| Institut de Stratégie Comparée, Commission Française d'Histoire Militaire, Institut d'Histoire des Conflits Contemporains |
|
||||||||||||||||||
|
|||||||||||||||||||
|
Bibliothèque Stratégique
Clausewitz en France (1807-2007) Deux siècles de réflexion sur la guerre
Benoît Durieux
J’avais l’ambition d’écrire un livre qu’on n’oublierait pas après deux ou trois ans, et que celui qui s’intéresse à la question pourrait à la rigueur prendre en mains à plus d’une reprise. Carl
von Clausewitz Vom
Kriege et les autres œuvres
de Clausewitz donnèrent lieu à de nombreuses et larges divergences
quant à l’interprétation et la valeur de leur contenu. C’est
l’histoire de ces débats et du rôle qu’ils ont joué dans la vie
intellectuelle française qu’il s’agit de décrire ici. La
question de la postérité
L’un
des traits les plus frappants de la postérité clausewitzienne est
sans doute le décalage entre la notoriété importante de l’écrivain
prussien et la méconnaissance régulièrement dénoncée de ses théories.
Ce décalage put être observé dès la publication de ses œuvres. En
1846, le major Louis de Szafraniec de Bystrzonowski regrettait “les
jugements erronés qu’on a portés sur ses ouvrages joints au peu de
clarté qu’on reproche en général aux écrivains allemands”[1].
En 1857, de l’autre côté du Rhin, Wilhelm Rüstow constatait :
“Clausewitz est souvent cité
mais fort peu lu”[2]
Par la suite, Raymond Aron critiqua sévèrement la façon dont les
officiers français de la période 1870-1914 avaient pu lire
Clausewitz, et s’interrogea sur la lecture de Vom Kriege par Lénine et Hitler[3].
Plus récemment, l’omniprésence de Clausewitz dans la littérature
militaire américaine laisse perplexe quand elle est rapprochée de la
réalité de la doctrine des États-Unis[4].
Ce phénomène est par trop récurrent entre la mort de Clausewitz en
1832 et les années les plus récentes pour ne pas interroger. Sa perpétuelle
modernité comme le constant diagnostic de péremption qui est porté
sur elle étonnent, si l’on considère qu’il s’agit d’un texte
inachevé et difficile, pour ne pas dire rebutant. Si
la partie historique de l’œuvre pu soulever quelques querelles au
sein des cercles spécialisés dans les campagnes napoléoniennes,
l’essentiel des débats porta sur les études théoriques, parmi
lesquelles Vom Kriege occupe
le premier rang, tant par la place que ce travail a occupée dans la
vie de Clausewitz que par son ambition. L’ouvrage, rédigé dans
les quinze dernières années de la vie de son auteur, a été
reconstitué après la mort de Clausewitz par sa veuve Marie von Brühl.
Articulé en huit livres précédés par trois notes en forme d’avertissement
au lecteur, il restitue le fruit d’une vie de réflexion sur la
guerre. Tant en raison de la méthode de rédaction que de son caractère
inachevé, il n’est pas d’un abord facile, et nombreux sont les
points de son interprétation qui peuvent prêter à controverse. Ceux
qui sont indiscutables, mais qui constituent le point de départ de
ces controverses, tiennent aux concepts que Clausewitz a introduits
pour décrire le phénomène de la guerre. Le
premier est sans doute celui de guerre absolue. Ce concept désigne
un affrontement total, caractérisé par une ascension inéluctable à
la violence extrême, sous l’effet des actions réciproques des
deux belligérants qui cherchent chacun à faire la loi de l’autre,
pour cela à le désarmer et en définitive à s’assurer de la prépondérance
des moyens qu’ils mettent en œuvre. Cette notion de guerre absolue
doit être complétée, d’une façon qui a fait débat, par celle de
guerre réelle, pour tenir compte de l’influence de la politique, de
la nature des hommes qui combattent, des passions des peuples et des
multiples circonstances d’un conflit. Le chapitre premier du livre I,
que Clausewitz estimait le seul achevé, est aussi celui qui introduit
ce que Raymond Aron appellera la “Formule”[5] :
“la guerre n’est rien
d’autre que la continuation de la politique par d’autres moyens”.
