| Institut de Stratégie Comparée, Commission Française d'Histoire Militaire, Institut d'Histoire des Conflits Contemporains |
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Bibliothèque stratégique
Forces aériennes stratégiques
Serge Gadal Avec le concours de l'Association Nationale des Forces Aériennes Stratégiques Préface de Monsieur Nicolas Sarkozy, Président de la République
L’histoire des Forces Aériennes Stratégiques (les FAS) est inséparable de l’histoire de la construction de la force de dissuasion française (la Force Nucléaire Stratégique ou FNS), ceci tant chronologiquement que conceptuellement. Les deux premières composantes de la FNS à être devenues opérationnelles relevaient en effet directement des FAS : la composante aérienne fondée, dès 1964, sur le couple Mirage IV/ravitailleur C 135 F et la composante terrestre qui, à partir de 1971, comprenait les dix-huit missiles sol-sol balistiques stratégiques du plateau d’Albion. De même, sur un plan conceptuel, les FAS sont longtemps restées, et restent encore, au cœur même de la dissuasion française. La flexibilité de la composante aérienne, alliée à la puissance, à la capacité de pénétration et à la survivabilité des missiles de la composante terrestre donnèrent d’emblée aux FAS un rôle central, rôle confirmé par la mission essentielle de transmission de l’ordre de tir pour les trois composantes attribuée au Centre d’Opérations des Forces Aériennes Stratégiques (le COFAS), situé à Taverny, conférant ainsi aux FAS la responsabilité du dialogue direct avec les plus hautes autorités politiques de la France. Mais avant de relater cette grande aventure que constitue l’histoire des FAS, il importe de présenter en introduction à cet ouvrage quelques idées fondamentales relatives à la stratégie de dissuasion en général. Dissuasion
et arme aérienne
Selon les termes de Bruno Tertrais, “la dissuasion consiste à prévenir un acte en persuadant l’acteur concerné que les coûts d’une telle action excèdent ses bénéfices”[1]. Si l’idée de la dissuasion est aussi ancienne que la guerre, comme le montre l’adage romain “Si vis pacem, para bellum”[2], l’apparition de l’arme aérienne d’abord, puis du fait nucléaire ensuite, lui ont accordé une signification particulière. Avant même le déclenchement de la Première guerre mondiale certains auteurs considéraient déjà l’aéroplane comme un facteur d’empêchement de la guerre constitutif d’une certaine forme de dissuasion. L’un des membres de ce courant, Ernest Archdeacon, lui-même un pionnier de l’aviation, écrivait ainsi : “Faites des engins de guerre les moins humanitaires que vous pourrez. Faites de nombreux aéroplanes, donnez-nous des démonstrations de leurs qualités guerrières. Vous travaillerez encore pour la paix. Vous aurez, dans l’excès du mal, trouvé le remède”[3]. En réalité, plus que la puissance de destruction intrinsèque à l’avion, c’est sa capacité à atteindre directement les populations civiles en s’affranchissant des défenses adverses qui fonde son pouvoir dissuasif. Le général italien Giulio Douhet, premier théoricien de ce que l’on appellera plus tard le bombardement stratégique[4] explique dans Il dominio dell’aria, son œuvre maîtresse, que “plus les armes seront capables d’attaquer les citoyens en général, plus les intérêts privés seront directement touchés, moins on aura de guerres”[5]. Jugée parfois un peu caricaturale, la théorie de Douhet préconisait notamment l’attaque des villes adverses afin de pousser la population de celles-ci à se révolter en exigeant de ses gouvernants qu’il soit mit fin à la guerre. Douhet, le Bomber Command et les “groupes lourds” françaisLors de la seconde guerre mondiale les Britanniques, avec le Bomber Command, mirent en pratique les théories de Douhet[6] sur le bombardement stratégique massif du territoire adverse. Deux
groupes de bombardiers Halifax,
mis en œuvre par des aviateurs français, le Guyenne
et le Tunisie, participèrent à
ces actions de 1944 à 1945[7].
