| Institut de Stratégie Comparée, Commission Française d'Histoire Militaire, Institut d'Histoire des Conflits Contemporains |
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1916. L'émergence des armes nouvelles dans la Grande Guerre Claude
Carlier et Guy Pedroncini LE
RETOUR DU
MOUVEMENT : Philippe
Meyer U Guy
Pedroncini
Avant de développer sommairement quelques aspects de ce très
important et très vaste sujet, je voudrais vous dire que ce n’était pas
moi qui aurait dû faire cette communication, et elle est pour moi
l’expression d’une amitié et d’une grande tristesse.
Philippe
Meyer avait fait, sous la direction d’André Corvisier et moi-même, une
remarquable maîtrise sur les chars et leur emploi de 1917 à 1931. Pour ce
colloque, il avait accepté de traiter l’émergence des chars. Un accident
mortel l’en a empêché avant même qu’il ait pu commencer à rédiger
sa communication.
Par
affection pour lui et pour ses parents, pour que sa mémoire ne disparaisse
pas - peut-être un jour pourrons-nous publier ses recherches - en
m’inspirant de sa maîtrise, j’ai décidé de vous présenter cette émergence
de l’arme nouvelle que sont les chars d’assaut.
Les chars d’assaut se préparent dans l’ombre et commencent à
en émerger au cours de l’année 1916. Ils montrent bien comment naît peu
à peu une arme nouvelle au milieu des problèmes techniques, industriels,
humains et tactiques qu’elle soulève. Les chars sont révélateurs aussi,
comme l’aviation, les sous-marins, les gaz, de la délicate confrontation
entre l’imagination qui crée l’arme et les réalités de son
utilisation.
Au
fond, il faut redire que la limite des contraintes c’est l’imagination.
Les
hommes ont toujours rêvé ou imaginé de bousculer les obstacles, et de
vaincre la résistance de l’adversaire en le terrorisant et en l’écrasant
sous une masse en mouvement irrésistible. Il suffit de rappeler les chars
à faux des Perses, les éléphants d’Hannibal, les charges de cavalerie
jusqu’au moment où le cheval se trouva incapable physi-quement de
porter une cuirasse apte à résister aux armes nouvelles d’alors, le
canon et le fusil.
L’idée
d’un engin puissant et protégé apte à se mouvoir sur n’importe quel
terrain tout en restant largement invulnérable n’avait pas disparu. Léonard
de Vinci écrivait en 1482 à Ludovic Sforza qu’il construisait « actuellement
des véhicules sûrs et fermés qui sont invulnérables et quand ils
avancent avec leurs armes aucun ennemi ne peut résister. Derrière eux
l’infanterie peut venir en sûreté et sans rencontrer d’opposition ».
Pendant
la guerre de Crimée, pour triompher de la boue de Baklava, furent employés
des tracteurs - Boydel -munis de sabots de roue. Cela suggéra - James
Cowen - l’idée de fabriquer un engin de combat blindé muni de
faux, mais Palmerston rejeta cette proposition jugeant l’engin trop barbare.
En
1905 à son tour le commandant Levavasseur avait pensé à doter l’armée
de véhicules blindés pour transporter en sécurité les munitions des
mitrailleuses, grosses consommatrices. L’automitrailleuse avait aussi
fait son apparition, mais dans la guerre de 1914 elle avait un handicap sérieux : elle
ne pouvait pas progresser dans un terrain bouleversé 1.
Et
ce ne sont pas les brouettes blindées imaginées à l’automne de 1914 qui
pouvaient résoudre la question posée par les tranchées.
Il
fallait trouver un engin nouveau qui permette de franchir les tranchées,
d’être le feu qui avance irrésistiblement, qui détruise les réseaux
de fils de fer barbelé et neutralise les mitrailleuses. Ce fut le char.
Avec
l’aviation il allait permettre de sortir de la guerre de siège pour
retrouver la guerre de mouvement, d’un mouvement d’ailleurs limité.
Dans
le cadre de cette communication, il est évidemment impossible
d’examiner dans le détail tous les problèmes techniques, industriels et
tactiques posés par les chars appelés d’abord artillerie d’assaut. Les
chars français - leur évolution, leurs liens avec l’infanterie,
l’artillerie et l’aviation -mériteraient à eux seuls plusieurs
colloques. Je me limiterai aux questions posées par la naissance des chars
et par leur utilisation tactique. La
naissance des chars
C’est
du côté des Alliés que s’impose l’idée d’un engin capable de
bousculer, de franchir les tranchées dès lors que ni la puissance
grandissante de l’artillerie, ni les énormes sacrifices humains
n’apparaissent comme capables de les surmonter 2.
