| Institut de Stratégie Comparée, Commission Française d'Histoire Militaire, Institut d'Histoire des Conflits Contemporains |
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Institut d'histoire militaire comparée Commission française d'histoire militaire
La campagne de 1813 jusqu'à l'Armistice
Carl von Clausewitz
Chapitre V Bataille de Bautzen
Le 14 mai, l’armée
installa son camp près de Bautzen, un demi-mille en arrière de la ville. La ville et le terrain
environnant étaient occupés par l’avant-garde sous les ordres du général
comte Miloradowitch. Le camp proprement dit avait son aile gauche
derrière HIein-Jenkwitz, son centre derrière Gross-Jenkwitz et Baschütz
et sa droite appuyée à Kreckwitz. La chaîne de hauteurs
qui sépare le ruisseau de Klein-Bautzen de l’armée, entre Kreckwitz et
Nieder-Gurkau, ne fut pas occupée au début, pour ne pas étendre par
trop la position. Lorsque le général Barclay de Tolly, qui s’était emparé
de Thorn, eut rejoint l’armée le 17, avec 14 000 hommes, en
passant par Sprottau, il prit position sur les hauteurs de Kreckwitz et
forma l’aile droite de l’armée. Devant le front, et
derrière les villages de Gross, KIein-Jenkwitz et Baschütz, on créa des
embrasures pour l’artillerie, afin de lui donner l’avantage d’un tir
à couvert sur l’ennemi, car on prévoyait une longue et violente canonnade. L’armée goûta là
un repos de huit jours, dont elle avait grand besoin après tant de
marches et de combats. L’ennemi se montra,
il est vrai, dès le 15, devant nos avant-postes ; mais il se
contenta de les rejeter un peu en arrière, et de faire camper son
avant-garde sur les hauteurs opposées, ce qui n’empêcha pas nos
avant-postes de rester établis au bord de la vallée. L’armée s’était
vu rejoindre, après la bataille de Gross-Görschen, par le général
Kleist avec 5 000 hommes, par le général Barclay avec 1 000,
par 3 000 hommes de la réserve prussienne, et quelques milliers
d’hommes de renforts russes. Elle s’était donc augmentée de 24
à 25 000 hommes. Si l’on évalue à 46 000 hommes les pertes
qu’elle avait subies à la bataille de Gross-Görschen et dans les
combats qui avaient suivi, on peut admettre qu’elle comptait 80 000
hommes prêts à entrer en ligne. Quant aux forces de
l’ennemi,. on ne saurait rien en dire de précis. Il paraît certain
toutefois que ce n’est pas sans intention que l’Empereur resta
immobile et inactif pendant huit jours devant Bautzen. D’après des
renseignements ultérieurs, d’importants renforts traversèrent Dresde
à cette époque, et il est certain qu’une partie des troupes de Davout
avait été rappelée du bas-Elbe. En outre, la garnison saxonne de
Torgau et la grosse cavalerie qui était allée en Bohême avec le roi de
Saxe, avaient dû rejoindre l’armée française en même temps que le
contingent wurtembergeois. On peut donc admettre
que les pertes de l’ennemi à Gross-Görschen et aux autres combats ont
été largement compensées et qu’à la bataille de Bautzen les forces
françaises s’élevaient de nouveau à 420 000 hommes. Dans ces conditions,
puisqu’on avait affaire à une supériorité numérique presque aussi
considérable qu’à Gross Görschen, il n’eût pas été à propos de
livrer bataille, si le système des Alliés n’avait pas consisté à
disputer autant que possible le terrain à l’ennemi, et à montrer à
l’Europe que notre première bataille n’avait nullement été une défaite,
et que, ni matériellement, ni moralement, nous n’étions hors d’état
de tenir tête à l’ennemi. Il valait mieux donner aux Autrichiens cette
conviction que nous étions résolus à ne pas épargner nos forces, et à
ne pas nous en remettre à eux du soin de délivrer l’Europe, pendant
que nous garderions une expectative pusillanime. En raison de sa supériorité
morale, l’armée nourrissait le désir de se mesurer de nouveau et aussi
vite que possible avec l’ennemi ; une nouvelle retraite sans combat
aurait anéanti ce beau zèle et affaibli la confiance dans le commandement.
