dans l’armée régnait
une tristesse écrasante ; pas un regard consolateur sur le passé, pas
un rayon d’espoir dans l’avenir ; elle avait même tout à fait
perdu cet élément de force et de courage : la confiance dans les
chefs. Dans cette courte campagne, en effet, aucun n’avait pu se mettre
hors de pair, et les rares officiers qui s’étaient fait remarquer
n’avaient obtenu que les suffrages de quelques partis très restreints. Ainsi le moral de l’armée
était affaissé, l’État fortement ébranlé, les finances désorganisées ;
du dehors, une volonté impérieuse limitait nos efforts, tandis qu’à
l’intérieur le parti des découragés s’opposait à toute mesure énergique :
que de difficultés pour atteindre le but que l’on se proposait ! Il
fallait réorganiser l’armée, relever son courage, élever son moral,
extirper les anciens abus ; il ne fallait créer et instruire que
dans les limites fixées par le traité et avec cela poser les bases d’une
nouvelle organisation militaire plus considérable, dont la puissance devait
éclater tout à coup au moment décisif. Ce fut dans cet ordre
d’idées que l’on travailla sans relâche pendant les quelques années
qui s’écoulèrent de 1808 à 1811. D’après le traité
avec la France, l’effectif de l’armée devait être de : 24 000 hommes
d’infanterie 6 100 hommes
de cavalerie 6 000 hommes
d’artillerie 6 000 hommes
de la garde Au total : 42 000
hommes On en forma six corps :
chaque corps comprenait les trois armes, et, sous le nom de brigade, avait
un effectif de 6 000 à 7 000 hommes. En outre,
l’organisation militaire tout entière comprenait trois gouvernements
– ceux de Prusse, de Silésie, et celui de la Marche avec la Poméranie. Il ne fut naturellement
pas difficile de compléter l’armée à l’effectif de 42 000 hommes ;
mais il fallait lui donner une nouvelle organisation et surtout lui
inspirer un esprit tout nouveau ; pour cela, on eut à lutter contre
mille préjugés : contre la mauvaise volonté, les intérêts particuliers,
la maladresse, l’indolence et la routine ; mais tous ces obstacles ne
purent arrêter le progrès. En 1809, l’armée était
complètement réorganisée, ses règlements et ses manœuvres étaient
changés ; on peut dire même que l’esprit qui l’animait avait pris
un nouvel essor. Plus rapprochée du peuple que par le passé, elle semblait
devoir justifier l’espérance fondée sur elle, qu’à son école
l’esprit national tout entier se formerait et deviendrait militaire. Peu à peu et avec le même
bonheur, on surmonta les difficultés auxquelles se heurtait le développement
de cet édifice, base de toute la puissance militaire de la, Prusse. De peur
d’être trop prolixe, nous n’énumérerons ici ni ces difficultés ni
les moyens employés pour les combattre. Qu’il nous suffise de dire que si
le but a été atteint, ce ne fut que grâce à une persévérance obstinée
à n’employer que des mesures de détail peu apparentes, telles enfin que
le permettaient les circonstances. Voici quelles furent les
principales : 1.
Il fallait pouvoir grossir rapidement l’effectif de l’armée ;
dans ce but, on instruisit en permanence des recrues, que l’on renvoyait
aussitôt après dans leurs foyers ; par ce moyen, trois ans après, la
Prusse put mettre, en ligne une masse de 150 000 hommes ; 2.
Il fallait fabriquer l’armement nécessaire. On installa des
ateliers pour les réparations ; la manufacture de Berlin, qui existait
déjà, fut aménagée à nouveau de manière à pouvoir fournir 1 000
fusils par mois ; on créa une nouvelle manufacture à Neisse. En
outre, on acheta en Autriche une quantité d’armes relativement considérable.
En trois ans, on eut ainsi un approvisionnement dépassant de beaucoup le
chiffre de 150 000 fusils ; 3.