Ils peuvent être considérés, à ce titre, comme les tous premiers
“escadrons stratégiques” français, au prix de la perte de la moitié
de leurs équipages. Pendant 5 ans, le Bomber Command, effectua 364 000 sorties, larguant près d’un million de tonnes de bombes et perdant 44 000 membres d’équipages. Si les actions du Bomber Command eurent certainement un rôle déterminant dans la victoire finale, elles n’atteignirent pas pleinement les objectifs formulés par Douhet en matière de démoralisation des populations civiles. Si l’expérience de la seconde guerre mondiale ne permit pas de valider totalement le postulat douhétien, l’apparition de l’arme nucléaire rendit enfin Douhet “pertinent” (relevant) selon le mot du stratégiste nucléaire américain des années 1950 Bernard Brodie[8]. On peut ainsi conclure, comme le fait Hervé Coutau-Bégarie, que “l’effet dissuasif est [...] attaché à l’arme aérienne dès sa constitution, même s’il a évidemment pris une toute autre dimension avec l’arme nucléaire”[9]. C’est donc selon une logique à la fois historique et opérationnelle que le Président de la République française choisit de confier à l’armée de l’air la responsabilité de la mise sur pied des deux premières composantes de la Force nucléaire stratégique avec la création d’un nouveau grand commandement, les FAS, lui accordant ainsi un statut politique particulier. Stratégie d’action et stratégie de dissuasionSur un plan général, on peut opposer, depuis 1945, à la stratégie d’action traditionnelle, une nouvelle forme de stratégie, la stratégie de dissuasion, fondée sur l’arme nucléaire. La stratégie d’action est celle qui a toujours existé dans l’histoire militaire. Elle relève du domaine de la stratégie conventionnelle. Son but est “positif” : agir militairement pour contraindre l’adversaire par l’utilisation de la force. Si traditionnellement, l’action stratégique était dirigée essentiellement vers les forces armées ennemies (qu’il s’agissait alors de détruire préalablement afin de pouvoir ensuite dicter ses conditions), l’avènement de l’aviation militaire au début du xxe siècle a permis d’exercer cette contrainte directement sur la population ou sur le gouvernement adverse, par le bombardement stratégique conventionnel. Même si ce dernier peut posséder une certaine valeur dissuasive, il relève essentiellement de la stratégie d’action. Son objectif est, en effet, de mettre fin à une guerre déjà engagée par la destruction de la volonté ennemie (attaques sur le moral de la population et de ses dirigeants) ou du potentiel militaire adverse (destruction des usines d’armement, des systèmes de transport et de production de carburant) ; il n’est pas d’empêcher une guerre potentielle. La stratégie de dissuasion poursuit, au contraire, un but que l’on pourrait, par opposition à celui de la stratégie d’action, qualifier de “négatif”[10] : convaincre l’adversaire de ne pas agir, de renoncer à une action qu’il envisage. La stratégie nucléaire est ainsi essentiellement une stratégie de dissuasion. En effet, si la stratégie nucléaire pourrait théoriquement rechercher un but positif (on parle parfois ici de “coercition”)[11], ce cas d’école n’a pas encore, et heureusement, trouvé d’illustrations concrètes (à part peut-être le précédent de Suez en 1956 avec les menaces nucléaires soviétiques contre la Grande-Bretagne, Israël et la France qui ont aboutit à l’arrêt de leur offensive conjointe)[12]. Par contre, on doit relever, comme le fait le général Mathe, ancien commandant des Forces Aériennes Stratégiques, que le seul emploi de l’arme nucléaire est intervenu dans une action de coercition (Hiroshima et Nagasaki) et que c’est précisément le fait qu’elle ait été un jour employée en coercition qui fonde la crédibilité de l’arme nucléaire en dissuasion[13]. Sur un plan conceptuel, le général Beaufre a ainsi cherché à fonder la théorie stratégique sur deux modes : un mode positif, l’action, et un mode négatif, la dissuasion (“Quand on veut empêcher, il y a dissuasion ; quand on veut réaliser, il y a action”). Plus que sur l’opposition de ces deux modes, c’est plutôt sur leur complémentarité que l’on met l’accent aujourd’hui. La stratégie repose ainsi sur l’utilisation de la force (stratégie d’action) ou sur la menace de son utilisation (stratégie de dissuasion). La dissuasion nucléaireSi, dans
le domaine de l’action conventionnelle, la dissuasion cherche à agir sur
la volonté d’un adversaire potentiel en lui laissant entrevoir que
l’entreprise projetée aurait de fortes chances
d’échouer, dans le domaine nucléaire, au contraire, cette simple
probabilité d’échec se transforme en une certitude que le coût subi par
l’agresseur serait hors de proportion avec l’enjeu.
