| Institut de Stratégie Comparée, Commission Française d'Histoire Militaire, Institut d'Histoire des Conflits Contemporains |
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Ferdinand
Ferber, précurseur et visionnaire de l’aviation
Claude Carlier
Ferdinand Ferber (1862-1909) est une des figures les plus importantes
et pourtant peu connue des précurseurs de l’aviation française. La première
raison de ce quasi-silence tient à sa profession car, en tant que
militaire, il est tenu au devoir de réserve et ne peut s’exprimer et agir
qu’avec l’autorisation de sa hiérarchie. La deuxième raison est sa
disparition précoce, à l’âge de 47 ans, des suites d’un accident
d’avion au sol.
Alors que son œuvre aéronautique
ne couvre qu’une dizaine d’années, elle demeure fondamentale car il est
le premier Français à avoir compris l’importance des essais de vol
d’Otto Lilienthal [1]
dont il s’est inspiré pour ses premiers appareils. Souhaitant créer un
mouvement d’opinion en faveur de l’aviation, il s’y consacre
inlassablement par ses écrits, ses conférences et surtout par ses expérimentations
publiques. Il cherche aussi à entrer en relation avec tous ceux qui
travaillent sur le plus lourd que l’air. C’est ainsi qu’il est en
correspondance avec Clément Ader, Octave Chanute et les frères Wright. Un militaire atypique Ferdinand
Ferber est né à Lyon le 8 février 1862. Le 8 mai 1905, à Amiens, à
l’occasion de l’inauguration d’une statue de Jules Verne, il explique
dans le journal L’Opinion pourquoi il s’est dirigé vers des études
scientifiques :
« Je suis persuadé que Jules Verne a
eu sur notre pays une influence primordiale. Les fils des classes aisées,
autrefois portés uniquement vers les choses littéraires et artistiques,
s’occupent aujourd’hui de mécanique. C’est l’œuvre de Jules Verne.
« Dans
son roman De la terre à la lune, il y a un calcul qui a décidé de
ma carrière. J’avais quinze ans et j’étais un honnête cancre, parce
que je croyais que les professeurs, ennemis de la jeunesse, devaient être
boycottés sans pitié. Le calcul de Jules Verne a tellement aiguisé ma
curiosité que j’ai supplié mon père de m’acheter une algèbre ;
je l’ai travaillée seul, j’ai été premier en math, le professeur est
devenu mon allié et a dit à mes parents la parole fatidique : Il faut
que ce garçon aille à Polytechnique. J’y suis allé, et voilà [2]. » A
sa sortie de l’Ecole Polytechnique, il choisit l’artillerie. Sa carrière
militaire se déroule à Clermont-Ferrand puis à Belfort. Il est capitaine
en 1893. Passionné par les sciences mathématiques et physiques, il
poursuit ses recherches et travaux personnels et passe une licence ès
science en 1896. L’année suivante, il est nommé professeur adjoint du
cours d’artillerie à l’Ecole d’application de l’artillerie et du génie
de Fontainebleau.
C’est
à partir d’un article sur Lilienthal, paru dans un journal allemand, L’Illustrierte
Zeitung, lu à la bibliothèque de l’Ecole de Fontainebleau, que ses
recherches se fixent sur l’aviation :
« C’est en 1898 que, les expériences
de Lilienthal m’ayant frappé, il devint évident pour moi que cet homme
avait découvert une méthode pour apprendre à voler, et que l’aviation
devait résulter fatalement de l’application de cette méthode par la
possibilité qu’elle donnait de faire des expériences personnelles et de
les recommencer à volonté. « A
cette époque, il faut rappeler que Lilienthal était considéré par ses
compatriotes comme un acrobate et par les Français comme un parachutiste.
Mon seul mérite a consisté à voir clair dans la question et à considérer
comme un devoir de recommencer ses expériences, afin de faire profiter la
France du mouvement qui devait en résulter. « Cette
idée est d’ailleurs bientôt devenue maîtresse dans mon esprit et
c’est pourquoi je n’ai jamais pris attitude d’inventeur, " mais
bien de vulgarisateur " [3]. »
Afin de bien connaître le sujet, il commence par lire sur tout ce
qui a été écrit sur les tentatives de vol au moyen d’appareils plus
lourds que l’air. C’est ainsi qu’il se forge une opinion.
Ferdinand Ferber range
les machines volantes en trois catégories : ornithoptères, hélicoptères,
aéroplane [4].
Il
ne s’intéresse pas à l’imitation directe des oiseaux et donc aux
appareils à voilure battante que sont les ornithoptères. Il a compris que
l’homme, si fort soit-il, doté d’ailes artificielles, manque de force
musculaire pour les faire battre. L’utilisation d’un moteur permet de résoudre
le problème, mais cela nécessite un moteur ultra-léger, inexistant à son
époque, capable d’animer des articulations lourdes et complexes à réaliser.
Les ornithoptères et les hélicoptères éliminés, il reste les aéroplanes
qui sont des appareils à voilure fixe par rapport à l’ensemble de la
machine. Ferber rappelle qu’il existe quatre types de plus lourds que
l’air :
-
s’il est attaché au sol, c’est l’air qui se déplace par rapport à
lui, il s’agit d’un cerf-volant ;
-
s’il descend librement sous la simple action de la pesanteur, C’est un
parachute ;
-
si le mouvement de descente est transformé par une composante horizontale
en une glissade plus ou moins longue, il s’appelle planeur ;
-
si ce planeur est équipé d’un système de propulsion lui permettant de
se déplacer dans tous les sens, c’est un aéroplane.
Ferber a également compris qu’entre le souhait de voler et la réalisation
effective, il y a un abîme. Lucide, il adopte la méthode Lilienthal qui
consiste à construire, à expérimenter sur une trajectoire peu éloignée
du sol, à comprendre ce qui se passe, à corriger et à recommencer :
« C’est cette méthode que j’ai appelée la méthode du " Pas
à Pas, Saut à Saut, Vol à Vol ". Il était évident pour moi
qu’elle devait arriver au succès et c’est pourquoi je l’ai employée
et recommandée [6]. »
Il résume sa méthode en reprenant les propos d’Otto Lilienthal : « Concevoir
une machine volante n’est rien ; « La
construite est peu ; « L’essayer
est tout [7]. »
En ce début de XXe siècle, Ferber a compris qu’il
n’importe que de voler, quels que soient les défauts des engins volants
qu’il devient néanmoins impératif d’améliorer. Les
premiers essais
Si, initialement, Ferber pense que construire un aéroplane « est
peu », il se rend vite compte de la difficulté :
« Lorsque, en 1898, je voulus construire mon premier aéroplane,
la difficulté de l’étude disparaissait devant celle de la construction,
car avant de se mettre au travail, il fallait solutionner quantité de détails
prohibitifs. Parmi ces détails, les principaux concernaient la matière,
les assemblages, les haubans, les tendeurs et les courbes. Tout cela
aujourd’hui [en 1908] est simple ; mais
précisément parce que simples, les solutions n’ont été trouvées que
lentement et au milieu de mille difficultés.
