| Institut de Stratégie Comparée, Commission Française d'Histoire Militaire, Institut d'Histoire des Conflits Contemporains |
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Chroniques du KosovoFrançois Géré
PRÉFACELa guerre du Kosovo constitue un révélateur cruel et catastrophique au sens où elle précipite les questions interminablement reportées. De
fait, l’issue de cette guerre pose plus de problèmes qu’elle ne
contribue à en résoudre. Non seulement elle laisse sans solution viable un
espace particulièrement sensible au flanc sud de l’Union européenne que
l’on prétendait pacifier mais, de surcroît, elle interpelle avec
insistance les observateurs expérimentés qui, à juste titre,
s’alarment des conséquences fâcheuses qui pourraient en résulter à
terme, tant pour la stabilité de l’ensemble de la région que pour la
gestion des crises futures. En recourant à une démarche politique et stratégique
pour le moins originale, la communauté internationale - et plus précisément
son bras séculier autoproclamé : l’OTAN - n’a-t-elle pas cautionné
une véritable révolution dans les normes applicables traditionnellement
aux relations internationales et universellement admises comme fondement
de la charte des Nations unies ? En se référant à une nouvelle
conception de son rôle et en recourant à une pratique inhabituelle des
instruments de prévention et de coercition mis à sa disposition pour la
gestion des crises, ne s’est-elle pas imprudemment fourvoyée dans une
voie dont on peut craindre qu’elle n’aboutisse à une irrémédiable
remise en cause de ce qui subsiste encore de l’organisation du monde en États
souverains ? En eut-elle conscience, alors que de toutes parts l’on
s’inquiète légitimement de l’effacement progressif des États devant
d’autres formes de puissance et de pouvoir dont la maîtrise par les
instances internationales demeure problématique ? Plus inquiétant
peut-être encore, n’a-t-elle pas gravement mis à mal la démarche
intellectuelle et méthodologique que des siècles paraissaient avoir définitivement
validée en matière de recours à la force armée ? En agissant de la
sorte, n’a-t-elle pas détruit les repères fondamentaux qui constituaient
en quelque sorte un langage commun entre les hommes ? L’étude
de cette guerre qui, pour se justifier, s’est prétendue d’emblée
d’un nouveau type, ne manque pas de susciter la perplexité, tant
paraissent peu compréhensibles certaines lacunes et insuffisances dans
l’analyse préalable de la situation par les principaux acteurs concernés,
et peu justifiables certaines anomalies relevées dans leurs prises de décision.
Que
des erreurs aient été commises faute d’une appréciation convenable
des tenants et aboutissants de cette crise, que la stratégie retenue se
soit révélée mal adaptée à un besoin sans doute incorrectement évalué,
pourrait s’expliquer et se comprendre en raison de la complexité évidente
de la situation, si du moins les éléments d’analyse, les décisions
prises et leur mise en œuvre s’inscrivaient dans une même logique !
Malheureusement le doute subsiste : existe-t-il réellement un fil
directeur qui permette de relier de manière cohérente, comme c’est le
cas de l’effet à sa cause, les éléments d’analyse aux décisions
qu’ils ont inspirées, les choix retenus à leur mise en œuvre, et quel
est-il ? À la vérité, la logique qui a présidé à la conception,
à la décision et à l’exécution durant cette intervention est rien
moins qu’évidente. À
défaut de parvenir à l’identifier de manière certaine pour comprendre
les événements et leur enchaînement, l’on est réduit aux hypothèses :
faut-il comprendre que les processus de réflexion, de décision ou d’exécution,
ont échappé à toute logique par suite d’une perte de contrôle de la
situation ? Ou faut-il admettre que ce “divorce” d’avec ce que
l’on était accoutumé à pratiquer dans l’art de la diplomatie et de la
guerre résulte d’une volonté délibérée des responsables de rompre
avec des errements jugés inadaptés du fait du caractère
exceptionnellement novateur de cette intervention - ce qu’il conviendrait
d’ailleurs de démontrer ? De
fait, pour s’innocenter de l’accusation d’avoir fait délibérément
litière des leçons les plus élémentaires léguées par l’Histoire,
d’aucuns arguent de la prétendue révolution intellectuelle et
technologique qui submerge le monde depuis quelques décennies. À les en
croire, les références habituelles ne tiennent plus, car rien ne subsiste
désormais d’un passé irrémédiablement condamné par le progrès ;
les vieux adages et dictons populaires qui inspiraient la sagesse des
anciens et guidaient leurs décisions et leurs actes, seraient désormais
périmés, incitant les décideurs d’aujourd’hui à adopter de
nouveaux schémas de pensée, de nouvelles démarches pour leurs prises de décision.