Pour le général Gallois, “dissuader,
c’est disposer d’un potentiel de représailles dont les effets, si ce
potentiel venait à être utilisé, excéderaient pour le candidat à la
belligérance les bénéfices qu’il pourrait escompter de l’usage de la
force”. De même, peut-on lire dans
le Livre blanc sur la défense
nationale de 1972 : “Le système de riposte stratégique doit avoir une capacité de destruction telle qu’un agresseur éventuel soit
dissuadé d’entreprendre contre notre territoire une action qu’il
payerait d’un prix exorbitant”[14]. Ce “potentiel de représailles” peut fort bien être inférieur à celui de l’adversaire, dès lors qu’il peut infliger à ce dernier des dommages supérieurs à la valeur de l’enjeu (théorie de la dissuasion proportionnelle, dite “du faible au fort”). Tel est d’ailleurs le fondement de la doctrine nucléaire française, laquelle renonce à une stratégie anti-forces, qui nécessiterait à la fois un nombre de vecteurs hors de portée d’une puissance moyenne comme la France et une précision difficile et coûteuse à obtenir, au profit d’une stratégie dite anti-cités correspondant à ses capacités industrielles et économiques. Ainsi, à l’époque de la guerre froide, une directive présidentielle du 16 décembre 1961 demandait que les forces nucléaires françaises soient capables “d’infliger à l’URSS une réduction notable, c’est-à-dire environ 50 %, de sa fonction économique”. Dans ses mémoires, l’ancien Président de la République Valéry Giscard d’Estaing mentionnait un ordre de grandeur analogue, en précisant qu’il avait retenu “comme objectif pour notre frappe stratégique la destruction de 40 % des capacités économiques de l’Union soviétique situées en deçà de l’Oural et la désorganisation de l’appareil de direction du pays”. Ainsi, une frappe nucléaire, même “modeste” en regard de l’arsenal de l’adversaire, mais entraînant une perte notable de son potentiel, le conduirait inéluctablement à la défaite, qu’elle soit économique, militaire ou politique. Enfin, l’élément capital qui conditionne le succès de la dissuasion consiste à donner à l’adversaire la certitude que la riposte nucléaire sera exercée inexorablement, le cas échéant. Ainsi, les forces nucléaires ne doivent pas être neutralisables par une frappe préventive, ce qui implique des mesures de protection et de survivabilité importantes : alertes à bref délai, protection des bases, durcissement des silos, etc. Pour le général Gallois, “les moyens militaires de la politique de dissuasion doivent être invulnérables ou au moins quasi invulnérables. Ils doivent échapper à la destruction. Quelque soit la puissance des forces adverses et en dépit de tous les avantages que l’initiative confère à l’agresseur, il faut que la « survie » des forces de riposte soit assurée”[15]. Le général Beaufre considère ainsi que la valeur de la dissuasion est liée “non pas à la puissance de la force de frappe, mais à sa puissance restante après avoir subi la première salve, donc à sa capacité de survie”[16]. En outre, la riposte doit revêtir dans l’esprit de l’adversaire le caractère d’une quasi-automaticité. Ainsi, pour le général Gallois, “il faut que l’adversaire sache qu’à partir du moment où certaines hypothèses se trouvent vérifiées, certains indices fournis et certains critères atteints, la Puissance ainsi menacée met en branle, automatiquement, la machinerie de ses représailles. Et il faut qu’il soit notoire que cette machinerie puisse répondre à l’urgence. Son “temps de réponse”, comme disent les spécialistes, doit être minime”[17]. On pourrait terminer sur ce sujet, avec le général Gallois, en énumérant les nombreuses conditions qui sont nécessaires pour l’efficacité d’une stratégie de dissuasion nationale : “Explosifs nucléaires et « véhicules porteurs » – avions ou missiles – doivent d’abord échapper aux premiers coups d’un agresseur bénéficiant de l’effet de surprise et, naturellement, de la supériorité que lui donnent la puissance et l’initiative. Il faut ensuite que cette force de représailles – si elle est constituée par des bombardiers – franchisse les défenses de l’agresseur. Il est nécessaire que la représaille puisse être automatiquement déclenchée en cas de besoin et que l’éventuel agresseur sache que nulle sujétion politique, ni contrainte morale, ni crainte d’un châtiment supplémentaire ne pourraient la paralyser. Enfin, il faut que la nature et le nombre des objectifs visés par la riposte soient à la mesure de ses moyens. Il faut que la « quantité de destruction » que représente encore la force de représailles lorsqu’elle atteint ses objectifs, annule au moins les bénéfices que l’agresseur escomptait de son attaque. Naturellement, ce qui importe c’est que le pays agresseur – ou plutôt son