« Que
faire pour assembler les bambous perpendiculairement et parallèlement ?
« Quel fil employer pour les haubans ? Quels tendeurs ? [8] »
« Au début, j’étais dans la situation du sauvage qui
recevait une bicyclette sans savoir comment on s’en sert. De plus, je
commettais une faute dans la confection de l’appareil. Préoccupé de la
surface totale que je savais devoir être de 15 m², je la répartissais
plus en longueur qu’en envergure, pour faire plus solide ; c’était
le contraire qu’il fallait faire. L’expérience prouve qu’un rectangle
marchant par le grand côté porte plus qu’un carré de même surface,
parce que les filets fluides s’échappent moins facilement par les bords [9]. »
Son premier modèle pèse 30 kg pour 8 m d’envergure et 25 m² de
surface portante. Il est essayé pour la première fois en août 1898, au château
de Rue, propriété de sa famille, en Suisse. Il se brise au sol à la première
expérience.
Le
n° 2 pèse 20 kg pour 6 m d’envergure et 15 m² de surface. Il est expérimenté
à Fontainebleau comme cerf-volant. Sa stabilité laissant à désirer,
Ferber relève tous les bords des ailes, mais alors : « libre,
il restait naturellement stable ; mais il n’avançait plus [10]. » Au
début de 1901, Ferber est muté de Fontainebleau à Nice, au 19e
Régiment d’artillerie où il prend le commandement de la 17e
Batterie alpine. Sitôt terminée son installation, il reprend ses expériences.
Le
n° 3 pèse 30 kg pour 7 m d’envergure et 15 m² de surface. Essayé à
Saint-Etienne-de-Tinée, il ne peut le porter ce qui ne le décourage pas. Le
7 décembre, avec son quatrième aéroplane, pesant 30 kg pour 8 m
d’envergure et 15 m² de surface, il peut effectuer une glissade :
« Essayé pour la première fois à
Nice, en 1901, du haut d’un échafaudage de 5 m, l’appareil franchit 15
m en longueur et atterrit doucement au bout de deux secondes.
« Ce
temps était le double de celui d’une chute libre et montrait que la
pesanteur avait dépensé sur le système un cheval pour 30 kg. Donc,
inversement, on pourrait être amené à penser qu’une dépense de 3
chevaux 1/3 eût permis de ramener le système à son point de départ [11]. »
Les expériences de Nice, faites dans un air quasi immobile, ne
suffisent pas. Comprenant qu’il faut aller à la rencontre du vent et
partir sur lui, il obtient de ses supérieurs l’autorisation d’effectuer
des essais dans les Alpes lors de manœuvres militaires, sous condition que
ses hommes, qui peuvent l’aider, ne montent jamais à bord.
Tout
en expérimentant, Ferber continue à se documenter. La
correspondance avec Octave Chanute et les frères Wright
Grâce à un article sur l’aviation paru en 1901 dans la Revue
Rose, nom populaire de la Revue Scientifique, Ferber prend
connaissance des expériences menées par Octave Chanute à qui il écrit le
10 novembre 1901. Ce dernier, né le 18 février 1832 à Paris, est le fils
de Joseph Chanut [12],
professeur au Collège de France, qui s’est expatrié aux Etats-Unis en
1839. Après avoir mené une carrière d’ingénieur dans plusieurs sociétés
de chemins de fer et ayant acquis une certaine aisance financière, il se
fixe à Chicago où il devient ingénieur-conseil et s’intéresse à
l’aviation. Ayant
le don de la documentation et de l’information, il rassemble tous les
documents dont il a entendu parler et entreprend de les diffuser. En 1894,
il publie Progress in Flying Machines [Progrès dans les machines
volantes], qui lui assure une grande notoriété. En 1896, il entreprend
la construction d’un planeur inspiré de ceux d’Otto Lilienthal.
S’estimant trop âgé - il a alors 64 ans - pour expérimenter
lui-même, il engage trois jeunes aides. En juin, partant du haut des
collines de sable qui bordent le lac Michigan, près de Chicago, ils testent
plusieurs modèles de planeurs et, le 4 juillet, arrivent à parcourir une
trentaine de mètres. Plusieurs centaines de glissades sont effectuées en
1896 et 1897 sans aucun accident. Le plus long parcours est de 109 m avec un
angle de chute de 10 degrés. Dans
sa réponse à Ferber, datée du 24 novembre 1901, Chanute joint des
brochures donnant un aperçu de ses expériences et l’informe que, tout récemment,
un M. Wright a fait encore mieux que lui [13],
mais qu’il n’a encore rien publié. Tenant
compte des indications d’Octave Chanute et de ce qu’il a pu apprendre
des expériences des frères Wright, Ferber construit un cinquième
appareil, de type Chanute-Wright, pesant 50 kg pour une envergure de 9,50 m
et 33 m² de surface. Au premier essai, il parcourt 25 mètres puis 50 au
deuxième.
C’est
dans les environs de Beuil et Touet-de-Beuil (Alpes-Maritimes) qu’il se
livre à ses expériences en attendant parfois longtemps un vent favorable.
Suivant l’exemple d’Otto Lilienthal, il se sert du vent ascendant pour
obtenir le départ. En effet, il ne suffit pas de partir en courant du
sommet d’une colline pour s’envoler, car la vitesse de un à deux mètres
par seconde ainsi obtenue est insuffisante pour obtenir la sustentation. Il
a compris qu’un aéroplane, dans un courant d’air ascendant, s’il
adopte une position inclinée vers l’avant, peut avancer contre le vent.
Le 24 juin 1902, il parcourt vingt mètres : « Surprise délicieuse !
