| Institut de Stratégie Comparée, Commission Française d'Histoire Militaire, Institut d'Histoire des Conflits Contemporains |
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Chapitre
I – La biographie de QI Jiguang I.1-Le
contexte de « guerre » sur la côte orientale Chinoise au XVIème
siècle :
Durant
les décennies 1520 et 1530, de petites bandes de pirates exécutaient leurs
méfaits tout au long de la côte sud-est,
du ZHEJIANG au GUANGDONG. Ces raids étaient menés par des groupes aux
chefs différents et qui se combattaient entre eux autant que contre les
milices de défense locales. Ces bandes de pirates étaient composées de
gens communs qui s’étaient mis hors la loi pour des raisons très
diverses et qui n’avaient aucune aspirations personnelles. Lorsqu’ils
pouvaient subvenir à leurs besoins par le commerce, ils le faisaient ou
agissaient pour le compte d’autres marchands
et pirates ; lorsqu’ils ne pouvaient pas commercer, ils
pillaient ; mais le plus souvent, ils faisaient les deux à la fois.
Pour endiguer ces actions hors la loi, la cour promulguait de façon répétée
des édits d’interdiction de commerce outre-mer. Mais de tels édits n’étaient
pas facile à faire respecter par les autorités locales civiles et
militaires, qui , par ailleurs étaient souvent impliquées dans la conduite
de ce commerce illicite. La
discipline dans les garnisons côtières s’était détériorée et la
plupart des officiers (qui détenaient leur charge militaire par hérédité)
n’avaient pas d’expérience au combat. Les autorités militaires qui étaient
supposées supprimer le commerce illicite outre-mer, étaient souvent les
intermédiaires entre les pirates, les commerçants locaux et étrangers. En
1529, plusieurs commandeurs à Wenzhou dans le FUJIAN furent exilés pour
avoir été mêlés à ces trafics[1].
Par ailleurs, l’Empereur avait donné instructions aux autorités locales
de saisir et de détruire les navires et embarcations qui servaient à
commercer au profit des familles influentes de la région. Les groupes
d’intérêts locaux refusèrent en grande partie de coopérer. Une large
frange de la société locale étaient en rapport de diverses manières avec
ce commerce illicite. Les familles aisées fournissaient les capitaux pour
la construction des navires (qui étaient le plus souvent armés de canons)
et les marchandises ; les officiels
militaires servaient d’intermédiaires pour les échanges. La population
locale servait comme personnel de ces flottes et vendait les marchandises
qu’elle pouvait grappiller à l’intérieur du pays. Le
commerce d’outre-mer représentait une part importante des moyens de
subsistance de nombreuses familles et il y avait donc aucun intérêt à le
stopper. Les
autorités locales avaient tout simplement ignoré
les édits impériaux. En 1532, le gouverneur du GUANGDONG fut rappelé
à l’Empereur car il avait échoué à éradiquer la piraterie locale qui
agissaient depuis plus d’une décennie. En 1533, le ministère de la
guerre se plaignait que l’interdiction de commercer outre-mer n’était
pas respectée et que des flottes armées pillaient encore tout le long de
la frange côtière de la Chine. Un
pirate capturé en 1534 avait plus de 50 navires de différents tonnages
sous son commandement. Il pillait depuis plusieurs années les côtes du
ZHEJIANG et fut finalement pris à l’issue d’une bataille sanglante au
cours de laquelle de nombreuses troupes impériales périrent. Les autorités
judiciaires locales prononcèrent à son encontre une peine légère que
l’Empereur demanda de réviser et dépêcha une cour spéciale pour la révision.
Elle prononça la mort pour toutes les personnes impliquées dans de telles
actions. Le pouvoir local fut bien averti qu’il ne s’agirait plus dorénavant,
en matière de piraterie, de cas d’offense mineur vis à vis du pouvoir. A
partir de 1540, les groupes disparates de pirates et de commerçants
s’organisèrent mieux. Ils se rencontraient sur des îles au large des côtes
du ZHEJIANG et du FUJIAN où ils rassemblaient d’importantes flottilles
afin de pourvoir au commerce d’outre-mer . Leur principal point
d’appui au ZHEJIANG était au large de la préfecture de Ningbo, sur des
îles . Dans ces ports sécurisés, ils pouvaient décharger les
navires et distribuer les marchandises, rencontrer les marchands étrangers,
stocker les armes et fournitures ainsi que faciliter l’achat et la vente
de marchandises sur la côte. Un tel commerce outre-mer fut organisé en
premier lieu dans les mouillages de Daishan proche de Ningbo, qui servait
comme enclave commerciale depuis au moins 1525. En 1539, des marchands
portugais (qui étaient interdits de commerce à Canton depuis 1522) furent
conduits dans cette enclave et en 1545, les flottes de commerce japonaises
s’y introduirent pour la première fois.
L’arrivée
des japonais en 1545 a tout changé. Avant cela , il n’y avait pas
une tendance marquée à commercer outre-mer avec les japonais. Bien que les
marchands du FUJIAN s’étaient déjà établis dans le port de Hakata dès
1537 et des bandes de pirates japonais avaient commis quelques raids, mais
de manière marginale, sur les côtes chinoises depuis le début du XVIème ;
la plupart des contacts s’établirent dans un cadre bien déterminé (le
tribut). Ce cadre était favorable aux japonais jusqu’à la fin du XVème
siècle. Mais en 1496, les envoyés du
tribut japonais sur leur chemin de retour de Pékin tuèrent plusieurs
personnes, ce qui fit prendre des mesures limitatives à l’encontre des délégations,
de 100 envoyés, elles seraient désormais de 50. Pendant cette période,
trois puissantes familles ( les Ise, les Hosokawa et les Ouchi) avaient déjà
commencé une compétition effrénée pour le contrôle du commerce avec la
Chine. Depuis qu’une seule
mission de 50 envoyés était
autorisée à commercer avec Pékin, la lutte était encore plus féroce
entre ces familles pour obtenir cette autorisation. En 1510 et 1511 deux
missions mandatées (le tribut) arrivèrent à Pékin et devant chaque
instance les représentants de la famille Ouchi menacèrent d’avoir
recours à la piraterie si sa famille se voyait refuser la permission de
commercer. 1.1-Politique
de la cour envers le commerce outre-mer
En 1523, deux missions commerciales arrivèrent encore à Ningbo,
l’une représentait la famille Hosokawa, l’autre la famille Ouchi. Les
Hosokawa étaient les premiers arrivés. Les Ouchi, soudoyèrent les
eunuques en charge des affaires maritimes de Ning-po afin de bénéficier
d’un traitement préférentiel. Lorsque les Hosokawa l’apprirent ,
ils attaquèrent la mission Ouchi[2]…. Dans
la suite de cet incident, plusieurs officiels de la cour critiquèrent
l’action des autorités locales, lesquelles furent accusées de mauvaise
gestion et de laxisme dans l’exécution de leur devoir. L’eunuque en
charge des affaires maritimes pour le ZHEJIANG fut accusé de corruption et
d’avoir causé les troubles à l’ordre. Cependant, rien fut fait. En
1525 le même eunuque était à nouveau en charge de coordonner les autorités
des affaires maritimes et celles de la défense des côtes. Cet état
provient du fait que les autorités qui avaient fustigé ce même eunuque
quelques années auparavant, étaient également opposées au respect des règles
rituelles impériales, notamment en matière de commerce. Aucune action en
profondeur fut engagée au ZHEJIANG jusqu’en 1527, lorsque l’eunuque en
charge des affaires maritimes fut démis de ses fonctions, dans un vaste
mouvement de purges des eunuques liés à l’ancien règne. L’intendance
au commerce maritime fut abolie en 1529, pour le motif qu’il n’était nécessaire
au ZHEJIANG que d’un eunuque
pour gérer les affaires maritimes. Aussi, la responsabilité des affaires
maritimes fut transférée à l’eunuque intendant militaire, qui était en
général responsable de la sécurité de la région. Le problème de la
piraterie côtière était encore largement sous estimé à la cour impériale.
En
1527, le tribut japonais fut à nouveau autorisé à commercer pour la décade
à venir, avec la restriction d’une délégation de 100 envoyés au
maximum, sans guerriers parmi eux, et trois navires. Cependant, les familles
qui au début avaient organisé de telles délégations officielles n’étaient
plus assez puissantes pour monopoliser le commerce avec la Chine. Pendant
les années 30 et 40, de petites flottes marchandes japonaises établirent
des contacts avec les commerçants chinois et ceux-ci installèrent des
points de commerce au large (offshore) afin de faciliter ces échanges. Peu
de commerce se réalisa après 1523, dans le cadre organisé du tribut, puis
l’intendance pour le commerce maritime au ZHEJIANG fut fermée en 1529,
les autorités impériales avaient de ce fait encore moins le contrôle
qu’avant sur le commerce d’outre-mer. Des
propositions furent faites pour appointer un gouverneur investi de pouvoirs
particuliers sur toutes les affaires de défense côtières, en 1524, après
l’incident de Ningbo. Les promoteurs de cette politique
argumentèrent que les japonais représentaient une menace aussi prégnante
que les hordes mongoles et que les dispositions administratives appliquées
le long de la frontière nord du pays devraient s’appliquer de la même
manière aux côtes . Un mandarin de haut rang avec l’autorité de
promulguer des lois sur sa
propre initiative fut affecté au ZHEJIANG afin de nommer, de coordonner et
d’encadrer les responsables locaux. L’eunuque en charge des affaires
maritimes pour le ZHEJIANG se proposa en 1525 d’être investi d’une
fonction similaire. En 1526, les autorités de la cour firent d’autre
propositions, mettant en cause la mauvaise gestion des affaires par les
eunuques et encore insistèrent pour que soit appointé un officiel civil.
Bien que l’eunuque en charge des affaires maritimes fût finalement rappelé
en 1527, aucun officiel civil ne fut appointé dans ce poste, et l’affaire
fut entendue. En
1529, après le soulèvement d’une garnison côtière qui rejoignit les
rangs d’une bande de pirates, Xia Yen(qui devint secrétaire principal en
1537) remit la question à l’ordre du jour. Un censeur fut envoyé pour
inspecter les défenses côtières, pour coordonner la lutte contre la
piraterie, et pour punir les fomenteurs des soulèvements. Cependant, aucune
des autorités envoyées pour résoudre les désordres ne fut capable de
stopper le commerce outre-mer et les actes de piraterie.
En 1531, le censeur en charge de la défense côtière
fut muté et non remplacé. La situation restait comme avant. Le
grand secrétaire Zhang Cung (qui provenait d’une préfecture côtière du
ZHEJIANG) opposa aucune action contre les pillages et exactions ainsi que la
prohibition du commerce outre-mer jusqu’à son départ en 1535. Pendant la
décennie 1530, les inspecteurs de la cour n’avaient de cesse de se
plaindre de la complaisance des autorités locales en faveur du commerce
outre-mer, du refus de celles-ci de faire respecter les édits impériaux et
d’ignorer les exactions des pirates. En conséquence, rien n’avait été
entrepris pour résoudre cette situation au cours de ces seize dernières
années. Pendant cet intermède, le système du tribut au commerce s’estompa complètement. En 1539, lorsque les premières missions commerciales japonaises depuis 1523 à Ningbo, réapparurent, les autorités locales confisquèrent les armes des émissaires et les encadrèrent fermement. Ils n’eurent aucune chance de commercer avec les commerçants chinois et ne tirèrent aucun bénéfice de cette mission. En 1544, quand une autre mission arriva pour commercer, les officiels chinois refusèrent de la rencontrer sous le prétexte que cette mission était prévue arriver en 1549, ainsi, les émissaires japonais commercèrent avec les commerçants chinois, hors de la filière officielle. L’un d’entre eux, Wang Zhi, rentra au japon avec la délégation. En 1545, il conduisit une mission privée de commerce sur les rivages de Dinghai. Dans la lignée de cette première mission privée, de nombreuses autres suivirent et cela devint commun jusqu’à ce que la taille des flottilles japonaises croisant dans ce but s’agrandit d’année en année.
En
même temps que se développait le commerce entre les deux rives les actes
de violence associés aussi. En de nombreuses occasions de violentes
altercations survinrent en raison de la non volonté des familles aisées
impliquées dans le commerce illégal de payer leurs dettes aux groupes
commerciaux d’outre-mer. Dans certains cas ces familles usèrent
d’intimidation en menaçant de jouer d’influence auprès des autorités
locales pour qu’elles agissent contre leurs créditeurs. Les commerçants
se vengèrent en pillant et brûlant les propriétés de ces familles aisées.
En
1547, un censeur consignait que la piraterie était hors de contrôle tout
le long de la côte sud-est. Il recommandait qu’un haut officiel investi
de l’autorité d’agir à sa guise devait être envoyé dans cette région
pour plusieurs années afin d’éradiquer les causes de la piraterie
liées au commerce outre-mer. En juillet 1547 Zhu Wan (1547-1550), qui avait
été chargé de supprimer la piraterie le long des côtes du JIANGSU et du
FUJIAN depuis 1546, fut chargé d’organiser la défense côtière du
ZHEJIANG et du FUJIAN. Chu
pris ses fonctions en novembre 1547 et installa son quartier général
Zhangzhou, le principal centre du commerce outre-mer dans le FUJIAN. Les
autorités officielles locales refusèrent de coopérer avec lui dans la
lutte contre le commerce outre-mer, ainsi il recruta sa propre équipe. Immédiatement
il parcouru les défenses côtières du nord de sa zone de responsabilité.