De ce point de vue, la guerre du Kosovo marquerait de manière exemplaire,
selon ses propres thuriféraires, le début d’un bouleversement intellectuel
préludant à une nouvelle conception du monde, de ce qu’il doit être et
donc de la manière de le régir. Pourtant,
passée l’excitation médiatique largement malsaine qui s’est repue,
avec une complaisance coupable, d’images de souffrances intolérables pour
faire passer des messages falsifiés, et de quelque côté que l’on
examine la situation présente, force est d’admettre que rien de ce qui
fut espéré, peut-être avec beaucoup de bonne foi mais aussi de naïveté
ou d’angélisme, n’a été réellement acquis. Que reste-t-il en effet
de ce but humanitaire si bruyamment proclamé, sous la bannière duquel se
sont élancées les forces de l’OTAN ? A la vérité, pouvait-il en
aller autrement, sauf à nous laisser convaincre nous-mêmes par une
obsession moralisatrice ou à faire preuve d’une inacceptable hypocrisie ?
Comment souscrire à un idéal, comment convaincre les victimes, lorsque
l’on se montre à ce point chiche de moyens pour le faire prévaloir ?
Pour quelle raison a-t-on manifesté une telle réticence à engager les
moyens nécessaires ? Faut-il y voir un doute sur le bien fondé du
caractère humanitaire de l’intervention ? Ce
n’était pas la première fois que des buts de guerre étaient inspirés
par un idéal ou une idéologie ; mais que ne s’est-on souvenu que très
exceptionnelles en sont les issues heureuses quand cet idéal ne s’inscrit
pas dans un but politique concret et réaliste, et ne trouve pas son point
d’application dans un objectif stratégique clair ! Quel était donc
le but politique de l’intervention ? À quel objectif stratégique
puisait-elle son inspiration sur le terrain ? Autant de questions où
continue de s’égarer la sagacité des expert ! Tant
d’interrogations insatisfaites suggèrent une réponse qui donne le
vertige : faut-il conclure que les décideurs, comme frappés d’une
soudaine et inexplicable cécité leur faisant perdre tout sens des réalités,
se sont comportés en apprentis sorciers, insouciants des conséquences de
leurs décisions et de leurs actes ? Comment en seraient-ils arrivés
à cette incroyable extrémité qui ferait planer un doute sérieux sur
leur capacité à gérer le monde de demain ? Seraient-ils eux aussi
les victimes de ce mal qui gangrène notre monde moderne, ce mal qui
substitue le paraître à l’être ? Il n’est pas douteux qu’à
travers l’usage qu’elle fait de l’information, la société moderne en
accentue les effets néfastes. N’est-on pas facilement séduit par
l’image flatteuse mais artificielle que notre imagination renvoie parfois
de notre monde ? Peu importe souvent que l’imaginaire prévale
puisque les médias se chargent de l’imposer, fût-ce
au détriment d’une réalité pourtant avérée ? N’en a-t-on pas
l’illustration au Kosovo ? Les décideurs politiques ne se sont-ils
pas livrés à une sorte de jeu dont ils auraient fixé arbitrairement et
unilatéralement les règles, au mépris d’une réalité exigeante et
souvent douloureuse ? Devant
le champ de ruines laissées sur le terrain et dans les esprits par ces
quelques mois d’affrontement, la question, brutale et incisive, n’est
pas que de pure provocation ; les décideurs ont-ils eu effectivement
conscience que derrière le mot “guerre” se profilait autre chose
qu’un simple jeu intellectuel ? Et si oui, savent-ils encore ce
qu’est la guerre, cette activité humaine subtile d’une cruelle réalité
qui mêle, à son plus haut point d’intensité, l’intelligence, la
volonté et la force ? Quelle réponse, qui ne soit pas tragique pour
les victimes, peut-on, doit-on donner à cette interrogation ?
N’a-t-on pas volontairement boudé une réalité dérangeante pour privilégier
une virtualité intellectuellement plus confortable et moins accusatrice ?
