| Institut de Stratégie Comparée, Commission Française d'Histoire Militaire, Institut d'Histoire des Conflits Contemporains |
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Institut d'histoire militaire comparée Commission française d'histoire militaire
La campagne de 1813 jusqu'à l'Armistice
Carl von Clausewitz
Chapitre VI L'armistice et ses conséquences
La durée de
l’armistice fut fixée à sept semaines, d’une part parce que ce laps
de temps pouvait être largement mis à profit par les Alliés pour
renouveler et augmenter considérablement les forces épuisées par deux
batailles, pour les préparer énergiquement à la lutte à venir et,
d’autre part pour permettre à l’Autriche de mettre à profit, comme
elle le désirait, cette période d’inaction. En principe, en
entreprenant cette guerre contre la France, il eût fallu compter sur deux
facteurs capables d’opposer aux forces françaises un contrepoids
suffisant. En effet, l’on devait
compter sur un soulèvement général en Allemagne, sur la défection de
la Confédération du Rhin, sur des troubles en Suisse, en Tyrol, en
Italie et en même temps sur la neutralité de l’Autriche ou sur sa complète
adhésion. Si l’un de ces deux
événements favorables se produisait avec toutes ses conséquences, il
donnait au parti des Alliés, pour la continuation de la campagne, des
éléments de force suffisants pour pouvoir compter avec vraisemblance
sur une issue heureuse. En ce qui concernait l’adhésion des puissances
du Nord, la Suède et le Danemark, on n’était pas non plus sans
espoir. La Suède s’était déjà déclarée d’une manière peu équivoque
et, au pis aller, par l’équilibre de leurs forces, neutraliserait le
Danemark. Dans le monde
politique, la certitude n’existe pas, mais on doit savoir se contenter
d’un degré plus ou moins élevé de vraisemblance. On pouvait donc dire
simplement les deux événements sont possibles ; on est, par conséquent,
d’autant plus autorisé à compter sur la réalisation de l’un des
deux. Telles étaient les considérations que des gens de bon sens
pouvaient opposer à ceux qui ne parlaient toujours que de
l’insuffisance de nos moyens, de l’éloignement des renforts fournis
par les Russes et qui, par là, prétendaient faire preuve de la science
la plus éclairée. Mais c’est une science bien stérile que celle qui
n’envisage que les difficultés. La suite montra bientôt
que l’on ne s’était pas trompé dans les calculs. Ce que l’on avait
attendu des peuples et des princes allemands ne se réalisa pas et, bien
que l’édifice tout entier du conquérant vacillât un instant et menaçat
de s’écrouler en Allemagne, le bras robuste de l’Empereur
s’entendait à le remettre aussitôt debout. Par contre, l’Autriche se
déclara contre lui, et il se vit par là trompé dans les effets les plus
assurés de sa toute-puissance. L’Autriche s’était montrée déjà
assez peu équivoque au mois d’avril, mais à ce moment ses dispositions
n’étaient pas suffisamment prises pour pouvoir aussitôt commencer la
guerre. Dans ces circonstances, il était nécessaire de rester continuellement
en relations avec l’Autriche pour les résolutions à prendre, et
c’est ce qui avait déterminé la conclusion de l’armistice. Si l’on examine sérieusement
les diverses phases des événements qui se sont produits depuis décembre
1912, on ne peut nier que la Prusse et l’Autriche auraient pu activer
davantage leurs résolutions et leurs armements et prendre de très bonne
heure des mesures importantes qui auraient fait avancer les choses et
modifié complètement la situation. Mais ce serait dénoter peu de
connaissance de l’histoire et des hommes que de vouloir la perfection
dans n’importe quelle action. Celui qui agirait ainsi n’a qu’à
jeter un coup d’œil sur son propre ménage, sur l’administration de
ses biens, sur son genre de vie, il verra combien peu il est en droit
d’exiger cette perfection ! Cette réflexion est destinée à
mettre en garde ceux qui voudraient accorder leur confiance à de
semblables criailleries et à empêcher que leur foi dans la bonne cause
soit troublée par un bavardage vide de sens. Dans le monde politique, il
faut donc se contenter d’une perfection approximative, et, certes, on
pourra être satisfait si les événements prennent une tournure plus
favorable qu’on ne l’avait espéré tout d’abord. Mais qui de nous espérait,
en décembre 1812, qu’en juin 1816 la Russie, la Prusse et l’Autriche
se trouveraient, avec des forces redoutables et supérieures, sur l’Elbe
et l’Oder et forceraient l’empereur des Français à reconnaître une
autre loi que celle de son arbitraire sans bornes ? Du moins, l’auteur
de ces pages n’a rencontré à cette époque personne qui eût voulu
croire à une irruption des Russes jusque sur la Vistule, même jusqu’au
delà du Niémen et de la Pregel, pas plus qu’à une déclaration de