En février 1548, il réitéra ses remarques quant au non respect de
l’interdiction du commerce outre-mer, peu de temps après la diffusion de
cette recommandation, plusieurs bandes de pirates s’abattirent sur les côtes
des préfectures de Ningbo et Taïzhou
(Linhai, aujourd’hui) dans le ZHEJIANG, tuant, brûlant et pillant sans
rencontrer la moindre opposition de la part des forces armées impériales.
Ce fut jusqu’à lors le raid le plus meurtrier et destructeur que
connu cette province. Il devenait urgent dès lors, d’écraser ces bandes
de pirates. Cependant, en février 1548, le grand secrétaire Xia Yen, qui
avait appuyé la nomination de Zhu et lui avait donné les moyens d’agir,
fut démis de ses fonctions mandarinales et condamné à mort pour trahison.
Aussi, lorsque Zhu regagna Ningbo en avril 1548, il n’avait plus d’allié
de poids à la cour. Peu de temps après, il échafauda des plans pour
attaquer les enclaves commerciales à Dinghai et Dongsha, qui étaient les
principales places de commerce outre-mer le long des côtes du ZHEJIANG.
L’attaque de Dinghai se déroula de nuit et pendant une tempête ce qui
permit à de nombreuses embarcations de s’échapper et de se regrouper le
long de petites îles plus au sud. Consécutivement à ce nouveau
regroupements de ces flottes marchandes, un nouveau chef de bande émergeât,
en la personne de Wang Zhi. Wang avait rejoint le groupe de Dinghai en 1544,
il fut également le premier marchant à avoir commercer avec la japon en
1545. Il pris progressivement le contrôle du restant de la flottille de
commerce , en tuant son ancien leader par surprise. Le commerce outre-mer
continuait donc. Wang
organisa le commerce entre les côtes chinoises du sud et le japon, de 1549
à 1550. Dinghai était remplacée par d’autres petits ports
abrités sur des îles au larges des côtes du ZHEJIANG et du FUJIAN. Mais,
les pouvoirs que Zhu détenait en matière de lutte contre le commerce
outre-mer illicite ne le laissa pas sans réponse. Il fit exécuter toutes
les personnes ayant participés aux raids de 1548, malgré les protestations
des autorités locales, l’un des truands était l’oncle du juge préfectoral
de Ningbo, ce juge était l’une des nombreuses personnalités qui
voulaient empêcher Zhu de réaliser son mandat d’éradication du commerce
outre-mer et de la piraterie dans le ZHEJIANG
et le FUJIAN. En août 1548 les pouvoirs de Zhu furent réduits. En
effet, un censeur du FUJIAN fit remarquer qu’une autorité ne pouvait pas
posséder autant de pouvoir juridictionnel. Zhu, néanmoins continua de
faire respecter la loi d’interdiction du commerce d’outre-mer en
concentrant ses troupes et sa
flotte de chasse le long des côtes sud du ZHEJIANG. En mars 1549, il
attaqua une importante flotte marchande stationnée au large du FUJIAN, de
nombreux pirates furent capturés et 96 d’entre eux furent exécutés
sommairement sous son autorité. Juste au moment ou sa campagne de lutte
semblait être couronnée de succès , il fut démis de ses fonctions. Un
censeur l’accusait d’avoir commis des crimes sans en être dûment
autorisé. Il n’obtint pas la grâce de Pékin, car la procédure resta au
niveau des autorités locales, dont le censeur en chef était natif de
Ningbo. Lâché de tous il se suicida en janvier 1550. Toute son
organisation fut démantelée, sa flotte de défense côtière dispersée et
les autorités locales rétablirent le commerce outre-mer[3]. 1.2-Le
commerce et la piraterie pendant la décennie 1550
Ce fut dans de telles conditions que des marchands chinois comme Wang
Zhi cherchèrent à influencer la politique de la cour envers le commerce
outre-mer. Wang Zhi avait pendant tout ce temps organisé un véritable
consortium commercial et était à la tête d’une flotte bien armée servi
par des hommes entraînés au combat et défendant cette organisation. Wang
Zhi et quelques autres avaient l’avantage d’être les pionniers dans
cette voie. Afin de mieux préserver leurs intérêts respectifs, il tombait
sous le sens qu’ils allaient s’appliquer à contrôler la piraterie en
limitant ses incidences le long des côtes, notamment en forçant les
flottes pirates à se joindre au consortium, au risque de se faire détruire
autrement. Entre
1549 et 1552 Wang coopérait avec les intendants militaires locaux à
plusieurs reprises, au point même de capturer et de livrer des chefs
pirates. En retour, il attendait de la part des autorités locales la levée
de l’interdiction de commercer outre-mer. Mais l’effet inverse
s’instaura. En 1551, même les bateaux de pêche furent interdits de
prendre la haute mer. Tout le commerce outre-mer était hors la loi. Ayant
échoué à atteindre ses objectifs par le compromis, Wang décida d’user
de la force. Les raids après 1551 furent plus nombreux et particulièrement
bien organisés contre les établissements officiels ; greniers à
grains, préfectures, et les trésoreries de district, parfois aussi, dans
la campagne environnante, qui était pillée en coupe réglée.
Les
raids à grande échelle conduits entre 1552 et 1556 faisaient suite aux
calamités naturelles (sécheresse dans le bassin du Yangzi jiang en 1546
et 1547, famines dans le ZHEJIANG en 1543 et 1544)
et aux mouvements de rébellions paysannes. Les milliers de personnes
qui avaient tout perdu et qui erraient à la recherche de moyens de
subsistance, étaient des recrues idéales pour les bandes de pillards et
gangs de pirates. A partir de 1550, la piraterie était si répandue le long
des côtes du ZHEJIANG que les villes et villages érigeaient des palissades
pour se protéger. Au début des raids, les pirates effectuaient des
attaques souples avec replis immédiat sur leurs navires. Puis à partir du
printemps 1552, les raids étaient menés par plusieurs centaines d’hommes
le long de la côte du ZHEJIANG. Pendant l’été 1553, Wang rassembla une
flotte de plusieurs centaines de navires est mena une succession de raids le
long de la façade maritime du ZHEJIANG. Plusieurs garnisons furent prisent
aux forces impériales et
d’autres assiégées. Après cette campagne de raids, il apparu aisé pour
les pirates d’établir des bases terrestres le long de la côte. Dès le début
de 1554, des bases fortifiées furent établies le long de la côte du
ZHEJIANG. A partir d’elles d’importants raids de marins, de pirates, de
guerriers japonais, d’aventuriers étrangers et de bandits chinois
partirent en direction de l’intérieur des terres. En 1555, ces raids
atteignirent les grandes villes de Hangzhou, Suzhou et Nankin, au point
qu’à partir de l’année 1556, toute la région du sud de Nankin à
Hangzhou était hors de contrôle des forces impériales. 1.3-Tentatives
de suppression de la piraterie et du brigandage En
1552, Wang-yu (1507-60), le gouverneur du SHANDONG, fut nommé responsable
des affaires militaires au ZHEJIANG et dans les préfectures du FUJIAN
(Cette fonction était vacante depuis la relève de Zhu Wan en 1549). Wang
remis immédiatement en liberté les commandeurs qui avaient servi sous les
ordres de Chu afin de reconstituer une armée. Cette armée impériale
reconstituée subit défaites sur défaites de 1553 à 1554. Les pirates et
bandes armées investirent encore 20 citées administratives et garnisons.
En mars 1554, la ville de Sung-chiang fut attaquée, en mai la ville de
Chia-hsing tombait, T’ung-chou était assiégée, et l’île de Chungming
occupée. Wang n’eu qu’une suggestion utile, il recommanda l’édification
de murs de protection autour des villes saccagées[4].
En novembre 1554 Zhang shing, le ministre de la guerre de Nankin fut investi
du commandement des armées du sud-est, doté de pouvoirs discrétionnaires
et chargé personnellement de la suppression de la piraterie. Cependant, les
pirates n’étaient pas resté inactifs, et avaient établis de nombreuses
bases fortifiées autour de villes et édifiés des fortins sur la côte du
ZHEJIANG, abritant une force hétéroclites de 20.000 hommes. Le premier
objectif de Zhang était de reprendre les villes fortifiées et de détruire
les fortins. Pour cela, il lui fallait une armée plus nombreuse, à cet
effet, il mobilisa 11.000 soldats aborigènes provenant du JIANGXI et du
HUNAN pour suppléer aux forces impériales déjà engagées au ZHEJIANG.
Toutefois ces renforts n’arrivèrent pas avant le printemps 1555, et
pendant ce laps de temps les armées impériales tinrent uniquement les
villes fortifiées et les dépôts à grains, laissant le reste au pillage.
En effet, Zhang shing refusait de livrer combat aux forces pirates tant que
le renfort des troupes aborigènes nécessaire ne serait à pied d’œuvre
au ZHEJIANG. En
mars 1555, la situation au ZHEJIANG ne s’était guère améliorée et
l’empereur dépêcha un censeur du nom de Zhao Wen-Hua pour s’enquérir
de la situation militaire. Les bandes de pirates menaçaient les tombes impériales
au nord de Nankin et s’en prenaient aux barges à grains transitant par le
delta du Yangzi jiang. Le censeur impérial
exhorta Zhang shing à réagir sans délai à ces attaques, celui-ci en pris
ombrage du fait de sa différence de rang, plus élevé dans la hiérarchie
et de son peu de loyauté envers le régime impérial qu’il servait. Ces
différends furent rapportés à l’Empereur, avec une légère déformation
consistant à accuser Zhang d’avoir détourné
les fonds destinés à sa mission et d’avoir donc échoué dans sa
défense de la région, celui-ci fit arrêté Zhang . Dans
le même temps, en mai 1555, les Armées combinées de Zhang obtinrent une
victoire éclatante sur les forces pirates à Chia-hsing (plus de 2000 têtes),
c’était la première du genre en faveur des forces impériales. Cela ne
sauva pas la tête de Zhang qui fut décapité peu de temps après, le bénéfice
de cette victoire ayant été indûment attribué à l’action
mobilisatrice du censeur Zhao Wen-Hua. Zhao
Wen-Hua (qui était de Ningbo), n’était pourtant pas favorable à
l’interdiction du commerce
outre-mer. En 1549, il avait tenté de corrompre Zhu Wan au moyen d’une
promotion afin de le faire quitter le ZHEJIANG, mais l’offre lui fut décliné.
Aussi, bien que l’empereur promulgua une loi de pardon et de pacification
concernant ce commerce, en 1554, Zhao était déterminé à obtenir malgré
tout et par ce biais la reddition du chef des pirates Wang Zhi, lui
accordant de ce fait le monopole du contrôle de ce commerce. Il gagna à sa
cause le Censeur-général Hu zung-xian, qui allait être muté au ZHEJIANG,
et qui provenait du district de Wang Zhi dans l’ANHUI. 1.4-Hu
zung-xian et Xu hai En 1554, lorsqu’il débuta sa coopération avec Zhao, Hu zung-xian était censeur en charge des affaires militaires pour le ZHEJIANG. En 1556, il était la plus puissante autorité civile et militaire dans tout le sud-est de l’Empire. Durant ces trois années, il travailla à faire aboutir les plans de Zhao, affrontant des protestations ouvertes de la part de ses subordonnés, n’ayant de cesse de rappeler la stratégie impériale de pardon et d’apaisement à l’encontre des acteurs du commerce outre-mer. En mai 1555, Hu obtint la permission d’envoyer une délégation à la cour du roi du Japon afin de solliciter son assistance dans la lutte contre la piraterie et plus particulièrement d’obtenir la reddition du pirate Wang Zhi, cette démarche était en contradiction avec les édits impériaux. Au
cours du printemps 1556, Wang Zhi manifesta son intention de mettre un
terme aux actes de piraterie sur les côtes du ZHEJIANG en
contrepartie d’un pardon et d’une autorisation de commercer légalement
avec l’outre-mer. Il assorti son geste d’une mise en garde contre un de
ses lieutenants, Xu hai qui projetait un
raid d’envergure le long des côtes et contre lequel il ne pouvait
malheureusement plus rien faire. Cet avertissement compliqua les plans de
Zhao, qui se retrouvait à présent face à une menace militaire sérieuse. En
avril 1556, Hu zung-xian fut nommé commandant suprême des forces armées
des régions sud, ZHEJIANG et FUJIAN. Les armées impériales avaient été
sérieusement défaites tout au long de l’année 1555 dans les combats qui
les avaient opposé aux forces rebelles. La situation militaire s’était détériorée
et les raids continuaient. Hu zung-xian, passa les premiers mois de l’année
à trouver un arrangement avec Xu hai afin de le dissuader de lancer ses
raids sur le ZHEJIANG. Ceux-ci débutèrent le 19 avril 1556.
