Institut de Stratégie Comparée, Commission Française d'Histoire Militaire, Institut d'Histoire des Conflits Contemporains

 Revenir au sommaire général

  

Portail Nouveautés Etudes stratégiques Publications ISC- CFHM- IHCC Liens Contacts - Adhésion

 

Dossiers :

 

  . Théorie de la stratégie

  . Cultures stratégiques

  . Histoire militaire

  . Géostratégie 

  . Pensée maritime

  . Pensée aérienne

  . Profils d'auteurs

  . Outils du chercheur

  . BISE

  . Bibliographie stratégique

 

Publications de référence

 

Stratégique

Histoire Militaire et Stratégie
Correspondance de Napoléon
RIHM
 

 

Bibliothèque Stratégique

 

Clausewitz en France (1807-2007)

Deux siècles de réflexion sur la guerre

 

Benoît Durieux

 

Préface

Pour paraphraser une formule allemande devenue célèbre dans l’entre-deux-guerres : “Heureux comme Dieu en France”, on pourrait dire : “Heureux comme Clausewitz en France”. C’est ce que démontre le colonel Benoît Durieux dans ce livre issu d’une thèse soutenue à l’École pratique des Hautes Études, mais dans les locaux de l’École militaire, le 6 décembre 2007, devant un jury qui comprenait, en plus de quelques éminents spécialistes de la pensée militaire, le chef d’état-major des armées. Celui-ci a pu constater que l’action et la réflexion peuvent faire bon ménage, contrairement à ce que l’on répétait autrefois dans les casernes, puisque le nouveau docteur s’apprête à prendre le commande­ment d’un régiment de Légion étrangère.

Ce livre s’inscrit dans une lignée déjà fournie de monogra­phies nationales sur la réception de Clausewitz. L’Allemagne avait, bien sûr, ouvert la série avec le livre d’Ulrich Marwedel. Olaf Rose a pris le relais pour la Russie. Il a fallu trois auteurs pour couvrir le monde anglo-saxon, pourtant longtemps rétif à l’enseignement du maître prussien, mais qui essaie de se rattraper depuis trois décennies : Christopher Bassford a couvert la période jusqu’en 1945, Stuart Kinross vient de prendre le relais pour l’après-deuxième guerre mondiale, en attendant la publication d’un concurrent franco­phone, avec la thèse de Christophe Wasinski, encore inédite. Il existe d’autres études de moindre ampleur : de Ferrucio Botti sur l’Italie, de Gunar Åselius sur la Suède, de Ferenc Tóth sur la Hongrie… La France constituait une lacune majeure, qui est désormais comblée.

Lacune majeure, car en dehors de l’Allemagne (et encore, avec des éclipses), aucun pays n’a autant disséqué, commenté, critiqué le maître prussien. Certes, l’environnement historique a joué un grand rôle, avec le choc de la défaite de 1870 qui a déplacé l’ennemi héréditaire d’outre-Manche à l’outre-Rhin. Mais le phénomène s’amorce dès la parution en Allemagne des dix volumes des œuvres posthumes de Clausewitz en 1832. Dès l’année suivante, les premiers échos en parviennent en France, dès 1845 un premier résumé substantiel est donné, en attendant une traduction complète de Vom Kriege, tout à fait honorable, qui suivra quatre ans plus tard, en Belgique. La France est ainsi à la pointe de la découverte de Clausewitz, juste après un pays auquel on ne songe guère mais qui a été le premier à traduire massivement Clausewitz, les Pays-Bas.

Commence alors une longue histoire faite de fascination et de répulsion. Fascination pour une pensée complexe, parfois déroutante pour le cartésianisme français, mais dont la supériorité s’impose irrésistiblement. Répulsion aussi pour une pensée allemande, en provenance de l’ennemi héréditaire donc, qui porte une part de responsabilité dans la défaite de 1870. D’où un usage intensif, qui correspond à l’acharnement théorique qui caractérise l’école française, mais en même temps des attaques en règle, parfois intellectuelles, parfois purement nationalistes contre l’homme qui a mis fin à la domination française dans le royaume de la théorie militaire, domination incontestée de Folard à Jomini, Suisse de naissance, mais Français d’esprit.

