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Les Stratégiques
Articles choisis
Maurice Faivre LA
GUERRE TOTALE de
Carnot à Tito Colloque de Stockholm
Observant en historien la Révolution française, Clausewitz note que
"la guerre était soudain
devenue la guerre du peuple, d'un peuple de trente millions d'habitants qui
se considéraient tous comme des citoyenbs de l'Etat".
Je me propose d'examiner dans un rapide survol, comment le concept de
guerre totale imaginé en 1793 a évolué au cours des âges, en me limitant
aux exemples les plus caractéristiques, et d'abord je voudrais rappeler ce
que fut la conception initiale, telle que la décrit avec un certain lyrisme
le député de la Convention Barère : Tous
les Français sont en réquisition permanente. Les jeunes gens iront au
combat; les hommes mariés forgeront les armes et transporteront les
subsistances; les femmes feront destentes et serviront dans les hopitaux;
les enfants metrront le vieux linge en charpie; les vieillards se feront
transporter sur les places publiques pour exciter le courage des guerriers,
prêcher la haine des rois et l'unité de la République. Et
le décret de Barère précise que "tous
les moyens industriels sont requis à la Patrie".
Trois éléments majeurs sont ainsi mis en valeur : -
"la masse des soldats" dont la levée
en masse a été précédée de la création d'une milice bourgeoise, la
Garde nationale, et de l'émergence
d'unités de volontaires plus ou moins spontanées, qui sous l'influence des
clubs jacobins transforment les soldats en prosélytes de la révolution? -
"la passion populaire", l'éducation du peuple étant assurée par
l'érection de monuments, la diffusin de mots d'ordre et d'emblêmes
militaires, ce que Georges Mosse appelle la banalisation
de la guerre. -
"la mobilisation industrielle", implquant la réquisition des
savants qui transforment Paris en arsebnal, créent 600 ateliers de salpêtres,
perfectionnent le télégraphe et l'aérostat.
A ces trois éléments, il faut ajouter : -
la " direction politique " de la guerre par une minoroté
agissante, animée par une idéologie nationaliste, plus égalitaire que libérale,
prônant la souveraineté du peuple et la nationalisation de la religion,
exerçant sur l'armée un contrôle inquisitorial, -
dernier élément, pour employer l'expression de Georges Mossse, la "brutalisation"
imposée par Carnot à Jourdan : Entrez
en pays ennemi, que la terreur vous précède, n'épargnez que les chaumières...Détruire
les moulins, prendre des otages en grand nombre. Tout ce qui se
trouvera en Belgique doit être amené en France, on paiera en assignats... De
son côté, Hébert prescrit que "tous
les citoyens s'arment de piques...que nos femmes fassent bouillir l'huile
pour assaillir les soldats des despotes".
Parallèlement, la thèse du complot et la désignation des ennemis
du dedans justifie l'épuration des "aristos" par les Tribunaux
populaires, et le génocide des Vendéens.
Ces idées révolutionnaires, dont la mise en oeuvre n'ira pas sans
difficultés sous la Révolution et sous l'Empire, inspireront les
promoteurs du soulèvement prussien de 1813. Ils apportent en effet au
militarisme traditionnel des Junkers la
valeur ajoutée de quatre au moins des leçons révolutionnaires : le
renforcement de l'armée de métier par une Landwehr
provinciale et un Landsturm
populaire, le patriotisme exalté par les associations et les instituteurs,
s'inspirant des discours de Fichte et du Catéchisme
de Kleist, la fusion du pouvoir politique et militaire, l'emploi des moyens
les plus violents préconisé par le Roi. Clausewitz recueille les mêmes
enseignements : supériorité numérique, guerre absolue, choc des volontés,
fanatisme des soldats militants, direction politique de la guerre; la levée
en masse est pour lui Volksbewaffnung.
Après avoir libéré la Prusse, c'est l'armée qui unifie la nation
allemande en 1866, grâce à une mobilisation méthodique et totale, à
l'exploitation des techniques modernes et à la motivation des soldats.
Les guerres de 1914-1918 et 1939-1945 ont porté à son plus haut
degré d'efficacité le concept de guerre totale. Sans doute chacune des
nations adopte-t-elle des méthodes de mobilisation et des stratégies
conformes à ses traditions historiques et à sa situation géopolitique.