Xu
hai commença sa carrière comme moine bouddhiste, mais en 1551 il quitta
son temple à Hangzhou et se mit au service de son oncle, marchand
appartenant au consortium de Zhi. Entre 1551 et 1554 fait partie de toutes
les expéditions maritime en direction du japon et accumula de la sorte une
petite fortune. Mais en 1555, lorsque son oncle échoua dans la conduite
d’un raid au GUANGDONG, le seigneur Osumi (qui était le patron et le créditeur
de son oncle) ordonna à Xu hai de rembourser les dettes de son oncle en
menant à son tour un raid de large envergure sur le ZHEJIANG. Sa flotte
pris la mer au début de l’année 1556. L’objectif de cette campagne était
de piller les villes de Hangzhou, Suzhou et de Nankin. Conscient de son
incapacité à gagner la bataille décisive contre les forces de Xu hai, Hu
zung-xian essaya de négocier sa reddition. Pour cette raison, il refusa de
s’engager et de donner ordre à ses hommes d’attaquer. Toutes les forces
disponibles furent stationnées dans la garnison d’Hangzhou, lieu
d’implantation du quartier général de Hu zung-xian. Cependant, Juang O
(1509-67), le nouveau gouverneur du ZHEJIANG, décida d’attaquer sur sa
propre initiative. Il fut lourdement défait et forcé de se retrancher dans
la ville assiégée de Tong-xiang, il ne reçu aucune aide militaire mais
servit à Hu zung-xian comme monnaie de négociation avec Xu hai, qui dès
lors leva le siège après plus d’un mois, en signe de bonne volonté et
dans le but d’obtenir le « pardon » des autorités.
Au même moment, à la cour de l’Empereur, la lutte contre la
piraterie et la mise en œuvre d’une politique agressive d’éradication
devenaient les maîtres mots de toute la stratégie à appliquer aux
incursions telles que celle que venait de conduire Xu hai, le temps du
pardon n’était plus à l’ordre du jour.
Toutefois,
les contacts entre le représentant de l’autorité impériale et le chef
des pirates Xu hai se renforçaient et visaient au démantèlement organisé
et coordonné des bandes de pirates sévissant dans cette région,
mécontentant un certains nombres d’autres chefs de bandes. Ces
derniers continuèrent à piller et à poser des problèmes pour l’autorité.
Les leaders de ces bandes éparses n’affichaient aucune confiance dans la
parole des autorités concernant le « pardon à l’issue » de
leur reddition. Un arrangement fut conclu entre Hu et Xu hai, et consista à
accorder aux ralliés le bénéfice de leurs navires pour rentrer au Japon
ou l’octroi de charges militaires pour ceux qui souhaitaient rester en
Chine. Pendant ce temps les hommes de Xu hai continuaient de débarrasser la
région, comprise entre les bords de la rivière de Wu-song entre Suzhou et
la mer, des pirates, en attaquant également leurs points d’appuis le long
de la côte. La stratégie de Hu semblait bien fonctionner. Les commerçants
d’outre-mer faisaient ce que les troupes impériales étaient dans
l’impossibilité de faire. Cependant, Xu hai souhaitait désengager ses
troupes dans la mesure ou il aurait bientôt assez d ‘argent pour ne
plus être l’obligé du seigneur OSUMI, Hu se posait en intermédiaire.
Tout changea dès l’arrivée de Zhao Wen-Hua en août 1556.
Peu
de temps après son arrivée au ZHEJIANG, Zhao Wen-Hua réfuta ouvertement
la politique d ‘apaisement menée par Hu zung-xian, tout en se
gardant de suggérer la manière de résoudre cette crise. Hu compris
qu’il n’avait d’autres choix que de faciliter le repli des bandes de
pirates ou de précipiter les luttes fratricides, en accord avec Xu hai, qui
finalement se rendit à Hu zung-xian en septembre 1556. Zhao Wen-Hua, voulu
obtenir la mort de ce chef pirate et dirigea la campagne finale d’éradication
des bandes pirates affiliées à Xu hai, qui fut découvert mort étouffé[5]. 1.5-La
reddition de Wang zhi La
politique de lutte contre la piraterie menée par Zhao Wen-Hua était issue
de trois observations. La première était d’accorder le pardon aux
personnes engagées dans le commerce d’outre-mer, la seconde était de réussir
à les engager dans la lutte à leur tour contre la piraterie, enfin, de
leur permettre de s’assurer malgré tout d’une condition d’existence décente,
cela afin de retourner la tendance envers la piraterie. La volonté également
de recruter Wang zhi, de l’intégrer dans la hiérarchie militaire et de
le convertir dans la lutte à son tour pour la suppression de
la piraterie. En octobre 1557, Wang zhi accosta avec une flotte nombreuse sur l’île de Shenjiamen au large des côtes du ZHEJIANG. Il dépêcha immédiatement des envoyés au quartier général de Hu pour annoncer sa reddition et sa volonté de continuer son commerce outre-mer. Hu accepta et reçu la reddition de Wang zhi, ce dernier fut mis en prison et y resta jusqu’en décembre 1559, date de son exécution, sur ordre de l’ Empereur. Le lieutenants de Wang se sentirent trahis et se replièrent sur l’île de Shenjiamen à partir de laquelle ils lancèrent dès avril 1558 à nouveau des raids sur les villes côtières du ZHEJIANG et au nord du FUJIAN. Fin juillet 1558, l’Empereur releva de leur commandement les principaux commandeurs de l’armée de Hu zung-xian, notamment QI Jiguang et Yu Da-Yu et leur confia la mission de supprimer définitivement la piraterie en l’espace d’un mois, assortie d’une peine de mort en cas d ‘échec exécutée à Pékin. Hu zung-xian s’était fixé lui même ce délai pour venir à bout des dernières résistances pirates le long de la côte et sur le port fortifié de Shenjiamen. En revanche, il échoua et essuya de nombreuses pertes en tentant d’occuper l’île de Shenjiamen en décembre 1558. Toutefois l’Empereur fit preuve de mansuétude à son encontre en raison des succès obtenus à terre. Hu n’eut pas le même comportement à l’égard de ses commandeurs dont Yu Da-Yu qui fut arrêté sur ses ordres en avril 1559, pour n’avoir pas réussi à reprendre l’île de Shenjiamen. Malgré cela les pirates décrochèrent de cette île fortifiée pour se réfugier en partie au FUJIAN.
Le
général QI Jiguang fut également démis de ses fonctions durant l’été
1559, mais ordre lui fut donné de constituer une armée, de l’entraîner
et de recouvrer son honneur en combattant à nouveau les pirates. Le général
recruta 3.000 hommes de la province sud de Hangzhou (une région connue pour
les révoltes paysannes), les entraîna tout particulièrement et selon de
nouvelles méthodes de combats propres à vaincre les guerriers japonais,
que QI considérait comme des combattants hors pairs. Cette armée, qui plus
tard se rendit célèbre par son appellation « d’armée du général
QI », prouva sa valeur et fut engagée avec succès dans la
suppression des bandes de pirates et des autres formes de banditisme
jusqu’en 1567. 1.6-La
piraterie après 1567
Après que les restes de la flotte de Wang zhi eut abandonné l’île
de Shenjiamen en 1559, seulement de petites bandes de pirates continuèrent
à causer des troubles dans la région du delta du Yangzi jiang, en
particulier autour de la préfecture de Yangzhou, sur la berge nord du
Yangzi. Ces bandes furent graduellement réduites durant l’été 1559 et
les plus sérieux troubles dès lors, ne se manifestèrent plus qu’au
moment du désengagement des troupes recrutées pour éradiquer cette
piraterie en 1560. A présent les zones les plus exposées au brigandage et
aux raids de pirates étaient limitées au FUJIAN, au GUANGDONG et au sud du
JIANGXI (graphique 1).
Entre
1560 et 1563, les bandes de pirates restantes se réunissaient au large des
côtes du FUJIAN, notamment sur l’île de Zhi-men (l’île actuelle de
Quemoy). Les raids les plus dévastateurs étaient conduits au sud du FUJIAN
et au nord du GUANGDONG. En décembre 1562, la préfecture de Xing-hua et
ses environs furent pris par les pirates après un long siège. Les
inspecteurs de la cour rapportèrent que la situation dans la région était
hors de contrôle. Dès le début de l’année 1563, le général QI
Jiguang et son armée furent envoyés au FUJIAN. En renfort des forces armées
locales il repris la préfecture de Xing-hua et vers le mois de mai de la même
année ils avaient détruit les principales bases pirates le long des côtes
du FUJIAN. Les bandes de pirates ayant réussis à se déplacer ou à s’échapper
furent peu à peu détruites ou
capturées au cours des nombreuses campagnes menées entre 1564 et 1566.
Durant ces mêmes campagnes d’importants
territoires et populations (les régions montagneuses comprises entre le
GUANGDONG, le FUJIAN et le sud du JIANGXI) qui étaient depuis fort
longtemps sous la férules des pirates furent rendus à la gouvernance de
l’Empereur. A
partir de 1567, la piraterie n’était plus un problème sérieux le long
des côtes du sud-est de l’Empire. Le problème qui subsistait était lié
à la politique de la cour envers le commerce outre-mer, qui n’avait pas
changé d’orientation et qui s’obstinait à l'interdire. Cependant, sur
les recommandations avisées du gouverneur du FUJIAN, en 1567,
l’interdiction du commerce outre-mer fut levée et encadrée par la création
d’un office central des douanes maritimes. Aussi, cela mettait un terme au
débat au sein de la cour sur la politique à adopter quant au commerce
d’outre-mer commencé depuis bientôt quatre décennies. A cette même période
les côtes du sud-est de l’Empire furent ouvertes aux échanges avec les
commerçants espagnols, implantés aux Philippines depuis 1565, idéalement
positionné pour pouvoir accéder au commerce avec la chine. Le commandant
de la première flotte espagnole aux Philippines écrivait :
« Nous devons accéder au commerce chinois, pourvoyeur de soie, de
porcelaine, de benjoin, de musc et bien d’autres richesses ». Ce
commerce commença dans les faits, à partir de 1573, et permit
d’instituer une route maritime commerciale, entre la Chine et les Amériques.
I.2-La
stratégie et la pensée militaire MING au XVIème siècle :
Ces
raids étaient la contrepartie extrême orientale de la piraterie
contemporaine portugaise, anglaise, française qui florissait le long des
routes maritimes commerciales de l’autre côté du monde. Pour les
chinois, c’était une nouvelle forme d’agression transposée du nord
mais par voie maritime, qui visait au pillage sans véritable conquête
territoriale. La réponse chinoise tout au long de la décennie 50 fut plus
défensive qu’elle ne l’avait été jusqu’ici le long de la grande
muraille au nord. La solution n’était pas en la création d’une
puissance navale, une contre force en mer, mais plutôt dans la réalisation
de postes de gardes, de fortins, de lignes de défense le long du rivage défendus
par de petites mais nombreuses garnisons, soutenues par un corps de forces
spéciales intervenant dans la profondeur du territoire sur les bandes de
pirates, mais souvent après que celles-ci aient occasionnées de sérieux
dommages. La
principale structure d’organisation des Ming était les colonies
militaires (wei) reposant sur la charge héréditaire, indépendantes de
l’administration locale. Quelques 500 wei étaient enregistrées soit
comme garnisons attachées à une ville ou un village, soit comme colonie dédiée
à la défense des frontières. Ainsi , il régnait une grande hétérogénéité
parmi ces formations. La pensée militaire émanait de ces regroupements armés,
en terme d’organisation et de commandement. A titre d’exemple, on
comprend ainsi mieux que toute la campagne de suppression des incursions armées
de la part des pirates entre 1555 et 1567 fut largement influencée par les
écrits du général QI Jiguang, un des principaux protagonistes. 2.1-
La voie chinoise dans la conduite de la guerre
La plupart des expériences militaires chinoises sont directement
comparables aux autres aventures militaires de par le monde. Que ce soient
les incursions mongoles en chine, les Huns en occident, la bataille de
Poitiers au cours da laquelle les francs, sous le commandement de Charles
Martel en 732, défirent l’invasion arabe d’Abd-el-Rahman, la bataille
de Talas en 731, pendant laquelle les arabes vainquirent les troupes
d’invasion chinoises de la dynastie Tang, dans le Turkestan et qui étaient
placées sous le commandement du général coréen Kao Hsien-Chih ; le
non moins important et pas toujours bien visualisé, flux multidirectionnel
de technologies militaires entre l’Extrême-Orient, le Moyen-Orient et
l’Europe, portant sur la technique des chariots, de l’arbalète, l’étrier,
la poudre à fusils, les armes à feu, en particulier, la technique médiévale
de siège répandue dans toute l’Eurasie, mais aussi, la rencontre entre
la machine de guerre mongole et la société sédentaire chinoise, Perse,
Russe, sans oublier le contrôle militaire des places fortes, sous les
empires chinois, byzantin, et ottoman, incluant les troupes particulières
qu’étaient, les captifs, les mamelouks, les janissaires, les « wokou »
ou les vikings, finalement, chaque observateur attentif à l’histoire
militaire peut ainsi établir sa liste opportune de comparaison. Alors, si
toutes ces études comparatives auraient tendance à prouver qu’il
n’existe pas de manière particulièrement chinoise de conduire
l’engagement, il faut néanmoins reconnaître qu’il existe de par
l’empreinte géographique et historique chinoise des habitudes de pensée
et d’action spécifiques, telles que nous pouvons ainsi les décrire[6].
1-Une tendance à n’accorder aucune estime à l’héroïsme et à
la violence, et à préférer les attitudes non violentes pour surmonter un
adversaire et parvenir à un but politique. La force militaire
étant dans cette perspective, seulement un moyen parmi de nombreux
autres de soumettre ou maîtriser un ennemi, et non une fin en soi. Le
commandement militaire ne doit en aucun cas revenir exclusivement aux
militaires, et c’est ainsi que l’autorité de décision échappe en
majeur partie à l’intelligentsia militaire.