Clausewitz attire quand on ressent le besoin d’une réno­vation de la pensée stratégique après une défaite ou une sclérose. Il peut servir, comme la plupart des clas­siques, de caution : un auteur inconnu a toujours intérêt à s’abriter derrière une autorité pour légitimer des propositions qui pourraient heurter la hiérar­chie ou, plus simplement, pour donner une teinte érudite à un raisonnement personnel. Clausewitz a consciencieusement rempli ce rôle depuis les années 1870. Mais il a aussi pu être un véritable stimulant intellectuel, tant son mode de raisonnement y encou­rage : Clausewitz n’apporte pas de recette, il ne dit pas comment faire la guerre, à la différence de Jomini, mais bien comment la penser. De ce point de vue, il est le classique par excellence, dès lors que les questions qu’il suggère sont intrinsèquement liées à l’essence de la stratégie, au-delà de toutes les transformations de l’environnement et des moyens. Benoît Durieux montre combien l’imprégnation du maître prussien a été réelle, et parfois pro­fonde, au lieu d’être limitée (comme c’est probablement le cas pour Sun Zi aujourd’hui) à un vernis superficiel. Il n’y a aucun signe que le mouvement s’essouffle puisque la parution de ce livre s’accompagne de celle des actes d’un important colloque, d’un numéro de revue et que de nouvelles traductions sont annoncées.

En même temps, il fait horreur quand, la confiance restaurée, on estime ne plus avoir besoin d’un modèle étranger, sinon ennemi. Benoît Durieux suggère une corrélation, particuliè­rement intéressante, entre les phases de tension internationale et la présence de Clausewitz dans le débat. Bien entendu, c’est surtout vrai dans la première période, celle du Clausewitz mili­taire, que Benoît Durieux arrête au début des années 1930. Après, ce sont des philosophes qui vont prendre le relais, Raymond Aron n’étant que le point culminant d’une tradition ouverte une génération auparavant par un philosophe bien connu, Benedetto Croce, mais aussi par un militaire complètement oublié, mais très perspicace, le général Lemoine. Là aussi, la fascination va alterner avec le rejet, cette fois-ci pour des raisons plus fonda­mentalement intellectuelles. L’auteur montre cepen­dant que ces phases de rejet n’ont jamais été durables et que tous ceux qui se sont évertués à proclamer la mort de Clausewitz en ont été pour leurs frais. À chaque fois, l’œuvre a resurgi, avec une vigueur renouvelée, toujours prête à répondre aux attentes d’un nouvel environnement stratégique. C’est là le résultat de la méthode philosophique du général prussien : ne pas s’attacher aux moyens, mais aux fins : à quoi sert l’instrument militaire, quelles sont les finalités de la guerre ? La pensée militaire classique était centrée sur les contingences liées aux missions et aux moyens du mo­ment, elle était plus doctrinale que théorique. Mais, lorsque l’im­passe était devenue évidente, lorsqu’il fallait renouveler le débat, la restauration passait par le retour à la théorie… et à Clausewitz.