Il s’achève par la notion de “paradoxale trinité”, qui décrit
la guerre comme composée de trois pôles, l’entendement rationnel
qui est attribut du gouvernement, les passions qui animent le peuple
et la libre activité de l’âme qui est caractéristique du général
commandant des troupes. Les derniers chapitres du livre I complètent
cette étude des fondements philosophiques de la guerre en analysant
les interactions entre le phénomène dans son ensemble et le
comportement de l’homme plongé au cœur de la bataille. Ils présentent
en particulier le concept fondamental de friction. Cette idée
originale rend compte des conditions de l’activité guerrière,
caractérisée par le danger, l’incertitude, la fatigue physique, le
hasard et la difficulté qu’il y a à combiner les actions
d’individus et de matériels très hétérogènes. Ayant
ainsi défini l’essence du phénomène, Clausewitz expose dans le
livre II les éléments nécessaires à une théorie de la guerre et
les difficultés de toute critique historique. Les cinq livres
suivants abordent de manière plus concrète les principales
composantes du phénomène guerrier dont Clausewitz n’a jusqu’à
présent fait que l’analyse fondamentale. Il évoque ainsi longuement
les forces morales et introduit sa définition de la stratégie, usage
des combats aux fins de la guerre, par opposition à la tactique,
usage des forces dans le combat. Elle est prolongée par la
distinction entre le but politique de la guerre et le but militaire,
interne à la guerre. L’affirmation de la force intrinsèquement supérieure
de la défense devait constituer une autre source de controverses
passionnées. C’est dans le livre VI sur la défense qu’on trouve
les réflexions sur la guerre du peuple qui frappèrent de nombreux théoriciens
de la guerre révolutionnaire ainsi que l’amorce de la définition
du centre de gravité, complétée dans le livre suivant par la notion
fondamentale de point culminant de la victoire, point au-delà duquel
la prépondérance initiale de l’assaillant disparaît et le
contraint à passer à la défensive. Enfin, le livre VIII, resté à
l’état d’esquisse sous le titre “le plan de guerre”, revient,
à l’aide des études conduites dans les chapitres précédents, sur
la guerre dans son ensemble. C’est l’occasion pour Clausewitz de
revenir sur la suprématie de la politique et sur les deux sortes de
guerre, celle qui vise à obtenir la défaite de l’ennemi et celle
qui ne vise qu’à un but limité, distinction promise à un bel
avenir et qui est au centre de la dernière note introductive, celle
de 1827. Chacun
de ces points devait susciter des polémiques, mais leur ampleur suggère
qu’au-delà de la difficulté du texte, sa richesse est à même de
justifier l’investissement intellectuel consenti par ceux qui
s’y sont livrés. Le débat sur la signification de l’œuvre de
Clausewitz soulève donc une question sur sa nature particulière et
sa portée. Dans leurs divergences, les exégètes de Clausewitz nous
disent-ils quelque chose de cela, qui expliquerait qu’il soit devenu
ce grand classique de la pensée militaire mais aussi de la
philosophie ? Cette
question en appelle immédiatement une autre, beaucoup plus générale,
mais qui trouve en Clausewitz un cas particulier prometteur d’une
réponse intéressante. Quelle est en définitive l’influence
d’une œuvre littéraire, notamment après la disparition de
l’auteur ? Comment cette œuvre figée pour l’éternité
concourt-elle à un débat qui évolue au rythme des hommes et des événements ?
L’auteur est-il responsable des conséquences de ses écrits alors même
qu’il n’est plus en mesure de s’expliquer, de rectifier les
interprétations abusives, d’amender sa propre théorie au vu des
critiques justifiées qui, éventuellement, lui sont faites ?
Le cas de Clausewitz est ici d’autant plus intéressant que, plus
qu’un autre sans doute, il a fait l’objet de lectures couvrant un
spectre très large, depuis celle d’un Raymond Aron qui a pu mettre
à ce service l’étendue des connaissances accumulées durant une
vie de travail, jusqu’à tous ceux qui, n’ayant jamais ouvert
aucun ouvrage du Prussien, se sont contentés de le citer pour remédier
à la faiblesse de leur réflexion et de leur culture. Pour aborder
cette dimension de la question, il faudrait naturellement citer en
introduction la totalité du livre de Claude Lefort, qui a donné dans
son étude sur la postérité de Machiavel l’essentiel des
multiples clés qui sont celles de l’interprétation d’une œuvre[6].