2- Une tradition continentale de combat qui préfère la défensive
à l’offensive, visant à l’épuisement d’un attaquant, ou à une
pacification des rebelles, stratégie moins coûteuse que l’extermination
de l’adversaire. Cette stratégie vaut également pour la force militaire
navale[7],
qui sous les Ming appliquait aux marines adverses le concept de lutte développé
par les stratèges terriens, qui s’exprimait par un regroupement des
forces, des vivres et autres ressources au sein de bastions côtiers ou de
villes fortifiées en vue de priver de tout ravitaillement l’agresseur,
espérant ainsi l’affamer et le pousser au retrait. Cette stratégie a prévalu
tout au long de l’époque du général QI Jiguang, mettant à mal
plusieurs régions et ne portant que très partiellement ses fruits.
3- Une union entre la bureaucratie et le militarisme plutôt
qu’entre le militarisme et l’expansion commerciale, au moins pour tout
ce qui a touché le commerce outre-mer. Au contraire des grandes expéditions
européennes, les autorités impériales n’éprouvent que mépris pour le
commerce et ses revenus. Les revenus de l’Empire sont essentiellement intérieurs,
la terre, la taxe sur le sel et la corvée. Les profits personnels des élites
impériales proviennent de multiples malversations bureaucratiques au détriment
des plus pauvres. Cela valait autant pour la classe civile que militaire.
Aussi, cette façon de faire développa les guerres punitives et les
pillages au profit des généraux qui dirigeaient de telles expéditions.
C’était une façon d’entretenir l’émulation militaire et de faire régner
l’ordre intérieur pour les classes civiles dirigeantes. 2.2-
La nature du problème militaire La
stratégie traditionnelle de réponse aux menaces militaires s’articule
autour de trois invariants majeurs guidant l’action militaire : -
Les
troubles domestiques fomentés par des sujets mécontents qui sont souvent
très violents et à l’origine de nombreuses succession de règne. -
Les raids
incursifs ou les invasions occasionnelles massives de la part des hordes
nomades du nord de la chine -
La résistance
permanente des peuples aborigènes du sud et sud-est à l’implantation
forcées des colonies de peuplement chinoises et de leur mode
d’organisation politico-sociale. Contre
toutes ces menaces, les gouvernants chinois ont toujours compté avec la
plus grande confiance sur leur réseau administratif et bureaucratique,
qu’ils tenaient pour supérieur à tout autre organisation, et capable de
solutionner tout problème majeur. Mais derrière cette façade morale et
rigoureuse, il y toujours eu des armées nombreuses, bien encasernées, que
ce soit le long de la grande muraille au nord, ou à proximité de routes et
points d’eau stratégiques plus à l’intérieur des terres. Afin de
s’accommoder de tous les dangers, l’attitude impériale oscillait entre
deux types d’action : l’initiative purement militaire pour briser
toute association belligène et s’octroyer un espace naturel de
protection, ou bien garder l’ennemi dans l’incertitude par un affichage
de puissance, par des initiatives diplomatiques, des menaces, des tentatives
de séduction, par la confusion et bien d’autres subterfuges. Lorsque des
hostilités faisaient éruption, le gouvernement considérait
traditionnellement deux possibilités de réponses ; une réponse
directement militaire, souvent qualifiée ‘’d’exterminatrice’’
(zhao, mie), ou plutôt une solution indirecte, politico-économique,
appelée ‘’pacificatrice’’ (zhao-an, zhao-fu). Dans une vision
pragmatique, les gouvernants chinois dédaignaient le recourt à la solution
militariste, ultime et dernière réponse en cas de menaces patentes de
chute de la dynastie, ils étaient généralement plus enclins à préférer
la pacification de l’adversaire, cette préférence reflétait le penchant
confucianiste naturel pour que tout s’arrange à l’intérieur de la
communauté et souvent à n’importe quel prix, par la médiation, le
compromis, gardant bien soin de sauver la face et de ne point porter
atteinte à la susceptibilité de chaque partie.
2.3-
Le défi sans précédent des raids en profondeur japonais
Les japonais furent les premiers à faire peser une menace pour la sécurité
de l’Empire, qui ne provenait pas d’un territoire parfaitement attenant[8].
A l’origine ces raids ont commencé à sévir au cours du XIIIème
siècle le long des côtes coréennes, ce qui déclencha la volonté
d’invasion de l’île de Kyushu par Kubilai Khan en 1274 et 1281, qui se
solda par un échec. Ces raids, par la suite s’élargirent vers les côtes
de chine. Dès le début de la dynastie Ming, d’importants contacts s’établirent. De
significatifs efforts diplomatiques et défensifs ont été déployés par
les premiers empereurs de la dynastie Ming et qui ont eu pour effet de
diminuer sensiblement l’impact de ces raids et d’instaurer des relations
sino-japonaises sous le régime des ‘’missions de tribut’’, qui étaient
ressenties comme un comportement acceptable et admis de la part des étrangers.
Mais en 1548, faisant suite à de nombreuses anicroches au système du
tribut, ces relations formelles furent rompues. Mais bien avant, les
campagnes de raids côtiers avaient reprises en ampleur et atteignirent leur
point culminant au cours de la décennie 50. Les efforts chinois pour
endiguer cette vague de raids étaient rendus complexes par plusieurs
facteurs.
1-
Ils s’agissait en premier lieu de la difficulté pratique de mettre en
place et de maintenir un dispositif efficace de défense tout au long de la
grande façade maritime chinoise. Les autorités Ming, tentèrent de créer
une ligne de défense côtière équivalente à la grande muraille. Pour ce
faire, ils établirent un dispositif de citées fortifiées, de fortins, de
tours de guet, d’obstacles et de digues le long de la côte, de la Corée
à l’Annam. En même temps,
ils entretinrent une flotte de guerre importante qui était supposée
patrouiller dans les estuaires, autour des îlots, des petits archipels qui
abondaient au sud du delta du Yangzi jiang. La marine de guerre Ming
comportait des navires biens supérieurs à ceux utilisés par les pirates
et étaient en temps normal victorieux en combat naval au large ; les
autorités Ming avaient réalisés qu’il était préférable de
s’attaquer aux Wokou (pirates japonais) en pleine mer plutôt que de les
maîtriser une fois débarqués à terre. Malgré tout, il y avait encore
dans beaucoup d’esprit une assez faible confiance absolue dans la capacité
de la flotte à elle seule de défendre correctement les côtes. Poursuivre
les maraudeurs en pleine mer est une chose, empêcher leur débarquement sur
les côtes en est une autre. Alors, bien que très défendue, la côte
chinoise était extraordinairement vulnérable aux attaques de la piraterie.
2-
Interdire aux maraudeurs l’implantation de bases à terre et le bénéfice
des places protégées en mer à proximité de la côte, exigeait la conquête
de la part des armées impériales et le contrôle des îles au large du
Zhejiang, de Taïwan, et jusqu’à une certaine partie du japon lui-même.
Les capacités pour mener de telles actions ont existé au début de la
dynastie MING mais aucun Empereur a été assez hardi pour donner l’ordre
de le faire, d’autre part la menace ressentie comme principale par la cour
Impériale venait du nord et a donc laissé peu à peu s’instaurer le déclin
de ses moyens et forces maritimes pour se concentrer sur ses forces
terrestres et aucun conseiller en 1550 se sentait le courage et
l’opportunité nécessaire pour suggérer à l’Empereur de défendre ses
côtes par la conquête d’un espace tampon. En effet, au moment où les
attaques de pirates atteignaient leur paroxysme, toute l’attention de la
cour était focalisée sur la frontière nord, au-delà de laquelle le chef
mongol Altan Khan revitalisait ses troupes et représentait la menace
militaire la plus prégnante, engageant de ce fait d’importantes dépenses
pour l’Empire afin de renforcer les installations de défense au nord. Le
temps n’était pas à l’engagement dans une aventure risquée de quelque
sorte que ce soit ailleurs.
3-
Par ailleurs, le maraudage côtier n’était uniquement qu’un problème
de relations internationales. Les maraudeurs étaient généralement appelés
« Wokou » (pirates japonais), car c’était bien les japonais
les premiers à avoir commis des raids sur les côtes chinoises. Mais les
Wokou étaient les agents d’aucune organisation gouvernementale et au
milieu du XVIème siècle, les aventuriers japonais ne représentaient
plus qu’un faible pourcentage de guerriers à l’intérieur de ces bandes
organisées. D’ailleurs, à la
vérité la plupart de ces bandes étaient dirigées par des renégats
chinois, des insulaires, des personnes déshéritées de l’intérieur des
terres à la recherche d’une
condition de vie meilleure et quelquefois apparemment des portugais et leur
hommes de mains malais. Ceux qui étaient donc qualifiés de Wokou en 1550
représentaient une communauté de contrebandiers qui agissaient sur mer et
dans les terres avec la connivence de sommités locales et influentes dans
bien des cas. Les pirates connaissaient bien les conditions de vie dans les
régions attaquées, avaient d’excellents contacts à l’intérieur des
villes et villages et ceux qui leur assuraient ce soutien étaient souvent
les mêmes qui prêtaient aide aux troupes impériales lors de leur déploiement
sur le terrain. Il était ainsi, très difficile de trier l’ivraie du bon
grain et d’appliquer une simple solution militaire à ce lancinant problème.
4-
La richesse et la difficulté d’accessibilité à la zone convoitée et
menacée compliquaient singulièrement les données du problème. La zone
privilégiée des attaques pirates Wokou était contenue entre les régions
traditionnellement appelées Zhuan-nan (sud de la rivière), Dong-nan
(sud-est), incluant également Shanghaï-Suzhou dans le Jiangsu et
Hangzhou-Ningbo dans le Zhejiang, qui ont de tout temps été d’une
importance stratégique à la fois dans les relations intra régionales à
la chine et également internationales. De la dynastie Tang à la dynastie
Ming, les villes de Ningbo et de Hangzhou furent des centres de commerce
outre-mer très actifs. Aussi, cette région du sud-est chinois était une
cible toute désignée, et naturelle pour les maraudeurs. Son accès était
aisé par mer à cause de la permanence de vents orientés du large vers la
terre, de ports bien abrités. Enfin, cette région était densément peuplée,
intensément cultivée et très productive tant dans le secteur agricole que
manufacturier. La population y avait un niveau de vie bien plus enviable que
dans l’intérieur des terres. C’était en outre, le grenier de Beijing,
grâce au réseau de canaux permettant d’acheminer les grains des taxes
impériales. 2.4-
La défense militaire dans le sud-est à l’abord de la décennie 1550
L’ensemble de la région n’a cessé de subir les incursions des
pirates tout au long de la décennie précédente, ce qui décida le
renforcement progressif du
dispositif de protection des côtes. Ce renforcement pris surtout la forme
d’un remaniement dans l’organisation du commandement militaire de la région.
En 1547, un grand coordonnateur fut investi
de pouvoirs militaires spéciaux et responsable de la défense côtière
pour la province du Zhejiang et le sud du Fujian. De même, fut créé le
poste de commandeur suprême pour les forces engagées le long des côtes du
sud-est (provinces du Fujian, Zhejiang, et Anhui). Parallèlement, de
nouvelles troupes du nord furent acheminées en renfort et les villes du
littoral renforcées par des barricades et des murs d’enceinte, pour la
première fois de leur histoire[9]. I.3-Le
milieu familial du « général »
3.1-L’enfance
de QI Jiguang Le
12 novembre 1528 dans le bourg de Lu Qiao, à 60 Li
( un Li = 0,5 km ) au Sud-Est
de Ji Ning (aujourd’hui Ville de Wu Lin), à l’aube du petit
matin, les pleurs d’un nouveau né sortent d’une petite maison en
paille. Le maître (chef de famille) de cette maison est le Général QI
Jing Tong. Nous nous situons à la 7ème Année sous la règne de
l’Empereur Jia Qing, de la Dynastie des Ming. Le nouveau né est son fils
aîné, celui là même qui deviendra l’un des généraux les plus
accomplis et reconnus aux quatre coins (traduction littérale : aux
quatre mers) du pays, le général QI Jiguang. Les
ancêtres de la famille QI sont d’origine du Wei Hui Fu (aujourd’hui Qi
Xian), province du HUNAN. Pendant les dernières années de la dynastie de
Yun, les guerres civiles sont nombreuses. L’aïeul de QI Jiguang (6 générations
précédentes) fut QI Xiang. Afin d’éviter le chaos de la guerre, il
s’exile et s’installe dans un village de la Province du ANHUI. Mais il
comprend rapidement que
la vie dans
l’Anhui n’est pas meilleure qu’ailleurs, et en 1352, il se joint aux
mouvements de sédition dirigés par Zhu Yuan Zhang. QI Xiang a suivi ce
dernier dans toutes ses campagnes militaires et lui a toujours été d’une
grande loyauté. En 1367, Zhu Yuan Zhang fonde la dynastie Ming et devient
le premier des empereurs de cette nouvelle dynastie. Quant à QI Xiang, il
est nommé Bei Hu Guan (chef d’escouade de cent hommes). QI Xiang meurt en
1381, au cours d’une campagne de conquête. L’empereur, afin de récompenser
le dévouement de QI Xiang, nomme son fils héritier QI Bin « Général
Ming Wei » du département de Deng Zhou de la province du Shandong, un
titre héréditaire qui désormais peut être transmis de père en fils. Dès
lors, la famille QI intègre les familles militaires héréditaires et va se
destiner à honorer cette fonction. L’arrière
grand-père de QI Jiguang se prénomme QI Jian. Il a deux
fils :
-
l’aîné : QI Xuan qui n’aura pas d’enfant. -
le cadet : QI Ning qui n’aura qu’un fils, QI Jing Tong. QI
Ning, le grand père de QI Jiguang est décédé très jeune laissant son
fils orphelin de père dès l’âge de 6 ans. Le
grand oncle, QI Xuan a pu adopter son neveu comme fils et lui a laissé la
charge héréditaire de la famille QI après sa mort[10].
