Institut de Stratégie Comparée, Commission Française d'Histoire Militaire, Institut d'Histoire des Conflits Contemporains

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Histoire Militaire et Stratégie
Correspondance de Napoléon
RIHM
 

 

 

Chapitre II - Ses responsabilités de stratège

        

II.1- La base de ses écrits

 

  1.1- Ses campagnes

 

a) Le combat à Ping Hai

En 1560 (l’an 39 Jia Qing), QI Jiguang reprend ses fonctions car, pendant la période immédiate qui précède la formation de ses troupes, il était  en disgrâce suite à sa défaite en 1559. Aussi, il se trouve à nouveau au Zhejiang avec les nouvelles troupes qu’il a pu entraîner et devient le responsable militaire des affaires de la défense de 3 villes qui sont Taizhou (aujourd’hui, Linhai province du Zhejiang). Jinhua, et Yinzhou . Parmi ces trois villes, la ville de Taizhou est la plus importante car elle est composée de 6 districts: Ninghai, Linhai, Huangyan, Tiantai, Taiping. Cet ensemble de communes longe la côte sur une distance de plus de 200 li (= 100 km). L’arrière pays est constitué principalement  de petites montagnes.

Au début de la Dynastie des Ming, il  existe dans cette province du Zhejiang, 2 garnisons composées de 6 postes de garde. Mais, ne faisant plus l’objet d’attaque depuis fort longtemps, leurs défenses se sont émoussées : équipements obsolètes ; effectifs manquants et non qualifiés ; grand âge d’une large partie de la troupe; aucun entraînement ni motivation…. Depuis le commencement des troubles occasionnés par les Wokou, la population locale, mal défendue par ses militaires a beaucoup souffert.

Dès son arrivée  le général,  décide de prendre les choses en mains : tout en continuant à entraîner les troupes qu’il a recruté à Yiwou (province du Henan) , il prend également des mesures pour la mise des garnisons existantes en ordre de marche.

1.

Nomination d’un haut coordonnateur civil : compte tenu de la longueur des côtes et du manque d’organisation, il demande qu’un haut fonctionnaire civil soit nommé pour coordonner les affaires de la défense. Dans les premières années des Ming, les fonctionnaires civils ne participaient pas aux affaires militaires. Mais cette pratique, commencée dans les années de Zheng Tong est devenue une tendance générale au détriment des places occupées auparavant par les fonctionnaires militaires. De nombreux fonctionnaires militaires expriment leur mécontentement, mais QI, pour la bonne organisation a demandé la nomination d’un fonctionnaire civil, cette requête très appréciée par le préfet Hu Zhong Xian a été satisfaite sans trop retarder et Hu Zhong Xian a nommé Tang You Chen. QI Jiguang s’entend parfaitement avec ce dernier et cette entente ne fait que faciliter les conditions de travail pour QI.

 

2.

Remplir les effectifs : dans certains postes de garde, plus de la moitié des soldats ne sont pas présents pour différentes raisons : désertions ; mutations temporaires ; détournements d’emploi…. Alors, le général a usé de tous les stratagèmes pour les rappeler à leur poste afin de pouvoir, sans faire appel à de nouveaux  recrutements, réaliser les effectifs.

3.

Constitution des troupes embarquées de la marine : C’est en effet la 1ère fois que QI a sous sa responsabilité les troupes embarquées de la marine. Alors, il en a profité pour faire construire 44 bateaux de combat. Il a demandé que ces bateaux soient de 3 modèles et 3 tailles différentes, les plus grands : modèle FU HAI ; les moyens, le modèle HAI CANG ; les plus petits : TONG XIAO. Ce dernier modèle  est une invention de QI car la taille du bateau  est juste plus grand que celui des Wokou afin d’être efficace dans l’attaque mais, assez petit pour être facile à manipuler. Une escadrille est alors composée de 2 FU CHUAN, d’1 HAI CANG et de 2 TONG CUAI. Les 2 escadrilles composent une flotte. En mars de l’an 40 de Jia Qing, les 44 bateaux ont levé l’ancre. Il en attribue 20 à Zhong Mei : 2 flottes entières qui sont chargées de la défense sud et sud-ouest des côtes ; et 20 autres à Hai Mei pour la défense nord et nord-est. Les 4 restantes, sont  gardées en réserve, à la disposition de QI Jiguang.

Ainsi, les deux avant postes de ces flottes se combinent et agissent de concert : les grands bateaux, très efficaces servent pour la chasse et la poursuite hauturière. Par contre, les bateaux de taille moyenne et de taille plus petite sont plus adaptés pour les combats rapprochés et ceux qui ont lieu dans les ports et détroits.

Le général a aussi renforcé l’équipement des armes à feu à bord de ces bateaux. Par exemple,  un FU CUAI est équipé de :

§        1 gros canon;

§        20 canons à feu = HOU PAO

§        6 catapultes ; =DA FU LANG JI

§        3 petits obusiers; =WAN KO TONG

§        10 mousquets =NIAO TONG

§        60 tromblons = PEI TONG

§        100 grenades = YAN TONG

§        300 fusées = HOU JIN

§        100 briques à feu = HOU ZHUAN

En plus des armes à feu ci-dessus (légèrement mal listées en raison du manque de dictionnaires appropriés), les armes blanches ne manquent pas non plus : flèches, gaffes,  fléchettes, javelots, boucliers en rotin, boites de cendres.

Ainsi, les armes s’ajustent : à longue distance, on utilise les canons et les armes à feu à longue portée, à courte distance, ceux sont les armes à feu de précision et les armes blanches que l’on utilise.

Ainsi, le système mis au point par QI est complet et consiste à[1]:

-                                au niveau des équipements : des armes à feu et des armes blanches qui se couvrent.

-                                au niveau de la flotte : des bateaux de taille et de vitesse différentes qui sont complémentaires ;

Ce système qui est destiné à se défendre et à attaquer dans un rayon de 100 pas, est vraiment redoutable pour les adversaires.

4.

Renforcer les postes de contrôle et d’observation : QI a fait restaurer les postes existants et fait construire d’autres postes complémentaires. Dans le système d’observation et de garde qu’il a fait établir, 5 soldats doivent se relayer jour et nuit, qui ne peuvent pas quitter ces points d’observation sans permission préalable. L’alerte est donnée en journée par des drapeaux et des coups de fusils ; si c’est la nuit, par des torches et des coups de fusils. QI Jiguang a aussi renforcé le contrôle de toutes les entrées de bourgs ainsi que les villages alentour avec un système de mots de passe et des rondes permanentes de 3 personnes en temps de paix et de 5 personnes en temps de menace.

Ainsi, au lointain il y a des postes d’observation ; au plus près, des contrôles d’accès et des grands carrefours. Les ennemis ne peuvent pas s’approcher sans être aperçus.

5.

Harmoniser tout le système de défense : QI réforme les postes de garnison ; crée les troupes d’embarquées de la marine, améliore l’entraînement des troupes et le rend obligatoire, renforce les postes de contrôle. Pour rendre toutes ces mesures plus efficaces encore, QI a aussi beaucoup réfléchi sur l’engagement coordonné dans les actions de combat des troupes de la marine, des troupes de garnison et des troupes recrutées et formées par lui-même. Les troupes de la marine au nombre de 4 flottes constituées de 4 bataillons chacune, défendent les zones littorales. A l’intérieur de chaque flotte, lorsque qu’un bataillon part en mer pour une patrouille, un autre  reste au port en état d’alerte afin de pouvoir intervenir dans les plus brefs délais. Ils forment ensemble une ligne de défense sur la mer. Si l’attaque ennemie est de faible importance, chaque bataillon peut intervenir indépendamment. S’ils sont en plus grand nombre, les bataillons se joignent pour combattre ensemble.

