| Institut de Stratégie Comparée, Commission Française d'Histoire Militaire, Institut d'Histoire des Conflits Contemporains |
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Bibliothèque stratégique
La SORTIE DE GUERREUne
rupture historique,deux réponses stratégiques :
françois
géré Préface
Depuis une dizaine
d’années mes travaux se sont ordonnés autour de deux pôles formant binômes.
Le premier de nature stratégique, concerne le rapport entre la dissuasion
nucléaire et les opérations militaires. Le second, plus géopolitique,
traite de la relation merveilleusement compétitive entre deux Alliés, les
États-Unis et la France que tout rapproche pour mieux les opposer. Prenant en compte la
mutation politique qui affecte les ordres de la stratégie, j’ai voulu
apprécier la signification et l’ampleur de cette mutation pour deux
acteurs de taille différente sur la scène internationale. La démarche
comparative permet de dégager des enseignements intéressants parce que
relativement différents et nouveaux par rapport à l’approche
traditionnelle qui considère dans sa singularité un État ou un groupe
d’États postulé comme homogène. En apparence, ces préoccupations
n’ont rien de très historique. Pourtant c’est dans une perspective
historique qu’elles se sont trouvées constamment insérées, tant paraît
essentielle la relation entre l’action et la mémoire de l’action, sa
restitution en Histoire. Incidemment, c’est un
troisième pôle qui surgit : l’action par rapport à la
connaissance. Le concept de rupture, s’il est pertinent, est aussi un révélateur
des relations entre la connaissance et l’action (non pas la pensée opposée
à l’action, ce qui est une erreur de l’opinion commune (“doxale”).
En examinant la relation qui relie organiquement action et dissuasion nous
retrouvons l’unité de l’action à l’égard de la connaissance (“épistémè”). Il
y a et il y aura encore bien des façons de rendre compte de la fin de la
guerre froide ainsi que des événements qui s’en suivirent. Il ne
s’agit nullement ici d’en retracer le cours ou même d’en donner une
nouvelle interprétation. L’intention est de démonter, par analyse
comparative de deux pays, les États-Unis et la France, le processus du
passage d’une ère stratégique à une autre, en faisant apparaître les
éléments constituants d’une sortie
de guerre. En histoire, de tels
moments sont peu nombreux. Phénomène plus rare encore, ce changement d’état
s’est accompli en un laps de temps très court, qui, en sa brutale
soudaineté, suggère une rupture historique. Cette brutalité de l’événement
contracté dans le temps distingue, à première vue la rupture de la
transition, simple passage d’un état à un autre. Ce
caractère exceptionnel se voit redoublé par le fait que, dans les tréfonds
de la rupture, se trouve le nucléaire qui, en lui-même, représente une
transformation sans précédent du rapport entre l’homme et l’énergie,
aussi bien en termes civils que militaires, de sorte que l’on a pu parler
“d’âge nucléaire” par référence aux âges du bronze et du fer.
Quelle est la relation entre une rupture dans l’ordre politico-stratégique,
la fin de la guerre froide, et l’âge nucléaire ? Comment la première
se répercute-t-elle sur le devenir du second ? Enfin, les années qui
suivent la fin de la guerre froide voient s’aiguiser la conscience de
l’existence d’une “révolution de l’information”. Inexorable pour
les uns, très exagéré pour les autres, le phénomène présente cependant
un double caractère remarquable : d’une part, le développement accéléré
de nouvelles industries dont les produits engendrent de nouvelles pratiques
sociales ; d’autre part, le phénomène est pris très au sérieux
par les forces armées dans la plupart des pays du monde. Les États-Unis
donnent le ton, où l’on popularise les expressions de “révolution
dans les affaires militaires” et de “information
warfare”. Dans chaque pays, les autorités militaires cherchent à
prendre la mesure de la nouveauté, à mesurer la profondeur de ses implications.
On subodore l’exagération délibérée tout en cherchant à se garantir
et à identifier les voies et les moyens d’une adaptation suffisante. Le phénomène se développe
en si peu de temps, que chacun s’interroge anxieusement : quelle est
l’ampleur réelle de la mutation et pourrai-je figurer dans le groupe
des espèces adaptatives ? Ainsi
profitons-nous de cette opportunité, rare pour une génération, afin de
nous interroger sur quelques concepts essentiels en histoire, mais tout
aussi importants pour la science politique et pour les praticiens de
l’action. Les notions de rupture, de révolution, de fin d’un cycle
d’une (“belle”) époque avec pour corollaire l’avènement d’une
nouvelle. L’esprit humain est obsédé par la pensée de ces scansions du
temps qui lui échappent alors même qu’elles le transforment. Quelque
part nous sommes niés. Comme l’agriculteur engendre la révolution
industrielle. La révolution de l’information américaine, sans en avoir
ni la conscience, ni la culture retrouve le vieil Hegel, et renoue
(sourions) avec le marxisme obsolète. Le mouvement de l’histoire
serait-il hélicoïdal ? La réflexion sur la
transformation du monde procède d’une révolte contre la durée qui,
absorbant la somme des projets et des entreprises humaines, les renvoie à
eux-mêmes comme en un miroir. Ils se voient réfléchis, interpellés et
forcément déformés. Ils se croyaient acteurs, ils se découvrent agis. Démiurges
et artisans de la mutation des temps, les voici sommés de s’y adapter, de
se soumettre à l’airain d’une autre règle. Pour aller jusqu’au
bout de sa vérité, la malicieuse formule de Jean Cocteau implique son
renversement : c’est parce que nous sommes les acteurs de ces événements
dont l’imprévisibilité résultante nous bouleverse et nous déplace que
nous pouvons, dans notre désarroi, revendiquer leur responsable paternité.
Cette réflexion porte
donc sur la surimpression de multiples transformations dans des ordres différents
en un instant relativement court. Elle s’achève par une contribution à
la théorie stratégique en qualifiant les relations entre les concepts
d’action et de dissuasion.
Cet ouvrage est disponible aux éditions ECONOMICA
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