La région de Bautzen était, comme nous le démontrerons avec plus de détail,
favorable à nos armes ; par suite, on convint de tenter encore une
fois sur cette position de résister aux forces ennemies. Le 18, on apprit que le
général Lauriston, qu’on avait envoyé contre la Marche dans la
conviction que les Alliés seraient désormais incapables de résistance,
s’avançait par Hoyerswerda. Aussitôt, le corps de Barclay, auquel se
joignit celui d’York, fut dirigé vers cette localité. La marche s’exécuta
sur deux colonnes dans la nuit du 18 au 19. La colonne de gauche, sous le
général Barclay, tomba près de Koenigswartha sur le corps du général
Lauriston, le repoussa après une lutte opiniâtre et lui enleva 2 000
prisonniers et 11 canons. La colonne, de droite, sous le général York,
forte d’environ 5 000 hommes, rencontra à Wleissig le corps du maréchal
Ney qui s’était réuni à celui du général Lauriston. Les attaques répétées
du général York contre les forces bien supérieures du maréchal Ney
contribuèrent beaucoup à empêcher le maréchal de se porter au
secours de Lauriston. Grâce à cet effort, qu’York continua jusqu’au
soir, le combat de Barclay contre Lauriston prit une tournure favorable
et les positions du champ de bataille furent maintenues jusqu’à la
nuit. L’obscurité étant venue, le corps prussien retourna à l’armée
principale. La direction prise par
les corps de Ney et de Lauriston sur le flanc droit de Bautzen dévoilait
l’intention de ces deux généraux de tourner la position par Gleina et
Preititz, le premier de ces deux villages se trouvant un petit demi-mille
derrière l’emplacement de l’aile droite, à Kreckwitz. Il fallut donc
changer de position, et le 20, premier jour de la bataille, l’armée
était établie de la façon suivante L’aile gauche
occupait une petite colline derrière Klein-Jenkwitz. La ligne de front,
passant par les villages de Gross-Jenkwitz et Baschütz, se dirigeait sur
Krechwitz et de là vers Nieder-Gurkau sur la Sprée, où le flanc droit,
décrivant une légère courbe en arrière, la Sprée devant lui, allait
aboutir au moulin à vent de Gleina. Klein-Jenkwitz est situé
près d’un ruisseau qui descend de la haute croupe à laquelle est
adossé Hochkirch ; cette croupe longeait donc le flanc gauche de la
position. Le ruisseau coule de Klein-Jenkwitz par Nadelwitz, Niederkaina
et Basankwitz jusqu’à Kreckwitz où il fait un léger coude à droite
pour atteindre Gleina en passant par KleinBautzen et Preititz. Ce
ruisseau décrivait donc une courbe devant le front : au centre il
s’en éloignait d’environ 4 500 pas et formait une sorte de demi-lune
entièrement plane. A Kreckwitz, il coupait la position, tandis que
l’aile droite occupait le secteur compris entre lui et la Sprée ;
cette rivière coule, en effet, pendant un quart de mille, tout à fait
parallèlement an ruisseau. A Gleina, il venait effleurer sur les arrières
l’extrême aile droite de la position, parce que ce flanc (potence)
courait depuis Nieder-Gurkau jusqu’à Gleina, diagonalement entre lui
et la Sprée. De même que le ruisseau couvrait le front jusqu’à
Kreckwitz, de même la Sprée couvrait le flanc de Nieder-Gurkau à
Gleina. L’espace compris entre Kreckwitz et Nieder-Gurkau est découvert
et large d’environ 1 500 pas ; en avant se trouvent des hauteurs
qui, près du village de Burk, forment la limite de la vallée de la Sprée. Tout le terrain, depuis
Klein-Jenhwitz jusqu’à Kreclcwitz peut être considéré comme une
plaine, quoique l’aile gauche se trouvait un peu plus élevée. Mais,
derrière la position, le terrain monte dans la direction d’Hochkirch. Entre Kreckwitz et
Nieder-Gurkau se trouvait le groupe de collines dont il a déjà été
question et qui servit de position principale au corps du général Blücher.
Les villages situés en avant de cette position et plus près de la Sprée
furent occupés par des troupes légères. L’extrême aile droite,
sous Barclay, était à Gleina et sur la position avantageuse du Moulin
a vent. Elle avait devant elle, a portée de canon, le défilé de Klix,
au delà de la Sprée ; il s’agissait donc d’organiser la défense
sur la rivière même, c’est-à-dire derrière les villages de
Nieller-Gurkau, Doberschütz, Plieskowitz et Malschwitz. Cependant, le
mont du Moulin à vent près de Gleina, offrait un point très avantageux
pour défendre, à portée de canon, les passages de la Sprée en aval
de Malschwitz. Le 20, les troupes étaient
réparties de la façon suivante sur cette position Le lieutenant général
de Berg avec son corps, environ 4 000 hommes, à l’aile gauche,
derrière Jenkwitz ; à sa droite, le lieutenant général York et 5 000
hommes de troupes jusque derrière Baschütz. De Baschütz jusqu’à
Krechwitz était un espace d’environ 2 000 pas, complètement
plat, où aucune troupe ne se trouvait en première ligne. Il était
couvert par la réserve des cuirassiers placée en arrière. De Krechwitz à
Nieder-Gurkau, en passant par Doberschütz jusqu’à Plieskowitz, s’étendait
le front du corps Blücher qui, sans la réserve de cuirassiers, peut être
évalué à 18 000 hommes. A Gleina se tenait le général
Barclay avec 14 000 hommes. Le général Blücher
était d’ailleurs séparé du général Barclay par une ligne continue
d’étangs avec peu de points de passage ; cette ligne commence à
Plieskowitz sur la Sprée et se termine à Preititz sur le ruisseau. Devant ce front, à