Le titre de son étude aurait d’ailleurs pu être utilisé pour ce
livre, tant “le travail de l’œuvre” rend bien compte de cette
espèce d’autonomie qu’elle prend une fois disparu l’auteur de
ses jours. Il y a d’ailleurs de ce point de vue plusieurs
points communs entre Clausewitz et Machiavel : non seulement
ces deux penseurs ont fait l’objet d’interprétations divergentes
dans des domaines d’ailleurs assez proches, mais surtout ils ont
chacun donné naissance à un substantif très éloigné à bien des
égards du contenu des théories qu’ils ont professées, même si le
concept de “guerre clausewitzienne” n’a pas atteint le degré de
vulgarisation du terme de “machiavélisme”. Pour autant, les postérités
clausewitzienne et machiavelienne ne sont pas dans des situations
identiques. Les cinq siècles qui se sont écoulés depuis la rédaction
du Prince et des Discours
sur la première décade de Tite-Live comme leur portée plus générale
dans le vaste champ de la science politique ont donné lieu à des
lectures plus nombreuses, par des auteurs plus diversifiés, dans des
époques plus variées, que celles qui ont été suscitées par le
corpus clausewitzien. La date plus récente de la rédaction de
celui-ci autorise une étude plus systématique, non seulement de ses
grandes interprétations mais aussi des multiples références dont il
a fait l’objet dans des domaines nombreux, même s’ils se sont
concentrés sur l’analyse du phénomène guerrier. Car c’est une
autre différence entre l’œuvre de Clausewitz et celle de
Machiavel, que celle à la fois du champ plus restreint qu’elle
couvre et de sa portée plus pratique : en dépit du problème
philosophique considérable que constitue l’étude de la guerre,
elle entretient une interaction permanente avec des problèmes extrêmement
concrets, souvent désignés, mais pas seulement, sous le terme générique
de tactique. Cette
dernière remarque invite à un changement de perspective, à un
autre mode de formulation de la question. On sait la difficulté de
toute étude consacrée à l’histoire des idées. Celle-ci cherche généralement
à étudier comment un sujet donné a pu être traité au cours du
temps, à identifier les grandes lignes de force dont il a fait
l’objet, à dessiner les opinions contradictoires qu’il a générées.
Pourtant, le problème du périmètre vient très rapidement poser
des questions insolubles. Comment appréhender le lien entre la réalité
des événements et les idées qui sont exprimées en leur sein ?
Comment justifier la délimitation arbitraire d’un sujet alors que
le débat intellectuel s’affranchit des limites entre ses différentes
composantes ? Comment ne pas tenir compte de la modification du
sens du sujet choisi lui-même au cours du temps, dès lors que l’on
prétend l’étudier sur plus d’une génération ? Le terme
de tendance observée dans le débat a-t-il même un sens alors que ce
débat n’est que la juxtaposition des réflexions d’individus à
la singularité irréductible, qui s’adressent eux-mêmes à des
publics divers ? Comment pourtant ne pas relever l’étonnante
permanence de certaines des questions posées au cours des siècles
par les plus grands classiques de la littérature ou de la philosophie ?
Face à ces questions – auxquelles il est d’ailleurs intéressant
de constater que l’œuvre de Clausewitz elle-même propose des éléments
de solution théoriques –, l’étude de la postérité d’un
auteur apporte une réponse qui pour être partielle n’en est pas
moins riche de promesses. Elle substitue au référentiel constitué
par un thème nécessairement difficile à circonscrire et à définir,
et dans lequel les auteurs n’apportent que des éclairages partiels,
le référentiel centré sur un auteur qui présente le mérite d’être
parfaitement identifié et qui rassemble autour de lui des sujets dont
il est lui-même le liant. Ainsi, l’étude de la postérité d’un
auteur offre-t-elle la perspective de fournir une image différente et
originale du thème dominant qu’il a traité. À la manière d’une
radiographie médicale ou d’un plan de coupe industriel, elle promet
une vision de la réalité plus restreinte mais plus précise, dès
lors qu’il est possible d’identifier avec une rigueur
satisfaisante ceux qui ont cherché à commenter ou à interpréter le
penseur considéré. La permanence d’un texte qui, à la traduction
près, est définitivement figé à la mort de son auteur, offre aussi
la garantie d’un ancrage plus stable pour la réflexion que la
variabilité inhérente à un sujet abstrait dépendant du contexte
et du sens des mots. Cette démarche n’est, il faut le noter,
qu’en apparence empreinte de subjectivité puisqu’elle substitue
en réalité l’objectivité du constat de l’existence d’un
penseur et de son œuvre à la subjectivité propre à la délimitation
d’un sujet. L’étude
des références à Clausewitz et des interprétations qu’il a
suscitées laisse ainsi espérer une vision originale de la façon
dont depuis deux siècles la guerre a pu être pensée en tant que phénomène,
sans rien éluder des rapports entretenus par cette thématique avec
celles qui lui sont proches ; elle permet d’appréhender les
rapports qu’elle entretient avec des sujets divers, allant de la
tactique et de la géographie à la politique, la philosophie,
l’histoire ou la sociologie, sans même évoquer les questions plus
éloignées encore qui ont pu inspirer les lecteurs de Clausewitz. La
date relativement récente de rédaction du corpus clausewitzien
permet par ailleurs de prétendre approcher de l’exhaustivité dans
l’étude de ses interprètes et commentateurs, même si celle-ci se
cantonne à un espace linguistique particulier. Cette solidité de
l’ancrage est, faut-il le souligner, d’autant plus nécessaire
qu’elle s’applique à un phénomène, la guerre, hautement sujet
aux fluctuations des sociétés qui l’engendrent et des mots qui la
décrivent, caractéristiques que Clausewitz avait d’ailleurs cherché
à dépasser dans sa propre réflexion. La
réception de Clausewitz, un débat en cours
La
question de la postérité de Clausewitz n’est pas une terre
totalement vierge pour celui qui veut l’explorer, et ceux qui se
sont déjà lancés dans cette aventure n’ont pas manqué d’en
relever la difficulté mais aussi l’intérêt[7].