Sur terre, les troupes des garnisons sont responsables de la défense des bourgs et des villages. Par contre, les troupes de QI sont plus mobiles et se chargent essentiellement des attaques et des contre attaques ainsi que des poursuites de l’ennemi.

En mer et à terre ; troupes de défense et d’attaque ; courage et stratégie ; jour et nuit…, voilà le stratégie de QI : tout s’accorde et tout se complète, pas de faille exploitable par l’ennemi. C’est en effet la clé des nombreux succès au combat obtenus par le général dans la lutte contre les wokou.

 

b) La victoire à Taizhou

Début Avril 1561 (l’an 40 de Jia Qing), plusieurs centaines de bateaux des wokou ont été repérés par des postes de surveillance. Dix à vingt mille wokou attaquent en même temps une dizaine de villages côtiers de la Province du Zhejiang (graphiques 3). Parmi eux, 2000 wokou avec une cinquantaine de bateaux sont au large de Ningbo et Shaoxing, ils sont rassemblés au large et attendent l’occasion pour attaquer. Les chefs lieux attaqués sont sous le contrôle de QI. Ce dernier, dès l’alerte, se prépare aux combats. Le 12 avril il est monté lui-même à bord du bateau de commandement et croise au large pour observer ses adversaires. Les wokou, impressionnés par l’allure de la flotte et des bataillons embarqués de QI n’osent pas s’approcher et  quittent leurs positions. Le 19 avril[2], nouvelle alerte. Les wokou qui ont réussi à débarquer au port du bourg de Xifen qui dessert Fenghua au nord de Taizhou, se dirigent vers le sud et prennent le bourg de Ninghai. Ils pillent et dévastent tout le village de Ninghai. Ce village n’est pas très éloigné de Taizhou (Linhai, aujourd’hui). Après avoir analysé cette nouvelle situation, QI Jiguang décide de diviser ses troupes en 3 groupes :

-                                une partie reste à Taizhou pour assurer sa défense ;

-                                une autre partie se charge de la défense de Datian, un autre bourg à proximité ;

-                                une troisième partie dirigée par lui-même fait route vers Sanmen pour anéantir les wokou.

Le matin du 22 avril, QI Jiguang quitte Taizhou pour Ninghai. Le jour même, les wokou ont appris cette nouvelle par le biais d’informateurs locaux. Sachant que Taizhou n’est défendue que par une petite partie des troupes de QI, les wokou se précipitent pour l’attaquer par 3 côtés :

-                                500 wokou en 3 grands bateaux débarquent à Lipu et s’approchent de Taozhu  le 22 avril;

-                                Plus de 500 wokou montés sur 8 bateaux débarquent par le port Zhouyang et se dirigent vers le bourg de Jiaojiang entre le 22 et 23 avril;

-                                Une troisième partie, plus de 2000 wokou répartis sur 18 bateaux débarquent par Jiantiao le 25 avril.

La situation devient critique. Après avoir étudié toutes les données , QI en conclut que les wokou de Taozhu et de Jiantiao ne causent aucune menace sérieuse pour le chef lieu qui est Taizhou malgré le fait qu’ils sont nombreux. Par contre, ceux qui ont débarqué par le port de Zhouyang, mieux organisés doivent être maîtrisés assez rapidement, car le bourg de Jiaojiang est le point stratégique le plus proche de Taizhou. Si les wokou arrivent à avoir Jiaojiang, les troupes auront beaucoup plus de mal à défendre Taizhou. Alors, QI Jiguang soutenu par sa hiérarchie supérieure, le fonctionnaire civil Tang Xiao Chen qui a fait un rapport à Hu Zong Xin, le préfet, a pu obtenir un accord total pour sa stratégie d’attaque.

 

Le 24 avril, les wokou, après avoir pillé les villages autour de Huaqiao (graphiques 4) s’approchent de la cité. Les hommes robustes et forts sont partis avec QI et les soldats restant d’un nombre largement insuffisant s’inquiètent. L’épouse de QI Jiguang ainsi que les autres femmes de soldat se portent en avant. Elles s’habillent en costume militaire et montent dans les postes de garde afin de renforcer le défense. Ensemble, ils ont mis des drapeaux partout, crient très fort et tirent sur les wokou qui essayent de s’approcher de la ville. Les wokou trompés par cette apparence en croyant qu’il y a beaucoup plus de soldats à l’intérieur ne veulent pas prendre de risque en l’attaquant immédiatement, alors, ils encerclent la ville et préparent leur attaque.

Le 25 avril, QI a reçu une communication de la part de Tang Xiao Chen dans laquelle ce dernier lui précise que les troupes de renfort sont arrivées pour libérer Ninghai. Suite à cette nouvelle, QI Jiguang repositionne ses troupes et les dirigent immédiatement vers Jiaojiang. Il a ordonné une marche forcée.

Le matin du 26 avril, les wokou recommencent leur attaquent pour entrer dans Xinhe. Avant midi, les troupes de QI apparaissent soudainement derrière les wokou. Surpris, les wokou abandonnent l’attaque de Jiaojiang et sont obligés de se battre avec les troupes de QI. Sans être capable de tenir plus longtemps, ils se replient dans un ensemble de maisons. Les troupes de QI, au lieu de conduire l’assaut, se déploient et attendent. Vers 4 heures de l’après-midi, les wokou  tentent de s’enfuir. A ce moment précis, les troupes de QI se découvrent et ouvrent le feu. Une centaine d’hommes sont tués ou blessés. A la tombée de la nuit, les troupes entrent dans la ville. Les wokou qui fuyaient vers Wenling ont été rattrapés par les autres troupes des Ming sauf une petite partie qui a réussi à s’échapper vers Dajing.

Deux cents wokou ont été tués lors de ce combat, le bourg de Jiaojiang a été préservé.

Une fois que le risque majeur a été écarté par l’anéantissement des ennemis les plus dangereux, les troupes impériales commencent à s’occuper des autres. Il reste ceux qui s’approchent de Taozhu et ceux qui font mouvement vers Sanmen.

Afin d’anéantir les wokou qui s’approchent de Taozhu par Jinqing ( à 20 li de Linhai) dans le but également d’attaquer Taizhou, QI Jiguang a décidé de diriger ses troupes immédiatement vers Taizhou. C’est à présent le 27 avril. Lors du départ des troupes de QI vers Ninghai, le 22 avril, chaque soldat n’a porté que 3 jours de provision pour ne pas être trop chargé dans la marche forcée. Depuis, ces soldats marchent et combattent et ils n’ont eu aucun repos. Arrivé au 27 avril, toute provision est épuisée, les soldats n’ont plus de quoi se nourrir  depuis 2 jours. L’espoir de pouvoir se reposer et de se ravitailler à Jiaojiang a été déçu par cette nouvelle marche forcée ordonnée par QI Jiguang. QI est bien au courant de la situation et promet aux soldats un repas dès l’arrivée à Taizhou.