Les
Anglais avancent une conception issue de la marine : le cuirassé
terrestre, énorme monstre de fort tonnage. Mais elle rencontre un obstacle
en posant de difficiles problèmes de réalisation à l’industrie. Cela
ouvre la voie à une autre conception : celle d’un char léger.
Il va naître de la rencontre du général Estienne et de Louis Renault.
Il se heurte à des rivaux, les chars moyens Schneider et Saint-Chamond aux
déplacements lents : 5 à 8 km/heure. Il faudra attendre 1935
pour que l’augmentation de la puissance des moteurs permette d’atteindre
35 à 45 km/h.
En
France, le précurseur est le général Estienne, la querelle de paternité
que lui fera un député, un certain Breton, ne va pas loin. Estienne est un
polytechnicien, à l’ironie mordante. Ce n’est pas une clé qui
conduit nécessairement au succès. Il avait cependant affirmé dès le 25
août 1914 - la date mérite d’être soulignée - que
« la victoire appartiendra à
celui qui réussira à monter un canon sur une voiture capable de se mouvoir
en tous terrains ».
Le
12 décembre 1915, il peut exposer son projet au général Joffre. Il
faudrait disposer d’un engin de 12 tonnes avec 15 à 20 millimètres de
cuirasse et qui roulerait à une vitesse de 6 à 9 km/h. Il devrait être
équipé de chenilles inspirées du tracteur américain Holt pour se
mouvoir dans les terrains bouleversés. Joffre se montre très intéressé
et il soutient Estienne qui, le 25 décembre, rencontre le général Pétain.
Les deux hommes avaient uni leurs idées tactiques à la bataille de la
Marne : Estienne commandait l’artillerie de la 6e
division de Pétain. Ils avaient accru l’efficacité de leurs batteries en
coordonnant les réglages de l’artillerie avec l’observation aérienne.
Au
cours de l’entrevue, il pose trois questions au général Pétain. Dans
l’état actuel de l'armement, peut-on espérer faire mieux qu’en
Champagne ? La réponse est non. Alors est-ce que des cuirassés
terrestres pourraient être utiles ? Pétain répond : oui.
Estienne lui demande s’il estime que pour réaliser son idée, il
disposera d’un an avant que la guerre finisse. La réponse est oui 3.
Fort
de ces deux appuis Estienne va rencontrer Louis Renault. Celui-ci se dit
submergé de commandes et en dépit de l’intérêt qu’Estienne a éveillé
en son esprit, il assure ne pas pouvoir se lancer dans cette construction.
Le
commandant Ferrus, du service automobile de l’Armée, met alors Estienne
en rapport avec un ingénieur du Creusot, Brillié. Lui aussi est séduit
par les idées d’Estienne et il assure que la maison Schneider réalisera
le char qu’il propose.
Le
21 décembre 1915, il est de nouveau reçu par Joffre et il l’informe
qu’il a trouvé l’appui technique indispensable. Le Creusot peut démarrer
immédiatement la fabrication du char. Ce char Schneider aura un canon de
37, deux mitrailleuses, 6 hommes d’équipage. Il pèsera 13 tonnes 5 et
roulera à 6 km/heure. 400 unités sont prévues immédiatement.
Le
7 janvier 1916, Estienne retourne voir Pétain qui lui renouvelle son appui.
Les choses s’accélèrent alors en janvier 1916.
Le
24, le lieutenant-colonel Maurice Gamelin, chef du 3e bureau du
GQG envoie une note au 1er bureau : « Il
y a lieu de poursuivre la réalisation
de l’engin », et le 27 il précise que la réalisation du
cuirassé terrestre est à faire avant le printemps de 1917. Il insiste sur
le fait que le cuirassé terrestre devra pouvoir circuler dans tous les
terrains, atteindre 7 km/heure, gravir des rampes de 40 %, franchir des
tranchées de 1,50 m de large et traverser les réseaux de fil de fer. Enfin
Gamelin confirmait la commande de 400 engins.
Estienne
a réussi : l’armée française aura des chars.
La
direction du programme lui échappe : elle est confiée à un
ingénieur de la maison Schneider, Deloule. Mais celui-ci a l’élégance
d’y associer Estienne en le tenant constamment au courant de l’évolution
de la réalisation du programme.
Le
21 février 1916, dans l’ombre de la bataille de Verdun qui commence, des
essais ont lieu : le 23 le compte rendu fait état d’une large réussite.
Les chars ont franchi des tranchées de 1,75 m et même de 2 m. Ils ont
aussi traversé deux réseaux très solides de fils de fer « comme
un éléphant traverse une touffe de fougères ». L’engin répond
donc parfaitement à ce que l’on attend de lui.