Après quelques avatars bien naturels, un beau jour l’aéroplane échappa
des mains de mes hommes et se mit à glisser sur les couches d’air comme
une flèche de papier [14]. »
Encouragé par cette première réussite, il perfectionne son aéroplane
en le dotant latéralement de deux gouvernails de direction ce qui améliore
son équilibre. Le moment paraît venu d’installer un moteur à bord de
l’appareil. Mais, à cette époque, un moteur assez puissant et léger
n’existe pas :
« Il
n’y avait qu’à attendre le perfectionnement du moteur à pétrole, et
de fait, si en 1900 on ne pouvait avoir que trois chevaux (Buchet), on avait
déjà en 1903 six chevaux (Buchet), en 1904 douze chevaux (Peugeot) et en
1905 vingt-quatre chevaux (Antoinette) ! C’est-à-dire
une véritable progression géométrique. « C’est
pour cela que je terminais toujours mes rapports par cette phrase " Comme
l’aéroplane double sa force chaque année sans augmenter de poids et que
cela est à la disposition de tout le monde, quelqu’un volera, c’est
fatal " [15]. »
La faible puissance des moteurs rendant impossible un décollage, il
faut trouver un mode de lancement complémentaire. Durant l’année 1902,
Ferber étudie et fait ériger, à ses frais, un pylône de 18 m de hauteur
supportant un fléau horizontal de 30 m, mobile en son milieu autour du
pivot. L’ensemble, appelé « Aérodrome », ressemble à une
grue. L’aéroplane est suspendu au bout du fléau équilibré à l’opposé
par un contre-poids.
Cherchant un espace pour
son « Aérodrome », Ferber obtient l’autorisation de
l’installer en bordure de mer à Nice, au bout de la Promenade des Anglais [16],
où il effectue 260 essais. Ces derniers sont peu concluants car le système
est complexe à mettre en œuvre : de plus, l’aéroplane, suspendu
par son centre de gravité, a tendance à quitter la ligne de vol et se
mettre en travers. En
mars 1903, Chanute lui rend visite alors qu’il envisage d’installer un
moteur sur son aéroplane. Chanute en fait immédiatement part aux Wright :
« Il a maintenant un moteur à pétrole
de 6 cv qui pèse, complet, avec le réservoir, un peu moins de 200 livres
et il estime que l’hélice ou les hélices feront 22 livres de plus. Il
est maintenant à la recherche d’hélices aussi légères que possible et
nous fera savoir ce qu’il trouve.
« Il dit qu’il n’essaye pas
d’inventer un nouveau système, mais simplement d’expérimenter ce que
d’autres ont fait de mieux, et son opinion est que vous êtes en avance
sur tous les autres.
« Il
dit qu’il est très tenté d’aller en Amérique pour prendre vos leçons
et qu’il aimerait acheter votre machine de 1902, aussi bien que l’aile
oscillante de Lamson, si vous consentez à les vendre, livraison maintenant
ou en octobre prochain lorsque vous retournerez au camp [17]. »
Les Wright répondent le 29 mars qu’ils préfèrent ne pas vendre
pour le moment. Ils précisent que les photographies de la machine de Ferber
les ont « beaucoup intéressés » et que, « considérant
les conditions dans lesquelles il doit travailler, il a évidemment très
bien réussi. Son cran n’est pas discutable [18]. »
Le 21 août 1903, Ferber écrit pour la première fois aux Wright en
joignant un numéro de Armée et Marine [19]
dans lequel est décrit son appareil motorisé illustré d’une
photographie [20] .
Wilbur lui répond le 9 septembre :
« Votre
très intéressante lettre du 21 août, ainsi que le numéro de Armée
et Marine ont été reçus et lus avec un très grand plaisir. M. Chanute
qui nous a fait une visite de plusieurs jours après son retour en Amérique,
nous a parlé des intéressantes expériences auxquelles vous vous livrez à
Nice. Vos essais avec la tour tournante semblent être les premiers en ce
genre qui aient jamais été faits avec un grand appareil propulsé par un
moteur. Nous espérons que vous en obtiendrez de bons résultats.
« Le
camp où nous faisons nos expériences est à plus de mille kilomètres de
chez nous, et nous n’y avons pas été depuis près d’un an. Nous avons
de la difficulté à fixer le moment de notre prochain voyage, mais
maintenant nous espérons pouvoir nous y rendre bientôt. Etant donné l’époque
tardive de notre départ, notre temps sera sans doute quelque peu limité.
Nous avons l’intention de continuer les expériences avec le planeur 1903
et de construire aussi une nouvelle machine dont la surface sera de 50 m²,
sur laquelle nous installerons un moteur, si le contrôle et l’équilibre
sont satisfaisants [21]. »
Effectivement, les deux frères se préparent à passer à l’expérimentation
du vol à moteur. Le 17 décembre 1903, dans la discrétion, ils réalisent
quatre vols. Le 28, Orville Wright écrit au capitaine Ferber : « Le
17 courant, nous avons sorti notre nouvel appareil pour l'essayer. Il était
équipé avec moteur et hélices, nous avons donc décidé de faire nos expériences
sur le sable plat, au lieu de partir du haut de la colline comme pour les
glissades. Un vent froid, de plus de 32 kilomètres à l'heure, soufflait du
nord. Nous avions un arrangement pour que la machine courre avec de petites
roues sur une piste, jusqu'à ce que les hélices lui aient donné assez de
vitesse pour qu'elle s'enlève du sol. Démarrant de cette manière, nous
avons fait avec succès 4 vols durant la matinée, le plus long a été de
59 secondes en l'air, à la vitesse de 16 km à l’heure, au-dessus du sol,
contre un vent de 32 à 40 kilomètres. Notre machine couvrait 47,38 m² à
sa plus grande surface, et comptait un peu plus de 12,20 mètres d'un bout
à l'autre des ailes. Notre poids total était de 339 kg, porté par moteur
à pétrole de 4 cylindres, de 10,16 cm de course et 10, 16 cm d'alésage,
tournant à 1 035 tours minute. « En
raison de grand froid, nous avons été obligés de remettre les prochaines
expériences à l'année suivante [22].