Les wokou de Jing Jin Si ont appris les échecs de leurs compères et décident de se diriger le plus vite possible vers Taizhou afin de pouvoir y parvenir avant les troupes de QI, de piller la ville et de repartir tout de suite après. Ainsi ils pensent pouvoir éviter l’affrontement direct avec les troupes de QI. Si ils doivent les affronter, ils seront à l’intérieur de Taizhou et QI Jiguang à l’extérieur. Mais, ils sous estiment les troupes de QI car elles sont sur place dès le petit matin du 27 avril. Elles ont déjà parcouru plus de 70 Li et sont arrivées juste avant les wokou. En effet, ces derniers ne sont seulement qu’à 2 Li du chef lieu quand les troupes de QI arrivent et ferment les portes de la ville. Les wokou, désagréablement surpris et pour ne pas laisser le temps aux troupes de s’installer, s’engagent immédiatement dans l’attaque. Les troupes de QI, passablement épuisées se mettent en position de combat. Face et flanc  gauche : chef du bataillon Ding Bang Yin ; face et flanc droit : chef du bataillon Chen Da Cheng, et au milieu deux compagnies dirigées par Chen Hao et Hu Da Shao. Les troupes locales sont dirigées par le sous-préfet ainsi que les hommes armés de la ville, qui sont répartis dans les postes de garde. QI Jiguang dirige l’ensemble de la manœuvre par drapeaux et  tambours. Les pionniers attaquent les wokou avec les armes à feu et ils sont suivis par les soldats qui utilisent les armes traditionnelles de précision (arcs, arbalètes, lances…). Les wokou essayent d’attaquer du mieux qu’ils peuvent : ils concentrent toutes leurs forces pour attaquer les troupes de Ding Bang Yin qui se trouvent à l’avant gauche. Ces derniers, renforcés par les compagnies du centre se défendent avec un courage hors du commun et ne cèdent aucun pouce de terrain ni aucune habitation. Les wokou se heurtent à la même résistance lorsqu’ils tentent leur 2ème chance en se jetant sur les troupes de Zhen Da Cheng. Les wokou ont compris qu’ils n’ont aucune chance d’entrer dans Taizhou et sont contraints de changer de stratégie en organisant leur retraite. Les troupes de QI profitent de leur avantage et poursuivent les Wokou pendant plus d’une journée. Ils sont tous anéantis, soit dans le cours d’eau Gua Lin Jing par Chen Da Cheng ou soit dans le Xin Qiao par Ding Peng Yin à plus de 10 Li de Taizhou. Les troupes de QI, victorieuses, se regroupent et s’offrent un banquet pour fêter ce combat. Ils ont eu en total 308 têtes de wokou sans compter ceux qui sont morts noyés. Deux chefs sont emprisonnés et les troupes impériales récupérèrent plus de 650 armes.

Malgré cette victoire, le danger n’est pas écarté, car le corps principal des wokou mouille au large de Jin Tiao, ils sont plus de 2000. Le 28 avril, ils débarquent et le 1er mai, ils se rassemblent à Ta Tian Zhen et prévoient eux aussi d’attaquer Taizhou. A ce moment, une partie des troupes de QI Jiguang sont à Jiaojiang et Wenling, il n’y a que 1500 soldats à Taizhou. Pour encourager les soldats, il procède de la façon suivante :

 

D’abord, il fait la « morale » aux soldats de façon que ces derniers nourrissent à l’égard de l’ennemi la plus grande haine ;

Ensuite, il double les récompenses pour chaque wokou tué. Après cela les soldats brûlent d’impatience de combattre pour protéger le pays.

Enfin, il donne les règles spécifiques pour cette bataille - 3 consignes bien précises:

- Ne pas chercher à gagner les récompenses à tout prix;

- Ne pas reprendre les matériaux des ennemis ;

- Ne pas tuer les coreligionnaires (chinois enrôlés par les japonais)

 

Une fois les travaux préparatifs au combat terminés, les soldats de QI Jiguang, que l’on prénomme « troupes de la famille QI » partent pour Dianqian (nord-ouest de Linhai) pour s’embusquer. Les wokou ayant aperçus l’arrivée des troupes de QI n’osent plus avancer et reculent jusqu’à Xiage afin d’attaquer Xianju et Lishui. Selon les analyses de QI, les wokou vont probablement traverser la rivière par Zhongdu en passant par Shangfengling et en sortant par Baishuiyang ( côté ouest de Linhai). Le sud de Shangfengling est un ravin. Alors, QI  décide de faire une embuscade à cet endroit – là. Il a demandé que ses troupes y montent à toute vitesse et y rester sans bouger. Chacun doit tenir une branche d’arbre afin de se dissimuler. Le 4 mai, les wokou, sans remarquer les pièges de QI, décident d’emprunter Shangfengling pour arriver à Xianju. Leur troupes avancent en colonne simple sur une distance de 20 Li. Les wokou observent avant de s’y engouffrer. N’apercevant personne, ils s’engagent dans le ravin sans méfiance. QI Jiguang sait que les wokou mettent souvent leurs soldats les plus forts devant et derrière lors de la marche et ceux du milieu sont plutôt médiocres. Alors, il attend que les wokou entrent complètement dans le ravin et ordonne de l’on attaque avec les armes à feu du haut vers le bas. Les soldats de QI Jiguang en formation (une des formations d’attaque répétées à l’entraînement) UNE TETE, DEUX AILES ET UNE QUEUE jettent par terre leur branche d’arbre et tirent sur les wokou et plus spécialement sur ceux qui se trouvent au milieu. D’un seul coup, dans le ravin, à la place des branches et des arbres, on voit surgir partout les soldats de QI Jiguang et on entend les détonations. Les wokou, totalement pris au dépourvu, sont dans l’incapacité d’organiser leur défense. Ils reculent et se regroupent sur une petite colline située au nord du ravin afin de résister à l’attaque. A ce moment, deux autres compagnies « de la Famille de QI » arrivent et poursuivent les wokou jusqu’au pied de la colline. L’assaut ne sera pas  une partie facile car il faut attaquer du bas vers le haut. Mais avant de donner l’assaut, QI a fait installer un grand drapeau blanc et demandé aux plusieurs centaines de soldats de crier ensemble dans la direction des ennemis : «Les coreligionnaires qui veulent se rendre en venant tout de suite sous ce drapeau ne seront pas châtiés». Après quelques instants d’hésitation, plusieurs centaines de wokou se rendent en déposant leurs armes sous le drapeau. Les acharnés ne voulant pas reconnaître leur défaite entreprennent de monter jusqu’au sommet de la colline afin de mieux résister. Cette colline aux abords très escarpés possède à son sommet un plateau bien dégagé, un seul chemin de chèvre peut y accéder. Une seule personne peut l’emprunter à la fois. C’est véritablement un endroit qui est  facile à défendre et difficile à attaquer. Tenter de l’escalader, c’est prendre le risque de périr dans le torrent. Les wokou, s’appuyant sur cette protection naturelle pensent qu’ils peuvent résister à l’attaque. Mais, « les troupes de la famille QI » qui osent escalader une montagne d’épées et braver une mer de flammes ne reculent pas devant cet obstacle. Les braves des troupes de QI se succèdent les uns après les autres pour escalader. Les premiers échelons avancent en se protégeant avec les boucliers de rotin contre les flèches et fléchettes que les wokou lancent du haut vers le bas. Les arbalétriers protégent les grimpeurs en faisant des tirs de protection. Les autres unités, plus loin de la colline tirent aux armes à feu. Une fois que les premiers échelons atteignirent le sommet, ils attaquèrent avec des lances et des haches pour anéantir le maximum de wokou afin que les autres soldats puissent accéder au sommet également. Ainsi les troupes de la famille de QI ont réussi à occuper la colline et les wokou ont été soit tués au sommet, soit précipités dans le vide du haut de la colline. Seuls quelques dizaines de wokou ont eu le temps de s’échapper et courent vers Baisuiying afin de se cacher dans la cour de la Famille Zhu (commerçant influent de la sous région). Les troupes de QI Jiguang les poursuivent. Les wokou n’arrivant pas à briser l’encerclement sont aux abois : ils se suicident ; ou bien sont brûlés à mort ou encore se rendent. Les troupes de la famille de QI ont encore une fois gagné le combat. Elles ont décapité 344 têtes, fait prisonnier 5 chefs et récupéré plus 1490 armes. Elles ont libéré plus de 1000 personnes prises par les wokou. Les troupes impériales ne déplorent qu’une vingtaine de tués lors du combat, c’est une vraie victoire.