Ainsi, QI Jing Tong, le père de QI, est devenu à son tour, chef militaire
du département DENG ZHOU. Il travaille
sans relâche et
est apprécié par tous. Il monte très rapidement en grade et devient un
haut fonctionnaire militaire. QI
Jiguang voit le jour alors que son père est déjà âgé de 56 ans. La
naissance d’un fils héritier apporte le plus grand bonheur à toute la
famille QI. Le père du nouveau né prénomme son fils « JI GUANG »
JI
= succéder, continuer, hériter. GUANG
= la lumière, le splendeur, la gloire. afin
de symboliser la continuité de la prospérité et de la gloire de la
famille. De
génération en génération, la famille QI a assumé la tâche de
fonctionnaire militaire, on pourrait croire qu’elle soit parvenue
à constituer et transmettre un important
patrimoine familial et à bénéficier d’une vie aisée. Mais, ce
n’est
pourtant pas le
cas. Fonctionnaire intègre et honnête, la famille est pauvre et
incorruptible. Pendant plusieurs dizaines d’années où QI Jing Tong
rempli sa fonction de Général du département Deng Zhou, il
n’entretient sa
famille qu’avec ses faibles émoluments en refusant le bénéfice
de tout avantage et faveur. De ce fait, la Cour Impériale le prénomme
« Le Fidèle et Intègre Général ». C’est aussi dans cet état
d’esprit que QI Jing Tong éduque et influence son fils sans jamais lui
accorder le moindre privilège. A
l’âge de 10 ans, la mère naturelle de QI décède. Ce drame le rend plus
mature en comparaison des enfants de cet âge et il commence déjà à réfléchir
sur son avenir. Deux
évènements d’enfance le marquent profondément: 1)
L’installation des fenêtres en bois sculpté en 1539. Cette
année, le père de QI Jiguang, âgé de 67 ans est souffrant et se voit
accorder un congé pour se reposer à la maison. Il a alors décidé
d’entreprendre des travaux de réparation de la maison de famille qui est
dans un très mauvais état de par son manque d’entretien. A cette
occasion, quatre fenêtres en bois sculpté ont été changées pour améliorer
l’éclairage intérieur. QI, âgé de 12 ans, séduit par la belle allure
de ces nouvelles fenêtres, a formulé une demande auprès de son père afin
de changer toutes les fenêtres de la maison malgré le coût très élevé : « nous
sommes de haut fonctionnaire d’Etat, nous devons avoir des fenêtres de
cette allure pour montrer notre rang... ». Son
père, choqué par l’esprit vaniteux de QI Jiguang n’a pas pu s’empêcher
d’entrer dans une grande colère. QI, voyant rarement son père, n’a
encore jamais vu une telle réaction de la part de ce dernier. 2)
Les
chaussures en soie : 1540 Dès
sa naissance et jusqu'à l’âge de 13 ans, QI Jiguang n’a jamais eu une
paire de chaussures en soie. A l’occasion de ses fiançailles, le belle
famille de QI lui en offre une paire. QI, ravi, les a porté le jour de la fête
sans attendre. Le père de QI, voyant les chaussures de QI, lui a demandé
de les enlever immédiatement devant tous les invités. Ces
deux évènements d’enfance n’ont jamais été oublié par QI Jiguang,
et qui dès lors, a compris que
la vanité et la recherche de la satisfaction matérielle sont des maux
auxquels il convient d’échapper autant que d’une maladie contagieuse. En
effet, le père de QI Jiguang essaya en toute occasion de lui
inculquer la ligne de conduite de la famille QI, respectée par tous
ses membres: n
servir
l’Empire sans restriction n
la probité
et l’honnêteté absolues envers les administrés ; n
le désintéressement
quant aux envies matérielles. C’est
au sein d’un environnement familial aussi stricte que QI Jiguang, l’un
des futurs grands généraux de la Chine des Ming fut élevé. Entre-temps,
il apprit à lire et à écrire ainsi que l’initiation aux arts martiaux.
Tous les matins, il se levait dès l’aurore pour s’entraîner
physiquement et suivre des leçons de culture générale. Mais,
les jeux préférés de QI restaient les jeux de guerre. En imitant les scènes
de guerre des pièces de théâtre, il forme et entraîne ses officiers et
ses soldats de bois peints de couleurs différentes : il trouve une
stratégie pour une troupe attaquante et invente immédiatement une autre
stratégie pour la troupe adverse. Il était tellement passionné par ces
jeux qu’il ne voulait pas aller au lit avant d’avoir pu trouver une
stratégie en mesure de contrecarrer la précédente. Dès
la retraite de son père, il n’eu plus beaucoup de temps pour jouer avec
ses petits soldats de bois car, son père se chargea de lui enseigner les
arts littéraires classiques et l’art du commandement militaire afin de le
préparer pour prendre sa suite et assurer la charge militaire héréditaire.
A l’âge de 15 ans, il est devenu fort et connu dans la région de Deng
Zhou pour sa maîtrise du maniement de l’épée.
3.2-L’adolescence de QI
Jiguang
Eté
1544, QI Jing Tong, gravement malade, ne peut plus se lever. Il se rend
compte qu’il ne peut plus servir l’Etat et décide de transmettre sa
charge à son fils QI Jiguang. Il fit
appeler son fils à son chevet et l’informa de sa décision: « Mon
fils, je ne peux plus servir efficacement
notre pays, c’est à toi de reprendre le flambeau et de diriger les
troupes contre les ennemis. Tu as 17 ans et tu es capable de participer aux
affaires tant militaires que civiles. Ainsi la famille QI ne manquera
pas de successeur et les œuvres inachevées seront accomplies par toi»[11]. Dès
le lendemain, QI part pour Jing-Chi (Pékin), la capitale des Ming, pour
accomplir les formalités officielles propres à ce transfert
de charge. Afin de faire ses adieux à son fils, QI Jing Tong s’efforça
de se lever et revêtit son costume de guerre. Il suivit de ses yeux
l’ombre de son fils du plus longtemps qu’il pu jusqu'à sa disparition
de l’horizon. QI n’a jamais songé que c’était la dernière fois
qu’il voyait son père, car, le voyage
dura plus de trois mois et entre-temps, la maladie de QI Jing Tong
s’aggrava, au point qu’il mourut
sans pouvoir attendre le retour de son fils. Sa
nomination officielle, le décès de son père, sont autant d’événements
en moins d’un an qui ont fait mûrir QI, il
franchi d’un seul coup le seuil qui sépare l’adolescence de l’âge
adulte. Sur ses jeunes épaules, il supportait
toute la charge familiale, c’est à dire, une mère, un frère et
une sœur. QI
Jiguang se marie dès l’année suivante avec l’une des filles de la
famille WANG, une famille de militaire de haut rang. Son épouse, laborieuse
et organisée devint très vite une aide indispensable pour lui, car en
prenant à sa charge toutes les tâches domestiques, elle lui permis de se
concentrer uniquement sur son travail. Dès le début de sa carrière, il se
montre très brillant. Au
seuil de la 25ème année de Jia Qing (1546), il occupa une
fonction qui consistait à organiser la culture des terres par les
militaires. En effet, depuis la fondation de la dynastie Ming par son
fondateur, Zhu Yuan Zhang, les soldats des Ming ont toujours eu pour
tradition de cultiver la terre par leurs propres moyens pour se
nourrir afin d’alléger les charges d’Etat. Des lois définissaient précisément
la composition des troupes (système de poste de garde) et la proportion des
soldes de garde par rapport à ceux qui devaient travailler la terre (système
de culture des terres). Selon la loi, pour un régiment de gardes de l’intérieur
comprenant 5600 soldats, 20% étaient dévolus aux tâches purement
militaires et les 80% autres, cultivaient la terre. Pour les troupes de
gardes des côtes et frontières, le pourcentage était de 30% et de 70%. La
garnison de Deng Zhou (aujourd’hui ville de Penglai dans la province du
Shandong) est une garnison côtière car elle se situe au bord de la mer de
Chine. Par conséquent, 70% des soldats se voient chargés de la culture de
la terre pour subvenir aux besoins de toute la garnison. QI Jiguang doit
justement encadrer ces derniers. C’est donc une tâche assez lourde pour
un jeune officier. En plus de cela, de mauvaises habitudes se sont installées
dans la troupe : la corruption, l’indiscipline, la paresse et la
passivité. Dès
sa prise de fonction, QI Jiguang a décidé de lutter contre : 1)
la cupidité 2)
le désorganisation 3)
la paresse afin
d’instaurer une ambiance pure et honorable parmi la troupe. Il
a compris depuis toujours que le moyen le plus efficace pour se faire
respecter des hommes est de se donner en exemple : Quand un poste de
secrétaire se libéra, un sous-officier, croyant bien faire, lui offrit de
l’argent afin d’obtenir un traitement de faveur. QI Jiguang le lui
retourna sans même y toucher et infligea une punition très lourde
au sous-officier délictueux. Après cela, il choisi quelqu’un d’autre
qui possédait un très bon profil pour occuper ce poste. La personne
choisie par QI, après avoir appris l’histoire du sous-officier, fut très
émue et pour exprimer sa gratitude, offrit des cadeaux à QI. Ce dernier,
furieux, le convoqua immédiatement pour lui expliquer que s’il avait ce
poste, ce n’était pas parce qu’il l’apprécia plus que quiconque
d’autre mais que c’était tout simplement parce qu’il correspondait le
mieux pour ce poste et qu’il était déçu par sa réaction. Pendant
les quatre années où il occupa ce poste, il ne toucha que son salaire sans
jamais prélever un denier ou une graine de blé de plus. Son honnêteté et
son intégrité sont légendaires et appréciées de toute la garnison. En
plus de cela, il rédige des règlements intérieurs très précis,
contenant des chapitres entiers sur les barèmes de récompenses et de
punitions. Il a aussi précisé les différentes tâches et devoirs de
chacune des catégories : officiers, sous-officiers et soldats. Grâce
à son propre exemple et à toutes ces initiatives, il a réussi à mettre
de l’ordre et de la discipline et à faire changer complètement le moral
et l’état d’esprit des troupes. Jeune officier, il a ainsi obtenu le
respect de ses proches et l’estime de ses chefs. Mais,
le rêve de QI Jiguang n’était pas de rester dans une petite garnison et
de s’assurer de la parfaite culture des terres confiées à l’armée,
mais plutôt de conduire ses troupes et de prendre une part active à la défense
de l’Empire par la rencontre avec ses ennemis. Cette occasion se présenta
enfin en 1548 (27ème année de Jia Qing). Car, cette année-là,
il reçu l’ordre de conduire une partie des troupes du SHANDONG jusqu'à
Jizhou (= Jixian à 120km au nord-est de Pékin, la capitale des Ming) afin
de renforcer la défense de la capitale. En effet, les clans Mongols,
installés le long de la frontière nord de l’empire, pénétraient régulièrement
en Chine pour razzier et leurs attaques avaient généralement lieu au
printemps et en automne. QI,
se réjouit de cette nomination, mais est aussi très conscient de sa conséquence
éventuelle. Alors, il prépara
avec beaucoup de dignité les cérémonies funéraires de sa mère et
maria son jeune frère. Ainsi, prêt à sacrifier sa vie pour
l’Empire, à l’âge de 21 ans, il parti avec ses troupes à Jizhou. Une
fois caserné à Jizhou, QI Jiguang ne perd
pas une seule minute et commence immédiatement l’entraînement de ses
hommes avec méthode: n
il continue
à faire régner l’ordre et la discipline et ne tolère pas une seule
entrave à leur application. n
ne
connaissant pas le secteur, il commence par envoyer
des soldats pour
effectuer les reconnaissances nécessaires de la région. n
ne
connaissant pas les techniques spécifiques à la défense des plaines, il
recherche et trouve un professeur local spécialiste des steppes et des
grandes étendues. Le
fait d’être dans un nouvel environnement et de diriger ses troupes pour
une contre-attaque lui fait prendre conscience de son insuffisance tant au
niveau des connaissances qu’au niveau de la pratique, alors, il se
replonge avec acharnement dans l’étude de tous les récits et ouvrages
militaires : il lit jour et nuit les livres de stratégie, il prend des
notes et essaie de les adapter aux situations concrètes qu’il rencontre
au quotidien. Il soumet même un projet
de défense contre les attaques des Mongols à l’Empereur (graphique 2).
Malgré le fait que ses conseils ne sont pas appliqués, il a su faire
remarquer son talent de jeune officier par la Cour et les hauts responsables
du Bureau de la défense. En
1553,il a été nommé responsable de la grande ville de Ningbo afin de
diriger trois régiments composés de vingt cinq compagnies. Désormais
commence la longue et non moins fameuse histoire de la lutte contre les
«Wokou ».
3.3-Ses premières réflexions
militaires Mais
la faiblesse de la chine fit la force du japon. Tout en manquant d’unité
au sommet, les japonais firent la démonstration d’une remarquable capacité
d’organisation sur le champ de bataille. Cela indiquait qu’une certaine
solidarité guerrière existait dans leur ordre social, avec des racines
profondes contrairement à la chine. Les écrivains chinois furent
unanimement impressionnés par la discipline stricte que les envahisseurs
pouvaient imposer à leurs combattants dans l’action comme au campement[12].