On avait perdu presque toute l’artillerie de campagne. Les huit
places qui nous restaient en fournirent une nouvelle ; on y trouva
quantité de pièces de bronze que l’on refondit et qu’on remplaça par
des pièces en fer. Pour ces opérations, aussi bien que pour la fabrication
des projectiles, il fallut réorganiser les usines ; mais en trois
ans l’armée fut dotée d’une artillerie de campagne pour 120 000
hommes ; Enfin nous avions encore
huit places fortes qu’il fallait remettre en état, approvisionner et
armer. Vrais piliers de la monarchie prussienne, si petite que le flot
ennemi la pouvait facilement submerger, ces places fortes, comme des rochers
dans la mer, pouvaient seules résister aux efforts de la vague :
elles étaient donc tout indiquées pour arracher à l’inondation le plus
possible des forces militaires de la Prusse. On créa donc des camps fortifiés
à Pillau et à Colberg, à cause de leur situation au bord de la mer ;
un troisième, pouvant recevoir des troupes et des approvisionnements de
toute sorte, fut également établi à Glatz en Silésie, où se trouvaient
déjà les vastes lignes de la Neisse. Dans ces quatre points de
refuge : Colberg, Pillau, Neisse et Glatz, on devait encore rassembler,
pour les soustraire à l’ennemi et les mettre en état de servir en cas
de besoin, dans le courant même des opérations, toutes les ressources
brutes utilisables pour la guerre, tant en hommes qu’en armes et autres
objets de toute nature. En 1812, cette
organisation était complète. Grâce à ces efforts
incessants, à cette sage économie dans l’emploi des ressources que nous
avions encore à notre disposition, ressources qu’auparavant nous
connaissions à peine, l’organisation de l’armée prussienne, de cette
armée de 42 000 hommes, lui permettait, en quelques mois, de se
grossir jusqu’au chiffre de 120 000 à 150 000 hommes. Chaque
unité avait à sa tête un chef jeune, fort, à la hauteur de ses fonctions ;
on avait dérogé au funeste principe de l’avan-cement à l’ancienneté.
L’homme de valeur qui s’était distingué à la guerre ou avait apporté
à l’État un gros tribut de sacrifices était mis en avant. Chacun avait
peu à peu senti naître dans son cœur l’amour pour son nouvel état, la
confiance en lui-même et la conscience de sa valeur personnelle. Malgré cette création
nouvelle, l’organisation militaire du royaume n’eût pas été complète
si l’on n’y avait pas joint à l’idée de défendre le territoire au
moyen d’une landwehr et d’un landsturm. La landwehr permettait, au
moment même d’une guerre, de doubler ou à peu près, l’effectif de
l’armée : ainsi le petit État, même isolé, pouvait se défendre
avec nue, certaine indépendance. La préparation de tous les moyens
permettant de grossir rapidement l’armée marchait de pair avec la création
d’une milice nationale, et les éléments de cette création devaient être
fournis par le surplus d’hommes exercés qu’il était impossible
d’incorporer dans l’armée. La nouvelle organisation
défensive du pays contre l’oppresseur étranger marchait à grands pas
quand elle fut momentanément arrêtée par le traité d’alliance de 1812.
Ce traité arrachait à la petite armée la moitié de son effectif, pour le
faire concourir à un but entièrement opposé. Naturellement, tout nouvel
effort vers le but que nous nous proposions s’en trouva paralysé. Dans l’incertitude où
l’on était que ces moyens ne seraient pas employés à un objet tout
contraire, il n’eut pas été sage de les augmenter encore. Non seulement
donc, aucun progrès ne fut fait dans l’année, 1812, mais chacun perdit
confiance et espoir, et l’armée de secours revint, à la fin de la campagne,
affaiblie de 10 000 hommes, ce qui enleva à la meilleure partie des
forces le quart de leurs effectifs et de leur valeur. Peut-être, cependant,
ce désavantage fut-il, dans l’ensemble, largement compensé par l’expérience
de la guerre que s’était acquise le petit corps de secours, par la
confiance qu’il avait gagnée en lui et en sa nouvelle organisation, par
le respect qu’il avait su inspirer à ses alliés et aussi à ses ennemis,
par la nouvelle haine dont il s’était rempli contre les oppresseurs de
tous les peuples. Tel était l’état
militaire de la Prusse an moment où la défaite atteignait l’armée française
et, comme un torrent qui charrie les débris d’un vaisseau détruit,
poussait ses faibles restes sur les plaines de l’Allemagne. On allait donc
mettre à exécution les plans dès longtemps préparés, et bientôt
sortirait de terre l’audacieux édifice. Si l’on ne pouvait
suivre en tous points les lignes d’un aussi vaste projet, si les grandes
idées qui avaient inspiré l’emploi de 250 000 hommes pour la défense
du pays devaient, comme cela s’était déjà vu, souffrir dans leur
application bien des restrictions (car il est de la nature des œuvres
humaines de ne jamais atteindre tout ce, que l’on s’est proposé), on
devait cependant compter sur l’énergie et l’activité dans l’exécution
pour se rapprocher plus ou moins du but. La suite a montré, du
reste, que l’on n’avait pas fait de vaines spéculations, car en peu de
mois ces idées prenaient corps et entraient dans la réalité.
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