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La SORTIE DE GUERRE

Une rupture historique,deux réponses stratégiques :

  Les États-Unis et la France face à l’après-guerre froide (1986-1996)

 

françois géré
 

Préface

 

Depuis une dizaine d’années mes travaux se sont ordonnés autour de deux pôles formant binômes. Le premier de nature stratégique, concerne le rapport entre la dissuasion nucléaire et les opérations militaires. Le second, plus géopolitique, traite de la relation merveilleusement compétitive entre deux Alliés, les États-Unis et la France que tout rapproche pour mieux les opposer.

Prenant en compte la mutation politique qui affecte les ordres de la stratégie, j’ai voulu apprécier la signification et l’ampleur de cette mutation pour deux acteurs de taille différente sur la scène internationale. La démarche comparative permet de dégager des enseignements intéressants parce que relativement différents et nouveaux par rapport à l’approche traditionnelle qui considère dans sa singularité un État ou un groupe d’États postulé comme homogène.

En apparence, ces préoccupations n’ont rien de très histori­que. Pourtant c’est dans une perspective historique qu’elles se sont trouvées constamment insérées, tant paraît essentielle la relation entre l’action et la mémoire de l’action, sa restitution en Histoire.

Incidemment, c’est un troisième pôle qui surgit : l’action par rapport à la connaissance. Le concept de rupture, s’il est perti­nent, est aussi un révélateur des relations entre la connaissance et l’action (non pas la pensée opposée à l’action, ce qui est une erreur de l’opinion commune (“doxale”). En examinant la relation qui relie organiquement action et dissuasion nous retrouvons l’unité de l’action à l’égard de la connaissance (“épistémè”).

Il y a et il y aura encore bien des façons de rendre compte de la fin de la guerre froide ainsi que des événements qui s’en suivirent. Il ne s’agit nullement ici d’en retracer le cours ou même d’en donner une nouvelle interprétation. L’intention est de démonter, par analyse comparative de deux pays, les États-Unis et la France, le processus du passage d’une ère stratégique à une autre, en faisant apparaître les éléments constituants d’une sortie de guerre.

En histoire, de tels moments sont peu nombreux. Phénomène plus rare encore, ce changement d’état s’est accompli en un laps de temps très court, qui, en sa brutale soudaineté, suggère une rupture historique. Cette brutalité de l’événement contracté dans le temps distingue, à première vue la rupture de la transition, simple passage d’un état à un autre.

Ce caractère exceptionnel se voit redoublé par le fait que, dans les tréfonds de la rupture, se trouve le nucléaire qui, en lui-même, représente une transformation sans précédent du rapport entre l’homme et l’énergie, aussi bien en termes civils que militaires, de sorte que l’on a pu parler “d’âge nucléaire” par réfé­rence aux âges du bronze et du fer. Quelle est la relation entre une rupture dans l’ordre politico-stratégique, la fin de la guerre froide, et l’âge nucléaire ? Comment la première se répercute-t-elle sur le devenir du second ?

Enfin, les années qui suivent la fin de la guerre froide voient s’aiguiser la conscience de l’existence d’une “révolution de l’information”. Inexorable pour les uns, très exagéré pour les autres, le phénomène présente cependant un double caractère remarquable : d’une part, le développement accéléré de nouvelles industries dont les produits engendrent de nouvelles pratiques sociales ; d’autre part, le phénomène est pris très au sérieux par les forces armées dans la plupart des pays du monde. Les États-Unis donnent le ton, où l’on popularise les expressions de “révolu­tion dans les affaires militaires” et de “information warfare”. Dans chaque pays, les autorités militaires cherchent à prendre la mesure de la nouveauté, à mesurer la profondeur de ses implica­tions. On subodore l’exagération délibérée tout en cherchant à se garantir et à identifier les voies et les moyens d’une adaptation suffisante.

Le phénomène se développe en si peu de temps, que chacun s’interroge anxieusement : quelle est l’ampleur réelle de la muta­tion et pourrai-je figurer dans le groupe des espèces adaptatives ?

Ainsi profitons-nous de cette opportunité, rare pour une génération, afin de nous interroger sur quelques concepts essen­tiels en histoire, mais tout aussi importants pour la science poli­tique et pour les praticiens de l’action. Les notions de rupture, de révolution, de fin d’un cycle d’une (“belle”) époque avec pour corollaire l’avènement d’une nouvelle. L’esprit humain est obsédé par la pensée de ces scansions du temps qui lui échappent alors même qu’elles le transforment. Quelque part nous sommes niés. Comme l’agriculteur engendre la révolution industrielle. La révolution de l’information américaine, sans en avoir ni la conscience, ni la culture retrouve le vieil Hegel, et renoue (sourions) avec le marxisme obsolète. Le mouvement de l’histoire serait-il hélicoïdal ?

La réflexion sur la transformation du monde procède d’une révolte contre la durée qui, absorbant la somme des projets et des entreprises humaines, les renvoie à eux-mêmes comme en un miroir. Ils se voient réfléchis, interpellés et forcément déformés. Ils se croyaient acteurs, ils se découvrent agis. Démiurges et artisans de la mutation des temps, les voici sommés de s’y adapter, de se soumettre à l’airain d’une autre règle.

Pour aller jusqu’au bout de sa vérité, la malicieuse formule de Jean Cocteau implique son renversement : c’est parce que nous sommes les acteurs de ces événements dont l’imprévisibilité résultante nous bouleverse et nous déplace que nous pouvons, dans notre désarroi, revendiquer leur responsable paternité.

Cette réflexion porte donc sur la surimpression de multiples transformations dans des ordres différents en un instant relative­ment court. Elle s’achève par une contribution à la théorie stratégique en qualifiant les relations entre les concepts d’action et de dissuasion.

 

 

 

Cet ouvrage est disponible aux éditions ECONOMICA

 

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