Le
27 février, le sous-secrétariat d’État à l’Artillerie et aux
Munitions fait savoir au sujet des tracteurs présentés par Estienne
« qu’un marché a été passé
le 25 avec la maison Schneider pour la fourniture de 400 tracteurs chenillés
et blindés » : le rythme de fabrication sera de 100
appareils par mois, l’achèvement des 400 tracteurs est prévu pour le 25
novembre 1916 4.
La
seule demande supplémentaire porte sur un allongement de 30 cm des
chenilles pour faciliter le franchissement des tranchées. Le sous-secrétariat
demande aussi que soit ajoutée une coupole pour que conducteur puisse voir : il
sera le commandant de l’engin.
C’est
alors qu'Estienne se voit contester sa paternité des chars. Le député
Breton rappelle qu’il a proposé, en novembre 1914, une automobile blindée
avec des scies circulaires pour couper les fils de fer barbelés et
qu’en septembre 1915 Schneider lui avait présenté un appareil capable de
sectionner ces fils. En décembre 1915, ce projet avait d’ailleurs été
communiqué à Estienne 5.
Schneider
faisait d’autre part valoir qu’il avait obtenu, le 15 janvier 1915, un
brevet pour une automitrailleuse blindée à roues et qu’il considérait
que le vrai point de départ du char était là. Des essais avaient été
faits, le 16 juin 1915, devant Poincaré lors de sa visite 6.
Comme
souvent l’idée était dans l’air, mais c’est Estienne qui avait réussi
à intéresser Joffre et obtenu la commande de l’État. Par ailleurs son
engin était plus complet.
Le
26 mars 1916, Estienne apprenait l’existence du char Saint-Chamond lancé
par le service automobile de l’Armée. Il était doté d’une cuirasse
plus épaisse que le char Schneider, avait une forme de bateau à l’avant
et ses trains de roulement étaient protégés par des plaques blindées.
Celles-ci furent rapidement abandonnées car elles s’embourbaient. Ce char
apportait aussi des solutions originales : chaque chenille était
entraînée par un moteur électrique actionné par une dynamo recevant son
courant d’un moteur à essence Panhard situé au centre de la coque du
char. Il était doté d’un canon de 75 et de 4 mitrailleuses.
Le
Saint-Chamond avait cependant un vice fondamental : son nez
effilé allait se ficher dans la terre lors
des franchissement des
tranchées. Le char s’immobilisait et était facilement détruit par
l’artillerie adverse 7.
La
réalisation de ces programmes fut plus lente que prévue : les
derniers Saint-Chamond - la commande avait été aussi de 400
appareils - sortirent en mars 1918.
C’est
alors que le général Estienne estima nécessaire de concentrer les efforts
sur un char léger plus maniable dont la production pourrait être plus
rapide. Au début de juillet 1916, il rencontrait Louis Renault et il lui
proposa la construction d’un char léger à côté des chars Schneider
et des chars lourds anglais qu’il avait été invité à voir en juin
1916.
Il
reçoit alors de Joffre une aide décisive : en octobre 1916, il
est nommé commandant de l’artillerie d’assaut, ce qui lui donne une
plus grande autorité pour agir.
Louis
Renault lui ayant donné son accord, Estienne soumet son projet à Joffre : le
char léger Renault aurait 4 tonnes, de 16 à 22 millimètres de blindage,
il roulerait à 12 km/heure mais en ralentissant à 2 km/heure il pourrait
gravir des pentes de 80 % 8.
Ce
qui frappe, c’est qu'Estienne pense déjà qu’ils pourront être
utilisés soit en soutien de l’infanterie, soit en formations autonomes.
Joffre donne son accord et son soutien : ainsi vont naître les
chars FT 17 (faible tonnage).
Le
prototype sort en février 1917 : il a 5 m de long, 1,74 m de
large, 2,14 m de hauteur. Il pèse 7 tonnes et a une vitesse maximum de 8
km/h. Il est doté d’une excellente mobilité.
Le
choix, le 20 juin 1917, du nouveau commandant en chef, le général Pétain,
de demander la fabrication non plus des 1 000 chars initialement prévus
mais de 3 500 pour le printemps de 1918 oblige Renault à faire appel,
pour leur construction, à Berliet et à Somua (Société d’outillage mécanique
et d’usinage d’artillerie).
Au
total, deux sortes de chars furent fabriquées : les mâles avec
un canon de 37 et les femelles avec des mitrailleuses.
Le
char FT 17 devait recevoir le
baptême du feu le 31 mai 1918 dans la forêt de Retz, et le 18 juillet 300
chars purent être lancés dans la contre-offensive qui marque le
commencement de la défaite allemande : leur intervention fut décisive
dans la zone de la forêt de Villers-Cotterêts. Leur tactique d’emploi était
désormais largement adaptée aux conditions de la lutte et elle associait
les chars non seulement à l’infanterie mais aux barrages mobiles de
l’artillerie et à l’action de l’aviation. Le couple char-avion
naissait.
