| Institut de Stratégie Comparée, Commission Française d'Histoire Militaire, Institut d'Histoire des Conflits Contemporains |
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Institut d'histoire militaire comparée Commission française d'histoire militaire
La campagne de 1813 jusqu'à l'Armistice Carl von Clausewitz
Chapitre
II Opérations sur l'Elbe Le général Blücher
quitta la Silésie, avec 25 000 hommes, à la fin de mars et franchit
l’Elbe, le 3 avril, à Dresde. Le général Wizingerode, mis sous ses
ordres avec 13 000 hommes, le précédait. Le comte Wittgenstein, le
général York et le général Borstell se trouvaient, avec environ 25 000
hommes, sur la rive droite de l’Elbe, devant Magdeburg. En aval de
Magdeburg étaient les détachements russes de Tettenborn, Dörenberg et
Tchernitcheff, forts en tout de 6 000 à 7 000 hommes répartis
sur les deux rives de l’Elbe. La principale armée
russe, forte d’environ 30 000 hommes, dont le général
Miloradowitch formait l’avant-garde, était à Kalisch et sur la frontière
de la Silésie. Les places fortes situées
en arrière : Dantzig, Thorn, Modlin, Zamocz et Stettin, Kustrin,
Glogau et Spandau étaient les unes assiégées, les autres bloquées. En outre, le corps du
prince Poniatowsky se trouvait encore en Pologne et devait être maintenu
par un corps russe. Les forces des alliés
sur l’Elbe étaient donc, depuis les frontières de Bohême jusqu’à
l’embouchure du fleuve, d’environ 20 000 hommes. Ils ne tenaient
pas d’autre point sur l’Elbe que la ville ouverte de Dresde. Les ponts
construits à Dresde, Meissen, Muhlberg et Roseau étaient au début absolument
sans protection. Les Français avaient
sur l’Elbe, Magdeburg et Wittemberg. En cas de malheur, Torgau devait
être considéré également comme une place ennemie. Sur le haut Elbe, les
Français n’avaient plus aucune troupe. Ils commençaient seulement à
rassembler leurs forces à Würzbourg. Sur l’Elbe moyen était
le vice-roi d’Italie, disposant, avec la garnison de Magdeburg, de 50 000
hommes. En outre, la garnison de Wittemberg comptait de 5 000 à 6 000
hommes. Vers le bas Elbe, les
Français avaient, sous Vandamme et Morand, de petits corps isolés qui
pouvaient à peu près balancer nos forces. (Les troupes de Davout étaient
comprises dans les 50 000 hommes du vice-roi.) Telle était la
situation lorsque la campagne commença, et durant tout le mois
d’avril elle resta la même dans l’ensemble, sauf que le comte
Wittgenstein passa l’Elbe, porta la guerre sur la basse Saale et fit
investir Wittemberg. A cette époque, on croyait généralement qu’on
avait négligé de pousser franchement l’armée sur la Thuringe et la
Franconie pour attaquer et disperser, avant leur concentration, les
forces ennemies qui se rassemblaient à Würzburg. Mais en examinant et en
comparant les forces en présence, on verra que cela était tout à fait
impossible. En admettant que l’on
se fut porté contre Würtz bourg avec les 43 000 hommes du haut
Elbe, on n’aurait quand même pas pu livrer bataille dans cette région
avant le 20 avril. D’après tous les renseignements, il paraissait
d’ailleurs plus que probable que l’ennemi avait, dès ce moment-là, réuni
des forces de beaucoup supérieures, et la suite a justifié cette
supposition. En effet, dans les derniers jours d’avril, il était venu,
de Franconie sur la Saale, de 70 000 à 80 000 hommes, que
l’on aurait eu bien, plus tôt devant soi si l’on avait marché vers
la Franconie. Sur la ligne de