Ferber
fait part de sa réaction : « A peine avais-je reçu cette
grande nouvelle (10 janvier 1904) que j’écrivis à MM. Wright que j’étais
acheteur d’une de leurs machines. Ils me répondirent, très honnêtement,
qu’elle n’était pas encore au point [23]. »
Dans la Revue d’Artillerie de mars 1904, il rend hommage aux
frères Wright : « Bien que les résultats soient moins
remarquables qu’on ne l’avait annoncé d’abord, la date du 17 décembre
1903 n’en marque pas moins le jour où pour la première fois une machine
volante montée a réellement volé et l’honneur de cette expérience mémorable
revient au nom de Wright. » Au Parc d’aérostation militaire de Chalais-Meudon
Les expérimentations de Ferber, complétées par la parution en mars
1904 d’un premier article dans la revue de son arme, la Revue
d’Artillerie, sous le titre « Les progrès de l’aviation
depuis 1891 par le vol plané » attirent l’attention du colonel
Charles Renard qui lui propose de venir travailler au Parc d’aérostation
militaire de Chalais-Meudon. Ferber accepte car cela peut lui permettre de
continuer ses recherches dans de meilleures conditions et avec le concours
de l’Etat. Détaché de l’Artillerie au Génie, il rejoint son poste le
9 mai 1904. C’est, pour lui, une sorte de reconnaissance officielle ;
il peut désormais se consacrer entièrement à ses travaux sur le plus
lourd que l’air, mais comme il l’écrit plus tard : « Malheureusement,
c’était une époque néfaste où le parc d’aérostation, tenu en
suspicion à cause de grandes dépenses faites dans la décade précédente,
était réduit à la portion congrue. Je fus obligé, pour produire quelque
chose, de faire venir mon matériel de Nice, d’acheter des moteurs et même
de parfaire la paie d’un ouvrier qui m’était nécessaire [24]. »
A Chalais-Meudon, il imagine une nouvelle solution de lancement car
le système de Nice subit l’effet de la force centrifuge qui empêche de
donner de grandes vitesses initiales. Il fait construire des pylônes
formant un plan incliné à 33 % qui soutiennent un câble de 40 mètres de
longueur. Cette inclinaison permet d’obtenir à son extrémité, au moment
où l’aéroplane est lâché, une vitesse initiale de 10 mètres à la
seconde.
Le
7 janvier 1905, L’Illustration publie un article, illustré d’une
photographie du planeur biplan avec lequel Ferber « poursuit en
France, avec une louable persévérance des essais d’aviation qui lui
assurent dans cette branche intéressante de la navigation aérienne une
place des plus honorables. Ses vols planés n’ont sans doute pas atteint
la grande longueur de ceux des frères Wright, passés maître dans cet art
en Amérique, mais ils sont des plus instructifs et des plus utiles ».
Ferber,
avec l’aide de son mécanicien Marius Burdin qui l’a suivi, modifie son
aéroplane n° 5 qui s’écarte de plus en plus du type Chanute-Wright. Il
le dote de deux roulettes à l’avant ce qui facilite l’atterrissage ;
l’arrière, au contraire, reste sur patins et fait office de frein. Il
ajoute également une longue queue, ce qui permet d’obtenir une parfaite
stabilité longitudinale. La stabilité latérale est obtenue en donnant aux
ailes un léger V. L’aéroplane n° 5 est désormais devenu le n° 6.
Le 13 février 1905, un décret répartit la direction du Parc d’aérostation
militaire de Chalais-Meudon jusqu’alors confiée au colonel Charles Renard
en deux organismes centraux, un Laboratoire de recherches et un
Etablissement central du matériel. Le Parc est divisé en deux : le
Laboratoire dont relève Ferber et l’Etablissement, sorte d’arsenal des
ballons possesseur des hangars et de la pente gazonnée sur laquelle
l’aviateur a la permission d’évoluer. « Ces
deux départements »,
note avec regret Ferber, « ne correspondent que
par l’intermédiaire du ministre [25] ».
Au printemps 1905, Ferber,
qui vient d’être décoré de la croix de chevalier de la Légion
d’honneur et un de ses articles publié aux Etats-Unis dans
Scientific American [26],
termine la mise au point
de son aéroplane n° 6 équipé d’un moteur Buchet de 6 cv. Pour vérifier
ses calculs de l’hélice propulsive, il fait construire un châssis muni
de quatre roues auquel il suspend un moteur faisant tourner une hélice. Fin
mai, après des essais sans largage, l’appareil n° 6 est prêt à être lâché :
« C’est le 27 mai 1905 que j’ai pour la
première fois coupé le fil qui retenait mon aéroplane à moteur et que
j’ai fait mon premier parcours au moyen de mes hélices [27]. »
C’est, en Europe, la première fois qu’un tel résultat est obtenu.
En
août 1905, la Revue d’artillerie, publie un nouvel article de
Ferber, « Les progrès de l’aviation par le vol plané »,
dans lequel il fait part des informations qu’il a reçues de Chanute
concernant les vols des frères Wright en 1904, en particulier ceux qui
atteignent cinq minutes pendant lesquels ils auraient décrit des cercles
représentant plus de quatre kilomètres.
A Chalais-Meudon, depuis la mort du colonel Renard en avril 1905, les
relations du capitaine Ferber avec ses chefs ne sont pas bonnes car ces
derniers ne croient qu’aux ballons. De plus, étant dans l’armée, il ne
peut librement écrire, parler, montrer ses résultats et concourir pour les
prix d’aviation.
En mai 1905, Ferber
commande sur plan à Léon Levavasseur un moteur de 24 cv ne devant pas dépasser
100 kg pour équiper son aéroplane n° 8. Ce moteur doit entraîner deux hélices
coaxiales [28],
contra-rotatives, ce qui permet d’éliminer le couple de renversement [29].
En attendant, il équipe son n° 7 d’un 12 cv Peugeot vendu dans le
commerce, moteur d’une puissance insuffisante, mais qui lui permet de
tester plusieurs modèles d’hélices [30].
Les relations avec sa hiérarchie ne s’améliorant pas, Ferber
demande en juin 1906 un congé de trois ans afin de pouvoir aller travailler
à la société Antoinette. Le 16 août 1906, le ministre de la Guerre lui
accorde le congé demandé et, malgré le fait que l’aéroplane n° 8 soit
propriété de l’Etat, l’autorise à continuer ses expériences de vols
à Chalais-Meudon.