Il a déjà été relevé qu’en se caractérisant par son ambiguïté,
en posant plus de questions qu’elle n’apporte de réponses, et en
se distinguant ainsi de la plupart des traités d’art militaire,
l’œuvre fournit un cas d’étude intéressant pour tenter de répondre
à la question de l’influence que peut avoir un théoricien de la
chose militaire sur le phénomène guerrier. Comme l’a souligné
Christopher Bassford, il est extrêmement difficile de discerner “l’influence
‘pratique’ de la théorie. S’il y a un rapport étroit entre la
théorie et la pratique, ce n’est certainement pas une simple
relation de cause à effet agissant dans l’un ou l’autre sens”[8].
Au-delà du problème ancien de l’interaction entre la pratique et
la théorie guerrière, il ne fait pas de doute, comme le remarque
encore Christopher Bassford, que “l’influence
d’une grande œuvre s’exerce souvent à travers des études de
deuxième ou de troisième main, en y étant souvent diluée et
inextricablement mêlée aux idées parfois contraires de leurs
auteurs”[9].
En dépit de ces obstacles indéniables, le débat a déjà commencé
quant au rôle qu’ont pu jouer les idées de Clausewitz dans la pensée
militaire occidentale. Ce débat s’est jusqu’à présent orienté
dans deux directions principales ; chacune d’entre elles
appelle un développement centré sur le cas de la pensée militaire
française. Le
débat s’est d’abord concentré assez naturellement sur la simple
réception de Clausewitz. Les recherches ont porté à la fois sur le
volume de la bibliographie, sur le sens des appréciations portées
sur les théories du maître et sur la façon dont il avait été
compris, essentiellement avant la première guerre mondiale. Leur
point de départ fut l’étude extrêmement précise de Ulrich
Marwedel[10],
qui étudia le cas de la pensée militaire allemande jusqu’en 1918.
Il exposa dans ce travail de 1976 les jugements portés outre-Rhin sur
le personnage de Clausewitz ainsi que sur ses écrits historiques et
théoriques et donna un aperçu de la situation en France, en
Angleterre et en Russie. S’agissant de l’Allemagne et de la
France, Marwedel s’emploie à relativiser l’importance de
Clausewitz dans la pensée militaire : “Au
total, la pensée de Clausewitz a eu jusqu’à la première guerre
mondiale des répercussions beaucoup plus réduites que ce qui a
souvent été affirmé […]. On
ne peut prétendre qu’il fut à l’origine théorique de la forme
de guerre qui fut pratiquée durant la première guerre mondiale”[11].
L’analyse des répercussions de l’œuvre de Clausewitz fut
poursuivie par Olaf Rose qui s’attacha à préciser les
conditions de sa présence en Russie[12].
Enseigné dès 1836, Clausewitz n’y sera traduit qu’en 1902. La
plus récente contribution sur ce thème est à mettre au crédit de
Christopher Bassford qui s’attacha à montrer l’importance de
Clausewitz en Angleterre et aux États-Unis dès avant la première
guerre mondiale[13].
Sans chercher à estimer l’influence de Clausewitz, Bassford veut
prouver que Clausewitz fut étudié par un public très large et que
son interprétation peut ainsi servir de révélateur à l’évolution
de la pensée militaire. En se limitant par souci de rigueur méthodologique
à l’analyse de la “manière
de laquelle les commentateurs américains et britanniques […] ont explicitement et précisément discuté les théories de Clausewitz”[14],
Bassford s’est cependant interdit d’apprécier l’importance
relative de la place de Clausewitz dans le débat militaire
anglo-saxon avant 1940. Christopher Wasinski a poursuivi le travail de
Bassford en étudiant la place de Clausewitz aux États-Unis depuis la
deuxième guerre mondiale, évidemment sans commune mesure avec ce
qu’elle avait pu être antérieurement[15].