Bautzen et aux environs, se tenaient 10 000 hommes sous les ordres
du général Miloradowitch et sur les hauteurs de Burck, 5 000
hommes sous le général Kleist. La garde impériale et
le reste de l’infanterie russe, 16 000 hommes environ, étaient établis
en arrière du front, formant une réserve derrière l’aile gauche et le
centre. En partie derrière eux, en partie à leur droite, se trouvaient
les réserves de cavalerie russe, en tout 8 000 hommes, pour la plupart
des cuirassiers. Le front depuis
Klein-Jenkwitz et Kreckwitz jusqu’à Gleina, par Nieder-Gurkau, embrasse
plus d’un mille allemand. Par la configuration du terrain même, la
position avait donc une très grande étendue. Cependant, la croupe élevée
qui s’étend vers Hochkirch, en suivant l’aile gauche, devait être
occupée dès que l’ennemi ferait mine d’y envoyer des masses
importantes de troupes. C’est, en effet, ce qui arriva par la suite, car
une partie des réserves, notamment la division du prince de Wurtemberg
et une fraction du corps de Miloradowitch allèrent s’y établir et
prolongèrent ainsi le front d’un demi-mille. A l’aile gauche, en
terrain montagneux, le défenseur avait naturellement beaucoup
d’avantages. En plaine, depuis KIein-Jenkwitz jusqu’à Krecklwitz,
l’ennemi avait peu de chances de percer. Il fallait, en effet, passer le
ruisseau marécageux sous le feu meurtrier d’une puissante artillerie
qui était cachée dans des coupures du terrain et que l’ennemi aurait
difficilement réduite au silence avant d’entreprendre son mouvement. Les villages de
Gross-Jenkwitz et de Baschütz étaient organisés défensivement, une
nombreuse cavalerie était à proximité ; enfin, la partie de la
plaine qui s’étend de Baschütz à Kreckwitz était si puissamment
flanquée par la hauteur de Kreckwitz, formant en quelque sorte saillant
sur la position où était établie l’aile gauche de Blücher, que
l’ennemi ne pouvait faire un pas en avant sans être préalablement maître
de la région de Kreckwitz. D’autre part, la
position du général Blücher à Kreckwitz et à Nieder-Gurkau se
trouvait sur des hauteurs avantageuses d’où elle avait des vues sur
la vallée de la Sprée couverte de prairies en terrain plat. Comme front,
on ne pouvait pas demander mieux. Cependant, l’espace compris entre
Kreckwitz et Malwitz), en passant par Nieder-Gurkau, était d’un
demi-mille trop grand pour 18 000 hommes, et d’autre part, le général
Blücher, qui était éloigné d’un quart de mille de l’armée, était
forcé, en cas d’échec, de se retirer par deux défilés à travers le
ruisseau marécageux, et il ne pouvait pas non plus se passer d’une
importante réserve. Par suite, il lui devenait impossible de déployer
plus de 12 000 hommes sur son front. Le général Barclay
occupait un point sans doute fort avantageux, mais il était entouré de
bois et plus éloigné encore de l’armée que le général Blücher. Le, 20, vers midi,
l’ennemi attaqua le général Kleist sur les hauteurs de Burk et le général
Miloradowitch à Bautzen. Bientôt, le combat devint très violent,
surtout du côté du général Kleist. L’ennemi considérait la
possession de ces hauteurs comme le prélude nécessaire de la bataille et
il amena, peu à peu, tant de troupes au combat, qu’il fallut soutenir
le général Kleist. Cinq bataillons du corps de Blücher lui furent
successivement envoyés. Dans le but de tourner le général Kleist sur
son flanc droit, l’ennemi tenta de percer à Nieder-Gurkau vers 3 heures
de l’après-midi. Mais là il rencontra quelques bataillons de la
brigade de Ziethen du corps de Blücher et fut exposé au feu des batteries
russes et prussiennes avantageusement établies sur les hauteurs, non loin
et en arrière du défilé. Sur ce point, le combat se borna donc à un échange
énergique de coups de fusil. En revanche, du côté
du général Kleist, l’ennemi fit des efforts plus sérieux qui contribuèrent
beaucoup rehausser, en cette journée mémorable, la gloire et renommée
de ce général remarquable et de ses troupes. Les attaques opiniâtres
que l’adversaire entreprit entre midi et 8 heures du soir pour venir
à bout des Prussiens dans leur position tout à fait favorable ont
principalement contribué aux pertes qu’il a subies dans la bataille
de Bautzen. Les 18 000 blessés qui de Bautzen ont été transportés
à Dresde nous en ont donné la preuve évidente. Près de Bautzen, du côté
du général Miloradowitch, le combat quoique sérieux, fut moins violent
que contre le général Kleist. En outre, l’ennemi avait repoussé
jusque dans les hautes montagnes les détachements russes qui, sous le
commandement du général Emmanuel, étaient établis à gauche de
Bautzen, et il avait envoyé à leur suite d’impor-tantes masses de
troupes. Cependant, les détachements russes furent renforcés par une
infanterie plus nombreuse et, sur ce point, l’ennemi ne réussit pas
non plus à dépasser les troupes avancées pour se jeter sur le flanc gauche
de l’armée, comme il parait en avoir eu l’intention. Rien ne fut entrepris
ce jour-là contre le général Barclay, à l’extrême aile droite,
sans doute parce que le maréchal Ney et le général Lauriston n’étaient
pas encore arrivés. Ainsi se termina, à la
tombée de la nuit, le combat du 20, dont on ne pourrait dire exactement
s’il fut la bataille principale ou simplement un acte préparatoire.