A
la fin de la guerre, il apparaissait que le char avait profondément modifié
les conditions de la lutte. Sans doute son rôle serait-il apparu encore
plus décisif si l’offensive de Lorraine pour laquelle des centaines de
chars étaient prévus avait eu lieu.
Il
faut citer Fuller : « Le
char de combat révolutionna entre 1916 et 1918 l’art de la guerre tel
qu’on le comprenait depuis
l’abandon de l’armure individuelle » 9.
Pour
être complet, il faudrait naturellement examiner les réalisations des
autres pays belligérants.
Je
dois me borner à quelques indications sommaires.
En Angleterre, il faut souligner le rôle de Winston Churchill qui a
permis à sir Albert Stern et aux colonels Swinton, Elle et Fuller de créer
l’arme blindée anglaise. On constate une fois encore que le rôle de
certains hommes est souvent décisif. Il faut redire que seul un homme ne
peut pas tout faire, mais souvent sans lui les réalisations resteraient à
l’état de vœux pieux.
Le
Comité crée le 24 février 1916 - le début de la bataille de Verdun est
vraiment lié dans l’ombre aux chars - et dont le président fut Eustace
Tennysson d’Eyncourt, était une émanation de la Royal Navy. Il aboutit
à la création des chars Mark I
futur Mark V appelé Mother.
Finalement pour des raisons de secret le nom de tank fut adopté : c’était
le nom des réservoirs d’eau du Deccan, et on pensait que ce nom
n’attirerait pas l’attention des espions ennemis.
Au
total, 150 furent construits en 1916, 1 110 en 1917 et 1 359 en
1918. Soit 2 619 contre plus de 4 000 en France 10.
En
Allemagne, peu de chars ont été construits : le Haut
Commandement allemand n’a réalisé que très tardivement l’importance
des chars et leurs effets sur le moral des combattants. Après avoir
utilisé quelques chars capturés aux Alliés, les Allemands s’orientèrent
vers de très gros chars A 7 V
surchargés d’armements : un canon de 57, 6 mitrailleuses et 18
hommes d’équipage. Ils étaient peu mobiles, avec une garde au sol
insuffisante : 40 cm. Une centaine avaient été prévus : 35
seulement furent achevés.
A
la fin de la guerre aux chantiers de la Seyne se préparait un véritable
cuirassé terrestre : il devait peser 40 tonnes, avoir un puissant
armement, 7 hommes d’équipage, rouler à 6,4 km/heure et disposer d’une
puissance de 150 cv (les Panther allemands
atteindront 600 cv et les Sherman américains
400).
Il
n’atteignait pas les 45 tonnes du char allemand A
7 V, mais il se trouvait dans la catégorie des chars lourds.
Quelles conclusions peut-on dégager de ce rapide tour d’horizon
des modèles de chars ?
En
France, leur construction a posé de gros problèmes industriels. Les usines
françaises furent finalement capables de sortir 700 chars par mois au
maximum - Renault ayant fabriqué les 2/3 de la production en
septembre 1917. En effet elle se heurtait aux difficultés de
l’approvisionnement en matières premières - il fallait
importer de l’acier des États-Unis et de Grande-Bretagne, et la guerre
sous-marine à outrance posait de graves problèmes de fret. Rappelons que
Roberto Nayberg a montré qu’en décembre 1917 Clemenceau avait menacé le
président Wilson d’une paix séparée si les États-Unis n’envoyaient
pas de quantités plus importantes de pétrole en France 11.
L’industrie
se trouvait également en situation difficile pour la main-d’œuvre : la
saignée des premières années de la guerre avait été trop forte.
Aussi
avec le recul du temps, il apparaît que le général Estienne en obtenant
d’orienter les fabrications vers les chars légers a su trouver les
solutions militaire et industrielle les mieux adaptées à la situation générale.
La
mise en œuvre tactique des chars liée à l’aviation a apporté à la
victoire finale une contribution irremplaçable. On reste étonné qu’en
août 1918 Foch ait encore jugé que « pour vaincre il nous faut la
supériorité numérique la plus forte possible. Si les avions, si les
chars mangeaient trop d’effectifs ce serait une erreur ».
Heureusement que cette erreur fut commise. Les
problèmes tactiques : comment utiliser les chars
Dès le 5 septembre 1916, les Anglais avaient utilisé quelques
chars, mais c’est lors de la bataille de Cambrai qu’ils en lancèrent un
nombre important - 330 - dans une offensive où ils
intervinrent par surprise et obtinrent d’importants résultats.