Mais les capacités du système de défense se trouvent décuplées sous
l'effet du progrès technique et social. La masse des combattants est
valorisée par la masse des armements collectifs et des contributions
financières. Le moral des soldats et des citoyens est soutenu par l'écrit,
la radio, le film, la propagande, et par le courage des familles. Aux
destructions de la bataille s'ajoutent les pertes civiles des bombardements
et des génocides.
Dans cette évolution, les thèmes idéologiques développés dans le
peuple allemand sont différents de ceux des Français. Il y a une continuité
entre la philosophie du surhomme, le pangermanisme et le
national-socialisme. Sous la direction
suprême de Hindenbourg, les vivres sont rationnés et l'économie
planifiée; dans la guerre qui selon Bernardi est une nécessité idéologique,
"chacun doit tout donner". A sa suite, Ludendorff et le professeur
Banse élaborent la doctrine totalitaire qui combine l'encadrement du
peuple, la révolution sociale, l'idéologie du peuple supérieur, la
revendication de l'espace vital.
Hitler utilise alors les organisations paramilitaires 'SA et SS) et
les rituels colectifs pour exalter un ultra-nationalisme. Eduquée dans les
ecoles Napol, la jeunesse est enregimentée dans la Hitler-Jugend.
Le parti unique encadre les adultes et met en valeur le mythe
de la guerre, fondé sur les valeurs de sacrifice, de virilité, de
camaraderie et de génération d'un homme nouveau. L'Etat détient la vérité,
il dit le bien et le mal, le beau et le laid. Le culte de la personnalité
atteint alors des sommets de stupidité : "C'est
au Fuhrer que vous devez tout; affirme l'Association des Femmes du Parti
nazi, votre salaire, le ciel bleu
au-desus de vos têtes, la vie...".
Dans la mobilisation industrielle, le national-socialisme exclut la
lutte des classes au profit du front du Travail, qui avec le concours des
prisonniers et des ouvriers déportés produit des milliers de chars et
d'avions, tandis que les savants mettent au point les fusées balistiques et
expérimentent les manipulations génétiques. On arrive peu à peu au
paroxysme de la violence : l'Etat policier de Himmler, la doctrine
d'asservissement de la Russie par Rosenberg, l'élimination des races inférieures,
l'emploi des Einsatztruppen dans
les pays occupés, la mobilisation des enfants et des vieillards dans le Volksturm.
L'évolution du Japon mériterait une étude approfondie. On se
contentera d'évoquer les suicides collectifs des soldats vaincus dans les
iles du pacifique, et lesdestructions massives des bombardements aériens,
classiques et nucléaires.
Dans les pays anglo-saxons, la doctrine de guerre totale est limitée
par l'Habeas Corpus et par le libéralisme
de l'Etat de Droit. Pendant la guerre de Sécession, on a recours cependant
à la mobilisation humaine et matérielle. Grant conduit une politique de punissement,
et Sherman la destruction économique des Sudistes. Considérée désormais
comme le mal absolu, la guerre doit être conduite avec une extrême
brutalité, l'ennemi est diabolisé
jusqu'à ce qu'il capitule. L'esprit
de Dunkerque soulève le courage des Britanniques lors de la bataille de
Londres, et suscite la guerre du peuple (people's
war). Grâce à une planification dirigiste, la guerre industrielle
atteint aux Etat-Unis son plus haut niveau de développement, tandis que le political
Warfare utilise les
ressources de la publicité et du cinéma.
Il n'est pas jusqu'aux conflits coloniaux où l'on ne retrouve les
accents de la levée en masse. En 1935, Haïlé Selassié lance à la nation
éthiopienne un appel qui s'inspire du texte de Barère : Tout
le monde sera mobilisé et tous les garçons assez âgés pour porter une
lance seront envoyés à Addis-Abeba. Les hommes mariés prendront leurs épouses
pour porter la nourriture et faire la cuisine. Ceux qui n'ont pas d'épouse
prendront une femme sans mari. Les femmes avec de jeunes bébés n'auront
pas à se déplacer. Les aveugles et ceux qui ne peuvent pas porter une
lance seront exemptés. Quiconque sera trouvé à la maison après réception
de cet ordre sera pendu.