gouvernement – aboutisse à ces conclusions”[18]. En conclusion, la stratégie de dissuasion, qui se fonde sur la possession d’un armement nucléaire crédible et une volonté politique sans faille, a posé la problématique de la guerre en termes nouveaux. Elle repousse la probabilité de survenance d’un conflit majeur, assurant ainsi une paix durable par la notion de sanctuarisation du territoire national. Elle régule également le niveau de violence des conflits périphériques, en évitant une escalade aux extrêmes. [1] Bruno Tertrais, La Logique de dissuasion est-elle universelle ?, Fondation pour la Recherche Stratégique, 2008, p. 4. [2] L’origine de cet adage reste inconnue. Pour certains auteurs, elle remonterait à Végèce et à son Epitoma Rei Militari (390 ap. J.C.) : Igitur qui desiderat pacem, praeparet bellum (Livre III, Prologue). Pour Tertrais, la dissuasion serait même aussi ancienne que l’activité sociale et constituerait un mécanisme universel. Il relève ainsi que “la logique de dissuasion est à l’œuvre au sein de la plupart des structures sociétales. Dès l’enfance, l’être humain apprend qu’il peut être puni s’il effectue une action répréhensible. Les fondements de cette logique se trouvent dans l’instinct de survie : elle est ainsi accessible à certains animaux, même relativement bas sur l’échelle de l’évolution” (Ibid.) [3] Cité in Patrick Facon, Le Bombardement stratégique, Paris, Éditions du Rocher, L’art de la guerre, 1995, p. 33. [4] On pourrait définir sommairement le bombardement stratégique comme l’attaque des “centres vitaux” de la nation adverse (industries, population, moyens de transports, etc.) afin de vaincre sa résistance. [5] Giulio Douhet, The Command of the Air, in Roots of Strategy, Book 4, edited by David Jablonsky, Stackpole Books, 1999, p. 395. [6] Même si l’influence dominante dans la pensée aérienne britannique fut certainement celle de Lord Hugh Trenchard, le père fondateur de la Royal Air Force, plus que celle du général italien. [7] Le futur général et stratégiste de l’arme nucléaire Pierre Marie Gallois, alors capitaine, prit part à cette campagne aux commandes d’un Halifax du Guyenne du 17 juillet 1944 au 18 mars 1945. Il n’est pas douteux que cette expérience ait influencé sa réflexion stratégique. [8] Bernard Brodie (1910-1978) est notamment l’auteur de The Absolute Weapon : Atomic Power and World Order, Harcourt, 1946 et de Strategy in the Missile Age, Princeton University Press, 1959. [9] Hervé Coutau-Bégarie, Traité de stratégie, 3e édition, Paris, Economica, Bibliothèque stratégique, 2001, p. 672. [10] Cette qualification se situe uniquement sur le plan de la théorie et ne nie pas le fait que le rôle de la dissuasion nucléaire pendant la Guerre froide se soit révélé éminemment positif en empêchant la survenance d’un conflit direct entre les puissances nucléaires. [11] Cf. Thomas Schelling et la notion de compellence, ainsi que les débats récents sur la coercition. [12] Ce précédent peut être considéré comme un cas à part dans une relation de dissuasion unilatérale que les pays en question se sont empressés de corriger par la suite en devenant également des puissances nucléaires. [13] Général Pierre-Henri Mathe, “L’arme aérienne et le fait nucléaire”, Penser les ailes françaises, n° 9, février 2006, p. 71. [14] Ministère de la Défense, Livre blanc sur la défense nationale, 1972, cité in La politique de défense de la France, Textes et documents, présentation de Dominique David, Fondation pour les Etudes de Défense Nationale, 1989, p. 51. En septembre 2000, l’état-major des Armées définissait la dissuasion comme “la volonté et la capacité de faire redouter en permanence à un agresseur éventuel, quel qu’il soit, des dommages de toute nature, d’un niveau suffisant pour qu’il soient inacceptables, cette menace le conduisant à renoncer à son dessein” (État-Major des Armées, note du 4 septembre 2000, antérieurement accessible sur internet www.defense.gouv.fr/ema/ texte/concept/princ.htm). [15] Pierre M. Gallois, Stratégie de l’âge nucléaire, Calmann-Lévy, 1960, cité in La politique de défense de la France, op. cit., p. 89. [16] André Beaufre, Introduction à la stratégie, Armand Colin, 1963, cité in La politique de défense de la France, op. cit., p. 84. [17] Pierre M. Gallois, Stratégie de l’âge nucléaire, Calmann-Lévy, 1960, cité in La politique de défense de la France, op. cit., p. 92. Afin d’assurer à la riposte une certaine automaticité, certaines études américaines préconisèrent de confier la décision de lancement à des ordinateurs (R.L. Garwin, “Launch Under Attack to Redress Minuteman Vulnerability”, International Security, 4, 3, hiver 1979, pp. 117-139). [18] Ibid., p. 95.
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