En effet, bien que du côté des Alliés on se fût contenté de défendre
certains points préalablement occupés et d’empêcher ainsi l’ennemi
de pénétrer jusqu’au cœur de la position principale, la résistance
due à la bravoure des troupes et aux avantages du terrain fut si grande
et les pertes de l’ennemi furent si nombreuses qu’on était en
droit d’espérer que l’adversaire s’abstiendrait de toute nouvelle
attaque. Cependant, on ne voulait pas transformer ces points en champ de
bataille proprement dit, dans le cas où l’ennemi renouvellerait son
attaque le lendemain, d’abord parce qu’on se promettait plus de succès
sur la position principale, ensuite, parce qu’une attaque contre
Barclay était inévitable dans ce cas et que sa position avancée
devenait intenable. On se décida donc, à la tombée de la nuit, à
ramener les corps du général comte Miloradowitch et du général
Kleist sur la position principale. Le général Miloradowitch fit sa
jonction avec le général de Berg et le général Kleist avec le général
York. Ainsi, les troupes,
avec le sentiment réconfortant de s’être heureusement défendues, passèrent
la nuit sur le champ de bataille, et, si quelque chose devait affirmer le
succès d’une journée, c’était bien de voir régner chez les
soldats un ordre et un calme qu’on trouve rarement après un combat si
meurtrier. Le 21, quelques heures
après le commencement du jour, on entendit les premiers coups de fusil.
L’ennemi reprenait son attaque en la dirigeant sur trois principaux
points de la position : contre le général Blücher, contre le général
Barclay, à gauche dans la montagne et, plus tard, pendant que
s’engageait un combat de tirailleurs et d’artillerie, il déployait
ses forces sur tous les points à la fois. Au centre, où la vue
pouvait s’étendre librement, on vit venir sur les hauteurs, à droite
et à gauche de Bautzen, de grosses colonnes qui allèrent s’établir en
face de la position principale, hors de la portée du canon. Cette masse
de troupes pouvait être évaluée à 30 ou 40 000 hommes. A peine ces troupes
avaient-elles pris position qu’on vit s’élever sur les hauteurs de
Burk des colonnes de fumée ; c’était le signal d’attaque pour
le maréchal Ney et le général Lauriston. Ceux-ci étaient arrivés avec
30 000 hommes qu’ils lancèrent sur Barclay. Le combat, devenu
bientôt très violent, dura jusque vers 10 heures. Le général Barclay,
repoussé par un ennemi supérieur en nombre, fut réduit à abandonner
le Moulin à vent de Gleina et à se retirer peu à peu derrière le
ruisseau auquel il était adossé ; il ramena ensuite une, partie de
ses troupes par le cours d’eau de Löbau jusque sur les hauteurs de Baruth. Comme ce point était
un des plus sensibles de la position, le général Kleist reçut
l’ordre de marcher au secours du général Barclay ; mais celui-ci,
très affaibli par le combat sanglant de la veille et réduit à 3 000
hommes à peine, ne put repousser un ennemi supérieur et ne parvint qu’à
faire suspendre le combat. Pendant ce temps,
l’engagement s’était vivement ranimé dans la montagne. L’ennemi,
toutefois, ne fit aucun progrès dans la journée. Le prince de Wurtemberg
et le général Miloradowitch défendirent ce point, pas à pas, en faisant
donner toute leur infanterie, et les avantages du terrain coûtèrent à
l’ennemi un très grand nombre d’hommes. Au centre, l’ennemi
s’était très peu avancé, de sorte que le feu de l’artillerie venait
seulement de commencer. Du côté du général Blücher, auquel, sur la
rive opposée de la Sprée, un bois cachait la force de l’ennemi, on
s’était borné à un combat de tirailleurs dans la vallée. Les choses
en étaient là, vers midi, lorsque le maréchal Ney et le général
Lauriston envoyèrent des détachements sur la droite et s’emparèrent
du village de Preititz. Le village se trouvait entre le général Blücher
et le général Barclay, sur le ruisseau souvent cité, près de
Klein-Bautzen, par conséquent derrière l’aile droite du général Blücher. Cette localité était
pour le général Blücher de la plus haute importance. Si l’ennemi
parvenait, de là, à s’emparer des villages voisins, Klein-Bautzen et
Purschwitz, non encore occupés, le général Blücher ne pouvait plus
rejoindre le reste de l’armée que par Kreckwitz. Or, Kreckwitz se
trouvait en face de la position, sous le feu de l’artillerie ennemie,
il n’avait pu, en outre, être occupé que par un bataillon et, l’ennemi
étant tout prés, à Bazankwitz, on n’était pas très sûr de pouvoir
se maintenir à Kreckwitz. Le général Blücher
se décida donc, quelque besoin qu’il en eût dans sa situation, à
renoncer à la seule réserve qu’il eût avec lui, et à la faire
marcher au secours du général Barclay, afin de pouvoir reprendre le
village de Preititz. La lutte n’étant pas encore sérieusement engagée,
il espérait que la brigade de réserve pourrait amener une diversion
en survenant ainsi sur le flanc droit du maréchal Ney et de Lauriston. En
même temps, une partie de la cavalerie de réserve prussienne fut envoyée
vers la Sprée, qui séparait alors le général Blücher du maréchal
Ney, pour observer les passages, menacer de plus en plus le flanc droit
de l’ennemi et diriger sur lui les coups de la grosse artillerie. A peine ces
dispositions étaient-elles prises et les troupes mises en mouvement que
l’ennemi se précipita sur la position même de Blücher. A Pheskowitz
d’abord, puis à Nieder-Gurkau et, enfin, sur toute la ligne de la Sprée
s’engagea un violent combat de mousqueterie. Au bout d’une heure, et
alors que la seconde ligne d’infanterie avait dû être amenée, le général
Blücher, incertain de pouvoir conserver sa ligne, donna ordre à la
brigade de réserve de battre en retraite et d’alter prendre position à
Purschwitz pour parer à l’imprévu. Cependant, celle brigade s’était
déjà mise en mouvement sur Preititz et, se reliant au corps de Kleist,
elle avait attaqué le village. Déployant une bravoure extraordinaire,
ces bataillons pénétrèrent dans le village et, malgré de très grosses
pertes, s’en emparèrent rapidement. Ils s’y maintinrent pendant que
le reste de la brigade, conformément aux ordres reçus, battait en
retraite. Le corps de Blücher se
trouvait ainsi dans l’obligation de faire face de trois côtés à la
fois : 1.