C’est
l’Instruction du 30 octobre 1917 qui détermina la tactique employée. A
raison d’un char par 100 mètres de front d’attaque, ils devaient agir
par compagnies fortes de 12 chars et n’ayant qu’un seul objectif à
atteindre. L’infanterie devait suivre les blindés eux-mêmes protégés
par un barrage mobile d’artillerie.
Les
chars ouvrirent bien la route, mais l’infanterie suivit mal. Les
Allemands s’adaptèrent en se concentrant dans les villages. Cependant le
front allemand fut percé et l’avance atteignit sept kilomètres.
Ce
succès resta limité : les contre-attaques allemandes reprirent
une partie du terrain perdu, et surtout certaines limites des chars
apparurent. Par exemple à Flesquières, il avait suffi d’une pièce de 77
pour détruire 10 tanks et arrêter une journée entière la progression de
l’attaque.
Mais
après Cambrai les possibilités des chars ne semblaient plus contestées 12.
De
leur côté, les Français avaient peu à peu découvert avant Cambrai la nécessité
de protéger les chars par l’artillerie et par l’infanterie pour leur éviter
des pertes excessives. Les attaques du 16 avril des chars du commandant
Bossut obéirent à ces idées tactiques dans la région de Berry-au-Bac.
Mais
il restait à faire de cette arme nouvelle une arme pleinement efficace.
Les
premiers mois du commandement en chef du général Pétain ont constitué un
moment décisif pour l’avenir des chars.
Ils
avaient certes été considérés comme pouvant apporter un appui non négligeable
dans la lutte immobile des tranchées.
Dès le 9 octobre 1916, Estienne avait posé quelques bases de leur
utilisation : « L’artillerie
d’assaut précède l’infanterie, l’éclaire, lui ouvre le chemin et
couvre sa progression. La mission d’un groupe d’AS comporte trois
phases successives : faciliter la prise de la première position
par l’infanterie... s’emparer des batteries ennemies et sitôt
qu’elles sont prises, le groupe d’AS sans attendre l’infanterie qui
s’efforce de le rallier le plus tôt possible se porte à l’attaque de
la seconde position » 13.
Mais
cette manière de voir avait été critiquée, notamment par Franchet
d’Esperey. Il estimait que l’artillerie d’assaut devait être « un
coup de force suivi d’un coup de surprise ». Mais Nivelle avait
rejeté cette conception et refusé à Franchet d’Esperey l’emploi des
chars « pour l’entrée en opération ».
Ces
tâtonnements avaient fini par l’engagement des chars en dispositif serré
offrant à l’artillerie adverse « un
but trop visible », et
sauf exception ils ne franchirent pas la première position allemande.
Leurs pertes furent considérables : sur 128 chars engagés, 76
furent détruits. Ces pertes de 60 % apparurent comme considérables,
mais en 1940 la contre-attaque d’Abbeville se solda par des pertes équivalentes.
Aussi,
leur premier engagement apparut comme propre à décourager les partisans de
l’arme nouvelle. Un emploi plus habile des chars les 5 et 6 mai redonnèrent
espoir. En effet, engagés dans le terrible secteur du Moulin de Laffaux,
ils réussirent à réduire rapidement les nids de mitrailleuses et à
pratiquer facilement les brèches nécessaires dans les fils de fer.
Ces
résultats étaient d’autant plus encourageants que le bilan de leurs défaillances
techniques est lourd : les leviers de direction devenaient brûlants,
les chenilles étaient trop étroites et les carters d’huile avaient une fâcheuse
tendance à se détacher. Pourrait-on porter rapidement remède à ces délicates
questions ?
En
mai 1917, on était dans le domaine technique et dans le domaine tactique à
la période de rodage.
Comme
Joffre, le général Pétain avait porté un intérêt constant aux chars.
Le 15 mai, le destin des chars, au total décevants en avril et en mai, était
encore en suspens. Sa confiance à leur égard est décisive.
La
première action à mener était l’amélioration technique des chars. Dès
le 23 mai, il s’étonnait qu’aucune des décisions prises antérieurement
n’ait été suivie d’effets. Le 12 juin, le général Estienne fixait à
trois mois le délai indispensable pour parvenir à une amélioration de
l’état des chars avant de les engager de nouveau dans le combat.
Ce
délai devait permettre de réviser les programmes antérieurs : au
31 mai, le bilan des fabrications s’établissait à 314 chars Schneider
et à 83 chars Saint-Chamond
effecti-vement livrés. C’était insuffisant.
Aussi,
le 12 juin, Estienne se prononçait nettement pour la construction des chars
légers : il fallait tout concentrer sur eux pour que le millier
qui devait sortir en 1917 soit effectivement produit.
C’est
alors que dans une longue lettre 14 le
général Pétain prit position. Il proposait au ministre de l’Armement de
porter à 3 500 le nombre des chars légers à fabriquer pour 1918. Sa
décision intervenait au moment où les chars Renault
étaient techniquement au point. Le 25 juillet, Painlevé approuvait le
projet.