Au niveau de la stratégie, QI a  bien su analyser la situation des deux camps et leur rapport au terrain. Après, le choix de l’endroit pour l’embuscade, au cours de l’embuscade, il a su attaquer le point le plus faible des wokou.

 

         1.2-Son expérience sur la frontière Nord de l’empire

 

Trois ans plus tard, QI Jiguang fut muté dans le nord. Bien que les succès qui l’avaient rendu célèbre eussent été le résultat d’une situation particulière au milieu du XVIème siècle, il n’en était pas moins redevable en grande partie à un fonctionnaire civil qui lui avait accordé sans réserve son aide et son soutien. Parmi les bureaucrates, Tan Lun était une personnalité douée d’aptitudes peu communes. Titulaire du diplôme de docteur, il fit dans la région côtière de l’est une carrière administrative qui le mena au poste de gouverneur du Fujian et au cours de laquelle il réalisa l’exploit de devenir spécialiste des questions militaires.

Quand QI Jiguang offrit d’entraîner des volontaires, Tan cautionna ce projet. Ensuite, il avait veillé à ce que ce corps de volontaires fût convenablement approvisionné, ne fût pas trop accablé pendant les opérations sur le terrain et par dessus tout que ses mérites fussent  reconnus. Il avait également joué un rôle dans la promotion de QI au grade de commandant en chef. En 1567, quand Tan Lun, fut nommé gouverneur général du nord du Zhili, chargé des installations de défense autour de Beijing (graphique 5), il était tout naturel qu’il suggéra au trône la mutation de QI Jiguang à son commandement pour y être chargé de l’entraînement des troupes. Arrivant au début de 1568, QI devait plus tard devenir le commandant en chef de Jizhou (Jixian aujourd’hui), la principale ville de garnison du nord Zhili pour une période de quinze ans. Pendant ce temps, Tan Lun fut promu ministre de la guerre et mourut en fonction, mais auparavant lui et QI Jiguang avaient donné au commandement de Jizhou une nouvelle impulsion.

         Le général QI eut à faire face à de nombreux problèmes. Immédiatement après son arrivée, QI découvrit que même son statut personnel n’était pas précisé. La situation au Zhili était embarrassante du fait que les militaires étaient depuis si longtemps soumis à la domination civile, que les officiers supérieurs n’avaient aucun moyen d ‘exercer leurs fonctions administratives. Bien des généraux étaient, au mieux, à demi lettrés. Leurs subordonnés, en garnison dans les districts locaux, étaient aux ordres des magistrats du service civil et des préfets. Les services logistiques leur échappant, ces chefs militaires avaient été forcés de se contenter de mener leurs troupes au combat[3]. Quand QI Jiguang fut élevé à un poste où il devait superviser et diriger tous les éléments qui dépendaient de son commandement en temps de paix, cela créa une situation qui s’éloignait de la pratique normale.

Par nature un commandement dans le nord était très différent des conditions du sud. La frontière mongole était une menace constante.  La sécheresse qui sévissait périodiquement forçait les hordes nomades à lancer des attaques sur la frontière chinoise où l’impréparation militaire invitait à des incursions plus profondes et plus fréquentes. Le plus grand avantage des mongols était leur mobilité et la concentration de leur force de frappe. La charge de cavalerie était leur mode de combat dominant, mais parfois aussi ils assiégeaient des villes. Au cours d’un assaut, ils pouvaient lancer 100.000 cavaliers dans la bataille. Altan Khan réalisa l’unité des steppes qui, d’est en ouest, s’étendaient sur plus de mille milles de long, les forces des frontières de la dynastie prises au piège dans leur position de défense et trop éparpillées, ne purent trouver le moyen d’arrêter les raids annuels.

Jizhou (graphique 6) était une des neuf régions de défense de la frontière nord. Avec les villes de garnison qui en dépendaient, elle formait une zone de protection autour de Beijing, mais elle était séparée de la garnison de la capitale. Selon les prévisions elle aurait du comprendre 80.000 hommes sous les armes, plus de 22.000 chevaux de combat[4]. Mais en réalité personne ne savait à quoi se montait sa force. Parmi les soldats qui dépendaient organiquement du commandement, il y avait des conscrits venant des colonies militaires. On les appelait « soldats-hôtes » et ils étaient en principe pris en charge par la localité. D’autres soldats étaient mutés de districts extérieurs à la zone de défense, on les appelait « soldats-invités ».

Bien que leur transfert fût en fait permanent, les districts dont ils étaient originaires n’étaient jamais libérés de la responsabilité de leur charge. Le gouvernement central accordait aussi des subsides au commandement. De plus, il y avait des soldats issus de familles militaires héréditaires des provinces de l’intérieur dont le service à la frontière était limité aux mois du printemps et de l’automne. Pratiquement peu d’entre eux se déplaçaient en personne ; ils se faisaient remplacer par des gens qu’ils payaient, et dont le nombre ne correspondait généralement pas à celui qui était prévu à l’origine. Le système suivant lequel les soldats étaient fournis stipulait que le commandement devait être composé de corps combattants dont la solde venait de différentes sources, dont certaines n’existaient que sur le papier. On pouvait s’interroger sur la qualité de ces combattants qui était aussi hypothétique. Ce manque d’organisation et cette absence d’intégration n’étaient pas complètement dénués d’intention. Derrière eux, on devinait l’appréhension qu’un grand général trouvât tout seul la réponse à toutes les questions politiques. L’histoire avait fourni de nombreux exemples de généraux installés dans le district de la capitale qui avaient marqué le commencement de la fin d’une dynastie. C’est pourquoi l’ambition de QI Jiguang d’augmenter la puissance de commandement de Jizhou allait se heurter à des obstacles dont certains seraient dressés par le service civil et la force de la tradition.

         Heureusement pour QI, ses projets avaient l’approbation d’un important personnage de l’entourage de l’empereur, Zhang Juzheng, qui devint grand secrétaire de l’empire et qui avait dans ses intentions de rajeunir les forces armées et le commandement de Jizhou était au premier plan de ses préoccupations. QI Jiguang ne devait pas tarder à découvrir qu’il n’avait pas besoin de s’occuper des problèmes politiques. Tout ce qui devait être fait avait déjà été organisé par le gouverneur général Tan Lun et le grand secrétaire Zhang Juzheng. Ce qu’ils ne parvenaient pas à obtenir était vraiment hors d’atteinte.

Voici comment se produisirent les changements dans le commandement de Jizhou. La proposition que fit QI au commencement  et qui aurait placé sous ses ordres 100.000 recrues sélectionnées pour un entraînement intensif de trois ans, était trop ambitieuse pour devenir effective[5]. Aucun effort ne fut fait par la suite pour intégrer les contingents de soldats du nord. Mais on permit à QI d’amener dans la zone de défense les volontaires qu’il avait recrutés dans le sud ainsi que leurs officiers. Le groupe comprenait 3000 hommes ; les forces autorisées furent augmentées continuellement jusqu’à atteindre vingt mille hommes[6]. Pour faire ressortir le côté inhabituel de la fonction de QI, Zhang Juzheng parvint pendant une brève période à lui conférer le titre de surintendant des affaires militaires de Jizhou. Aucun titre semblable n’avait jamais été accordé à un officier dans toute l’histoire de la dynastie. Comme cela provoqua force commentaires, le grand secrétaire s’inclina devant l’opinion publique et changea par la suite le titre en commandant en chef. Mais d’autres officiers supérieurs de cette zone de défense furent mutés pour laisser à QI une autorité sans partage. Sur proposition de Tan Lun, tous les fonctionnaires civils du district reçurent des instructions explicites leur enjoignant de ne pas intervenir dans la gestion de QI. Tan suggéra en outre que, pour une période de trois ans, QI Jiguang devrait être exempt  des critiques des censeurs.