Alors
que se préparent les essais du n° 8, survient une catastrophe, ainsi décrite
par Ferber : « L’Arsenal
à Ballon attendait avec joie, orgueil et impatience le [dirigeable]
Patrie et, dans la crainte
de manquer une belle entrée, avait obtenu du ministre la démolition de mon
plan incliné de lancement et la sortie de mon aéroplane du hangar. Le
laboratoire avait réclamé mais en vain, et je fus obligé de laisser
l’engin coucher à la belle étoile, où la tempête du 19 novembre 1906,
un mois avant l’arrivée réelle du dirigeable, le trouva sans défense,
privant l’Etat d’un aéroplane absolument au point, comme le prouvent
mes dernières expériences [celles
de 1908]. « Ces
dualités qui existent dans toutes les grandes administrations sont
infiniment regrettables pour le progrès des choses [31]. » Tout
son travail vient d’être anéanti en quelques heures. Résigné, il écrit
sobrement : « Pour le
moment c’est le dirigeable qui a eu l’avantage et il en a abusé [32]. »
Ferber, désormais employé par la société Antoinette, se consacre
à la mise au point des matériels de cette société tout en travaillant
accessoirement à la mise au point de son n° 9. Issy-les-Moulineaux
interdit – Ferber muté
A cette époque, les vols des aviateurs se déroulent essentiellement
sur le champ de manœuvre d’Issy-les-Moulineaux. Le capitaine Ferber y
effectue le premier vol de son aéroplane n° 9, très proche du n° 8 qui
avait été détruit lors de la tempête à Chalais-Meudon : « Le
résultat ne s’est pas fait attendre. Le 14 juillet
[1908] l’aéroplane sortait
à Issy-les-Moulineaux, au troisième essai il s’enlevait et, le 25
juillet, il traversait tout le polygone, avec une stabilité parfaite
montrant ce qu’il aurait fait dès 1905. Ce succès me permettait de clore
par une preuve tout ce que j’avais avancé dans mes précédentes
brochures, me récompensait de ma longue attente et m’encourageait à
signer le bon à tirer de cet ouvrage si longtemps retardé [33]. »
Ce même 25 juillet 1908, le champ de manœuvre
d’Issy-les-Moulineaux est interdit aux aviateurs. Le gouverneur militaire
de Paris a pris cette décision en raison des dangers signalés par le Préfet
de police qui se trouve dans l’impossibilité d’assurer le service
d’ordre et donc la sécurité des spectateurs. L’Eclair
du 26 juillet publie un long article sur ce sujet. Il en est de même pour Le
Matin du 27 juillet avec des
interviews de Ferber, Voisin, Blériot, Quinton.
Le
3 août, le capitaine Ferber adresse à L’Eclair,
alors journal d’opposition, un article où il fait part de contacts avec
des aérostiers russes, en mission à Paris, qui lui ont appris que le
gouvernement de leur pays offre 50 000 roubles pour un concours d’aviation
qui se disputera à Saint-Petesbourg du 1er juillet au 15 août
suivant. Il termine son article par cette phrase : « Pendant
ce temps, en France, nous ne demandons pas d’argent, nous ne demandons que
la liberté de manœuvre à Issy-les-Moulineaux. »
L’article paraît le 4 août. Il est précédé d’un titre annonçant
l’offre russe et suivi d’un sous-titre : « Cependant,
les aviateurs français attendent toujours la décision d’un ministre mélomane ».
L’article est signé de son nom précédé de son grade : capitaine
Ferber. Sentant aussitôt le danger, il écrit au rédacteur en chef pour
protester contre le sous-titre « injurieux pour M. le ministre de
la Guerre ». Il demande une rectification qui paraît le
lendemain, mais l’affaire n’en reste pas là : il est sanctionné
en étant réintégré dans l’armée en date du 5 août. L’Eclair
l’annonce le 6 : « Nous
apprenons que, aux termes d’une note communiquée dans la soirée par le
ministère de la Guerre, " M. Ferber, capitaine au 19e
régiment d’artillerie, en congé de trois ans, est réintégré et classé
à la direction d’artillerie de Brest " [34]. »
Le général Picquart, ministre de la Guerre, qui est effectivement
un mélomane, a-t-il estimé que ce qualificatif le ridiculisait ?
Toujours est-il que le capitaine Ferber doit prendre son service à Brest le
20 août.
Sous l’influence de la campagne de presse et l’intervention du sénateur
d’Estournelle de Constant dont Le Figaro du 22 août publie une
lettre mesurée mais ferme au ministre de la Guerre, le gouverneur militaire
rend aux aviateurs le champ d’Issy-les-Moulineaux. Ils sont autorisés à
expérimenter seulement de 4 à 6 heures du matin, ce qui ne facilite pas
leur tâche.
« De
crête à crête, de ville à ville, de continent à continent »
C’est courant juillet 1908 que paraît le livre du capitaine
Ferber, L’Aviation, ses débuts, son développement [35],
dont l’écriture avait débuté en 1905. Il y présente ses recherches,
ses essais de vol, ses relations avec les aviateurs français et étranger
mais aussi ses idées sur l’avenir du plus lourd que l’air. C’est le
travail d’un homme qui, comme Clément Ader, n’a pas seulement inventé
mais a aussi longuement réfléchi aux conséquences de ses inventions [36].
De ce fait, il prend une place particulière parmi les pionniers de la
navigation aérienne. Ferber
prévoit que l’aéroplane sera de plus en plus perfectionné et que l’on
tentera, par étape, de quitter les limites du terrain d’aviation :
« on essaiera de déboucher des aérodromes pour aller de crêtes
en crêtes [37] ». Le
nombre d’adeptes augmentant, on cherchera « à surprendre ses
amis en villégiature dans les environs et la seconde phase du ville à
ville commencera.
« Dans
cette deuxième période que le public n’entrevoit même pas et qui est si
proche que ces lignes vont paraître tout de suite caduques, on atteindra et
l’on dépassera la vitesse de 150 km à l’heure [38]. » Devant
le développement des aéroplanes, il estime que « le salon du
cycle et de l’automobile aura disparu ou il aura été ajouté à son nom
un qualificatif aéronautique [39] ». Il
prévoit aussi que l’on essaiera de traverser les lacs et les bras de mer :
« on volera de Continent à Continent » et précise :
« La traversée Calais-Douvres, qui est relativement facile,
tentera par cela même assez vite les audacieux et aura une portée immense
en diminuant l’inviolabilité insulaire de la Grande-Bretagne [40] ».