guerre faite à la France par la Prusse et surtout par l’Autriche. Si l’on avait dit,
dans six mois, l’empereur Napoléon aura en Allemagne une armée de
plusieurs milliers d’hommes et il livrera aux Alliés deux grandes
batailles avec des forces bien supérieures, quel est celui qui n’aurait
pas cru que les conséquences de ces événements seraient la dispersion
et le découragement chez les Alliés, leur retraite jusqu’au fond de la
Pologne et de la Prusse et enfin le silence absolu de l’Autriche ? Et
ils ne nous feront pas croire qu’ils ont pensé autrement, ceux qui,
aujourd’hui encore, craignent tout de la toute-puissance de l’empereur
des Français et cherchent à décourager les autres. Soyons donc reconnaissants
envers la Providence, qui nous a conduits plus loin que nous ne l’espérions ;
envers l’empereur Alexandre, qui, confiant dans la Prusse et dans
l’Autriche, a poursuivi vigoureusement l’ennemi jusque sur l’Oder ;
soyons reconnaissants envers notre souverain, qui, ne s’étant pas
laissé abattre par les mauvaises chances précédentes, ni arrêter
par les conseils de bavards prétentieux mais poltrons, prit les armes
pour l’honneur et l’indépendance de son peuple ; reconnaissants
enfin envers cet empereur allemand qui, ne s’étant pas cru engagé par
les liens d’une parenté imposée par la violence, s’est déclaré
sans crainte pour l’indépendance de l’Allemagne et de la Prusse. Les progrès que nous
faisions pendant l’armistice dans nos armements ne peuvent naturellement
pas être exposés ici. Nous ferons seulement remarquer, d’une manière
générale, les conditions dans lesquelles ils ont été accomplis : 3.
L’armée russe s’était fait rejoindre par ses renforts et de
plus par les réserves nécessaires, pendant qu’une armée de 100 000
hommes au moins formait en Pologne une forte réserve ; 4.
L’armée prussienne s’était et avait pris ses dispositions
pour réparer rapidement les pertes qu’elle avait subies au cours de la
campagne ; 5.
Les troupes de réserve existantes avaient été formées d’une
manière parfaite et incorporées dans l’armée ; 6.
Les fusils et les canons qui faisaient défaut étaient arrivés
d’Autriche et d’Angleterre ; 7.
Les munitions, tirées également d’Autriche et d’Angleterre,
avaient été augmentées de manière que Von n’ait pas à redouter
d’en manquer ; 8.
Des effets d’habillement et surtout des chaussures avaient été
réunis dans les magasins ; 9.
Grâce à ces mesures, toute la landwehr avait été habillée,
complètement armée et, en outre, munie de tous les effets nécessaires
à son équipement. De plus, les formations et les exercices des troupes
de landwehr avaient été complétés pendant ce temps, de telle sorte
qu’elles pouvaient être entièrement comparées au reste de l’armée ; 10.
La place forte de Schweidnitz avait été restaurée et pourvue
de tout le nécessaire ; les autres forteresses avaient été armées ; 11.
Les têtes de pont nécessaires avaient été créées sur l’Oder ; 12.
Les vivres nécessaires pour le début des opérations avaient été
réunis. II n’y a aucune
raison pour exposer ici ce que l’Autriche a fait pendant ce temps. Néanmoins,
il n’y a pas lieu de cacher qu’elle s’est présentée avec une
puissance en rapport avec ses moyens et qui devait presque doubler les
forces déjà existantes des Alliés. En même temps, la Suède
arrivait sur le théâtre de la guerre avec une armée de secours considérable.
De son côté, l’empereur français mettait à profit, autant que possible,
l’armistice que lui-même avait proposé. Il formait et mettait en
marche toutes les troupes qu’il avait pu rassembler. Il est difficile
d’évaluer le nombre des combattants avec lesquels il pouvait entrer en
ligne contre les Alliés à l’ouverture des hostilités. Aujourd’hui, nous
savons, d’une façon certaine, qu’il n’a retiré aucune armée de
l’Espagne, mais qu’il a simplement emprunté des cadres à ces armées
pour former de nouveaux bataillons en France. En outre, on peut estimer
très probable qu’il ne pouvait avoir terminé plus de formations
pendant les mois de mai, juin et juillet que pendant les mois de janvier,
février, mars et avril, car les forces d’un État ne s’accroissent
pas dans un cas semblable, et il est bien convenu qu’en avril et mai il
a conduit en Allemagne tout ce dont il pouvait disposer. Les forces qui étaient
venues en avril de France et d’Italie s’élevaient à environ 100 000
hommes ; celles qui suivirent en mai pouvaient être évaluées à 60 000
hommes. En mettant les choses au mieux, nous voyons que, dans les trois
derniers mois, aussi bien que dans les quatre premiers, Napoléon a, de
nouveau, formé 160 000 hommes. Si nous y ajoutons les 60 000
hommes qui étaient encore restés en Allemagne, sur l’Elbe, cela
fait un total de 380 000 hommes. Il faut en défalquer au moins 50 000,