         Au commencement, le commandement de Jizhou reçut une allocation supplémentaire de chevaux de combat et des fonds pour la fabrication d’armes à feu et de chariots. Bien qu’elles fût  limitée en nombre, cette attribution causa néanmoins des jalousies et des conflits. Puis il y avait aussi des rivalités entre les gens du nord et les gens du sud, entre les conscrits locaux et les recrues, et entre les officiers de la vieille école et ceux du nouveau programme d’entraînement. Dans sa correspondance privée, Zhang Juzheng enjoignait à QI Jiguang de pratiquer l’humilité.

         La façon la plus adéquate de décrire la tactique créée par QI Jiguang à Jizhou pourrait être : « l’idée que se fait un fantassin de l’emploi des armes combinées ». Cependant, toutes les critiques doivent tenir compte de ses limitations sur le plan de la technique. Les armes à feu modernes dont il disposait étaient encore en enfance, et il ne pouvait qu’assumer une attitude défensive. Puisqu’il ne pouvait compter sur les troupes du nord, il devait se fier aux volontaires du sud. Ce qui revient à dire qu’il était censé arrêter l’avance de l’immense cavalerie mongole avec des formations de bataille de la taille d’une simple brigade.

         Dans sa méthode de combat, le chariot de bataille était une pièce essentielle. C’était fondamentalement un grand chariot à deux roues attelé d’un mulet ; mais à la place des côtés redressés il y avait un écran de bois fait de huit sections qu’on pouvait rabattre à plat sur la plate-forme du véhicule. Pendant le combat, les mulets étaient dételés. Le chariot était placé de côté, une roue face à l’ennemi et l’écran redressé derrière la roue pour offrir une surface de quinze pieds. Les chariots en position de bataille étaient alignés les uns à côté des autres pour former un mur continu. Les sections des extrémités de l’écran servaient de portes battantes qui permettaient aux fantassins d’entrer et de sortir[7]. Chaque chariot de bataille portait deux pièces d’artillerie légères appelées couleuvrines (fo lang chi), probablement d’origine européenne. Plus près d’un fusil à gros calibre que d’un canon selon les normes modernes, la couleuvrine était coulée dans du bronze ou du fer. Sa longueur variait de 3 à 7 pieds, son calibre n’excédait pas deux pouces. Le boulet de plomb était introduit par la gueule. La cartouche contenant des charges propulsives était faite du même matériel et avait la même puissance que le canon, mais était en forme de poire et était placée dans l’extrémité arrière de l’arme qui était découpée. Une tige de fer insérée dans des trous de chaque côté de l’affût du canon servait de verrou. Le modèle le plus redoutable avait une portée de six cents mètres. La couleuvrine ainsi que les arquebuses faisaient feu du chariot de bataille, par des trous prévus à cette intention dans les écrans[8]. QI affectait vingt soldats à chaque chariot de bataille. Dix d’entre eux ne devaient jamais quitter le véhicule. Ils le manœuvraient, le mettaient à sa place et s’occupaient de la mise à feu de la couleuvrine. Les dix autres formaient une équipe d’assaut autour du chariot. Bien que quatre soldats de ce dernier groupe fussent aussi armés d’arquebuses, quand l’ennemi approchait, ils se servaient tous d’armes de combat rapproché comprenant des boucliers en rotin, des javelots fourchus et des épées à long manche, pour se livrer à des combats au corps à corps. Mais ces actions devaient être menées en équipes. L’équipe d’assaut ne devait jamais s’aventurer à plus de sept à huit mètres du chariot. Quand elle avançait, le chariot devait suivre. Parfois, des escouades d’infanterie supplémentaires prenaient part au combat. Elle suivaient essentiellement les tactiques que QI avait fait prévaloir dans le sud contre les pirates, excepté que désormais les soldats qui portaient les boucliers et les épées s’attaquaient uniquement aux genoux et aux sabots des chevaux ennemis qu’ils tailladaient tandis que ceux qui portaient des lances en portaient des coups aux cavaliers. Le bambou était encore considéré comme une arme utile pour arrêter l’adversaire[9].

Dans un  texte soumis à l’empereur, QI donnait d’autres détails concernant sa tactique. Une brigade mixte devrait avoir 3000 cavaliers, 4000 fantassins, 128 chariots de combat lourds et 216 chariots légers. Face à l’ennemi, la cavalerie formait d’abord un écran derrière lequel prenait place les véhicules. Les chariots étaient disposés soit en carré, soit en cercle. Pour permettre le passage des chevaux, des espaces étaient laissés entre les chariots ; mais des abattis et d’autres obstacles mobiles comblaient les vides. Quand les cavaliers mongols approchaient, la cavalerie se retirait, se mettant à couvert à l’intérieur. On négligeait une formation ennemie de moins de cent montures. Autrement, les soldats ouvraient le feu quand les mongols étaient à moins de 250 pieds. En plus des couleuvrines et des arquebuses, l’armée avait aussi des flèches propulsées par des fusées allumées par des javelots fourchus. Parfois des canons lourds accompagnaient les unités combattantes sur le terrain. L’un d’eux, qui répondait au surnom de « généralissime » fonctionnait suivant le principe d’un canon à percussion. La cartouche en  forme de cruche semblable en apparence à celle de la couleuvrine était bourré dans son logement. Mais elle contenait des explosifs, des galets et de petites boules de fer entassées par couches ; il était bouché à l’avant par un morceau de bois scellé avec de la boue. Le « généralissime » était utilisé pour le tir horizontal. Bien qu’il fut transporté sur un chariot, il pesait plus de 1300 livres. Il fallait avant de l’utiliser, planter dans le sol des béquilles de bois pour le maintenir. Un mortier léger de deux pieds de long était aussi utilisé. QI Jiguang n’avait pas de canons à obus explosifs. Dans le plan tactique de QI , la contre-attaque de l’infanterie avait beaucoup d’importance. Des sonneries de clairons appelaient les fantassins à sortir par vagues, en courant, des chariots de combat, par les côtés et par dessous. Dès que l’élan de la charge ennemie était arrêté et sa formation rompue, la cavalerie lui donnait la chasse. Mais la cavalerie de QI n’était guère plus que de l’infanterie à cheval. Les soldats d’une même escouade étaient équipés de diverses armes de combat rapproché et il leur était recommandé de maintenir la « formation en canards mandarins » au combat[10]. Aucun effort n’était fait pour imiter les hordes mongoles qui arrivaient en masse, sabres brandis et comptaient sur l’impact initial de leur lancée. Le sort voulu que ce plan, organisé dans ses moindres détails, ne fût jamais mis sérieusement à l’épreuve sur le champ de bataille pour pouvoir devenir une procédure standardisée de l’armée impériale[11].

         Il n’y avait pas moins de trois ans que QI avait pris son commandement à Jizhou quand Altan Khan vint faire sa soumission à la cour des Ming en échange de subsides annuels et de privilèges commerciaux. L’organisation de sa confédération mongole perdit toute signification sur le plan militaire[12]. La tribu mongole des Tumen orientaux resta en dehors de ce traité ; et firent des raids à Liaodong (dans la Liaoning), loin du territoire de QI Jiguang. Les quelques engagements locaux contre les tribus auxquels prirent part les troupes de Jizhou ne furent pas décisifs. Toutefois pour traiter avec les nomades qui continuaient à causer des troubles à la frontière, le grand secrétaire choisissait les promesses ou l’intimidation, ne considérait le recours à la force que comme un dernier ressort. Il écrivit à QI Jiguang :  « le nombre de soldats sous votre commandement qui peuvent réellement se battre n’est pas très élevé ». Il disait explicitement au général qui avait toute sa confiance : « notre souci principal est la défense. Si les nomades sont contenus dans leurs frontières, c’est déjà une réalisation importante. Tant que Jizhou reste en paix, votre mission a été accomplie ».