entre Krechwitz et Nieder-Gurkau, contre l’ennemi qui descendait
des hauteurs de Burk ; 2.
de Nieder-Gurkau à Plieskowitz, pour défendre la vallée de la
Sprée ; 3.
de Plieskowitz à Preititz, derrière les étangs, contre les
troupes de Ney, qui avançaient rapidement. En même temps, on dut
employer la réserve tout entière pour reprendre à l’ennemi le
village de Preitiz dont il s’était emparé par les derrières et pour
s’ouvrir ainsi le quatrième côté menacé de la position, le seul
par lequel on pouvait, ou recevoir des renforts, ou opérer sa retraite. A ce moment, le combat
livré sur le front du général Blücher avait pris une très mauvaise
tournure. Deux batteries lourdes russes, rune à Kreskwitz, l’autre à
Nieder-Gurkau, chargées de couvrir ces deux points d’appui, avaient
épuisé leurs munitions et se trouvaient réduites à l’impuissance. En
arrière de Nieder-Gurkau, où l’on n’avait pu établir que quelques
bataillons, l’ennemi, supérieur en nombre, s’était rendu maître des
hauteurs qui, seules, rendaient possible la défense de ce point.
L’ennemi s’avançait maintenant dans le secteur formé par le ruisseau
et la Sprée, et, quoique la brigade du colonel de Klüx l’eût attaqué
deux fois à la baïonnette et l’eût repoussé, on ne put parvenir à
reprendre les hauteurs. Le général Blücher
demanda du renfort : ordre fut donné â York de voler à son
secours. Ce général marcha contre le village de Kreckwitz, afin de se
jeter sur le flanc droit de l’ennemi, qui poussait de l’avant. Il
arriva trop tard. Les deux brigades de
front du corps de Blücher s’étaient peu â peu retirées de leur
position convexe entre les collines, pour se porter sur Kreckwitz, mais
sans pouvoir trouver un terrain à peu près convenable pour s’y établir.
Si l’on voulait absolument rester maître de la position, il n’y avait
plus qu’un moyen : réunir les deux brigades de front très
affaiblies avec ce qui restait de la réserve et attaquer l’ennemi coûte
que coûte avec ces forces. Il est hors de doute que de cette manière on
aurait pu atteindre de nouveau la vallée de la Sprée. Mais la brigade de réserve
n’était pas encore de retour! En outre, il pouvait surgir d’autres
complications. En reprenant ce
terrain, on était loin d’avoir gagné la bataille ; bien plus, en
lâchant pied à l’aile droite, on provoquait un événement tellement
décisif que le quartier général, voyant qu’il devenait impossible de
progresser de ce côté, ne pouvait plus s’attendre à une issue tout â
fait favorable du combat. Si Blücher tenait à
tout prix à reconquérir son ancienne position, il était obligé, même
en cas de succès, de déployer son corps tout entier. Il ne savait
encore rien de l’arrivée du général York ; chez les généraux
Barclay et Kleist, le combat continuait et il était peu probable qu’ils
pourraient conserver leur ligne. En conséquence, le général Blücher
prit le parti de ne rien entreprendre de décisif avant d’avoir reçu de
nouveaux ordres. Il voulait attendre l’arrivée de la brigade de réserve
à Purschwitz, mais elle n’y était pas encore. Il envoya donc, aux deux
autres brigades, l’ordre de tenir aussi longtemps mue possible et, au
pis aller, de se retirer sur Purschwitz. Quant à la cavalerie de réserve,
de peu d’utilité sur ce terrain, il la fit reculer au-delà du défilé
pour ne pas barrer la retraite aux deux brigades, s’il fallait en venir
là. Pendant ce temps,
l’ennemi n’avait rien fait au centre que de montrer ses colonnes et
d’entretenir une assez vive canonnade. Il était évident que la force
de notre position sur ce point le faisait réfléchir. Il attendait sans
doute que le centre de l’armée alliée se fut plus affaibli encore
qu’il ne l’était déjà pour se porter au secours de l’aile droite
menacée, espérant que l’effort produit sur ce point sensible lui procurerait
l’occasion favorable pour prononcer l’attaque générale qui, seule,
rendrait possible une victoire complète. Mais depuis
l’ouverture de la campagne, les Alliés, s’inspirant de motifs
politiques, avaient pris pour principe de ne jamais s’exposer à une défaite
décisive, préférant rompre le combat avant son dénouement. Ici, c’était
le cas plus que jamais, le combat, dans son ensemble, ayant pris déjà
une mauvaise tournure. Et, précisément, les raisons qui ne permettaient
pas d’espérer un résultat décisif de la reprise du terrain par le général
Blücher, mais qui faisaient redouter pour son corps une situation fort
dangereuse, déterminèrent le quartier général à rompre le combat
entre 3 et 4 heures de l’après-midi et à ordonner la retraite. Dans
ces conditions, cette retraite s’effectua en deux colonnes dans un ordre
parfait. Les troupes russes du centre et de l’aile gauche se dirigèrent
par Hochkirch sur Löbau, les troupes prussiennes par Wurschen sur
Weissenberg. Les généraux Barclay et Kleist, avec la réserve de