Mais
l’effort demandé à l’industrie apparaissait « comme un effort
prodigieux ». D’autant qu’il faudrait aussi disposer de chars
lourds pour détruire les canons anti-tanks.
Le
ministre estimait que d’importants retards étaient à prévoir : il
chiffrait à 450 au lieu des 1 150 prévus le nombre des chars légers
livrés en 1917. Pétain protesta et demanda que soit réduite la production
des chars lourds au profit des chars Renault.
Avec
le successeur de Painlevé, Loucheur le conflit devint ouvert. Le 28
octobre, le ministre informait Pétain que le chiffre de 1 000 chars légers
serait atteint au mieux que le 31 mars 1918. Un échange de lettres au ton
assez vif n’aboutit pas à modifier les positions. Mais la bataille de La
Malmaison - 23 au 26 octobre 1917 - fournit au général Pétain
de nouveaux arguments. L’emploi des chars avait permis de remporter de
nets succès.
Dans
une lettre du 14 novembre 1917, Pétain expliquait que « l’emploi
des chars d’assaut dans la journée du 23 octobre a été dans
l’ensemble couronné de succès et a rendu aux troupes confiance dans la
valeur de ces appareils ». Ils avaient servi principalement dans
la seconde partie de la bataille, c’est-à-dire après qu’ils se furent
dégagés du terrain fortement bouleversé par les tirs de destruction de
l’artillerie. Précédant alors de très près l’infanterie, restant en
liaison intime avec elle, ils ont réduit au canon de très nombreuses
mitrailleuses qui entravaient la progression. L’emploi tactique a été
judicieux.
Il
faut souligner que la bataille de La Malmaison apparaît comme
l’aboutissement des recherches et des réflexions tactiques de tout l’été.
Le 8 mai, le 3e bureau estimait que les chars pour être
efficaces devaient être protégés par l’artillerie, qu’ils devaient
agir en petites fractions et non en grandes masses. Le 12 juin, Estienne
annonçait que l’infanterie « réclamera
des chars pour faire l’attaque comme elle réclame de l’artillerie
lourde pour la préparer ». Enfin la note du 22 août fixait
« provisoirement » la mission des chars : ils devaient
ouvrir la route à l’infanterie, soit en attaquant brusquement sur un
front calme ordinairement, soit en entrant en action après l’enlèvement
de la première position. Mais, dans cette note, le général Pétain
indiquait aussi que les chars pouvaient agir par surprise contre les premières
positions adverses et s’employer « dans
une opération avec préparation d’artillerie pour appuyer l’attaque
des deuxième et troisième positions moins fortement atteintes par
l’artil-lerie » 15.
C’est
donc à attitude de souplesse dans l’adaptation tactique que s’arrêtait
à l’automne de 1917 le général en chef.
Comment
ne pas souligner particulièrement que l’idée de protéger les chars par
les avions n’avait cessé de grandir. Dès le 8 mai le 3e
bureau du GQG avait estimé « indispen-sable » la protection des
chars par l’aviation.
Ainsi
la bataille de La Malmaison - rappelons que cette zone du Chemin
des Dames fut la plus touchée par les mutineries d’avril - révélait
toute l’importance que les chars allaient prendre pour la fin de la Grande
Guerre. Et pour l’avenir 16.
Il
devenait net qu’un groupe de petits chars était plus efficace qu’un
mastodonte unique. Mais aussi qu’ils étaient faits pour le mouvement. Arrêtés,
ils devenaient des cibles vulnérables pour l’artillerie. Enfin, ils
apparaissent comme une arme essentiellement offensive : ils
devaient pâtir par la suite de cette image.
Aussi
devant ces perspectives, le général Pétain fut-il très inquiet des
retards annoncés par Loucheur. Le gouver-nement fut sensible aux
protestations du général en chef : il chercha à simplifier le
processus décisionnel 17.
Mais
ce n’est finalement que le 1er mars 1918 qu’un décret créa,
au sein du ministère de l’Armement, une direction de l’Artillerie
d’assaut. Tous ces retards font qu’au 21 mars les armées françaises ne
disposent encore que de 245 chars Schneider,
de 222 chars Saint-Chamond et
d'un seul char Renault en état
de combattre.
L’hiver
1917-1918 ne fut donc pas particulièrement favorable à la fabrication des
chars légers.
Par
contre, les idées tactiques marquèrent quelques progrès.
La
bataille de Cambrai avait fait ressortir l’efficacité des chars lors
d’une attaque par surprise. Aussi fin décembre, les instructions marquent
l’apparition d’idées plus précises ; voire nouvelles : elles
maintiennent naturellement la liaison avec l’infanterie, mais elles
montrent que l’idée de créer la surprise en perçant la première ligne
et en désorganisant la seconde avec des chars a conquis droit de cité.