         La plus grande difficulté au sein des troupes de Jizhou venait de la coexistence des conscrits du nord et des volontaires du sud. QI pouvait se fier à ces derniers et compter sur leur discipline. Quant aux premiers, il ne pouvait ni compter sur eux, ni les congédier. Ainsi, bien qu’il ait scrupuleusement recruté ses volontaires sur les bases de la paysannerie, aux yeux des autres, il avait tout de même fondé un  corps d’élite qui bénéficiait, d’attributions de faveur, et dont les services d’intendance étaient plus sûrs. QI Jiguang avait proposé à l’origine  de faire instruire le gros de l’armée par ses unités mieux entraînées. Mais quand on voit le grand nombre d’hommes du sud qu’il devait amener à Jizhou et la lettre que Zhang Juzheng lui écrivit, il est évident que son but ne fut jamais atteint. Pour ne pas laisser inemployée toute cette force humaine et pour renforcer la défense de façon permanente, QI proposa de construire le long de la grande muraille des tours de guet à l’allure de châteaux forts, les premières de cette espèce. Il proposait que des bataillons de construction de 250 hommes fussent organisés, chaque bataillon devant achever soixante-dix tours par an. Cet ambitieux programme fut par la suite révisé de fond en comble car en réalité le gouvernement impérial n’accorda à Jizhou que la construction de 1200 tours sur les 3000 proposées jusqu’en 1581 au moins, soit plus de dix ans plus tard.

         La tour de guet prévue par QI (graphique 7) avait trois niveaux et un minimum de douze pieds au sommet. Elle devait loger entre trente et cinquante soldats avec leur équipement. Les matériaux de construction comprenant des pierres, des briques et du ciment étaient produits par la main-d’œuvre elle même, soldats du nord pour la plupart enrôlés pour cette réalisation. La subvention accordée par le gouvernement civil, petites quantités d’argent payées directement aux groupes de travaux, était réduite au minimum. Les officiers du nord s’étaient montrés très hostiles au projet. Mais, soutenue par l’influence personnelle toute-puissante de Zhang Juzheng, la fortification fut construite et devint en fait, après sa mort, la seule contribution durable du grand secrétaire à l’empire. Bien qu’on en fasse rarement mention, la construction des tours et la stratégie de défense qui s’y rattachait étaient aussi reliées à la logistique. Dans ses écrits, QI fait ressortir que, alors que chaque donjon pouvait loger un peloton de fantassins, entre cinq et dix seulement de ceux-ci faisaient partie de ses volontaires sudistes, les seuls qui devaient y être stationnés en permanence. Le reste, étant composé de soldats du nord et donc mal payés et en principe subvenant en partie à leurs besoins, était autorisé à rechercher des moyens d’existence quand le service actif lui en laissait le loisir[13]. Cet arrangement fut rendu officiel et le resta pendant quelque temps après que QI Jiguang eût abandonné son poste de commandant  en chef. Après avoir lui même recommandé que ses troupes fussent réparties dans ces forts, QI n’avait aucun motif de s’en plaindre. Mais, ses écrits suggéraient continuellement que si il avait eu le choix, il aurait de beaucoup préféré attaquer et faire une guerre de mouvement.

         La durée du commandement de QI Jiguang à Jizhou – quinze ans – est égale au temps qu’y  passèrent en tout ses dix prédécesseurs. Sa charge l’occupa amplement. Il adorait les manœuvres, les inspections, les cérémonies et faire des conférences. En dépit, de toutes ces activités, il parvint aussi à produire des œuvres littéraires. Son deuxième traité sur l’entraînement des troupes, LIANBING SHIJI fut publié en 1571.

 

           1.3-Ses libres réflexions sur la stratégie chinoise de son époque

 

Il est un fait entendu que la théorie stratégique chinoise fut principalement élaborée avant l’unification de la dynastie des  QIN (221-206). Depuis, elle semble avoir stagnée. Bien qu’un nombre important de publications ait été effectué en rapport avec le sujet, la base de la théorie n’a véritablement pas évoluée. D’après les informations que l’on peut détenir, la plupart des livres touchant à la chose militaire ont été rédigés  au cours des périodes fondatrices des dynasties qui ont succédé à la fondation de l’Empire. Selon les écrits du professeur Lu[14], presque 60% du total des 805 fascicules militaires connus et écrits après l’époque QIN, ont été rédigés au cours de trois dynasties. Avec 268 travaux, la dynastie des MING a été la plus prolifique, suivie par la dynastie des SONG (104) et plus récemment, la dynastie des QING (101). Chacune de ces dynasties ont eu à affronter des agressions majeures de la part d’ennemis extérieurs à l’empire et furent de nombreuses fois vaincues, défaites par eux. Il est dans ces cas, pas faux de dire que l’étude de la théorie militaire entre autres choses était une nécessité sociale. Les crises ont obligés les contemporains à lutter pour leur survie et cela a conduit à l’émergence de nouvelles idées.

Cependant, ces efforts ont seulement porté sur la quantité de travaux écrits sans véritablement apporter une rupture théorique avec les préceptes militaires classiques. Cet échec peut en partie être du à l’égale stagnation de la société culturelle et politique chinoise tout au long des dynasties qui ont succédé à la dynastie QIN et HAN, en particulier. L’entraînement militaire fut séparé de l’éducation civile, les soldats ne versèrent pas plus dans la littérature et le paysan ordinaire devint indifférent aux affaires d’intérêt national et par conséquent peu enclin à servir dans les forces armées. Ce changement et la cause de la perte du sens chinois du devoir. Le professeur Lei Bai-Lun[15] décrit ce phénomène comme « une culture sans soldat ». La qualité des troupes chinoises dès lors déclina régulièrement. De plus beaucoup de travaux au cours de cette longue période furent rédigés par des fonctionnaires civils bien plus que par des chefs militaires en activité. Sans expérience de la chose militaire, ces lettrés confucianistes reproduisirent largement les idées des écrits militaires classiques, tels que rédigés par Sun Zi ou Taigong, ou rapportèrent avec force et détails des épisodes de la vie militaire sans intérêt. Les points suivants semblent avoir été les principales sources d’intérêt pour les chroniqueurs de la chose militaire au cours des siècles qui suivirent la publication des classiques militaires chinois. C’est ainsi que Qi Jiguang les répertoria.

a) Du dispositif des troupes :

Le dispositif des troupes  concerne en fait le déploiement des troupes en opération, on parle aussi à l’époque de ‘’formation’’ ;  déploiement et combinaison des troupes qui peut à la fois satisfaire aux opérations offensives comme défensives. Les principes de la stratégie et de la tactique sont en premier lieu décidés par les systèmes d’armes et les équipements employés.  La discussion sur ce thème était au centre des préoccupations des stratèges. Un des plus célèbres du début de la dynastie Ming, He Liangchen[16], ayant une réelle expérience militaire s’ingénia à décrire les postures qu’il convenait de ne pas adopter au combat, et sa conclusion sur ce thème était que plus un dispositif est compliqué, plus il a de chance de ne pas être appliqué sur le terrain. Tant il est vrai que les écrits de cette époque prônaient encore les formations des classiques, telles que celles de Li Quan, en substance, lorsque deux armées se rencontraient sur le champ de bataille[17], elles s’échangeaient des émissaires qui étaient responsables de convenir mutuellement des conditions de date, d’heure, de lieu pour s’affronter. Allant jusqu’à aménager le terrain retenu afin de faciliter les mouvements. Cette vision du dispositif était allée trop loin et par conséquent complètement inapplicable. Le plus grave, remarquait QI Jiguang était que ces observations ne se limitaient pas au niveau tactique et mettaient le plus souvent en jeu des dispositifs de plusieurs centaines de milliers de soldats.

