| Institut de Stratégie Comparée, Commission Française d'Histoire Militaire, Institut d'Histoire des Conflits Contemporains |
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Chapitre
V
La
façon dont les hommes créent de la richesse et la façon dont ils font la
guerre sont inextricablement mêlées¼
On n’a pas encore pleinement réalisé que la grande époque de
l’industrialisme est derrière nous. Les mécanismes de base permettant de
créer de la richesse sont en train d’être bouleversés - et la guerre,
comme d’habitude, subit une mutation en parallèle. Alvin
et Heidi Toffler
, Vers le milieu du XXe siècle, le monde moderne amorça une lente métamorphose, le faisant passer d’une société industrielle à une société de l’information . Cette transfiguration se poursuit aujourd’hui, alimentée par les percées continuelles réalisées dans les domaines des ordinateurs et des communications. Il est intéressant de noter, comme le suggère notre exergue, que les méthodes de la guerre aérienne semblent vouloir changer parallèlement. John Boyd et John Warden sont des personnages de transition dans cette évolution de la théorie de la puissance aérienne stratégique. Alors que la paralysie reste en toile de fond de toute pensée relative à ce sujet durant le XXe siècle, la transformation théorique dont Boyd et Warden sont les représentants fait passer d’une guerre visant l’économie par attaque des capacités industrielles à une guerre s’attaquant à la conduite des opérations par un choix d’objectifs liés à l’information. il convient maintenant de présenter une étude plus détaillée de cette évolution, dans le domaine de la théorie sur la paralysie stratégique. Le passé : Paralysie par attaque de l’industrie dans une guerre visant l’économieDurant la première moitié du premier siècle de l’histoire de la puissance aérienne , les doctrines aériennes stratégiques qui se développèrent tant en Grande-Bretagne qu’aux États-Unis étaient façonnées par la théorie de la paralysie stratégique. Elles étaient également marquées par la conviction que la meilleure manière d’obtenir cette mise hors d’état de fonctionner d’une nation et de ses forces armées se trouvait être l’attaque directe du potentiel économique soutenant son effort de guerre . La doctrine du bombardement stratégique de la Royal Air Force (RAF) traduit la personnalité de son chef entre les années 1919 et 1928, l’Air Marshal Sir Hugh Trenchard . Le but déclaré de la politique aérienne de Trenchard était de provoquer la désintégration et l’effondrement de l’économie de guerre de l’ennemi. À la fin des dix années passées à la tête de la RAF, dans un mémorandum adressé à ses alter ego des autres armées, il formule la déclaration sans doute la plus claire sur ses convictions relatives à la guerre aérienne . Trenchard y propose la mission de guerre suivante pour la RAF : “L’objectif de la Royal Air Force est de casser les moyens de résistance de l’ennemi en attaquant les objectifs les mieux adaptés à cette finalité”. Il poursuit en caractérisant ces objectifs comme étant les “centres vitaux ” de l’ennemi en matière de production, de transport et de communication, et constituant la source de son effort de guerre [1]. Trenchard met en lumière les effets de telles attaques sur le moral ennemi, affirmant qu’elles “terroriseraient les travailleurs (hommes et femmes) des usines de munitions, à tel point qu’ils ne viendraient plus travailler, que les dockers abandonneraient le chargement des bateaux de munitions par peur d’une attaque aérienne sur le quai ou l’usine concernée” [2]. Ainsi, la politique aérienne stratégique britannique avait-elle une double nature, se concentrant sur la destruction des capacités et de la volonté de l’ennemi à résister. Elle recherchait la paralysie stratégique générée par le bouleversement psychologique et la terreur, résultats de la désorganisation et de l’effondrement économique. Pendant ce temps, aux États-Unis
, l’Air Corps Tactical School
(ACTS) conduisit le développement
de la doctrine américaine du bombardement stratégique.
Ce développement fut, bien sûr,
influencé par les “sermons” de William Mitchell,
mais également par les idées
d’un vétéran de la Première Guerre mondiale
, le colonel Edgar Gorrell
. En tant que chef de l’Air Service Technical Section du corps expéditionnaire
américain en France
(AEF), Gorrell était responsable du programme stratégique aérien
de la Première Guerre mondiale. Après la guerre, Gorrell écrivait :
“l’objet
du bombardement stratégique est de larguer des bombes, du ciel, sur les
centres commerciaux et les lignes de communications, en des quantités
telles qu’elles réduiront à l’état de ruines les points visés et
interrompront les approvisionnements indispensables à une armée déployée” [3].