cavalerie prussienne, allèrent occuper les hauteurs avantageuses de Gröditz
pour contenir sur ce point le maréchal Ney et le général Lauriston et
ils y réussirent pendant toute la soirée ; de sorte que les généraux
Blücher et York purent dépasser Weissenberg avec la queue de leurs
colonnes. Cette mesure était d’autant plus nécessaire que de Baruth àWeissenberg
l’ennemi avait une distance moindre à parcourir que les généraux Blücher
et York, qui venaient de Kreckwitz et de Purschwitz. Au centre, l’ennemi
poursuivit mollement et, pour mieux dire, pas du tout. Il ne s’empara
d’aucun canon pendant la bataille et ne fit guère de prisonniers. Il
délogea les Alliés d’une partie de leurs positions, cela est vrai ;
mais au prix de quels sacrifices ? On peut soutenir, sans exagération,
qu’il perdit en hommes le double de l’adversaire. Les Alliés, en
effet, eurent de 12 000 à 15 000 morts et blessés, tandis que
l’ennemi, nous l’avons déjà fait remarquer, fit conduire à Dresde,
rien qu’en blessés, 18 000 hommes. Ce ne sont certainement
pas des victoires de ce genre sur lesquelles l’empereur Napoléon
comptait. Il avait l’habi-tude d’infliger à son adversaire des défaites
décisives tout en perdant relativement peu de monde lui-même, et il en
profitait pour imposer une paix rapide, précipitée. Son caractère de
conquérant le veut ainsi. Mais maintenant après le désastre inouï
qu’il a subi en Russie, et dans l’extrémité où il se trouve réduit,
c’est pour lui une double, une triple nécessité de foudroyer par une
éclatante victoire les espérances renaissantes de l’Europe et de
terrifier dans leurs préparatifs les nouveaux ennemis. Nous avons déjà vu
que ses désirs ne se sont pas réalisés. Il est obligé de se
contenter d’un demi-succès, qui ne peut opposer qu’une faible digue
au torrent qui se précipite sur lui, tandis que derrière lui une
nouvelle tempête éclate sur sa puissance et ses plans ;- lord
Wellington, le vainqueur de Vittoria, est aux portes de la France. Nous n’avons donc
aucune raison de nous lamenter sur notre situation et nous pouvons être
convaincus que la persévérance, l’ordre, le courage et la confiance
nous conduiront à notre but, malgré les avantages passagers dont
l’ennemi fait parade devant nous et qui ne lui donneront que des
fruits verts. De Weissenberg et de
Lobau, les Alliés se retirèrent le 22 sur Gôrhtz. A Reichenbach,
l’arrière-garde eut à soutenir un petit combat qui coûta à l’armée
française un maréchal et deux généraux et, à l’empereur Napoléon,
un ami. En effet, l’Empereur, vexé de voir que ses généraux de
l’avant-garde ne faisaient pas de prisonniers à une armée battue,
prit, pour un jour, lui-même le commandement de l’avant-garde, afin
de leur donner une leçon. Notre arrière-garde était à Reichenbach ;
elle avait une nombreuse cavalerie et beaucoup d’artillerie et elle désirait
vivement en venir aux mains avec la cavalerie française. La canonnade se
fit entendre et quelques régiments de cavalerie ennemie se montrèrent
en effet. On n’eut pas de peine à les repousser et, pendant la canonnade,
il arriva qu’un boulet néfaste étendit raide mort le général français
Kirchner à côté de l’Empereur, éventra le maréchal Duroc et
blessa mortellement le général Labruyère. L’Empereur, ébranlé
par ce coup du destin, qui venait de se passer sous ses yeux et lui
enlevait son meilleur ami, fit tourner silencieusement son cheval, et,
depuis lors, on s’en tint à l’ancienne manière de faire la
poursuite. De Görlitz, l’armée
alliée se retira de nouveau en deux colonnes : par Naumbourg sur le
Queiss, Bunzlau, Haynau et par Laubau, Löwenberg, Goldberg et Striegau
sur le camp de Piltzen, près de Schweidnitz, où elle arriva le 1er
juin. L’armée prussienne
se trouvait avec le corps du général Barclay dans la colonne de
l’aile droite qui marchait par Haynau. Comme on avait l’intention de
continuer la retraite aussi lentement que possible et d’éviter un
combat général ; comme, d’autre part, l’avant-garde ennemie commençait
peu à peu à serrer de plus près notre arrière-garde, le général Blücher
se décida à tendre une embuscade à l’avant-garde ennemie. La contrée
située en arrière de Haynau en offrit bientôt l’occasion. Entre Haynau et
Liegnitz, à un quart de mille en arrière de Haynau, se trouve le
village de Michelsdorf, et, de ce village à Doberschau, qui est situé à
un demi-mille de là, le pays est complètement plat et découvert. Seuls,
les villages de Pantenau et de Stendnitz, qui sont dans un fond de prairies,
marquent une coupure du terrain. A droite de la plaine s’étend un
terrain coupé qui commence au village d’Uberschaur et qui se compose
d’un fond tout à fait plat et de quelques petites forêts. C’est
ainsi que se dessine la contrée jusqu’à Baudmannsdorf, qui est à peu
près à la même hauteur que Doberschau, mais à un demi-mille à droite.