Il
prévoit une augmentation constante de la vitesse car « elle frappe
les masses ». Trois cents kilomètres à l’heure ne lui
apparaissent pas impossible : « Cela mettra Marseille à trois
heures de Paris, Moscou à une journée de Paris, Pékin à quarante-huit
heures de Paris [41] ».
Ferber
pense que l’aéroplane pourra emporter jusqu’à quatre personnes, généralement
des voyageurs pressés (hommes politiques, hommes d’affaires), du courrier
urgent ou des marchandises précieuses.
Il
constate que l’on ne remarque pas assez qu’avec les progrès de la
civilisation, l’homme jouit d’une sécurité de plus en plus grande,
mais qu’il achète ce bienfait par une perte de plus en plus importante de
sa liberté individuelle : « La faculté de se déplacer vite
et individuellement rend un peu de cette liberté perdue – l’automobile
a déjà donné cette impression – l’aéroplane l’augmentera [42] ».
Les analyses faites par Ferber sont basées sur des extrapolations
des performances de son époque, c’est-à-dire du tout début du XXe
siècle. Certaines analyses ont été suivies d’effet comme celle qui prévoit
que les plates-formes de départ pourront être étendues au sommet des édifices :
« Cela changera l’aspect des maisons et
donnera de la valeur aux étages supérieurs, comme l’a parfaitement
indiqué depuis longtemps Robida [Le
Vingtième siècle], sous une forme humoristique,
mais profondément raisonnée [43]. »
Les aéroplanes de son époque
volant à très basse altitude, il s’insurge contre l’installation de
l’électricité « qui
a répandu avec égoïsme partout ses poteaux et ses fils [44] ».
Il demande que les poteaux
soient éclairés la nuit et les fils munis, pour les révéler, de petites
banderoles d’étoffe blanche.
Il
pense que l’aéroplane aura une influence pacificatrice en permettant de
mettre en présence des hommes de pays différents : « On
n’a plus envie de haïr ni de se battre contre des gens dont les mœurs et
le costume vous ont été expliqués par les influences locales et dont vous
avez apprécié les idées et les manières. La nécessité d’une langue
auxiliaire se fera sentir de plus en plus et les progrès de l’espéranto
le désignent pour cet objet, à moins qu’une langue existante comme
l’anglais ou le français ne vienne à jouer ce rôle [45]. »
Comme la maîtrise de la mer a fait la richesse de ceux qui la possèdent,
« l’empire de l’air doit fatalement enrichir bien davantage la
nation assez heureuse pour s’y élancer la première », et de préciser :
« Il faut espérer que la France ne se laissera pas distancer.
D’ailleurs, l’individualité de ce mode de transport va bien à notre
caractère un peu indiscipliné ; la légèreté relative des
marchandises de luxe où nous excellons convient au peu de capacité de
transport du nouvel engin, et la nouvelle génération qui vient est éprise
de tous les sports [46]. »
Des phares devront être répandus sur tout le territoire afin de
rendre l’approche de la terre plus facile aux voies commerciales. Il suggère
que tous les écueils soient signalés par des lumières, des sirènes et
des cloches.
Comme il y aura de plus en
plus de monde dans les airs, des règles de bonne conduite devront être édictées
afin de supprimer les collisions : « La
commission d’aviation de l’Aéro-Club de France qui a fait naître tous
les progrès se saisira certainement à bref délai de la question [47]. »
En vue des trajets de nuit, les aéroplanes seront équipés de feux
de position comme il est d’usage dans la marine :
« On distingue trois feux de position :
un feu blanc en haut vu de tous les côtés, un feu rouge à bâbord et un
feu vert à tribord vus seulement en avant et sur le côté extérieur. Pour
la navigation aérienne il suffira d’ajouter un quatrième feu, jaune par
exemple, vu de tous côtés pour marquer la partie inférieure.
« De
cette manière, si l’autre montre ses quatre feux, il vient à vous,
s’il en montre que deux il fuit, s’il en montre trois il marche par le
travers, s’il n’en montre qu’un il se maintient dans une zone
d’altitude différente [48]. »
Ces déplacements dans les airs, écrit-il, entraîneront une
diminution du droit de propriété : « L’atmosphère qui
nous entoure est désormais pénétrable pour l’homme. De ce fait, le
propriétaire clos de murs qui a oublié de murer aussi son ciel n’est
plus tout à fait chez lui [49]. »
Cette liberté de déplacement dans l’atmosphère, précise-t-il,
entraînera des règles de survol comme la mer qui est libre sauf une zone,
appelée territoriale, située près des côtes. Il en sera de même pour
toute l’atmosphère territoriale située au-dessus des terres d’un pays
« sous prétexte d’espionnage possible [50] ».
La
liberté de circuler dans les airs étant réglementée, il faudra
s’occuper de celle du droit d’atterrir. Les frontières pouvant
facilement être franchies par la voie des airs, Ferber pense « qu’une
contrebande active utilisera immédiatement l’aéroplane [51] ».
Il faudra donc renforcer la douane et créer une « police
aérienne »
car certains hommes abuseront immédiatement de la liberté offerte par les
déplacements aériens qui permettent de disparaître sans laisser de traces :
« Malheureusement
pour eux ils devront atterrir quelque part et ils s’y feront prendre.
« Comme
les bateaux, les voitures, etc., les aéroplanes recevront un numéro
d’ordre et auront un port d’attache : ils seront donc rapidement
identifiés. De plus, de même qu’il a été nécessaire de créer une
police cycliste, une police fluviale, on créera aussi une police volante [52]. »
En bon militaire, Ferber n’a pas omis de réfléchir à
l’utilisation de l’aéroplane dans la guerre. Il estime que le vrai rôle
des machines aéronautiques est de faire l’exploration. Leur fonction est
d’observer ce qui se passe chez l’ennemi et de renseigner le général
en chef :
« " Quand
l’host sait ce que fait l’host, l’host bat l’host ", dit
Monluc. Eh bien, le général qui possédera le premier une flottille aérienne
saura non seulement tout ce que fera le général ennemi, mais même son
gouvernement, car en faisant planer ses flottilles sur toute la surface du
pays ennemi, il avancera ses frontières jusqu’à l’atmosphère
territoriale de cette malheureuse contrée et rien ne lui échappera des réserves
dernières, des transports du commerce, des ressources quelconques qu’on
dressera hâtivement contre lui. Seuls quelques points, quelques
forteresses, qui auront pris les caractères souterrains des fourmilières,
lui échapperont. A ce moment il ne sera vraiment pas difficile d’exercer
les fonctions de général en chef ; mais, » précise aussitôt
Ferber, « cela ne durera pas, car l’apparition d’un engin
nouveau entraîne la lutte contre l’engin semblable, et il y aura, pour
assurer la maîtrise de l’air, des combats devant lesquels les luttes
d’aujourd’hui pour la maîtrise de la mer ne seront que des jeux
d’enfant. »
Il décrit ce que pourrait être la tactique de combat de l’aéroplane :
« Il y aura donc à considérer une
lutte entre les engins aéronautiques, de même qu’on distingue la lutte
de cavalerie, la lutte d’artillerie, etc. ; c’est une loi générale.