Si tel est le cas, n’est-on pas en présence d’une dramatique subordination
de la réalité aux caprices de l’imaginaire ? Perversion de
l’esprit engendrée par un culte irraisonné pour la spéculation
intellectuelle, dont l’une des caractéristiques est précisément de
n’accepter aucune confrontation avec le réel. Le jeu n’est jamais
sanglant ; il reste virtuel, s’affranchissant en toute circonstance
de la souffrance, de la douleur et aussi de la honte de l’échec ! Toutes
ces interrogations sont redoutables sans doute mais il faut avoir le courage
de se les poser, car des réponses qui y seront faites - et le plus vite
sera bien évidemment le mieux - pourra dépendre l’aptitude de la
communauté internationale non seulement à corriger ses excès, à réformer
ses institutions si celles-ci se révèlent insuffisantes, mais aussi à
faire face efficacement aux nouvelles crises qui ne manqueront pas de se
produire ! La chronique de François Géré, commencée le 30 mars alors que tombent les premiers coups sur Belgrade et Pristina et qui se prolonge pendant toute la durée des opérations, a cette ambition. Elle s’efforce au jour le jour de décrypter les événements, les décisions et les actes pour tenter de reconstituer cette logique sans laquelle l’Histoire ne serait que le résultat d’un effroyable chaos ou d’un insupportable déterminisme dégradant pour l’homme. Patiemment, l’auteur tente d’ordonner les éléments d’un véritable puzzle pour obtenir de la réalité l’image la plus fidèle. Mais le moins que l’on puisse dire est que les repères y manquent singulièrement ; les pièces en sont disparates et ne s’emboîtent jamais ou si mal qu’elles paraissent ne pas appartenir à la représentation d’une même réalité. Deux
approches sont pourtant menées avec précision et méthode :
chronologique et thématique, avec l’espoir que toutes deux concourront à
faire la lumière en se complétant et se valorisant mutuellement. Tous
les acteurs sont observés et leurs buts, intérêts avoués ou cachés,
enjeux ou arrière-pensées analysés dans l’espoir d’en dégager une
hypothèse plausible qui pourrait donner à cette guerre son véritable
sens. Quels
liens entre les motifs humanitaires affichés, les buts politiques soupçonnés
et les objectifs militaires visés par uns et des autres ? Les résultats
obtenus coïncident-ils avec les succès recherchés et souvent prématurément
annoncés ? Quels bénéfices les principaux acteurs auront-ils en définitive
retiré de leur participation à cette intervention ? Quel crédit
mettre à leur actif et à celui de la communauté internationale dans le règlement
de la crise ? A-t-on fait un pas décisif vers une meilleure compréhension
et une gestion mieux adaptée de ce type de crise dont on dit qu’elles
seront récurrentes ? Peut-on attendre le succès sans prendre de
risques militaires, mais aussi politiques ? Le
bilan établi par François Géré est pour le moins inquiétant. Comment
réussira-t-on désormais à concilier le droit des États souverains et les
droits de l’homme ? Qu’en sera-t-il de l’OTAN qui a révélé ses
limites et ses insuffisances mais aussi son incapacité à se réformer ?
Comment mariera-t-on le moralisme affiché pendant cette guerre et le
statut de l’arme nucléaire qui s’arroge le droit de prendre les
populations en otage ? N’est-ce pas un pas supplémentaire dans la
voie de la délégitimation de ce type d’armement ? Et la défense
européenne, la grande absente de la crise, n’a-t-elle pas reçu le coup
de grâce ? Que sera le monde de demain si confronté aux difficultés
à venir, on n’a recours qu’à la stratégie que l’on sait faire et
non pas celle que l’on doit faire ? Autant de questions auxquelles
l’auteur tente de répondre. En
définitive, la guerre du Kosovo pose la question récurrente de la
perception que les uns et les autres peuvent et doivent avoir de l’altérité
et du droit à la différence, et aussi de la légitimité ou plutôt de la
licité du pouvoir d’ingérence qui consiste le plus souvent à faire prévaloir
sa propre perception de l’altérité au mépris d’autrui. En ce sens,
cette chronique est l’occasion d’une salutaire réflexion sur éthique
et politique dont François Géré se demande si elles sont conciliables,
superposables, interchangeables ou réductibles l’une à l’autre. Amiral
François Caron
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