Cependant un dernier doute demeure : l’artillerie d’assaut
n’est pas encore « une arme sûre,
les effets de l’artillerie ennemie, le caprice des moteurs, des obstacles
imprévus la réduisent à néant ».
Au
fond, comme il arrive souvent avec les armes nouvelles, les audaces
d’utilisation devancent les possibilités réelles de l’arme.
Le
soldat reste tributaire du technicien et de l’inventeur. Mais fin 1917 il
est acquis que les chars ne sont plus sérieusement contestés, que
l’avenir leur est ouvert, et que des utilisations tactiques, voire stratégiques
beaucoup plus larges sont définies ou pressenties.
On
admet qu’ils peuvent créer la surprise en attaquant sans préparation
d’artillerie. Si l’on pense qu’ils doivent agir en liaison avec
l’infanterie - les tranchées restent un phénomène omniprésent
à cette date - on admet qu’ils peuvent percer et désorganiser
profondément le dispositif adverse.
Cela
apparaît dès l’aurore de l’année 1918. Une note du 3e bureau
du 19 janvier envisageait de faire protéger les chars légers par des chars
lourds de 60 tonnes... car le char léger peut résoudre les problèmes
tactiques posés par la guerre de position en donnant à l’attaque la
possibilité de désorganiser les forces adverses avec une rapidité supérieure
à leurs possibilités de remplacement par des forces de réserves. Il
estimait sur un plan encore plus général que la décision de la bataille
devait être recherchée « dans
une succession d’attaques puissantes ». Mais leur rapidité
« avait toujours été entravée
par la difficulté de pousser l’artillerie après un premier assaut ».
Et le 26 janvier une seconde note du 3e bureau affirmait que les
chars d’assaut étaient seuls à même de rompre le front et de réaliser
la percée. On mesure la rapidité de l’évolution des idées. Le 3e bureau
estimait qu’une désorganisation profonde obtenue par les chars
permettrait une avance d’une cinquantaine de kilomètres. « Les
chars d’assaut sont un fait nouveau : ils nous assurent la
possibilité de réduire la résistance des rideaux de mitrailleuses et de
rompre la couverture en deux ou trois assauts successifs ».
Tout
est prêt désormais pour que les chars dès que leurs qualités techniques
seront à la hauteur des ambitions conçues pour eux soient un des éléments
décisifs dans l’issue victorieuse de la guerre.
Ce
sera l’objet de la directive n° 5 du général Pétain du 12 juillet
1918.
La
directive n° 2 bis du 30 décembre 1917 avait marqué un tournant
dans la préparation de l’armée française à l’offensive. En tirant
les leçons des offensives de Riga et de Cambrai, celle-ci avait montré
comment les chars pouvaient créer la surprise et percer, celle-là. Comment
l’artillerie et la manœuvre permettaient de réaliser des pénétrations
rapides et profondes ?
Aussi,
cette directive prescrivait que l’armée française devait s’entraîner
« à manœuvrer en terrain découvert »,
et rappelait que le mouvement est une des caractéristiques de la manœuvre
offensive.
Les
offensives allemandes du printemps achevèrent de préciser les orientations
offensives. Le 9 avril deux notes du général Pétain marquent le début
d’une évolution qui en trois mois achève la mise au point des méthodes
d’offensive.
Les
offensives devront être montées dans un minimum de temps, utiliser les manœuvres
de débordement et d’encerclement et s’appuyer sur les chars.
L’infanterie doit combattre avec eux et eux avec l’infanterie. Les
chars, ordonnait Pétain, doivent être « le
principal instrument de la surprise au moment de la reprise de
l’offensive ».
Foch
ayant demandé à Pétain, le 27 juin de réunir en une seule directive les
principes établis dans les instructions antérieures le 12 juillet Pétain
lançait sa directive n° 5 : « L’offensive
doit reposer sur des procédés
d’attaque simples, audacieux et rapides ».
La
surprise stratégique sera obtenue par le secret absolu, la surprise
tactique « sera obtenue soit à
la faveur d’une préparation par l’artillerie et l’aviation de
bombardement aussi brève et aussi violente que possible ; soit
sans préparation à la faveur de l’action de rupture des chars d’assaut
ouvrant la voie à l’infanterie et à l’artillerie ».
Les
chars d’assaut dans la phase offensive alliée allaient ainsi constituer
un facteur essentiel de sa réussite. Aussi bien lors de la contre-offensive
du 18 juillet que dans les opérations ultérieures. Comme l’écrira
Fuller, « Dans ses derniers
mois, la guerre avait prouvé que des systèmes de retranchements
formidables telles les lignes Siegfried et Hindenburg étaient traversées
par les chars d’assaut » 18.