Le 26, l’armée prussienne se portait de Haynau sur Liegnitz. L’arrière-garde
suivait l’armée à une distance de 2 milles et traversait Haynau le même
jour. Le plan était le
suivant : l’arrière-garde, qui se composait de 3 bataillons
d’infanterie et de 3 régiments de cavalerie légère sous les ordres
du colonel de Mutius, devait reculer à travers cette plaine sur
Stendnitz mais devait tenir devant Haynau jusqu’à ce que l’ennemi débouche
pour la mettre en fuite. Elle devait chercher à attirer l’ennemi à sa
suite. Toute la réserve de cavalerie, 20 escadrons et 2 batteries à
cheval, sous le commandement du colonel de Dolffs, fut disposée à
couvert à Schellendorf. Elle devait s’avancer dans ce terrain coupé
avec toute la dissimulation et toute la rapidité possible, de manière
â déboucher dans la plaine par Uberschaur et à tomber dans le flanc
droit de l’avant-garde ennemie pendant qu’elle était occupée à
attaquer le colonel Mutius. Entre Baudmannsdorf et
Pohlsdorf se trouvait un moulin à vent que les deux partis pouvaient voir
distinctement. On devait y mettre le feu et donner par là, à la réserve
de cavalerie, le signal de l’attaque. La brigade de Ziethen fut établie
en réserve derrière Pantenau et Pohlsdorf, et la direction de
l’ensemble fut confiée à son général. Le général Blücher se
trouvait aussi dans le voisinage. L’ennemi ne suivait,
ce jour-là, qu’avec beaucoup de prudence. Ce ne fut qu’après 3
heures qu’il parut en avant de Haynau ; il s’avançait lentement,
à pas craintifs. Le colonel Mutius se retirait tout aussi lentement. C’était
la division Maison qui formait cette avant-garde. Le maréchal Ney, au
corps duquel elle appartenait, était lui-même présent, peu avant
l’attaque. Le général Maison, comme s’il était averti par un
pressentiment, manifesta sur la marche dans cette plaine des craintes qui
furent raillées par le maréchal Ney. Le maréchal se rendit sur un autre
point et le général Maison s’avança dans la plaine, le cœur serré ;
pourtant, malgré son appréhension, il avait omis d’envoyer des détachements
à droite dans le terrain coupé, seul moyen par lequel il pût assurer
convenablement son flanc droit. Lorsque l’ennemi eut
dépassé d’environ 1500 pas le village de Michelsdorf, la réserve de
cavalerie se porta en avant parce qu’elle avait à parcourir un quart de
mille avant de se trouver à la même distance de l’ennemi que le
colonel Mutius. Elle parcourut ce trajet au trot, et, là-dessus, le général
de Ziethen donna le signal de l’attaque par l’incendie du moulin à
vent. Le général Maison comprit aussitôt ce signal et donna l’ordre
de former les carrés ; mais ses troupes en eurent à peine le temps.
Le colonel Dolffs laissa 2 régiments en réserve ; et, négligeant
d’utiliser son artillerie à cheval, il saisit le moment favorable et
se précipita sans délai sur l’ennemi avec 3 régiments. La cavalerie
ennemie prit la fuite et abandonna à leur sort les trois ou quatre masses
en désordre qui cherchaient à se former. L’infanterie fut aussitôt
culbutée, et ce qui ne fut ni sabré, ni pris, s’enfuit vers Haynau à
travers le village de Michelsdorf Tout cela fut l’affaire d’un quart
d’heure, en sorte que le colonel Mutius eut à peine le temps
d’arriver avec sa cavalerie et de prendre part au combat. L’ennemi abandonna
toute son artillerie, qui se composait de 18 pièces. Comme on manquait
de chevaux harnachés, on ne put emmener que 11 pièces. On fit en outre
de 300 à 400 prisonniers. La cavalerie rétrograda ensuite sur Lobendau ;
l’arrière-garde s’installa sur place et poussa ses avant-postes dans
la plaine, près de Haynau. L’ennemi n’osa pas reprendre l’offensive
le jour suivant et c’est le 28 seulement que l’arrière-garde fut
retirée jusqu’aux environs de Kloster-Wahlstatt. Dans ce combat, la
cavalerie s’est acquis une gloire que la supériorité de la tactique de
l’infanterie lui rendit plus tard bien difficile à conquérir. Nous
avons là une preuve que, dans certaines circonstances, la supériorité
de l’infanterie disparaît et qu’alors la cavalerie est capable de
grandes choses. Le colonel Dolffs, qui
trouva la mort au milieu des ennemis, peut, avec juste raison, être
comparé ce jour-là à un Seidhtz. A l’arrière-garde
russe, il y eut également quelques combats brillants, mais nous n’en
connaissons pas les détails. Aussitôt que
l’empereur Napoléon fut arrivé à Liegnitz avec son armée, il
s’aperçut que l’armée alliée se retirait, non sur Breslau, mais sur
Schweidnitz ; il détacha alors sur Neumarkt un corps de 30 000
hommes, qui entra à Breslau le jour suivant. L’empereur Napoléon,
avant la bataille de Bautzen, avait déjà fait des propositions