b) L’accent sur le développement technique :

Bien que les lettrés reconnaissaient que tout ce qui pouvait être dit et écrit sur le sujet l’avait été au travers des œuvres de Sun Zi et Sun Bin[18]. En conséquence, ils se contentèrent de compléter ces écrits en décrivant plus en détail les techniques utilisées sans pour autant en amorcer les modifications tactiques et stratégiques induites. L’ensemble de ces travaux décrivaient très précisément  les techniques de fabrication de murs de protection, d’abris, de tunnels, de fossés, d’arbalètes et bien d’autres instruments de défense, tels que du matériel de franchissement des rivières, de moyens de propagation du feu,  mais aussi sur l’utilisation de bannières, de tambours… . Sous la dynastie Ming, des plans de dispositifs de combat et de campements furent dressés, et de nombreux fascicules décrivent en illustration les différentes postures à la monte et à la descente du cheval. Ces écrits ont néanmoins eu un mérite, celui de créer des manuels à l’usage des jeunes soldats et officiers sans expériences du combat, qui pouvaient en user comme manuel de formation et se forger au fil du temps une opinion quant aux affaires militaires.

c) La fabrication d’armes :

Beaucoup de travaux sur l’art militaire sous la dynastie Ming s’intéressèrent à la fabrication de l’armement. La plupart d’entre eux comportaient des esquisses d’armes et outre la façon de les utiliser, décrivaient la façon de les fabriquer. Wang Heming[19] par exemple, s’intéressa aux mousquets et à la poudre, aux ingrédients de la poudre à canon et la façon de les obtenir et de les mélanger. Les discussions sur les systèmes d’armes dans les publications militaires sous la dynastie Ming sont liées également à des circonstances historiques particulières. En effet, depuis le début du XVIème siècle, les contacts entre l’Europe et la Chine sont croissants. Les armes occidentales commencent à être introduites dans l’Empire par les frontières maritimes du sud, notamment par les comptoirs de Hong-Kong et Macao. Les études portent donc sur des comparaisons de capacité entre les mousquets occidentaux, les mousquets japonais et les roquettes traditionnelles chinoises.

Bien que les armes à feu n’étaient que très occasionnellement utilisées dans l’armée impériale sous la dynastie Ming, aucun stratège n’avait analysé l’impact de telles armes sur la stratégie globale et la conduite de la guerre. En fait, les théories classiques de la stratégie avaient atteint un tel niveau de sublimation intellectuel dans la conscience de l’élite impériale qu’elles ne pouvaient être remises en cause. La prééminence des armes traditionnelles qu’étaient l’arbalète, la lance, la fourche, le fléau et bien d’autres armes en bois ou faiblement métallisées était indiscutée, et même QI Jiguang ne perçu pas complètement le niveau de changement que les armes à feu introduisaient dans la conduite d’un combat et bien au-delà, à tel point qu’il privilégia pour l’équipement de ses troupes, les armes traditionnelles. Les armes à feu étaient pourtant présentes, mais représentaient en quelque sorte un épiphénomène.

d) Le Yin, leYang et la superstition :

Alors qu’aucun stratège classique ne mentionne sérieusement la superstition comme stratégie circonstancielle, toutes les références à de tels travaux sont datées de la dynastie Tang et surtout avec l ‘apparition du Taoïsme. En effet, de nombreux travaux sur la stratégie font mention du ciel, de la terre, des astres, de la nature, de l’opportunité, de l’univers et de bien d’autres termes métaphysiques. On ne peut pas nier dans une certaine mesure que les théories militaires représentent une part de la culture nationale et ont leur racine en elle. De ce fait la stratégie militaire de cette époque ne pouvait pas s’affranchir du courant majeur dans lequel était baigné la culture nationale. La théorie du Yin et du Yang et de la divination, bien qu’interdite dès la fin de la dynastie Han, avait pénétré très profondément la conscience collective et encore sous les Ming, de nombreux lettrés, tout confucianistes qu’ils étaient, portaient en eux une part d’irrationnel et qui influençait la conduite globale des affaires de l’Empire, dont la conduite de la guerre était.  

 

 

II.2-Ses écrits militaires

 

         2.1-Ji Xiao Xin Shu (théorie complète sur l’art de diriger l’Armée)

 

a) Sélection des soldats, formation des troupes, enseignement sur l’utilisation des armes et leur fabrication :

Combattre ce n’est pas se bagarrer et faire la guerre n’est pas se battre : Le rassemblement de quelques personnes pour batailler, n’équivaut pas au rassemblement d’une armée. Pour former une armée digne de ce nom, il faut  des règles bien précises : comment la composer; comment sélectionner les soldats selon leur origine, comment les former et comment les commander. Chaque dynastie, chaque génération ont leurs propres règles selon leurs besoins propres. La Dynastie des Ming a été établie suite à des révoltes  paysannes. Par conséquent, ses armées sont essentiellement composées de gens d’origine paysanne. Depuis sa fondation, les premiers empereurs se sont efforcés de garder toujours un œil sur l’armée, et sur les éventuelles réformes possibles  pour l’améliorer. Il a été établi le dispositif de garnison (WEI SOU =siège) et on pratique le système héréditaire des simples soldats aux officiers supérieurs, à l’exception des généraux. En effet, le fils d’un soldat sera soldat, et le fils d’un officier sera officier. Un proverbe chinois dit :  « le dragon  génère le dragon ; le phénix met au monde un phénix et le fils du rat sait faire le trou, mais pas le chat ». Toutefois, dès le début des années de Jia Qing, ce système est presque entièrement paralysé. Les fils des soldats même incapables sont soldats malgré eux, les héritiers des officiers paient souvent pour éviter d’être engagés dans l’armée. La conséquence, est que lorsqu’il se produit des attaques  wokou, neuf fois sur dix les troupes de Ming perdent le combat. QI Jiguang a bien cerné le problème et est fermement décidé à le résoudre là où il se trouve. Il a décidé alors de former une nouvelle armée, son armée qui sera différente des autres armées de garnison. Pour cela, il a établi tout une théorie complète de l’entraînement et du commandement, puis l’a mise en application. Selon les expériences, il complète son corpus théorique et sa théorie est devenue une partie essentielle du fond  théorique stratégique militaire chinois.

-Sélection des soldats-

Chaque dynastie a ses propres critères dans la sélection de ses soldats. Dès l’époque  des Printemps et Automne (de 722 à 453 avant J.C.), les guerres sont très fréquentes, et le besoin de soldats est prégnant, alors, la sélection se fait moins rigoureuse, et de façon très large. Que ce soit du point de vue de la qualité des hommes  ou du point de vue de la provenance géographique, c’est la quantité qui prime. Pour les Ming, un empire uni, les guerres et les combats sont moins fréquents. C’est plutôt la qualité des soldats qui prime. La qualité c’est tout d’abord attacher une grande importance à l’origine des soldats. QI Jiguang sélectionne de préférence les paysans et les mineurs, proches de la terre ainsi que les gens habitués aux combats de toute nature. Par contre, les citadins astucieux des bourgs et des villes ainsi que les gens rusés sont à éviter dans la sélection. Ensuite, entre en ligne de compte la nature. On ne se contente pas de voir s’il a l’air « fertile et grandiose », ni s’il sait oui ou non manipuler l’arme ou encore s’il est fort ou adroit, ce qui compte le plus, le critère essentiel du recrutement c’est le courage. C’est à dire que l’accent est mis sur le courage, et les autres qualités n’interviennent qu’ensuite. « L’esprit saint et l’aspect courage se combinent »[20] . En 1559, lors du recrutement effectué par QI Jiguang à Yiwou, c’est précisément selon ces critères que les soldats sont sélectionnés. Cette troupe est devenue, après un entraînement intensif, une troupe d’élite nommée et connue sous l’appellation : « troupe de la Famille de QI ».