Le thème de l'armement du
peuple a été repris par Marx et Engels, qui font de la violence
"le moteur de l'Histoire". Dans les guerres révolutionnaires du
20ème siècle, la conquête des esprits passe avant la conquête du
terrain. Elle est obtenue par les procédés de la manipulation des opinions
(l'agit-pro), la militarisation
de la société, la terreur policière. La vision conflictuelle de la société
justifie l'élimination des classes possédantes et permet de soutenir le
moral des partisans, qui au sein des milices prolétariennes ou paysannes mènent
de longues guerres d'usure. Le succès est généralement obtenu, non par la
guérilla, mais par des batailles d'anéantissement conduites par des armées
classiques. Il faut craibndre comme
le feu l'esprit de la guérilla, déclare Lénine, et Trotski organise une
armée qui par sa nature même est un organisme centralisé. Pour Mao,
les milices sont également au service de l'armée de métier.
Telle fut la conduite de la guerre en Russie, de la guerre révolutionnaire
en Chine et au Vietnam. Sans doute le progrès des armements y est-il moins
utilisé que dans les guerres nationales. Mais la masse des soldats et la
foi idéologique des militants sont présentes, et le centralisme du Parti
se conjugue avec le culte de la personnalité. Les opposants sont éliminés
pae des purges, par l'auto-critique des procès politiques et par la déportation
du Goulag russe et chinois, dont s'inspire le Viet-Minh dans ses camps de
prisonniers. C'est ainsi une guerre totale qui est conduite contre les
gouvernements en place, les classes sociales et les armées coloniales qui
les soutiennent.
La résistance que conduit Tito en 1942-1945 esr une guerre
dans la guerre. Ses partisans, regroupés en Brigades pour forcer
l'encerclement des divisions de la Wehrmacht, combattent également l'ennemi
intérieur des Tchetniks.
Tribunaux populaires et police politique éliminent les opposants, tandis
que les Comités populaires
organisent l'éducation du peuple par l'école et le théâtre. La
propagande s'exerce à deux niveaux; nationaliste vis-à-vis de l'extérieur,
elle est collectiviste à l'intérieur et destinée à la prise du pouvoir,
sur le modèle léniniste.
C'est en s'inspirant du modèle chinois que Tito imagine dans les années
60 un système de Défense Populaire
Généralisée (DPG), qui, organise la résistance du peuple en armes
contre un envahisseur potentiel. Toute la population active est embrigadée
dans les trois composantes de la défense : l'armée populaire, la défense
territoriale et la défense civile. Les régions et les communes participent
à l'équipement militaire et à la mobilisation humaine et économique. Le
thème de l'unité-fraternité, la surveillance policière, la propagande du
Parti et la personnalité de Tito contribuent à maintenir le lien fédéral.
Mais à la mort de Tito en 1985, la DPG est mise en sommeil et les
structures fédérales ne résistent pas au désir d'autonomie des Républiques,
et de purification des ethnies. Autrefois moteur de l'unité nationale,
l'armée est impuissante face à la désagrégation de la Fédération.
S'appuyant sur une histoire séculaire de rivalités ethniques, et
sur le soutien des académiciens et des intégristes de l'orthodoxie, Milosévic
semble abandonner l'idéologie communiste pour exalter le nationalisme serbe
et conserver un pouvoir dictatorial. Grâce à la manipulation et à la désinformation
des médias, il réveille la mémoire du passé et dénonce le complot planétaire
fomenté par le Vatican, l'Europe et l'OTAN. Bien équipée, renforcée par
la mobilisation des réserves, son armée ethniquement purifiée se fait précéder
par des miliciens qui répandent la terreur dans les populations non serbes.
Mais les réactions de l'opinion internationale, horrifiée par les excès
de la répression, et une opposition en voie d'unification, semblent
condamner à terme la reprise de cette guerre totale.
Assistons-nous au déclin de l'idée même de guerre totale ? Si l'on
en croit le général Claude Le Borgne, la
guerre est morte, du moins celle qui opposait entre elles les nations
dites civilisées. L'abandon progressif de la conscription en Europe, et la
limitation des dépenses militaires, ont accéléré la disparition des armées
de masse. La dissuasion nucléaire rend obsolète la bataille classique,
elle démobilise les esprits et rend caduque la passion populaire qui
animait les nations armées. L'individualisme devient la valeur première
des sociétés nanties, il affaiblit l'autorité de l'Etat. L'aspiration à
une société de bien-être dévalorise le nationalisme et le dirigisme.