représentant les pertes subies dans les batailles de Gross-Görchen et de
Bautzen et dans les autres combats, par maladies et désertion ; de
telle sorte qu’il reste 330 000 hommes de troupe français. Si
l’on y ajoute 70 000 hommes de troupe danois et de la Confédération
du Rhin, on voit que les forces de nos ennemis s’élevaient à 400 000
hommes. L’auteur de ce récit est convaincu que ce chiffre est exagéré
de 50 000 hommes au moins ; d’ailleurs, tous les
renseignement, recueillis depuis, sont d’accord à ce sujet, car ils
n’évaluent pas à plus de 350 000 hommes les forces de
l’Empereur. Tout ce que nous
pouvons dire ici, c’est que ces 400 000 hommes, si toutefois ils
existaient réellement, devaient trouver chez les Alliés une forte supériorité
numérique, même en ne tenant pas compte des troupes qui se trouvaient
en Pologne. Comment aurions-nous pu
avoir des inquiétudes à la réouverture des hostilités, quand nous
avions fait la guerre, jusqu’à l’armistice, avec 80 000 [1]
hommes environ contre 120 000 [2],
sans que l’ennemi nous eût infligé une défaite décisive, quand,
dans l’espace de quatre semaines, nous avions pu lui livrer deux grandes
batailles dont l’issue restait fort douteuse, quand l’ennemi se voyait
obligé d’opérer contre nous avec la plus grande prudence sans éviter
pour cela un grand nombre de combats désavantageux pour lui, quand enfin
il était enchanté d’obtenir un armistice. Sans doute, nous ne
pouvions être absolument sûrs du succès futur, mais toutes les chances
étaient pour nous ! II n’y avait plus
lieu de tenir particulièrement compte du talent supérieur de
l’Empereur comme grand capitaine : cet élément était déjà pris
en considération dans les calculs. C’était lui-même
qui conduisait ses troupes contre nous. Mais, parmi tous ceux
qui ont pris part aux batailles de Gross-Görschen et de Bautzen, en
est-il un seul qui n’ait pas eu le sentiment, la conviction même, que
si nous avions été de force égale avec les Français, la victoire
aurait été à nous. Il y a des
circonstances dans lesquelles le talent le plus supérieur échoue, et des
cas où le général le plus habile est sujet aux plus grosses erreurs ;
nous l’avons bien vu pendant la campagne de 1812. Très peu d’hommes
en Allemagne ont cru que la Russie serait en état de résister à la
puissance française, et bien qu’on leur eût mis en relief, aussi
clairement que possible, la grande étendue et la nature de ce pays,
ils n’auraient jamais pu admettre les résultats que l’on a vus à
la Bérésina et à Wilna, pas plus qu’ils n’auraient admis que
l’empereur Napoléon, fugitif, serait forcé de revenir sans un seul
soldat. L’épidémie de désespoir
qui sévissait depuis longtemps, sur l’Allemagne en particulier,
allait donc s’éteindre, maintenant qu’un orage formidable venait de
purifier l’atmosphère politique. Le moment approchait où
le théâtre de la guerre allait se rouvrir et où la marche de cette révolution
européenne allait reprendre son cours. Comment pourrait-il
aller de l’avant avec courage et confiance, celui qui, dans un hébétement
profond, aurait laissé s’écouler l’armistice dans un calme absolu,
celui dont les oreilles n’auraient plus perçu que la rumeur sourde des
événements qui venaient de se dérouler, celui enfin qui, sans une
parcelle de jugement, sans la moindre étincelle de bon sens, aurait jeté
les yeux sur le voile ténébreux de l’avenir ! La crainte, qui est si
intimement liée à la nature humaine, lui montrerait, à chaque pas,
des abîmes et des gouffres. Cette pusillanimité serait surtout indigne
du guerrier qui combat pour l’objet de ses pensées, qui défend la
patrie et tout ce qui donne de l’attrait et du bonheur à l’existence
humaine. Son âme est aussi intéressée à l’œuvre des princes et
des généraux, que celle des princes et des généraux eux-mêmes.
C’est sa chose aussi bien que la leur. Il sera heureux d’apprendre du
Passé et du Présent ce que, dans sa sphère, il est en droit de connaître,
heureux de savoir par quoi l’avenir lui sera dévoilé et présentera
à ses regards les objets dans lesquels il peut placer sa confiance, ses
espérances et son ambition. J’ai fait ici tout ce
que mes faibles forces m’ont permis de faire dans ce but. Je vous dédie ces
lignes, camarades, dans l’espoir qu’un cœur plein de patriotisme et
justement fier de votre noble valeur se montrera reconnaissant de ce petit
service, si faible qu’il soit. Si
j’ai réchauffé vos cœurs, si j’ai contenté votre esprit, mon but
est atteint ; désormais, l’ouragan des événements pourra
disperser ces feuilles au point qu’il n’en reste pas la moindre trace
! [1] C’était l’effectif de l’armée alliée le 2 mai en Saxe et le 21 mai en Lusace. [2] L’Empereur disposait de ces forces le 2 mai à Lützen et d’un effectif au moins égal à Bautzen.
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