Lorsque
l’offensive prévue en Lorraine pour le 14 novembre 1918 fut devenue sans
objet, on constate qu’elle devait être soutenue par des centaines de
chars (600) et d’avions, ceux-ci protégeant et coopérant avec ceux-là.
On ne peut s’empêcher de penser qu’une rupture du front allemand avec
des conséquences incalculables aurait pu en résulter. Cette ultime
confirmation de l’importance des chars n’a pas été donnée.
Mais
l’évolution de la Grande Guerre en 1917 et en 1918 dans le domaine des
chars et de l’aviation préfigure déjà ce que sera la Deuxième Guerre
mondiale.
Comme
l’a écrit Fuller : « N’importe
quelle armée de 1919 battrait une armée égale en nombre équipée comme
l’étaient celles de 1914. Il n’y a qu’un laps de temps de 5 années
entre ces deux dates et pourtant toute la puissance de la guerre a changé.
Sous bien des aspects la guerre comme elle fut menée en 1918 est aussi différente
de celle de 1914 que celle-ci l’était de 1814 » 19.
Au
colloque du mois de mai, à Vincennes, j’avais dit qu’à Verdun
finissait la Grande Guerre de 1914-1915 et commençait la Grande Guerre de
1917-1918. Je ne pensais pas que ce rapide examen de la question des chars
me permettrait d’illustrer mon point de vue.
Une fois encore, dans les profondeurs, Verdun marque un sommet et un
tournant dans la Grande Guerre.
Il
ne s’agit pas de diminuer l’importance des autres batailles : il
s’agit de voir qu’à Verdun finit une guerre et qu’une nouvelle
commence. * Président du Comité National du Souvenir de Verdun. 1 Ces automitrailleuses peu utiles dans une guerre de tranchées avaient pour elles l’atout de la vitesse : 45 km/heure, si bien que certaines reste-ront en service jusqu’à la veille de la Deuxième Guerre mondiale. 2 Outre les documents d’archives nous disposons de nombreux articles de J. Perré, Revue de l’infanterie 1923, 1932, 1935, 1936, 1937, 1938 et Revue militaire française 1924, 1925, 1936 - qui traitent les principales questions. Et de deux excellentes études : celles de Philippe Meyer, maîtrise citée 1983, et celle de Michèle Battesti dans l’Histoire de la Grande Guerre dirigée par Paul-Marie de la Gorce, Flammarion, 1991, tome II, p. 480-494. 3 Il y aurait toute une étude à faire sur les prévisions de la durée de la Grande Guerre. Je viens de donner une contribution aux mélanges d’un ami - silence de rigueur avant leur remise. Elle révèle combien les hommes les mieux informés civils ou militaires sont impuissants à prévoir même approximativement la durée de la guerre. 4 Les essais et l’adoption répondent à une lettre du général Joffre du 31 janvier 1916 (AFGG, 31 - 3292 et 3308). 5 L’ensemble de cette question a fait ultérieurement l’objet d’une lettre de la maison Schneider à Estienne le 28 mai 1919 pour mettre fin à la polémique qui avait repris après la fin des hostilités. Cette lettre est citée intégralement dans le mémoire de Philippe Meyer, p. 29 et 30. 6 Poincaré a relaté cette visite dans ses mémoires Au service de la France, tome VI, p. 264-265. 7 Le Saint-Chamond pesait 23 tonnes, et roulait à 8 km/heure. Il sera engagé le 5 mai au Moulin de Laffaux. 8 Ce qui explique qu’il sera très bien adapté à la guerre du Rif. 9 Major - général JFC Fuller, La guerre mécanique et ses applications, Berger-Levrault, Paris, 1948, p. 30. 10 On peut faire une comparaison avec le nombre des avions construits : 200 en 1914, 1 900 en 1915, 6 100 en 1916, 14 700 en 1917 et 32 000 en 1918. 11 Il semble que Clemenceau ait été très sensible aux questions économiques : Denise Artaud a cité dans sa thèse une lettre de Clemenceau estimant en juin 1918 qu’une rupture du front serait moins grave qu’une rupture du front du franc. 12 Une note du 2 février 1918 du GQ insistait sur cet incident. 13 AFGG, 511-49. 14 AFGG, 521-539, lettre du 20 juin 1917. 15 AFGG, 522-957. 16 Sur ces questions voir G. Pedroncini, Pétain général en chef, PUF, 1974, p. 104 et suivantes. 17 Le commandement demande, le ministre de la Guerre décide, le ministre de l’Armement exécute. 18 Fuller, op. cit., p. 92. 19 Ibid., p. 75.
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