Il continuait en comparant les forces armées ennemies à un
foret de perceuse ; la “pointe” de l’armée reste efficace tant
que la “tige” des infrastructures de soutien reste intacte. Cassez la
“tige” et le foret devient
inutile. Les instructeurs de l’ACTS améliorèrent les idées de Gorrell sur la guerre économique, transformant la “tige du foret” en un réseau industriel aux mailles fines, nécessitant l’emploi du bombardement de précision pour le dénouer[4]. L’ACTS ne minimisa pas les effets potentiellement incapacitants découlant d’un tel bombardement de précision, en particulier la baisse de moral consécutive aux privations et restrictions. Toutefois, leur principal centre d’intérêt (au moins vis-à-vis du public) était d’abord la paralysie physique induite par l’attaque précise de l’industrie, par opposition à l’accent mis par les Britanniques sur la paralysie physique et psychologique que l’on pouvait attendre du bombardement des zones économiques. Les deux versions de cette guerre visant l’économie à travers des attaques aériennes stratégiques seraient spectaculairement testées après que les raids éclairs effectués par l’Allemagne sur la Pologne et la France eurent ouvert la Seconde Guerre mondiale . Le présent : Paralysie par la guerre du C2La fin de la Seconde Guerre mondiale coïncide avec l’aube de l’Âge de l’information . Comme le soutiennent Heidi et Alvin Toffler , cette révolution de l’information est une réplique de la révolution industrielle de la fin du XIXe et du début du XXe siècle ; elle transformera autant la façon de faire la guerre que les processus de création de la richesse. Alors que la notion de paralysie stratégique obtenue par la guerre visant l’économie n’était pas encore totalement éliminée, une nouvelle forme de guerre cherchant à frapper l’adversaire d’incapacité s’annonçait très prometteuse : la guerre de la conduite des opérations , visant les systèmes de commandement et de traitement de l’information de l’ennemi[5]. John Boyd est un théoricien contemporain qui se consacre à l’étude de la paralysie résultant de la guerre de la conduite des opérations[6] . Plus spécifiquement, il se concentre sur la désorientation de l’esprit du commandement ennemi provoquée par la désorganisation du processus par lequel il exerce le contrôle et le commandement. Boyd représente ce processus par la boucle OODA [7]. Comme nous l’avons vu, la victoire s’obtient en s’assurant un avantage temporel sur l’ennemi vis-à-vis de la durée de réalisation d’un cycle de la boucle OODA ; finalement, cela provoque la paralysie psychologique du mécanisme de prise de décision et d’action de l’ennemi. Plus qu’un cycle décrivant un mécanisme de direction, le modèle OODA décrit le processus de recueil, d’analyse et de diffusion de l’information. En ce sens, Boyd révèle clairement l’influence de Sun Zi sur sa réflexion, soulignant l’importance de l’information dans l’obtention de la victoire. Il attribue le succès à la rapidité de parcours et à la précision du cycle de décision des chefs, aux niveaux stratégique, opératif et tactique. Celui qui a le meilleur contrôle du flux d’information peut observer, orienter, décider et agir de façon plus opportune et mieux appropriée et, par là-même, manœuvrer à l’intérieur de la boucle OODA de l’adversaire. Ce contrôle donne l’opportunité de paralyser et/ou d’exploiter les moyens d’information de l’ennemi tout en protégeant les siens propres. De la même manière, John Warden plaide pour la réalisation de la paralysie stratégique par l’intermédiaire d’une guerre de la conduite des opérations basée sur l’attaque du commandement . Cependant, à la différence de la théorie de Boyd centrée sur les processus, celle de Warden se concentre sur les formes que prend l’exercice du commandement et du contrôle. La cible dans son modèle des cinq cercles, le pouvoir, est décrite par euphémisme comme le cerveau et ses informations en provenance des sens. Si une “balle dans la tête” n’est pas directement envisageable pour des raisons politiques et pratiques, une attaque indirecte peut être aussi efficace (destruction, perturbation et/ou exploitation des canaux d’information et de contrôle du cerveau). Warden reconnaît également l’importance de la gestion de l’information dans l’efficacité de fonctionnement du système ennemi[8]. Il suppose que les cinq cercles stratégiques puissent être retenus par un “boulon d’information”. Ce boulon maintiendrait les cercles en place et, en cas de destruction, les composants à l’intérieur des cercles pourraient échapper à tout contrôle[9]. Ceci suggère que les liens informatifs entre les cercles pourraient bien constituer le paramètre permettant de démolir tout le système ennemi. Ensemble, Boyd et Warden ont transformé la théorie de la paralysie stratégique dans ses aspects relatifs à la puissance aérienne stratégique conventionnelle[10]. Ils ont déplacé les centres d’intérêt, de l’industrie soutenant la guerre vers le commandement soutenant la guerre, de la guerre de l’économie vers la guerre du contrôle . Cependant, Boyd et Warden ne représentent qu’une étape. Comme beaucoup de visionnaires le prédisent, la révolution de l’information continuera à peser sur la manière dont les gouvernements et leurs forces militaires conduiront la guerre. Le
futur : Paralysie
par la guerre du contrôle
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