Enfin, la réception de Clausewitz semble avoir été mesurée en
Italie, comme s’emploient à le démontrer deux courts essais publiés
respectivement par John Gooch[16]
et Ferruccio Botti[17],
de même qu’en Espagne[18].
Il n’en reste pas moins qu’en dépit de leurs approches légèrement
divergentes, ces études de la réception de Clausewitz dans différents
pays invitent à une étude comparée, qui ne pourra faire l’économie
d’une recherche précise de l’impact de Clausewitz en France. C’est
à propos de ce pays que, sans qu’une étude complète ait jusqu’à
présent été conduite, s’est fait jour une deuxième branche du débat
portant moins sur l’aspect quantitatif de la littérature
clausewitzienne que sur la nature de l’interaction entre les idées
du général prussien et la pensée militaire française. Ouvert dès
les années 20 par Liddell Hart à la suite des penseurs français
qui, à la manière du colonel Gros Long, firent le procès des
doctrines d’avant guerre, ce débat s’est focalisé sur le rapport
qui a pu exister entre la théorie de l’offensive à outrance et les
idées de Clausewitz, souvent dans une optique de recherche de
responsabilité pour le bain de sang qui marqua la première guerre
mondiale. Face au stratégiste britannique qui dénoncera dans la théorie
de Clausewitz une “Marseillaise prussienne
qui échauffait le sang et intoxiquait l’esprit”[19],
à Fuller qui dénonce également l’esprit clausewitzien dans les
excès de la doctrine française[20],
Raymond Aron répondra[21]
en soutenant que c’est moins Clausewitz que la lecture qui en a été
faite qui a contribué à l’éclosion des théories de guerre
totale. Il critique en particulier les lectures de Clausewitz par
Gilbert, Foch et Camon. Cependant Aron lui-même admet s’être “tenu aux grands noms, G. Gilbert, H. Camon, Maillard, Bonnal, Foch”[22],
dans la mesure où son objet était sans doute moins d’évaluer
l’influence de Clausewitz que de confronter sa compréhension de Vom
Kriege aux interprétations existantes. Le
débat a ensuite été alimenté par les historiens de l’école
anglo-saxonne, qui, à la suite d’un article de D. Irvine paru dès
1940[23],
ont davantage cherché à expliquer les raisons de l’engouement
supposé des milieux militaires français pour Clausewitz, dans la
mesure où il apparaissait à peu près clair que “la question n’est pas de savoir comment les Français appliquèrent
les idées de Clausewitz puisque à l’évidence ils ne les appliquèrent
pas, au moins d’une façon systématique. Leur lecture était sélective
au mieux. […] Cependant
aucune explication n’a été fournie sur le point de savoir
pourquoi elle a été aussi sélective”[24].
Ces historiens ont concentré leurs efforts sur le contexte social et
politique de la réflexion militaire. Pour Michael Howard, la
popularité de Clausewitz s’explique par sa modernité. Il remarque
la correspondance associant l’accent mis par Clausewitz sur les
forces morales à la culture de l’armée française empreinte de furia francese et marquée par les guerres coloniales, ainsi que la
facilité avec laquelle une théorie spirituelle de la guerre a pu
s’intégrer dans un climat intellectuel influencé par le
spiritualisme Bergsonien[25].
Douglas Porch souligne que la théorie des forces morales venait à
point nommé pour une armée en situation d’infériorité numérique
et matérielle par rapport aux Allemands, sans réelle doctrine et
dont le moral était affecté par la situation politique interne[26].
Un résumé de ces analyses est fourni dans la somme d’Azar Gat sur
la pensée militaire occidentale[27].
Dans la même ligne, Gerd Krumreich a suggéré
que l’attrait de Clausewitz pouvait s’expliquer par le souci des
chefs militaires français de s’adjoindre une caution intellectuelle
irréfutable pour promouvoir une armée d’active face aux républicains de gauche favorable à une défense à base de réserves[28].
Cette
rapide présentation de l’état du débat relatif à la place de
Clausewitz dans la pensée militaire occidentale met en l’évidence
l’intérêt d’une étude centrée sur la France mais étendue à
l’ensemble de la période écoulée depuis l’arrivée de
Clausewitz dans le débat. Elle doit d’abord permettre de répondre
à la question lancinante de la responsabilité de Clausewitz dans les
doctrines militaires du début du xxe
siècle. Elle doit permettre aussi de suivre “les
moments successifs de l’interprétation de Clausewitz par les écrivains
militaires français”[29],
comme y invitait Raymond Aron dans une communication présentée en
1976 à l’École supérieure de guerre, en étendant cette enquête
à tous ceux qui, militaires ou non, ont lu le général prussien.