« Il
s’agit donc de faire disparaître de l’air les escadrilles ennemies afin
de rendre aveugle le général en chef [53]. »
Pour Ferber, c’est celui qui réussira à voler plus haut que son
adversaire qui aura l’avantage. Il prévoit que les armes des aéroplanes
seront probablement des obus à main, des revolvers, des crochets ou des
harpons. Quant aux ballons dirigeables :
« Comme ils auront à peine une
vitesse de 100 km/h ils seront sans difficulté rejoints par nos aéroplanes
faisant du 150. En vain essaieront-ils de s’élever plus haut, la
condensation qui les guette les fera redescendre et bientôt, ils seront
harcelés, crevés et anéantis parce que trop grands et trop vulnérables.
« Bientôt
les aéroplanes auront détrônés les ballons dirigeables si chers, et pour
lesquels en ce moment l’Allemagne se passionne en se trompant tout entière.
On a commencé à les mettre au point beaucoup trop tard, en 1903, à un
moment où nous savions que l’autre solution existait [54] ! »
Ferber n’envisage pas qu’un usage militaire de l’aéroplane :
« Pour
revenir à des choses pacifiques, il faut se souvenir que seul le commerce
enrichit les peuples, où il le fait à travers les frontières, et que la
mer est la frontière commune de tous les pays maritimes. C’est pourquoi
l’empire de la mer a fait la fortune successive de Tyr et Sidon, de
Venise, de la Hollande et de l’Angleterre. Pour la même raison,
l’atmosphère étant la frontière commune de tous les pays, l’empire de
l’air doit fatalement enrichir bien davantage la nation assez heureuse
pour s’y lancer la première.
« Or,
tout en France semble nous y attirer : une nouvelle génération éprise
de sports, l’aéroplane accessible à beaucoup de bourses,
l’individualité de ce mode de transport qui va bien à notre caractère
un peu indiscipliné et le goût croissant de tous pour la mécanique [55]
. »
Estimant que le progrès de l’aviation ne s’arrêtera pas et que
l’homme cherchera à aller plus vite, plus haut, il conclut son ouvrage
par cette prophétie :
« Pour
aller plus haut, et l'homme voudra aller plus haut, il faudra adopter un
principe différent. Le principe de la fusée est tout indiqué. Le moteur
à réaction s'en déduit. L'homme sera enfermé dans une enceinte où l'air
respirable lui sera fabriqué. A vrai dire, il ne montera plus une machine
volante, mais plutôt un projectile dirigeable. La réalisation de cette idée
n'a rien d'impossible pour la pensée et la puissance humaines, qui seront
en progrès tant que le soleil déversera sur la planète une énergie
suffisante.
« La
diminution de la chaleur sera peut-être la cause d’un nouveau progrès.
Car la vie terrestre un jour sera menacée. Un terrible dilemme se posera :
ou retourner au néant à travers la décrépitude lente des régressions,
ou, pour y échapper, vaincre avec un nouvel engin l’immensité.
« Certainement
le voudra et l’exécutera un groupe de ces surhommes, mille fois plus
puissants, mille fois plus intelligents que nous, qui pourtant les concevons
obscurément en esprit et les savons inclus dans les parties les plus
profondes de notre être.
« Certes
ils abandonneront la planète inhospitalière et c’est là le but ultime
du plus lourd que l’air qui vient de naître sous nos yeux étonnés et
ravis [56]. La
disparition du capitaine Ferber
En 1909, la situation militaire de Ferber s’améliore. Si le
ministre de la Guerre n’est pas revenu sur sa décision de mutation, il bénéficie
de la Direction de l’Artillerie de deux congés consécutifs de trois
mois. En juin il obtient du ministère un congé d’un an avec solde de présence.
Réinstallé
chez lui, rue Pajou, il est libre mais, instruit par son expérience précédente,
il prend un pseudonyme pour écrire et voler à sa guise. C’est sous le
nom de F. de Rue, en souvenir du village de ses premiers essais, qu’il
poursuit ses activités, en particulier l’étude, avec son mécanicien
Marius Burdin, du Ferber X. En attendant, il vole sur aéroplane Voisin.
La
Ligue nationale aérienne créée en septembre 1908 par René Quinton, ami
de Ferber, est entrée en pleine action. Sous ses auspices s’est constituée
la Société d’encouragement à l’aviation, établie à Juvisy, où elle
possède un parc : Port Aviation, inauguré le 23 mai 1909, pour les
vols d’entraînement et surtout comme école de pilotes.
René
Quinton propose à Ferber de le faire détacher officiellement à la Ligue,
en qualité de professeur instructeur. Celui-ci accepte. L’autorisation
ministérielle est obtenue sans difficulté.
Libre
de son action, Ferber s’est inscrit à la Semaine de Boulogne-sur Mer de
septembre 1909.
Le
17, sur l’aérodrome de Beuvrequen, lors d’un vol sur biplan Voisin, au
moment d’effectuer son atterrissage, il aperçoit une petite tranchée
qu’il veut éviter. Un coup de vent survint qui fait subitement piquer du
nez à l’appareil qui heurte le sol. Il s’en tire avec quelques égratignures.
Le
21, au moment où son appareil se pose, un coup de vent fait s’incliner
l’aile gauche qui touche la terre. Mais au lieu se s’arrêter, le biplan
se redresse et continu à rouler droit vers un fossé de drainage dissimulé
sous des herbes. Les roues de l’aéroplane s’emboîtent dans le fossé
et l’avion capote. Ferber est projeté à terre et reçoit tout le poids
du moteur sur la poitrine. Il parvient à se dégager seul du fuselage puis
retombe. Souffrant fortement de l’abdomen, il perd connaissance victime
d’une hémorragie interne. Le médecin ne peut que constater son décès,
il a alors 47 ans.