Ainsi la volonté de défense décline-t-elle, parallèlement au désir de
se perpétuer par la reproduction.
Les attributs de la guerre totale que nous avons soulignés : mobilisation
massive, passion populaire et idéologie identitaire, politisation des
conflits, brutalité des comportements,
ne survivent que dans les guerres civiles, et parmi les nations qui
n'ont pas encore trouvé leur équilibre politique et social. Les nations
industrielles sont confrontées aux risques intérieurs que constituent le
trafic de drogue, la progression des mafias et des sectes, le fanatisme
religieux, l'aspiration communautaire des immigrés, la subversion régionaliste,
la crise de la famille, la pénétration des réseaux informatiques.
Cette hsitoire nouvelle est désormais l'Histoire du XXIème siècle.
Peut-être est-il opportun de se souvenir des leçons de la sagesse antique
: La force de la cité n'est pas dans
ses vaiseaux ni dans ses remparts, mais dans le caractère de ses citoyens
et dans celui des stratèges qu'ils se sont donnés en toute liberté.
Exprimée par Thucydide au 5ème siècle avant notre ère, cette leçon a été
actualisée à l'époque moderne par Machiavel : L'amour
de la patrie doit faire oublier les inimitiés particulières. Barnett
Corelli. Banse,
professeur. La nouvelle doctrine de
guerre allemande. Paris 1934. Bertaud
Jean-Pierre. La Révolution armée.
R.Laffond 1965. CFHM.
L'influence de la Révolution française
sur les armées en France, en Europe et dans le
monde. Colloque
international de Paris, Sept. 1989. Actes CFHM 1991. Charnay
Jean-Paul. Lazare Carnot ou le
Savant-Citoyen. Sorbonne 1990. Clausewitz
Carl von. De la guerre. Editions
de Minuit. 1955. Corvisier
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Publié sous le titre : la guerre
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The story from inside.
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Maurice. Les nations armées, de la
guerre des peuples à la guerre des étoiles. Economica 1988. Furet
François. Penser la Révolution française.
Gallimard 1978.
Avec Ernst Nolte : Fascisme et
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Plon 1959. Giap
Vo Nguyen. Guerre du peuple, armée
du peuple. Hanoi. 1983. Hatmann
Florence. Milosevic, la diagonale du
fou. Denoël 1999. Heller
Michel. L'utopie au pouvoir.
Calmann-Lévy 1982.
La machine et les rouages.
Calmann-Lévy 1985. Hublot
Emmanuel. Valmy ou la défense de la
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A.Michel 1934. Le
Borgne Claude. La guerre est morte.
Grasset. 1987. Ludendorff
Erich. La guerre totale. Paris
1936. Machiavel
Nicolas. Discours sur la première décade
de Tite-Live. Berger-Levrault 1980. Mao
Tse Tung. Ecrits militaires. Pékin
1969. Mathiez
Albert. La victoire de l'An II.Paris
1939. Mosse
Georges. Fallen soldiers. Oxford
1990. Traduit sous le
titre : De la Grande guerre au
totalitarisme. La brutalisation des sociétés européennes.
Hachette 1999. Narodna
Armija. Théorie et pratique de la
Guerre populaire généralisée. Belgrade 1975. Neuberg
A. L'insurrection armée.
Editions du PCF. 1931. Maspero 1970. Schoenbaum
David. Hitler's social revolution.
Doyubleday. NewYork 1966., édité sous le titre
La révolution brune.
R.Laffond. 1979. Tilly
Charles. La Vendée, révolution et
contre-révolution. Fayard 1970. Tito
maréchal. L'armée populaire dans la
guerre et la révolution. Belgrade. Trotsky
Léon. Ecrits militaires.I. Comment
la Révolution s'est armée. L'Herne.1975. Weighley
Russel F. The american way of war.
Winock
Michel. Ce qu'est le fascisme, in
l'Histoire de septembre 1999.
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