Les pirates plus que les mercenaires recrutés à titre temporaire se
distinguaient par l’uniformité de leur habileté militaire. A l’inverse
de ce qui se passait lors des soulèvements de paysans chinois, ils
infligeaient de fréquentes défaites aux forces gouvernementales dont la
supériorité en nombre était écrasante. L’invincibilité
des japonais reposait sur leur habileté dans le maniement d ‘armes
de combat rapproché et un travail d’équipe dans de petite unités
n’excédant pas une section ou une escouade. En particulier, ils
brandissaient leurs deux épées avec une telle dextérité que les
spectateurs ne pouvaient voir que le flamboiement des lames, pas celui qui
les maniait. Les commandants d ‘escouades donnaient leurs ordres au
moyen d’éventails pliants. En général, ils ordonnaient aux soldats armés
d’épées de tenir leurs armes pointées vers le haut ; dès que
l’attention de l’ennemi faiblissait, ils ordonnaient d’abaisser les
lames qui étaient plus fines que celles que fabriquaient les chinois. Comme
chaque soldat pouvait couvrir un diamètre de 18 pieds, cela donnait
l’avantage aux envahisseurs dans le combat rapproché. Les observateurs
chinois notèrent aussi que les japonais se servaient d’arcs de 8 pieds de
long et de flèches dont la pointe 2 pouces de large et que leurs javelots
partaient avant qu’on les ait vus. Les pirates n’avaient jamais considérés
que les armes à feu étaient d’une importance vitale. QI Jiguang lui-même
mentionnait que les japonais avaient introduit l’arquebuse en chine, mais
rien ne montre qu’ils l’utilisaient régulièrement. Dans la première
phase de la campagne, les fonctionnaires chinois négligèrent avec
persistance l’importance du travail d’équipe. Comme on reconnaissait
que les japonais étaient de meilleurs soldats, un effort fut fait par ces
fonctionnaires pour recruter des chinois capables de performances
acrobatiques, y compris des entraîneurs de boxe, des moines bouddhistes,
des hommes qui faisaient la contrebande du sel et des indigènes du
sud-ouest pour répondre à ce défi. Ce n’est qu’après que les troupes
soient tombées dans de nombreuses embuscades et aient été taillées en pièces
par l’ennemi que les organisateurs de la défense parvinrent à la
conclusion que le problème était plus fondamental qu’ils l’avaient
cru. Bien que les japonais entrassent généralement sur le champ de
bataille en groupes qui n’excédaient pas trente hommes, ces sections étaient
bien coordonnées, même quand elles fonctionnaient à distance l’une de
l’autre. Les signaux étaient donnés en soufflant dans des conques. Les
envahisseurs étaient rompus à l’utilisation des guides indigènes, à
l’envoi de patrouilles, aux déploiements en profondeur, à l’usage de
supercheries, à l’utilisation des réfugiés comme protection pour
harceler et confondre l’ennemi[13].
L’ironie du sort voulait que les forces gouvernementales ne fussent pas
versées dans ces tactiques de base. Au mieux, les plus résolus se ruaient
sans protection au devant de l’ennemi et étaient immanquablement les
victimes des pirates les mieux entraînés qui commençaient alors à
encercler puis à supprimer ce qui restait des troupes gouvernementales. Les
nombreuses rivières, criques et lac du territoire étaient la cause
d’autres sujets d’affliction pour les unités en déroute. Une fois que
les hommes commençaient à fuir, beaucoup mouraient noyés. Ayant
l’avantage, les pirates assuraient généralement des positions défensives
s’ils avaient le choix. Ils préféraient attendre les erreurs des
chinois.
QI
Jiguang fit l’observation suivante : « Les
nombreuses batailles que j’ai livré ces dernières années me donnent
l’impression que les pirates s’arrangent toujours pour s’installer sur
des hauteurs pour nous attendre. Ils tiennent généralement jusqu’au soir
au moment où nos soldats se fatiguent, et alors ils s’élancent. Ou bien,
quand nous, nous retirons, ils nous surprennent, quand le pas est rompu, et
lancent leur contre-attaque. Il semble qu’ils parviennent toujours à
utiliser leurs unités quand elles sont fraîches et fougueuses. Ils ornent
leurs casques de cordons de couleurs, de cornes d’animaux aux couleurs métalliques
et aux formes effrayantes pour faire peur à nos soldats. Beaucoup portent
des miroirs. Leurs lances et leurs épées étincellent au soleil tant elles
sont polies. Nos soldats vivent donc dans la terreur pendant les heures qui
précèdent le contact[14] ».
Ainsi,
malgré ce que les milieux officiels appelaient « la campagne des
forces gouvernementales pour venir à bout des pirates », sur le plan
de l ‘exactitude militaire, cette phrase pouvait induire en erreur.
Au moins jusqu’au moment où QI Jiguang perfectionna sa tactique de
commandement, on aurait décrit plus justement cet engagement comme une
lutte entre des professionnels japonais et des amateurs chinois. En
organisant son commandement, QI Jiguang tourna le dos aux familles héréditaires
et aux colonies militaires. Ses volontaires furent recrutés dans les
districts de l’intérieur du Zhejiang. Cela était possible parce que le
gouvernement, devant une campagne qui traînait en longueur, avait autorisé
pour la financer une surtaxe sur toutes les recettes qui existaient[15].
QI exhortait ainsi ses soldats : « Tant
que vous êtes dans l ‘armée, chaque jour, qu’il vente ou qu’il
pleuve et que vous restiez les bras croisés, personne ne peut vous enlever
les trois pièces d’argent qui vous sont dues. Mais cet argent vient entièrement
de l’impôt payé par toute la population, une partie vient de votre lieu
d’origine. Là-bas, vous êtes fermiers. Lequel d’entrevous ne l’est
pas ? Vous devez maintenant penser au labeur et aux soucis des travaux
des champs pour parvenir à rassembler l’argent de l’impôt et vous réjouir
d’avoir maintenant la facilité de recevoir des paiements en argent. Les
contribuables vous nourrissent une armée entière sans vous demander de
travailler. Tout ce qu’ils espèrent, c’est que vous les débarrassiez
des pirates, en une ou deux batailles. Si vous n’essayez même pas de
tuer les pirates pour apporter à ces gens une protection, alors pourquoi
vous nourrissent-ils ? Vous pourriez passer en cour martiale, mais même
alors le ciel laisserait le soin à quelqu’un, quelque part, de vous
mettre à mort[16] ».
Avec
ce mélange de persuasion morale et les menaces de religion populaire, QI
instaura une discipline de combat parmi ses recrues. Il déclara qu’il exécuterait
un officier si son unité entière fuyait devant l’ennemi ou ses
commandants en second si la débandade se produisait et si l’officier périssait
en s’efforçant d’arrêter la retraite. Si un commandant d’escouade
mourait sans recevoir le soutien de ses hommes, la peine de mort serait
appliquée à tous les soldats de l’escouade[17].
Bien que des mesures aussi extrêmes ne pussent devenir effectives que dans
quelques cas précis, son effet d’intimidation fit mouche et il devint
difficile de battre en brèche le commandement de QI.
Pour maintenir ces conditions, il devait fréquemment invoquer cet
article. Il faisait ressortir que même au milieu d’une défaite désastreuse
il devait y avoir des individus méritants dont la valeur devait être
reconnue. Réciproquement, même après une victoire écrasante, les
quelques officiers et soldats qui avaient manqué à l’exercice de leur
devoir ne devaient en aucun cas échapper au châtiment[18]
. Dans un mémoire adressé à l’empereur, QI racontait la bataille de
1562 où ses troupes essayèrent de reprendre aux japonais un pont de
pierre. La première tentative échoua et les trente-six hommes de la
section moururent. La deuxième section qui arrivait sur ses talons perdit
la moitié de ses effectifs. A ce moment, les survivants commencèrent à
battre en retraite. QI, qui se trouvait sur place, abattit lui-même le chef
de section qui s’enfuyait et fit renouveler l’attaque. Pour finir
l’ennemi fut dépassé et la bataille se termina par une des victoires les
plus satisfaisantes de la carrière de QI[19].
La
discipline appliquée pas QI avait parfois de quoi terrifier. Il laissa de
nombreuses instructions pour couper les oreilles de ses soldats pour nombre
de fautes[20].
On disait, sans que cela fût confirmé, qu’il alla jusqu’à ordonner
l’exécution de son second fils. Seulement, brutal ou pas, grâce à son
obstination et sa supervision personnelle constante, il organisa une armée
vraiment invincible. Il pouvait rassembler une division entière sous la
pluie ; elle restait là trempée, pendant des heures, sans qu’un
seul essayât de s’esquiver.
La
discipline, et surtout la discipline dans le combat, allaient de pair
cependant avec la fierté et la confiance en soi qui ne peuvent se passer de
talent ni de capacité. QI Jiguang eut beaucoup à faire avec ses hommes sur
le terrain d’entraînement. Comme les japonais, il concentra son attention
sur les armes de combat rapproché. C’était une technique de base,
insistait-il, celle qui consiste à apprendre à manier un simple bâton de
bois, qui menait à la maîtrise de toutes ces armes[21].
QI tenait les techniques d’hommes qui les lui avaient transmises par
tradition orale ; certains étaient instructeurs de l’armée. Yu Da
Yu s’était bien efforcé de rédiger ces techniques, mais ce fut QI qui
rassembla les instructions sous forme de manuel technique. Le principe
fondamental consistait, pourrait-on dire, en une « approche
dialectique » de l’art du combat[22].
A chaque position correspondait une position opposée : les aspects
statiques, les aspects cinétiques, les parties du corps gardées et celles
qui ne l’étaient pas, l’alignement frontal et l’alignement latéral,
les potentiels défensifs ou offensifs – en fait l’art du Yin et du
Yang. On pouvait aussi manœuvrer ces armes en suivant les techniques utilisées
pour la danse et la boxe puisque chaque mouvement comprenait trois phases :
le départ, la pause, ou le changement et la continuation jusqu’à l’arrêt.
Pour que cet art soit parfaitement maîtrisé dans la recherche de
l’efficacité ou de la grâce, il fallait trouver le bon rythme, ou régler
convenablement l’adaptation du Yin et du Yang. Le général insistait
beaucoup auprès de ses officiers et soldats pour qu’ils se rappelassent
que dans un combat corps à corps, la règle primordiale était d’amener
l’adversaire à faire un faux mouvement avant de lui asséner
le coup fatal[23].
Dans une analyse plus détaillée, il donnait des dénominations
fantaisistes aux différentes poses et aux divers mouvements comme par
exemple « chevaucher le tigre », « un ermite à la pêche »,
l’aiguille à broder de la jeune fille », « un buffle de fer
labourant la terre » etc… . Chaque situation était l’étude
d’un mouvement à l’instant de l’équilibre qui précède le
changement.
La
part la plus créatrice de sa tactique concernait le travail en équipe dont
l’idée essentielle était que chaque escouade d’infanterie doit
coordonner l’utilisation des armes courtes et longues, offensives et défensives.
Dans la lutte contre les pirates, l’arme la plus efficace était la lance,
qui avait une longueur totale de douze pieds ou même davantage. Idéale
pour faire des mouvements qui trompaient l’ennemi, elle devait toutefois
être manipulée à une certaine distance. Une fois que le lancier avait
manqué son but et se trouvait à une distance d’où son adversaire
pouvait le frapper de son épée, il était pratiquement désarmé[24].
Pour fournir aux quatre lanciers de l’escouade un écran protecteur, QI
plaça devant eux quatre soldats l’un portant un bouclier à cinq côtés
sur la droite et l’autre portant un petit bouclier rond sur la gauche,
suivis de deux soldats portant des bambous entiers avec leurs branches supérieures.
Derrière les lanciers venaient deux soldats d’arrière-garde avec des
armes en forme de fourche à trois pointes d’où l’on pouvait aussi
faire partir des flèches en allumant des fusées. Une escouade était
composée de douze hommes et comprenait un caporal et un cuisinier[25].
La symétrie de l’escouade lui valut le nom de « formation de
canards mandarins ». Cependant, bien que les deux soldats porteurs de
boucliers fussent armés d’épées, celui de droite qui portait le long
bouclier était chargé de maintenir la position avancée de l’escouade.
L’homme de gauche au bouclier rond devait lancer des javelines, ramper sur
le sol jusqu’à ce qu’il atteignît l’ennemi qu’il devait amener par
ruse à découvert. Cela fait, les porteurs de bambous maintenaient les
adversaires à une distance qui permettait aux lanciers d’agir plus
facilement. Les deux derniers soldats gardaient les flancs et l’arrière
et, quand c’était nécessaire, il fournissaient une seconde ligne de
frappe. Leurs armes en forme de fourches ne pouvaient pas toutefois être
manœuvrées de façon à tromper l’ennemi[26].
Il est clair que le succès de cette opération dépendait de la coopération
des soldats ; peu de place était laissée à l’héroïsme
individuel. QI Jiguang donnait fréquemment des instructions pour que les
soldats d’une même escouade fussent récompensés ou punis collectivement
et qu’en aucune circonstance, les lanciers ne fussent séparés de leur écran
protecteur. Mais quand c’était justifié par le terrain et la position de
l’ennemi, l’escouade pouvait se scinder en deux parties identiques et
avancer de front ; ou bien, laissant derrière les porteurs de
fourches, elle pouvait aligner les huit soldats en une ligne de front
continue, les lanciers alternants avec les porteurs de boucliers et de
bambous[27].