Après
la cérémonie religieuse à Boulogne-sur-Mer, le cercueil est amené à
Lyon où il repose dans le caveau familial. Une foule importante est massée
le long du cortège. Le maire de Lyon, Edouard Herriot prononce l’éloge
du défunt. Les journaux rendent compte de son décès. L’Aérophile
écrit : « Il avait consacré à l’aviation toute son
intelligence, toute sa science, tout son courage. Il en fut l’apôtre, le
prophète et le bon ouvrier. Il lui sacrifia ses intérêts de carrière ;
comme Lilienthal, dont il fut le premier disciple français, il lui donna sa
vie. Il eut du moins, avant de disparaître, la satisfaction si souvent
refusée aux précurseurs de voir triompher et fleurir la grande idée
qu’il avait si utilement et si noblement servie [57]. »
Et pour L’Illustration, après avoir rappelé sa carrière
et ses essais de vol : « Le capitaine Ferber (né à Lyon le 8
février 1862) peut être considéré comme le véritable précurseur de
l’aviation en France. […] Aimable et spirituel, d’une simplicité
avenante, le capitaine Ferber s’était fait une place à part dans le
monde de l’aviation où l’on appréciait autant la distinction de ses
manières que la souplesse de s esprit et l’étendue de son érudition [58]. »
La France vient de perdre un grand homme.
Après son décès, Ferber est oublié tandis que l’aviation
progresse à pas de géant. Il n’en demeure pas moins qu’il est le
premier Français, et par là même le premier Européen, à avoir su faire
la synthèse des essais d’Otto Lilienthal, d’Octave Chanute et des frères
Wright. Ses expérimentations, ses publications et sa correspondance le
situent parmi les grands précurseurs de l’aéroplane dont il a été un
ardent propagandiste.
Avec
la mort du capitaine Ferdinand Ferber se termine l’époque des précurseurs,
l’aviation entre désormais dans l’ère des pionniers. Résumé
Ferdinand Ferber (1862-1909) est une figure peu connue des précurseurs
de l’aviation française. Alors que son œuvre aéronautique ne couvre
qu’une dizaine d’années, elle demeure fondamentale car il est le
premier Français à avoir compris l’importance des essais de vol d’Otto
Lilienthal dont il s’est inspiré pour ses premiers appareils. Souhaitant
créer un mouvement d’opinion en faveur de l’aviation, il s’y consacre
inlassablement par ses écrits, ses conférences et surtout par ses expérimentations
publiques. Il cherche aussi à entrer en relation avec tous ceux qui
travaillent sur le plus lourd que l’air. C’est ainsi qu’il est en
relation avec Octave Chanute et les frères Wright. Sa disparition précoce,
alors qu’il vient de publier un livre remarquable L’Aviation, met
un terme à l’époque des précurseurs du plus lourd que l’air. Summary Ferdinand
Ferber (1862-1909) is little known among the precursors of French aviation.
While his aeronautical work covers only a decade, it remains of fundamental
importance because he was the first Frenchman to have understood the
significance of the test flights of Otto Lilienthal which were the
inspiration for his first aircraft. In his desire to create a public opinion
in favour of aviation, he devoted himself tirelessly to his writings, to his
lectures, and especially to his experiments in public. He tried also to
enter into relationship with all those working on heavier than air models.
That is how he came into contact with Octave Chanute and the Wright
brothers. His untimely dearth , just after the publication of his remarkable
L’Aviation, brought to a close the era of the heavier-than-air precursors. [1]. Otto Lilienthal (1848-1896), ingénieur allemand, est le premier à effectuer des vols soutenus à partir de cerfs-volants puis de planeurs. [2]. Cité par Andrée et Robert Ferber, Les débuts véritables de l’aviation française d’après les documents du capitaine Ferber, Fayard, 1970, p. 16. Ferber entre à l’Ecole Polytechnique en octobre 1882. [3]. Ferdinand Ferber, L’Aviation, ses débuts, son développement, Berger-Levrault, 1909, p. 5. [4]. « Aéroplane » est le terme employé pour désigner un appareil de locomotion aérienne plus lourd que l’air, doté d’ailes et d’un moteur. Le nom « avion » n’est adopté qu’en 1911 quand le général Roques, Inspecteur permanent de l’aéronautique, décide, en hommage à Clément Ader, que les aéroplanes militaires s’appelleront désormais « avion ». [5]. L’Aviation, ses débuts, son développement, pp. 4-5. [6]. Ibid., pp. 33-34. [7]. « Les progrès de l’aviation depuis 1891 par le vol plané », Revue d’Artillerie, mars 1904. [8]. L’Aviation, ses débuts, son développement, p. 163. [9].
Ibid., pp. 44-45. [10].
Ibid., p. 46. [11].
Ibid., pp. 48-49. [12]. . L’e muet de Chanute est ajouté plus tard afin d’assurer une prononciation plus proche du français. [13]. Chanute est en relation avec les frères Wright depuis le mois de mai 1900. [14]. L’Aviation, ses débuts, son développement, p. 58. [15].
Ibid.,
p. 61. [16]. C’est sur ce terrain qu’est construit l’actuel aéroport Nice Côte d’Azur. [17].
The Papers of Wilbur and Orville
Wright, The McGraw Hill Companies, New York, 2001, tome 1, lettre du
7 mars 1903, pp. 299-300. [18]. Ibid., p. 303. [19]. Armée et Marine, 2 août 1903. [20]. Afin de mieux mesurer les angles de vol et le comportement de ses appareils, Ferber est le premier à utiliser systématiquement la photographie. [21]. Les débuts véritables de l’aviation française d’après les documents du capitaine Ferber, pp. 74-75 [22].
Ibid., pp.
79-80. [23]. L’Aviation, ses débuts, son développement, p. 55. [24].
Ibid.,
p. 64. [25].
Ibid.,
p. 68. [26]. Scientific American, 1er avril 1905. [27]. L’Aviation, ses débuts, son développement, p. 76. [28]. Alberto Santos-Dumont qui a choisi le même moteur, mais n’entraînant qu’une seule hélice, réalise le 23 octobre 1906 à Bagatelle (Paris, bois de Boulogne), un vol atteignant presque 100 mètres. Contrôlé par les commissaires de l’Aéro-Club de France, ce vol est le premier vol motorisé homologué au monde. | ||||||||||||||||||