La richesse et la sûreté de l’information s’allient à la finesse de l’analyse pour faire de ce livre une contribution de premier ordre à l’histoire de la pensée militaire française contemporaine. L’auteur, qui a déjà publié un résumé de Vom Kriege, plus fidèle que celui du général Palat, connaît particulièrement bien la pensée du maître prussien. Il a profité de sa scolarité au Collège Interar­mées de Défense, pour exploiter les fonds de la merveil­leuse bibliothèque historique de l’École de guerre, dont pas un ne lui a échappé. Aucun auteur militaire, aussi minime soit-il, ne semble avoir été oublié (le chartiste finira bien par en trouver un). Les découvertes ulté­rieures, s’il y en a, ne pourront porter que sur des références marginales, au moins pour la pensée militaire terrestre. La ques­tion mérite, en revanche, de rester ouverte pour la pensée navale et la pensée aérienne. Il est peu probable que le bilan ici présenté, assez maigre, soit fondamentalement remis en question. Mais on ne peut cependant exclure des corrections à la marge, nullement négligeables. Tant les penseurs navals que les penseurs aériens ont rarement développé une épistémologie élaborée, au moins en France, mais une analyse fine ferait peut-être apparaître des généalogies encore insoupçonnées.

C’est également vrai pour la pensée civile. L’auteur a eu le courage de s’attaquer à ce domaine évidemment immense, dont nul ne peut prétendre faire le tour. Là aussi, l’enquête est impres­sionnante, avec presque autant d’auteurs civils recensés que de militaires et il est douteux que les enquêtes ultérieures (à suppo­ser que quelqu’un ait l’audace de reprendre le sujet) révèlent des omissions vraiment notables. Il faudrait des mono­graphies très poussées pour vérifier les lectures ou des ignorances d’auteurs que l’on croirait prédisposés à lire ou à interpréter Clausewitz, il suffit de songer à Gustave Le Bon ou à Jules Monnerot. Il y aurait aussi le domaine de la littérature, René Girard a évoqué Péguy, il faudrait étudier Proust. Lorsque la traduction de Denise Naville a paru, elle a provoqué un compte-rendu inattendu du plus brillant des romanciers et critiques des années 1950, le chef de file des “hussards”, Roger Nimier. Souvent occupé à rendre compte des pièces de théâtre ou à se payer la tête de la gauche bien pensante (il parodie les vers d’Aragon consacrés à Staline en les transpo­sant à Thorez : “Mauricet mon toto toujours tu eus raison”…), il trouve le temps de publier, dans la revue Arts, un long compte-rendu de Clausewitz et de la Tactique de la guerre atomique du colonel Miksche, sous le titre “À quelle sauce serons-nous atomisés ?” (repris dans Roger Nimier, Variétés, L’air du temps (1945-1962), Arléa, 1999), qui se laisse lire avec plaisir et même profit. C’est encore une preuve d’un véritable rayonnement du maître prussien, qui sort du cercle étroit des auteurs militaires.

Ce livre nous apprend beaucoup de choses. Il a l’immense mérite de nous restituer un débat stratégique dans toute sa complexité, réfutant ce que Jean-Jacques Langendorf a précisé­ment appelé le syndrome de Clausewitz, c’est-à-dire la tendance à tout ramener à quelques auteurs majeurs, sinon à l’auteur unique. Il faut prendre en compte le bruit de fond d’une époque, repré­senté par tous ces auteurs de génie et de réputation moindres, mais qui contribuent à la formation et à l’évolution des sensibi­lités et des mentalités.

Évidemment, il est permis de se demander si tout cela sert à quelque chose. L’exubérance de la pensée militaire française n’a empêché ni les hécatombes de la première guerre mondiale, ni le désastre de 1940. Y aurait-il donc une dissociation radicale entre la pensée et l’action ? Benoît Durieux montre aussi qu’il n’en est rien, que les désastres ne sont que la conséquence logique, inéluctable d’une sclérose ou d’une dérive de la pensée. L’igno­rance ne nourrit jamais l’intelligence. En ce début du xxie siècle, la leçon reste toujours actuelle.

 

 

 

Hervé Coutau-Bégarie
directeur d’études à
l’École pratique des Hautes Études,
directeur du cours de stratégie au
Collège Interarmées de Défense

 

 Copyright www.stratisc.org - 2005 - Conception - Bertrand Degoy, Alain De Neve, Joseph Henrotin