L’utilisation de boucliers de rotin, de fourches et de bambous comme armes
courantes montre bien que QI ne reniait pas ses origines paysannes. Plus
tard le bambou fut remplacé dans certaines circonstances par une arme métallique
en forme d’andouillers, mais elle avait toujours pour fonction de gêner
les mouvements de l’ennemi plutôt que de lui infliger des blessures. Sa
tactique qui faisait faire à deux soldats le travail d’un seul, ne
pouvait selon les normes objectives, parvenir à une grande efficacité.
Que
QI jiguang n’ait pas eu conscience de la signification des armes à feu
serait inexplicable. Il les utilisa de façon satisfaisante dans des
engagements, fit à ses officiers et soldats des conférences sur leur
importance et les signala à l’attention de l’empereur. Il n’abandonna
pourtant pas la formation et les méthodes de combat de son escouade
d’infanterie, qui, comparées aux utilisations contemporaines des armes,
semblaient avoir cent ans de retard. Cette contradiction avait des raisons
très complexes. La proposition d’une modernisation complète de la
conduite de la guerre avait été faite auparavant. Yu Da Yu qui avait
souvent battu les japonais sur mer, avait fait ressortir que les soi-disant
pirates, très forts quand ils se battaient en campagne, manquaient d’expérience
dans la guerre maritime. Il n’avait pas cessé de plaider en faveur de
l’équipement d’un plus grand nombre de bateaux de guerre en artillerie
lourde ; il était aussi favorable à l’interception des intrus avant
leur arrivée sur les côtes. « dans une bataille navale, disait-il,
il n’y a pas de ruse spéciale. Les grands bateaux l’emportent sur les
plus petits, les gros canons sur les petits canons. Le côté qui a le plus
de bateaux l’emporte sur celui qui en a le moins. Le côté qui à le plus
de canons l’emporte sur celui qui en a moins ». Dans un message
adressé au gouverneur général, il déclarait nettement que si la moitié
des fonds qui soutenaient les forces terrestres avait été détournée au
profit d’opérations maritimes, le problème des pirates aurait été réglé.
Pourtant, malgré son prestige et ses actions d’éclat, tout ce que put
faire Yu ne parvint pas à changer le cours de la guerre ni la
politique du gouvernement vis-à-vis de l’équipement.
QI
Jiguang pris son commandement en 1559 avec 3000 hommes. Deux ans plus tard,
on doubla les forces qui lui étaient accordées. En 1562, elles
atteignirent 10.000 hommes[28].
Mais QI n’eut jamais d’officiers d’intendance, d’intendant général
d’armée, ni de service central responsable dans le gouvernement civil
avec lequel il put traiter. Comme l’entretien de ses troupes était assuré
par plusieurs sous-préfectures ou préfectures, on ne créa jamais
d’usines unifiées ou permanente capable de produire des modèles
d’armes avancées[29].
La procédure normale nécessitait la fixation des contingents aux districts
locaux par les fonctionnaires provinciaux. En tant que général commandant,
QI fournissait les modèles des armes ; les fonctionnaires locaux les
faisaient recopier en se servant des moyens dont ils disposaient. Les
arquebuses ainsi fabriquées avaient tendance à exploser selon ce que
rapportait QI. Les soldats n’osaient donc pas les tenir des deux mains
pour ajuster leur tir. Souvent il arrivait que la grenaille de plomb ne soit
pas adaptée au canon des fusils pour lesquels elle était faîte, les
amorces ne s’allumaient pas[30].
Etant donné le temps qu’il fallait pour charger les arquebuses, QI
Jiguang ne put moins faire que de limiter leur utilisation. Même dans les
dernières années de sa carrière, il n’autorisa que deux arquebuses pour
chaque escouade d’infanterie et maintint que chaque
compagnie d’arquebusiers fût accompagnée d’une compagnie de
soldats portant des armes de combat rapproché. Favoriser les armes à feu
serait irréaliste et mettait en danger l’ensemble de l’armée[31].
La
composition de l’escouade d’infanterie de QI reflétait aussi les
influences sociales. Dans son recrutement, il rejetait délibérément les
volontaires venus de la ville et n’acceptait que les paysans. Un préjugé
lui faisait classer les premiers dans la catégorie des coquins rusés. Il
n’était pas logique qu’un homme ayant en ville une position stable
s’enrôlât dans l’armée comme soldat pour une maigre solde et sans
promesse de possibilité d’avancement. Par conséquent, le recrutement
n’attirait généralement que des citadins inadaptés qui considéraient
leur engagement comme une solution temporaire à leur problème de
nourriture et de logement jusqu’à ce que se présenta une autre occasion.
Ces indésirables que QI choisissait de refuser étaient des hommes « dont
la physionomie était plaisante, les yeux brillants et les mouvements légers
et agiles ». Son armée n’avait-elle pas de quoi utiliser l’agilité ?
L’expérience lui avait appris qu’un homme répondant à cette
description « quand il se trouvait devant l’ennemi, imaginerait une
méthode d’auto-conversion et, au moment critique, non seulement déserterait
mais aussi inciterait les autres à en faire autant pour avoir une
couverture ». Tout bien considéré, QI Jiguang devait chercher dans
la population rurale son contingent de soldats dont les caractéristiques étaient
« la vigueur et la solidité[32] ».
En conséquence, sa tactique avait été en partie élaborée suivant les
caractéristiques de ses recrues. Les deux soldats qui portaient les bambous
par exemple, devaient nécessairement être musclés, on n’attendait pas
d’eux qu’ils se livrent à des manœuvres. Il était reconnu que
l’utilisation des arbres comme armes rendait les soldats plus hardis. A
l’inverse de Yu Da Yu qui continua à lutter pour moderniser l’équipement
et élever le niveau des forces armées, ce qu’on réalisait en
entretenant un soldat avec les allocations de deux. QI Jiguang se contentait
d’accepter la situation telle qu’elle était. En raison du milieu
social, la proposition d’élever la qualité de l ‘armée avec
moins de soldats d’un meilleur niveau avait un côté irréaliste.
Fondamentalement l’armée impériale était une armée à vocations
multiples ; en tant qu’institution permanente, elle devait être
appariée aux autres institutions d’Etat et, par dessus tout, être intégrée
dans la société chinoise. Parmi ses nombreuses missions dans le pays, la
plus importante était d’écraser les rebellions paysannes et quelquefois
de maîtriser les minorités des régions montagnardes. La surpopulation
locale, le chômage rural, les fléaux naturels et la mauvaise
administration était souvent à l’origine de tels soulèvements, dont la
nature mouvante et imprévisible dépassait les possibilités des forces
mobiles de répression. Souvent les rebelles parvenaient à contraindre des
contingents de l’armée impériales à poursuivre leurs opérations en
partageant les conditions de vie des zones rurales.
S’alignant
sur la politique traditionnelle et l’importance qu’elle attachait à la
paysannerie, QI Jiguang forma son corps de volontaires. Ses hommes se
battaient parfois côte à côte avec des soldats de familles héréditaires.
Ils étaient payés au tarif des journaliers ; mais ils recevaient en
plus pour les encourager des « récompenses » après les
campagnes, dont le taux était fixé à trente onces d ‘argent par tête
d’ennemi coupée et rapportée[33].
Le
récit du commandement tactique de QI atteste que, depuis le commencement en
1559, il avait attaqué des positions fortement défendues, été au-devant
des engagements, délivré des villes assiégées et poursuivi les pirates
jusque sur des îles au large des côtes sans perdre une bataille. QI ne fit
jamais de tentative trop ambitieuse, il ne fut même pas vraiment novateur ;
mais quand il se lançait dans un projet, il en envisageait tous les
aspects. Il avait noté dans son carnet d’infimes détails pratiques à
savoir qu’au cours d’une marche il prévoyait que des soldats se
serviraient du besoin d’uriner comme excuse pour abandonner leur unité,
et aussi qu’au cours d’une attaque ennemi « le visage de certains
soldats deviendrait jaune et leur gorge sèche », et qu’ils « oublieraient
tout ce qu’ils avaient appris sur le combat ». Il prédisait le
pourcentage des armes à feu qui ne partiraient pas, le nombre de coups qui
seraient tirés sans causer de dégâts à l’ennemi. Sur le champ de
bataille , signalait-il avec candeur , peu nombreux étaient ceux qui
pouvaient mettre en œuvre plus de vingt pour cent de leur habileté.
« quiconque pourrait utiliser cinquante pour cent de son savoir-faire
serait inégalable[34] ».
Il ne s’agissait pas pour autant d’évaluations pessimistes. Ces sombres
réalités nécessitaient un entraînement d’autant plus intensif et une
organisation d’autant plus réfléchie avant le contact avec l’ennemi.
Deux ou trois jours avant une bataille QI Jiguang se faisait communiquer
toutes les deux heures les derniers renseignements des services secrets. Il
gardait sous son commandement une compagnie de reconnaissance. Des cartes
dessinées à l’encre rouge et à l’encre noire étaient préparées
pour faire à ses officiers des comptes rendus de la situation, chaque fois
que c’était possible avec des maquettes d’argile pour représenter le
terrain[35].
Ses unités portaient des tableaux indiquant les heures du lever et du
coucher de soleil certains jours de l’année. Sept cent quarante perles
enfilées en chapelet servaient de pendule. Comptées en synchronisation
avec un pas de marche ordinaire. De cette façon, QI Jiguang
envisageait tous les facteurs possibles en préparant un engagement,
avant l’attaque à laquelle il prenait souvent part personnellement[36].
Comme commandant en chef QI, qui connaissait ses hommes, les connaissait à
fond. Bien des années plus tard, il pouvait encore dire d’un trait le nom
des hommes qui avaient lancé les premières vagues d’assaut de ses
batailles, petites ou grandes.
En
1563, QI Jiguang devint commandant en chef de la province du Fujian. Même
alors, il ne fit entrer qu’une faible part d’organisation stratégique
dans ses opérations. Son corps de volontaires demeura essentiellement
tactique. Avec des armes à feu qui ne jouaient pas un rôle important au
combat, et des charges de cavalerie que les rizières du sud rendaient
impossibles, il n’y avait aucune chance de donner libre cours à
l’utilisation combinée des diverses armes dans le combat. Les manœuvres
sur le terrain étaient généralement limitées. La tactique favorite de QI
était de prendre d’assaut les forteresses de lignes ennemies. Le risque
qu’il y avait à attaquer la portion la plus substantielle des
retranchements de l’adversaire était en grande partie réduit par le
choix de voies d’arrivée inattendues et la grande vitesse à laquelle le
coup était porté[37].
Les hommes de QI étaient assez entraînés pour supporter les rigueurs
d’un terrain accidenté de façon à pouvoir faire jouer l’élément de
surprise. Ils tendaient des embuscades chaque fois que c’était possible.
Leur équipement très simple favorisait la vivacité de leurs mouvements. A
maintes reprises, le commandant en chef ne craignit pas en livrant bataille
d’assumer la perte du début d’un combat. L’expérience avait
convaincu QI que, lorsque la partie la plus dure d’une bataille était
passée, les lignes tenues par les pirates se désintégraient. Nombre de
leur partisans, surtout les chinois, abandonnaient la volonté de résister
et déposaient leurs armes. Un succès continu établit la réputation que
le commandement de QI pouvait en l’espace de quelques heures annihiler des
divisions de pirates que d’autres troupes gouvernementales n’avaient pu
soumettre pendant des mois. Dans ces opérations, QI avait généralement
recours à la supériorité numérique, pour mener à bien ses victoires
rapides et totales, avec toutefois une exception notoire pendant l’hiver
1563-1564 où il fut nettement dépassé par le nombre et où la bataille se
prolongea pendant cinquante jours[38].
Pourtant
quand le siège de Xian Yu[39]
fut levé au printemps 1564, la campagne contre les pirates changea de
caractère. Les japonais, voyant que les raids armés sur la côte n’étaient
plus profitables, se dégagèrent progressivement de l’aventure. Ceux qui
restèrent, étaient en majorité composés de bandes chinoises qui prirent
la direction de la province de Canton, loin de la région où le commerce
sino-japonais avait jadis été florissant. Sans déclaration officielle,
l’empire avait atteint son objectif militaire. Les pirates amphibies
pouvaient dorénavant être traités comme des insurgés de l’intérieur.