d’armistice et de négociations pour la paix. Il renouvela ces
propositions sur ces entrefaites, et les Alliés tombèrent d’accord
avec lui pour une suspension d’armes préalable qui, d’abord de
trente-six heures, fut ensuite portée à trois jours. Pendant que les Alliés
reculaient en Silésie, le général de Bülow quitta la Marche et se
porta avec environ 20 000 hommes dans la région de la basse Lusace. L’empereur Napoléon
détacha le général Oudinot avec son corps d’armée pour arrêter les
progrès du général de Bülow. Celui-ci se trouvait à Luckau lorsque le
général Oudinot marcha contre lui. Le 4 mai, le général de Bülow
fut attaqué et la lutte devint bientôt générale ; elle roula sur
l’occupation de Luckau. Mais les Français n’étaient pas en état de
déloger les Prussiens du village en flammes ; ils furent assaillis
sur leurs arrières par la cavalerie du général de Bülow, sous le
commandement du général de Oppen, et forcés d’évacuer le champ de
bataille, nous abandonnant 1 canon et 400 à 500 prisonniers. Le général
de Bülow menaçait alors les communications de l’ennemi avec l’Elbe. Des détachements
prussiens et russes opéraient isolément sur les arrières de l’armée
française sur les deux rives de l’Elbe et même dans la Franconie.
Ils firent individuellement un grand nombre de prisonniers : deux
de ces détachements se signalèrent d’une manière brillante. Le capitaine de Colomb,
qui avait passé l’Elbe avec un escadron de chasseurs volontaires au
moment où les deux armées se trouvaient sur ce fleuve, atteignit alors
la frontière de la Franconie. C’est là qu’il enleva un convoi de
16 canons et 10 caissons qui se rendait à l’armée avec une escorte
de Bavarois. Il détruisit les canons, fit sauter les caissons et fit
200 à 300 prisonniers. Le général russe
Tschernitschef traversa l’Elbe avec 1 800 hommes de cavalerie légère
et tomba près d’Halberstadt sur un convoi du même genre : 14
canons et un grand nombre de caissons formaient un parc défendu par 2
500 hommes sous le commandement du général de division westphalien von
Ochs. Le général Tschernitschef n’avait que 2 pièces légères. Il
fit canonner le parc et sauter plusieurs caissons, puis, avec une
hardiesse rare, n’ayant aucune infanterie, il se jeta sur le parc.
En un clin d’œil, les cosaques se trouvèrent entre les canons et les
caissons. On fit sauter tout le convoi ; le général Ochs fut fait
prisonnier avec toute son infanterie et les 14 pièces qu’il perdit
purent être amenées facilement sur l’autre rive de l’Elbe. Aussitôt
après, le général Tschernitschef et le général Woronzof se mirent en
marche et se portèrent sur Leipzig où le duc de Padoue était en train
de remonter la cavalerie française. Là encore, ils auraient obtenu un
brillant succès, si la nouvelle de l’armistice ne leur était parvenue à
ce moment. Les pourparlers au
sujet de l’armistice furent continués sur ces entrefaites et l’on
s’entendit sur une prolongation de sept semaines, c’est-à-dire
jusqu’au 20 juillet, à la condition de prévenir six jours avant
l’expiration. Les conditions furent l’évacuation de Breslau par les
Français et le retrait de leurs troupes en arrière de la Katzbach. La
ligne des avant-postes des Alliés devait s’appuyer à l’Oder, à une
lieue en amont de Breslau, aller de là au ruisseau de Schweidnitz
qu’elle remonterait, puis passer par Folkenhain, Landshut et
Schmiedeberg. Toute la région
comprise entre les deux armées fut déclarée neutre ainsi que la ville
de Breslau. Les détachements des
Alliés qui se trouvaient sur les arrières de l’armée française
durent repasser l’Elbe ; en somme, les limites des États prussiens
avec la Saxe et la Westphalie formèrent la ligne de démarcation. Sur le
bas Elbe, la situation devait rester telle qu’elle était le 7 juin à
minuit. Les Danois, qui au
nombre de 10 000 hommes, s’étaient portés dans les environs de
Hambourg dans l’intention de prendre part aux opérations des Alliés,
avaient pendant ce temps abandonné cette détermination, par suite de mésintelligences
politiques survenues avec l’Angleterre et la Suède. Ils se déclarèrent
tout à coup pour la France, firent cause commune avec les généraux Vandamme
et Davout et forcèrent le général russe de Tettenborn à évacuer Hambourg.
C’est ainsi qu’avant le 7 juin tomba, pour la deuxième fois, entre
les mains des Français cette antique ville libre d’empire qui, par ses
efforts pour la bonne cause, s’était montrée digne de ses anciennes
libertés ; c’était incontestablement la perte la plus
douloureuse que les Alliés avaient faite jusque là.
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