Elle doit encore indiquer comment Clausewitz a survécu au discrédit
relatif dont il fut l’objet entre les deux guerres, sous quelle
forme, par le biais de quels auteurs, en interaction avec quels
courants des idées politiques et militaires. Elle doit enfin suggérer
quel peut être le statut de la pensée clausewitzienne dans le
paysage intellectuel contemporain. Mais au-delà de cette description
de la postérité de Clausewitz, cette étude doit illustrer la façon
dont la guerre a été pensée en France depuis 1807. Méthodologie,
sources et plan
Pour
mener l’enquête, le recensement des œuvres a obéi à quelques règles
simples. La plus essentielle fut certainement de tenir la mention
explicite du nom du général prussien pour un critère fondamental,
écartant ainsi tous les écrits à propos desquels on peut soutenir
qu’ils ont été influencés par Clausewitz sans qu’il soit
possible de le prouver. Cette règle, à laquelle il n’a été dérogé
strictement qu’une fois, pour tenter d’évaluer l’influence
qu’avait pu avoir Clausewitz sur le décret du 28 octobre 1913
portant règlement sur la conduite des grandes unités, s’est aussi
concrétisée en relevant, le cas échéant, l’absence de Clausewitz
dans des textes dont le sujet se fut aisément prêté à une
citation, dénotant ainsi les limites de sa présence dans le débat.
La granularité du filtre utilisé a elle-même été variable. Dans
les premières années de la présence de Clausewitz dans le débat
français, avant 1870 notamment, chacun des ouvrages ou articles
contenant ne fût-ce qu’une mention du nom de Clausewitz a été
retenu et répertorié, à la façon dont on guette à l’aube chacun
des tout premiers rayons de la lumière naissante. Au fur et à mesure
qu’augmentait la réputation du penseur prussien, et en particulier
depuis 1945, seules ont été retenues les réflexions plus abouties
sur le penseur lui-même ou celles qui l’utilisaient comme une référence
significative. Pour autant, aux côtés des œuvres majeures de
l’interprétation de Clausewitz, celle d’un Camon, d’un
Lemoine ou d’un Aron, les recensions ou les textes de vulgarisation
plus anodins trouvent toute leur place, tant ils jouent un rôle
important pour diffuser une image, pour construire une vision partagée
du penseur prussien, ou pour nourrir les arguments des contradicteurs.
Cette règle de sélection des textes étudiés a été complétée
par le critère de la langue. Même si les officiers français de la
fin du xixe siècle
lisaient très souvent l’allemand, comme, aujourd’hui, ceux qui
s’intéressent aux questions stratégiques font fréquemment appel
à des textes publiés en langue anglaise, seuls ont été pris en
compte les ouvrages publiés en langue française[30],
soit qu’ils aient été effectivement écrits par un auteur francophone,
soit qu’ils aient fait l’objet d’une traduction à partir de
leur langue d’origine[31].
En revanche, aucune discrimination relative au sujet traité n’a
été faite, tant le penseur prussien a servi d’inspiration à des
auteurs couvrant un vaste champ de réflexions, souvent très éloignées
du strict domaine de la stratégie ou de la polémologie. Plus
précisément, la méthode de recensement employée a subi des
variations suivant les périodes étudiées. Au-delà de la
traditionnelle recherche de références croisées d’un ouvrage à
un autre qui a été employée sur l’ensemble des deux siècles d’étude,
la période antérieure à 1914 a pu bénéficier d’une exploration
systématique des ouvrages et revues constituant le fonds de la
bibliothèque historique de l’École militaire, héritière de la
bibliothèque de l’École supérieure de guerre. Le traitement
quantitatif des données ainsi recueillies fournit une assez bonne
estimation de la présence de Clausewitz dans le débat, puisque les
ouvrages présents dans la bibliothèque s’y trouvent précisément
parce qu’ils ont servi à l’étude des officiers de cette époque,
du moins des officiers de l’armée de terre. Globalement,
si le souci d’exhaustivité qui a sous-tendu ce travail est vite
apparu illusoire, notamment pour les périodes les plus récentes, il
a été remplacé par l’ambition de fonder l’étude sur un échantillon
suffisamment représentatif pour que, d’une part, les tendances
mises en évidence dans la réflexion clausewitzienne ne soient pas