Au cours de ces évènements, QI Jiguang s’était imposé comme le général
Ming le plus éminent. S’il n’était pas le plus inventif, il était
celui qui savait le mieux s’adapter. En tant que tel, il voyait la guerre
d’abord comme un conflit de
volonté et ensuite, comme une application de la science et de la
technologie militaires. Pour une nation agricole, dirigée par une
bureaucratie civile dont l’objet était de s ‘opposer au commerce
international, l’utilisation de la technologie ne devrait jamais pouvoir
renverser la constitution de l’Empire ni par conséquent, s’opposer à
son but. 3.4-Sa maturité dans
l’art militaire et la fin de sa carrière Après
les victoires obtenues le long du littoral au sud-est de la Chine, les
Wokou, ayant de plus en plus de mal à piller ces régions côtières, se
sont dispersés pour ne plus
représenter qu’un épiphénomène. Depuis 1566, il y a de moins en moins
d’alerte : les crises des Wokou se sont apaisées. A cette époque,
QI ne s’occupe plus uniquement des provinces du Zhejiang et du Fujian mais
aussi des provinces du Guangdong et du Jiangxi. De ce fait, il s’est
orienté vers la lutte contre les bandits de montagne. Mais, pour
l’Empereur de Chine, les bandits de montagne, bien que nombreux ne causent
pas de menaces sérieuses pour le trône. En revanche, les tartares, les
mongols situés le long de la frontière
nord de la Chine qui manifestent de plus en plus d’agressivité
envers l’Empire, deviennent le souci principal. En octobre de l’année
1566, QI a reçu l’ordre de quitter son état-major provincial pour Pékin,
la capitale de la Dynastie de MING. Le nord de la Chine n’est pas inconnu
pour QI, car il y a déjà été en poste pendant les 5 premières années
de sa carrière militaire : il est chargé de la défense de JI MEN. Dès
son arrivée, compte tenu de sa connaissance du Nord de la Chine, de la
situation qu’il découvre et des opinions des
responsables civils et militaires qu’il côtoie, il a tout de suite
présenté son avis à la Cour. Dans cet avis, il commence par une analyse
de la situation : pour lui, la lutte contre les tartares (Da Dan, en
chinois) est très différente de celle menée contre les Wokou: 1/
les tartares sont souvent beaucoup plus nombreux, ils attaquent la plupart
du temps à plusieurs centaines de milliers; 2/
les tartares ne sont pas des fantassins, mais des cavaliers très agressifs
et rapides ; 3/
les tartares ne sont pas limités dans leurs actions
par la succession des saisons comme l’étaient les Wokou ; 4/
l’existence d’une frontière très étendue entre le territoire mongol
et la chine, implique par conséquent, pour les chinois le maintien d’une
ligne de défense cohérente très difficile. Lorsque les tartares se
rassemblent pour attaquer en un point choisi, les soldats de l’empire
Ming, faute de pouvoir se regrouper et converger dans de très courts délais
sont souvent en nombre insuffisant pour empêcher le franchissement de cette
frontière. 5/
malgré le fait que les troupes des Ming possèdent des armes à feu, ils se
trouvent souvent contre le vent, ce qui rend l’utilisation de ces armes
moins efficace. Compte
tenu de cette analyse, QI Jiguang exprime son souhait de former une nouvelle
armée de 100. 000 hommes dont la grande moitié sera composée de cavaliers
afin de pouvoir lutter contre les envahisseurs d’une façon efficace. Il a
ajouté que s’il ne pouvait pas obtenir 100.000 hommes, alors il se
contenterait avec 50.000 hommes. Ainsi, même s’il n’arrive pas à tuer
tous les tartares, au moins il arriverait à défendre les frontières.
S’il ne peut même pas avoir 50.000 hommes, alors 30.000 c’est le
minimum, sans pouvoir garantir qu’il réussira à chasser les tartares, ce
format au moins lui permettra de renforcer les postes de garde et de
remplacer les soldats âgés. Il a également expliqué son point de
vue sur la provenance des soldats ainsi que la procédure de recrutement ;
la réquisition des ravitaillements des troupes ; la fabrication des
armes et des chariots ; l’entraînement des troupes avec la règle
des récompenses et des punitions bien définie. Mais
ses avis n’ont pas été pris en considérations immédiatement, car au
lieu d’être chargé de l’entraînement des soldats, il a été nommé
à un poste de vice conseiller en stratégie dans un état-major de la
Capitale, bien éloigné des frontières et des soldats. Il est très déçu
et ne peut rien faire d’autre qu’attendre son heure. Ce
n’est qu’en mai 1568 (=2ème année de Long Qing) et grâce
à Tan Lun qu’il réussi enfin à se faire nommer responsable de l’entraînement
des soldats de Yuchang et de Paoding (aux environs de Pékin). Il croyait
enfin réaliser son projet, mais
la réalité était bien différente. Au lieu d’avoir 100.000 ou 50.000
soldats, comme il l’avait demandé, il n’obtint que 30.000 hommes. Au
lieu d’avoir de nouvelles recrues, il n’eut que les soldats déjà en
poste et réaffectés sous ses ordres. Pourquoi ? Deux raisons
essentielles ont conduit à ce résultat : 1/l’Empereur
ne peut pas se permettre d’autoriser à qui que ce soit de posséder une
grande armée dans des régions si proche de la capitale comme Yuchang et
Paoding;
2/la
trésorerie de la Cour n’étant pas très approvisionnée, toutes demandes
d’augmentations de budget ne peuvent être satisfaites. C’est
pour cela qu’il écrit dans un
article concernant la défense des frontières : « que la
solution ne se trouve pas dans les frontières lointaines mais à l’intérieur
de la Cour et que le problème essentiel ne provient pas des fonctionnaires
civils ou militaires mais des discussions incessantes et les entraves
qu’elles provoquent ». Mais
malgré tous ces obstacles, QI Jiguang a quand même commencé son entraînement
et va créer par la suite tout un système de défense contre les tartares. 1/
La création d’un régiment de chariots et de cavaliers ; 2/
La restauration des tours de guets, des murailles et des poste de contrôles 3/
L’amélioration des équipements et des armes 4/
La conception d’un système de défense complexe et complémentaire Pendant
les 15 années que le général a passé à Jizhou (de 1568 à 1583) il a
rempli avec grand succès sa mission : défendre la population, chasser
les envahisseurs. Il a eu quelques affrontements avec les tartares, mais ces
derniers n’ont jamais réussi à franchir la ligne de défense et à
piller les terres Chinoises comme ils le faisaient auparavant. Il a peut être
moins de victoires, mais il a gagné la plus grande et la plus irréalisable :
la paix, 15 ans de paix ! Il a en effet accompli ce qui est le but suprême
de tout stratège : vaincre sans combattre. 3.5-
La fin de vie du général
·
En 1575,
l’un de ses soutiens politiques, Wang Dao Kui a quitté ses fonctions pour
prendre une retraite loin des affaires. ·
Printemps
1577, il tombe malade suite à des années de travail sans relâche. ·
Avril 1577,
son autre soutien politique et également ami de confiance
Tan Lun décède des suites d’une longue maladie. ·
En 1578,
c’est le départ en retraite et le décès soudain de son autre ami Yu Da
Yu ·
En 1582,
une autre mauvaise nouvelle encore plus grave lui parvient, le décès de
Zhang Juzheng. Ce premier ministre nommé depuis 1567 a conduit une série
de réforme et a toujours soutenu les mesures prises par QI Jiguang en matière
de défense des frontières. ·
En 1583, la
mutation de QI au sud, et la fin de sa carrière militaire au Nord de la
Chine. Ce retour vers le sud pacifié et ne subissant plus d’attaque des
Wokou sonne comme une relégation.
·
Pendant
presque plus d’un an, au lieu de se morfondre, il met à profit ce temps
pour rédiger et recorriger toutes ses œuvres ·
En 1585, au
mois d’octobre, il pu enfin rentrer chez lui, à Penglai dans le Shandong,
son pays natal. ·
Le 17
janvier 1588, QI Jiguang décède de la tuberculose, épuisé et abandonné
de tous. Toute
sa vie, pour mieux gagner l’affection de ses soldats, il n’a jamais hésité
à donner de ses deniers pour les aider. Ce qui explique qu’il n’a
jamais récolté de fortune pour lui ni pour sa famille : il n’a même
pas de quoi à payer ses médicaments pour guérir sa maladie. Mais
avant de mourir, QI achève la collection de ses œuvres littéraires
intitulées Zhi Zhi Tang Ji[40].
Le
diplôme de licence militaire de QI n’était pas de nature à
impressionner les fonctionnaires civils. Par ailleurs sa poésie ne révélait
pas de grandes qualités littéraires. Elle ne produisait ni cette sorte
d’impression intrigante qui émerge
d’un choc émotionnel profond, ni le naturalisme sec qu’engendrent des
rythmes syncopés et leur répétition inévitable ; deux techniques
importantes où excellaient la plupart des poètes chinois. En qualité
d’artiste, QI Jiguang devait encore apprendre l’exercice de la réserve
pour gagner en subtilité ; mais il se souciait trop de l’aspect
formel de l’art pour être vraiment lui-même. Il est heureux que ses
publications n’aient jamais été jugées sur le plan du seul mérite littéraire.
Son habileté à manier le pinceau le distinguait déjà tellement des
autres généraux. Parce qu’il pouvait citer les classiques confucéens et
émailler sa conversation avec
ses collègues civils d’allusions aux évènements historiques, QI Jiguang
put d’abord dissiper la crainte où ils étaient qu’il fût du genre à
mettre à sac la capitale ; et à mesure que grandissaient sa réputation
et ses bonnes relations avec les bureaucrates il fut accepté par eux comme
leur pair, partageait leurs libres propos et échangeait des poèmes et des
compliments. Il s’est lié d’amitié avec Wang Shizen, historien, poète
et surtout le plus grand prosateur du siècle. Wang écrivit des vœux
d’anniversaire louant la vertu de QI et composa aussi les introductions
pour Jixiao Xinshu et Zhi Zhi Tang Ji.
Peu
de gens à son époque pouvaient même espérer accomplir ce que QI avait
accompli. Il n’avait jamais rien fait qui semblât impossible, mais dans
les limites de ce qui était possible, il réussissait généralement. Ce
qu’il décidait était rarement ce qu’il y aurait eu de mieux en tout état
de cause, mais c’était ce qu’il y avait de mieux dans les circonstances
données. Il avait obtenu tous les honneurs dus à un officier excepté le
titre de comte. Ce fut seulement à cause des coutumes en vigueur dans cette
dynastie qu’il ne put aller plus loin dans sa carrière. Le général QI
Jiguang avait atteint le plus haut échelon en devenant commandant en chef
d’un district de défense. Mais peu de temps après la mort de son
protecteur, Zhang Juzheng, QI fut affecté à Canton comme commandant en
chef et fut ainsi privé de
l’honneur et du prestige de garder les portes de la capitale avec les
formations de combat les plus redoutables de tout l’empire. Quelque temps
plus tard, en mauvaise santé et découragé, QI présenta sa démission. On
ne lui fit même pas la grâce de le laisser partir en toute quiétude, en
marge de la vague de purge concernant les associés et fidèles du grand
secrétaire défunt. Officiellement, le décret de Pékin confirmait qu’il
avait été censuré et démis de ses fonctions par le trône[41]. [1]
Twitchet and Fairbank « The
Cambridge history-the Ming dynasty 1368-1644 » - p.502-527. [2]
Twitchet and Fairbank « The
Cambridge history-the Ming dynasty 1368-1644 » - p.502-527. [3]
Roland L. Higgins, “Piracy and
coastal defense in the Ming period, governmental response to coastal
disturbances”, p.1523 to p.1549 ( [4]
Merrilyn Fitzpatrick, « Local
administration in northern [5]
Charles O. Hucker, « Hu
Tsung-hsien’s campaign against Hsü Hai, 1556 » in Chinese ways in warfare éd.
Frank A. Kierman and John K. Fairbank (Cambridge, Mass. 1974 ) pp.
273-307. [6]
Tien Chen-ya in « chinese
military theory » - p.25-35 [7]Joseph
Needham in « science and
civilisation in [8]
Kierman and Fairbank in « chinese
ways in warfare » p.54-67 [9]
Wu Yu-nien in « Ming-tai
Wo-k’ou shih-chi chih-mu » reprinted in 1968 – vol. 6
pp.231-252 – édition Pao Tsung-p’eng – Taipei
student Book Co, 1968. [10]
Tong Lai xi in « Qi jiguang »p.47-83 [11]
Tong Lai xi in « Qi jiguang »p.47-83 [12]
Qi jiguang in « Jixiao
Xinshu », notes préliminaires p.10 [13]
Tong Lai xi in « Qi jiguang »p.167 [14]
Qi Jiguang in « Jixiao
Xinshu » en notes préliminaires p.10 [15]
Huang, in « Taxations et
finances gouvernementales » p.134-135 et « dépenses
militaires » p.48-51. [16]
Qi in « Jixiao Xinshu »
Tome.4 §7 [17]
Qi in « Jixiao Xinshu »
Tome.3 §3-5 [18]
Qi in « Jixiao Xinshu »
préliminaires p.28 [19]
Xu in « Huang Ming Jingshi
Wenbian » p.347.7 [20]
Qi in « Jixiao Xinshu »
Tome.3 §6 et Tome.4 §2 [21]
Qi in « Jixiao Xinshu »
Tome.12 §2 [22]
Qi in « Jixiao Xinshu »
Tome.10 §2 et 21, Tome.1 §2 [23]
Qi in « Jixiao Xinshu »
Tome.12 §23 [24]
Qi in « Jixiao Xinshu »
Tome.10 §1 et Tome.12 §1 [25]
Qi in « Jixiao Xinshu »
Tome.1 §6 [26]
Qi in « Jixiao Xinshu »
Tome.6 §5 et Tome.12 §3 [27]
Qi in « Jixiao Xinshu »
Tome.2 §6 [28]
Xie et Ning in « Qi Jiguang »
p.58-63 [29]
Qi in « Jixiao Xinshu »
en préliminaire 17 [30]
Xie et Ning in « Qi Jiguang »
p.142 [31]
Qi in « Lianbing Shiji »
§.23 et 275 [32]
Qi in « Jixiao Xinshu »
Tome.1 [33]
Qi in « Jixiao Xinshu »
Tome.3 §1-2 [34]
Qi in « Lianbing Shiji »
p.116, 179, 199 [35]
Qi in « Jixiao Xinshu »
préliminaires 27 [36]
Xie et Ning in « Qi Jiguang »
p.23, 36 et 37 [37]Xie
et Ning in « Qi Jiguang »
p.60-61 [38]Xie
et Ning in « Qi Jiguang »
p.74 [39]
Huang Ray in « 1587, a year
of no significance »- p.170-176 [40]
Goodrich, Carrington and Fang in « Dictionnary of Ming biography » p.223 [41]
Xie et Ning in « Qi Jiguang »
p.148
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