l’Elbe tout entière, nous ne possédions pas un seul point protégé ;
bien mieux, cette ligne se trouvait, par les places de Magdeburg, de
Wittemberg et de Torgau, entre les mains de l’ennemi. En outre, le vice-roi
était de beaucoup supérieur au comte Wittgenstein, et le combat de Möckern
ne pouvait, en aucune façon, nous rassurer au sujet de l’équilibre de
ces deux armées En cas de désastre, l’armée du comte Wittgenstein,
poussée très en avant, avait derrière elle une armée victorieuse et un
cours d’eau occupé par l’adversaire, devant elle un ennemi supérieur
en nombre ; de plus, elle se trouvait séparée de toutes les autres
armées et sans communication avec les ressources qui pouvaient lui venir
de l’arrière. Qu’une telle
situation, avec l’empereur Napoléon pour adversaire, dût amener pour
nous des défaites décisives, et pour lui les plus grands résultats,
c’est ce que l’expérience des guerres précédentes rendait trop évident ;
aucun homme ne, pouvait donc, en conscience, prendre la responsabilité de
fonder sur un plan aussi inconsidéré les dernières espérances de
l’Europe. Il eût été préférable
de songer à réunir les forces du bas Elbe avec celles du comte
Wittgenstein, pour repousser complètement le vice-roi de la ligne de
l’Elbe. Mais ce projet
suscitait les réflexions suivantes : les opérations contre le
vice-roi pouvaient avoir lieu vers le milieu d’avril, parce
qu’alors, le comte Wittgenstein aurait fini son pont sur l’Elbe et
l’armée de Blücher serait arrivée sur la basse Saale. Cependant, dès le
milieu d’avril, la plus grande partie des forces ennemies se trouvait en
Thuringe ; il fallait donc abandonner et dégarnir le cours et les
passages de l’Elbe supérieur et se contenter d’occuper, entre deux
places ennemies, le pont de Roslau. C’étaient là de très mauvaises
conditions. On aurait pu, néanmoins, s’exposer aux inconvénients de
cette situation, s’il avait été permis d’espérer un succès décisif
sur le vice-roi. Mais le vice-roi qui, d’après ce que l’on savait, était
toujours prêt à abandonner la Saale dès qu’il se verrait pressé par
des forces supérieures, et à se retirer en Thuringe, se serait dérobé,
de sorte que toute l’opération aurait eu pour résultat de changer
par nos marches la répartition des forces sur le théâtre de la
guerre. De cette façon, l’armée de Wittgenstein-Blücher se serait
trouvée adossée à l’Elbe-moyen, tandis que la route directe du haut
Elbe eût été ouverte à l’ennemi. On perdait évidemment
au change. Nos communications les plus courtes avec nos centres de
ressources auraient été partout abandonnées ; nous aurions permis
à l’ennemi de se placer entre nous et la principale armée russe ;
enfin, nous aurions eu sur nos derrières deux places fortes ennemies :
Magdeburg et Wittemberg. C’eût donc été
folie de commencer les opérations pour une simple inquiétude et par pure
vanité, et d’aller ainsi de soi-même se mettre dans une situation plus
défavorable que celle où l’on se trouvait. Tout bien réfléchi,
on acquit la conviction qu’il ne fallait plus songer à de nouvelles
opérations offensives avant l’arrivée de la principale armée russe
sur la, ligne de l’Elbe dont elle pourrait, dans tous les cas, assurer
la protection, avant l’achèvement des têtes de pont commencées le
long du fleuve. La principale armée
russe atteignit l’Elbe le 26 avril, et la bataille de Gross-Görschen
fut livrée le 2 mai. Dès l’arrivée de cette armée, les opérations
de celle du haut Elbe (Blücher et Winzingerode) furent plus restreintes.