remises en cause par l’exhumation d’un ouvrage que les recherches
n’auraient pas permis de mettre à jour, et que, d’autre part,
aucune œuvre majeure susceptible d’être référencée dans le débat
ne soit ignorée. Etudier
la réception de Clausewitz, se poser la question de son interprétation,
du rôle qu’il a pu jouer comme référence du débat, c’est
naturellement tirer ensuite le meilleur parti des ouvrages qui se sont
intéressés à lui. Plusieurs catégorisations peuvent être
retenues. On peut distinguer ceux qui lui sont favorables de ceux qui
ne le sont pas, ceux qui étudient Clausewitz et ses thèses et ceux
qui l’utilisent de manière plus ou moins approfondie pour étayer
une idée propre, ceux qui font appel à lui sur le thème de la
guerre et ceux qui sortent du champ guerrier, ceux qui peuvent prétendre
le connaître et ceux qui ne l’ont jamais véritablement lu, sans
parler, naturellement, des distinctions liées à l’époque de rédaction
des documents. Pour
apprécier la place de Clausewitz, une grande distinction a été
utilisée, entre deux types d’écrits. Les premiers peuvent être
considérés comme faisant véritablement partie de la littérature
clausewitzienne, soit qu’ils étudient la pensée du maître pour le
faire connaître, soit qu’ils le critiquent ; ils sont à la
fois le résultat d’une dynamique, puisque l’auteur a été
effectivement poussé à écrire sur ce sujet, et un facteur de
diffusion des idées ou de la notoriété de Clausewitz dans le débat
militaire français. Les seconds ne contiennent que des citations très
fugitives du général prussien ; ils permettent néanmoins
d’apprécier la diffusion de Clausewitz. Pour
rendre compte du fond du débat, le principe retenu a consisté, à
partir d’une articulation générale fondée sur la chronologie,
à regrouper, au sein de chaque période identifiée, les textes en
fonction des thèmes qu’ils abordent, avec, il est vrai, une géométrie
variable en fonction des époques, et en s’inspirant parfois des catégories
qui viennent d’être citées. Une chronologie assez stricte a été
retenue jusqu’au premier conflit mondial, car jusqu’à cette date,
les thèmes abordés sont relativement homogènes, centrés sur les
problématiques militaires. À partir des années vingt, si l’on
observe des phénomènes de continuité temporelle dans les thèmes
abordés par les auteurs, ces thèmes sont eux-mêmes plus variés, et
les périodes concernées se chevauchent davantage. Par
ailleurs, au sein de chacune des subdivisions de notre étude, deux
principes ont été respectés. Le premier a consisté à écarter
toute tentation d’apprécier la validité des opinions exprimées
par les différents auteurs au regard de l’œuvre de Clausewitz,
sauf dans quelques très rares cas où la méconnaissance manifeste
des écrits du général prussien était par elle-même porteuse de
sens. Ce fut en effet l’un des a
priori de ce travail que de considérer que l’œuvre
clausewitzienne était par elle-même et avant tout une interrogation
qui légitimait donc des types de réponse très variés. Le deuxième
principe a conduit à respecter strictement la séparation des réflexions
proposées par les différents auteurs, en s’interdisant, sauf
dans les différents paragraphes conclusifs, toute présentation
synthétique des positions prises sur un thème donné. Ce n’est, à
la manière des impressionnistes, que par la juxtaposition des idées
développées par des penseurs divers que le texte vise à faire
prendre conscience des rapprochements et des ruptures du débat. En
effet, les textes qui se répondent et, le cas échéant, se
contestent mutuellement, sont assez rares ; bien souvent, en dépit
de la proximité des problèmes évoqués, les auteurs n’ont pas
communiqué, voire même, sans doute, ne se sont pas lus. Après
quelques tâtonnements, le plan de l’étude est apparu avec une étonnante
clarté dans ce domaine ordinairement si nuageux de l’histoire des
idées. La période qui va de la vie de Clausewitz à la guerre
franco-prussienne de 1870-1871 est nettement celle des premières
apparitions du penseur prussien dans le débat militaire français,
elle est celle de la découverte dans le cadre d’un débat militaire
dont on ne peut que constater l’atonie relative. La période
suivante s’étend jusque dans les années 1930. Dans le cadre