Cette armée passa sous les ordres du commandant en chef de l’ensemble
des forces, et les décisions de ses généraux ne purent plus, comme
auparavant, donner à la masse telle ou telle tournure. En traçant ce tableau,
j’ai voulu convaincre mes frères d’armes de Prusse que jamais, à
aucun moment, personne dans notre armée ne s’est rendu coupable de
l’oubli de notre mission et que, si nos généraux ont laissé échapper
une belle occasion d’agir avec toutes nos forces nationales contre un
adversaire non préparé, il ne faut leur reprocher ni indécision ni
inertie. On croyait alors assez
généralement qu’une semblable occasion s’était déjà offerte au
printemps ; mais cette opinion n’a jamais été clairement formulée
et elle repose, d’ailleurs, sur ne fausse base. La puissance que les
Russes avaient péniblement acquise, grâce aux victoires remportées
sur la Moskova, arrivait épuisée sur l’Elbe. L’armée russe,
affaiblie par les opérations immenses imposées par sa poursuite de
l’ennemi, poursuite jusqu’alors sans exemple dans l’histoire, fatiguée,
en outre par le siège et l’attaque d’innombrables places fortes,
n’eût pas été capable de se maintenir un seul instant sur l’Elbe,
si elle n’avait trouvé un allié formidable dans la puissance
militaire, de la Prusse. Quoique cet allié fût en état de conduire à
travers toutes les places, jusqu’à l’Elbe, les armées russes dont
les opérations, par la nature même des choses, devaient s’arrêter sur
la Vistule, ces forces réunies n’étaient pas assez puissantes pour
pouvoir transporter le théâtre de la guerre à 110 milles plus loin,
jusque sur le Mein. On ferait preuve d’un défaut absolu de jugement, si
l’on oubliait un instant qu’en se rapprochant de ses magasins,
l’ennemi augmente ses forces dans la même proportion que les nôtres
diminuent. Le plan primitif de l’Empereur prévoyait que la deuxième
quinzaine d’avril serait l’époque décisive dos opérations ;
aussi pendant les mois de janvier, de février, de mars et d’avril Napoléon
n’avait-il poursuivi qu’un but, celui d’avoir en position, à ce
moment, en Thuringe et sur la basse Saale, des forces importantes qui se
trouvèrent presque deux fois supérieures à celles de l’armée alliée
de l’Elbe (Wittgenstein et Blücher). Voilà qui est établi d’une façon
immuable. On pouvait à volonté tourner et retourner les opérations,
jamais on ne battrait l’empereur Napoléon disposant d’une telle supériorité
numérique, quelque dissemblables que pussent être à d’autres points
de vue les armées en présence. Ainsi le mois
d’avril, contre notre gré, s’écoula pour nous sur le haut Elbe dans
une complète inaction. L’armée de Blücher était en Saxe ; elle
exploitait les ressources de ce pays et elle était prête à secourir, en
cas de nécessité, l’armée du comte Wittgenstein. Elle cherchait
d’ailleurs, avec ses partis de cavalerie légère, à faire le plus de
mal possible à l’ennemi. Le comte Wittgenstein
menait la campagne contre le vice-roi avec autant d’avantages que le lui
permettait la supériorité numérique de son adversaire. Le combat de Möckern
lui permit de couvrir Berlin et la Marche que l’ennemi cherchait à
envahir avec 40 000 hommes. Ces 40 000 hommes furent, au dire
même des rapports ennemis que l’on saisit, refoulés par les 17 000
hommes de l’armée de Wittgenstein. D’une part, les fautes et
l’indécision du commandement chez l’ennemi ; d’autre part, la
suprême bravoure des troupes alliées permirent au comte Wittgenstein
d’arracher à l’adversaire cette difficile et glorieuse victoire.
Prussiens ! Vous avez votre part dans la gloire de cette journée. Le
comte Wittgenstein lui-même vous a signalés dans son rapport. Les événements
militaires étaient plus heureux encore pour les détachements du bas
Elbe. Le général Dörenberg fit prisonnier le général Morand avec
toute sa division, et là aussi, Prussiens, il vous revient une large part
dans cette, glorieuse journée où 600 fantassins défendirent une porte
et un pont contre toute la division ennemie. Les entreprises de nos
partisans du Thüringer-Wald n’étaient pas moins glorieuses pour nos
armes. Je Citerai entre autres le major Hellwig, qui tomba avec 120
chevaux sur un régiment bavarois fort de 1 300 hommes et lui prit 5
canons. Ces hautes preuves de
rare bravoure, que quelques fractions étalaient aux yeux de tous,
fortifiaient la confiance de l’armée en elle-même. C’était comme un
miroir où elle se regardait. Elle n’avait ni orgueil ni présomption,
mais on sentait qu’elle était pleine d’une confiance sereine et pénétrée
de la sainteté de sa cause : jamais on n’a vu une armée animée
d’un meilleur esprit. Cet esprit allait se
manifester quelques jours plus tard à la face de l’Europe dans les
plaines sanglantes de Lützen. |
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