d’une pensée militaire extrêmement riche, Clausewitz est redécouvert,
utilisé et contesté pour penser la guerre à venir avant que cette
première interprétation ne fasse l’objet après guerre d’un procès
en bonne et due forme. Ce procès est fatal au “premier
Clausewitz” mais n’empêche pas l’apparition d’un “nouveau
Clausewitz” qui marque la troisième période, celle qui, à partir
des années 1930 et jusqu’à la fin de la guerre froide, se
concentrera sur l’interprétation de la Formule et donc de la
fonction et de la place de la guerre et qui est marquée par la prédominance
des auteurs civils. Enfin, bien qu’il soit nécessairement
difficile de se prononcer sur le temps présent, l’hypothèse peut
être raisonnablement faite de la cohérence d’une quatrième période
toujours en cours, qui prend son départ au lendemain de la fin de
l’affrontement bipolaire. [1] Louis de Szafraniec Bystrzonowski, Résumé des principes de la guerre d’après l’ouvrage posthume du Général Clausewitz, Librairie J. Dumaine, Paris, 1846, p. 1. [2] Rüstow, L’Art militaire au xixe siècle, traduit de l’allemand sur la 2e éd. (1867) par le lieutenant-colonel Savin de Larclause du 1er Lanciers (1815-1867), Dumaine, Paris, 1869, p. 72. [3] Raymond Aron, Penser la guerre. Clausewitz, tome II L’Âge planétaire, Gallimard, Paris, 1976, 365 p. [4] Cf. Vincent Desportes, “La deuxième mort de Clausewitz”, Défense nationale, avril 2002. [5] Nous emprunterons désormais ce vocable à Raymond Aron, de même que nous désignerons l’ouvrage majeur de Clausewitz, Vom Kriege, sous le terme de “Traité”. [6] Claude Lefort, Le Travail de l’œuvre, Machiavel, Gallimard, Paris, 1972 rééd. 1986, 780 p. [7] On trouvera en bibliographie un état des études antérieures consacrées à la postérité de Clausewitz. [8] Christopher Bassford, Clausewitz
in English, [9] Ibid.,
p. 6. [10] Ulrich Marwedel, Carl
von Clausewitz Persönlichkeit und Wirkungsgeschichte seines Werkes bis 1918, Harald Boldt Verlag, Boppard am Rhein, 1978, 296
p. [11] Ibid., p. 218
(ma traduction). [12] Olaf Rose, Carl
von Clausewitz. Wirkungsgeschichte seines Werkes in Russland und der
Sowjetunion 1836-1995, Oldenbourg Verlag, Munich, 1995. [13] Christopher Bassford, op.
cit. [14] Ibid., p. 6. [15] Christophe Wasinski, Clausewitz et le discours stratégique américain de la fin de la deuxième guerre mondiale à nos jours, Namur, thèse de licence, 1999. [16] John Gooch, “Clausewitz disregarded”, in Michael Handel, Clausewitz
and Modern Strategy, Frank Cass, Londres, 1986, pp. 303-322. [17] Ferrucio Botti, “Clausewitz en Italie”, Stratégique, 2-3/2000, n° 78-79, pp. 141-167. [18] Hervé Coutau-Bégarie, Traité de stratégie, Économica-ISC, Paris, 2002, 3e éd., p. 216. [19] Liddell Hart, Basil, Stratégie,
Perrin, [20] J.F.C. Fuller, The
Conduct of War 1789-1961, Londres, 1961, p. 128. [21] Raymond Aron, Clausewitz penser la guerre, tome 1 L’âge européen, Gallimard, Paris, 1976, 472 p. [22]
Raymond Aron, “L’introduction de Clausewitz en
France”, Communication à l’occasion du Centenaire de
l’ESG, Sur Clausewitz,
Ed. Complexe,
Bruxelles, 1987, pp. 171-183. [23] Dallas D.
Irvine, “The French Discovery of Clausewitz and Napoleon”,
Journal of the American Military Institute, Fall 1940, vol. IV,
n° 3, pp. 143-161. [24] Douglas Porch,
“Clausewitz and the French 1871-1914”, in Michael Handel
(ed.), op. cit., p. 291. [25] Michael Howard,
Clausewitz, [26] Douglas Porch, op.
cit., pp. 287-302. [27] Azar Gat, A
History of Military Thought, [28] Gerd Krumreich, “Réflexions sur l’influence de Clausewitz en France après 1871”, Actes du colloque La Guerre de 1870/71 et ses conséquences, Institut historique allemand 10-12 octobre 1984 et 14-15 octobre 1985, Bouvier Verlag, Bonn, 1990, pp. 408-413. [29] Raymond Aron, op.
cit., p. 42. [30] Bien que l’étude ait été centrée sur la France, la littérature originaire de Suisse, de Belgique ou du Canada n’a pas été ignorée. [31] On peut considérer qu’il a été fait exception à cette règle pour rendre compte d’un texte publié en anglais par un auteur français, le général Gallois et pour évoquer un contradicteur anglophone de Raymond Aron.
|
||||||||||||||||||
|
|
Copyright www.stratisc.org - 2005 - Conception - Bertrand Degoy, Alain De Neve, Joseph Henrotin |
||||||||||||||||||