Si QI Jiguang met l’accent sur le courage des hommes dans le recrutement de ses troupes, c’est en effet pour répondre à une réelle carence. Car selon QI Jiguang, si les troupes de Ming, perdent dans la lutte qui les oppose aux wokou, c’est essentiellement du au fait que les hommes qui les composent manquent de courage et ne veulent pas combattre. Quand les ennemis sont loin, ils arrivent à se défendre avec les armes à feu mais dès qu’ils  s’approchent, les soldats s’enfuient en une véritable débandade afin de sauver leur propre vie en abandonnant tout leur équipement. Le problème ainsi identifié appelle ce remède approprié. C’est ainsi que le courage de l’homme devient le critère N°1 dans le recrutement. Cette méthode est assez spécifique et se distingue des méthodes de recrutement des autres hauts fonctionnaires militaires. Car, à la même époque, les autres fonctionnaires militaires recrutent selon des critères plus classiques. Par exemple :

- Tan Len préfère les jeunes de bonnes familles et capables de soulever plus de 200 jin  soit environ 100 kilogrammes.

- Quant à Yu Da Yu,  il sélectionne les hommes  entre 20 et 30 ans

dotés d’un regard perçant, capables de soulever un sac contenant des pierres d’un poids d’environ 200 jin (=100 kilogrammes environ).

- Xu Qi Guang a mis la barrière plus haute, car pour lui,

il faut que les futurs soldats possèdent les 4 qualités essentielles que sont le courage ; la force ; la vitesse ; et la maîtrise de l’art du combat (arts martiaux).

En comparant avec les critères de QI Jiguang, les uns mettent trop l’accent sur la force physiques et les autres, sont trop exigeants sur la qualité car bien peu de personnes peuvent répondre en même temps à ces 4 critères. Ce qui explique qu’ils ont du mal à recruter et à obtenir des troupes aussi combatives que celles de QI Jiguang. En ce qui concerne la réalisation de son recrutement, QI Jiguang a préféré que la hiérarchie supérieure choisisse la hiérarchie inférieure, le chef de troupe sélectionne les officiers, les officiers choisissent les sous-officiers et ces derniers choisissent les simples soldats. Ainsi d’une part, les soldats sont choisis par les chefs qui les connaissent et qui croient en eux pour remplir correctement les fonctions et les tâches qu’ils auront à leur confier plus tard. D’autre part, si les gens sélectionnés manquent de rigueur dans leur travail et leur comportement, sa hiérarchie supérieure est directement concernée et mise en cause. Par conséquent, les hiérarchies sont doublement liées entre elles. Elles sont unies et agissent comme une seule personne, que ce soit tant dans la vie quotidienne qu’au combat.

- La formation des troupes-

Bien sélectionner ses soldats tel est le principe de base pour la constitution de la troupe, mais, ce n’est qu’un début. L’étape suivante concerne justement la formation de la troupe. Sur ce point, Tan Len, Yu Da Yu et QI Jiguang partagent le même point de vue, c’est à dire que le contrôle des troupes doit accompagner fermement la formation, il s’agit presque d’un préalable. Selon QI Jiguang, « les troupes sans contrôle ne font guère une armée »[21]. Le contrôle issu de la formation des troupes signifie concrètement que l’organisation des rapports entre les soldats et les officiers est basée sur une différenciation par le grade : chef de bataillons, chef de compagnie, chef de section et chef d’escouade. La hiérarchie supérieure a le contrôle total et réel de celle qui lui est inférieure et c’est ainsi du haut vers le bas dans toute l’armée. Ce système garanti l’efficacité des ordres donnés.

Une autre idée directrice prévaut dans la formation des troupes. Il s’agit de faire correspondre cette formation aux futurs combats à mener et de maintenir continuellement une mise à niveau de celle-ci. Par exemple, l’une des formations essentielles et réellement efficace dans la lutte contre les wokou est la « formation du canard mandarin = Yuan Jang Zheng». Ainsi, lors de la formation des troupes, on doit en tenir compte et faire en sorte de la rendre facilement réalisable et adaptable. Dans ce but l’escouade (12 soldats) est l’unité de base pour l’engagement des troupes, car c’est également l’unité de base pour la réalisation de « la formation du canard mandarin » lors des combats. L’escouade permet aussi les adaptations de « la formation du canard mandarin » qui sont « San Cai Zhen = la formation à trois talents et Liang Yi Zhen = la formation à deux prestances ». Par contre, pour les troupes qu’il formera plus tard au nord de la Chine pour la lutte contre les cavaliers mongols, l’unité de base sera le bataillon. Car, les bataillons de chariots seront les formations de combat les plus utilisées, et qui  s’adapteront le mieux aux impératifs des combats. Cette logique d’adaptation a plusieurs avantages : simplifier la gestion et faciliter les entraînements afin de créer une harmonisation globale à l’intérieur de l’armée. Dans la vie quotidienne, les hommes d’une escouade vivent et s’entraînent toujours ensemble, le chef connaît ses soldats et  les soldats se connaissent entre eux. Lors des combats, ils coordonnent leurs efforts et sont solidaires en formant une unité fortement soudée. C’est une façon efficace de transformer le combat, en leur combat.

Cette organisation explique bien la différence des formations entre les troupes communes des Ming et celles de QI Jiguang. Lors de la lutte contre les wokou, au sud de la Chine, il forme des escouades composées de 12 soldats. 4 escouades forment une section, 4 sections une compagnie, 4 compagnies un bataillon. Chacune des formations est en mesure d’exécuter « la formation du canard mandarin » : une tête , deux ailes, et une queue. Cette formation est différente de celle appliquée dans l’armée des Ming, car en effet :

- il n’y a pas de corrélation entre la formation à l’entraînement des troupes et celle qu’elles adoptent au combat ;

- la formation des troupes des Ming est plutôt un système quinternaire ou déca ternaire. Par exemple, 10 petits drapeaux forment un cent-poste. 10 cent-poste forment un mille-poste et 5 mille-poste forment un WEI, équivalent d’un régiment. Dans 1 petit drapeau, il y a 11 soldats. Mais, QI Jiguang  n’a pas tout modifié, car dans 1 petit drapeau des troupes de Ming il y a 11 soldats. QI Jiguang dans ses propres troupes  a ajouté 1 chef cuisinier ce qui fait en total une escouade composée de 12 soldats.

Un proverbe chinois dit que « Avec l’indigo on fait le bleu qui est plus foncé que l’indigo ». C’est ce que fait expressément QI Jiguang. Car après avoir étudié le système militaire des troupes des Ming, QI Jiguang essaie de l’améliorer et de l’adapter plus au combat. Dans le chapitre intitulé « Contrôle des troupes » du Tome n°18 de Ji Xiao Xin Shu, il a également fait remarqué que « les règles viennent des lois mais ne doivent pas en toute circonstance être suivies à la lettre ».

- Equipement des troupes-

La troisième étape après avoir recruté les soldats, formé une armée et équipé les hommes : on ne peut pas faire de combats sans être armé. La question est comment les armer. Selon QI Jiguang, « les armes à long manche et celles à petit manche se mélangent ; les armes d’attaque et celles de défense se combinent[22] ». Il a également écrit dans le Chapitre n° 3 « les mains et les pieds » Tome n°14- Ji Xiao Xin Shu que :

-         si l’on a beaucoup de soldats pour l’attaque à distance et peu de soldats pour la défense proche, on perd lors des luttes au corps à corps ;

-         s’il y a peu de monde pour l’attaque à distance et beaucoup dans la défense proche, on peut perdre le combat dès le début sans même avoir eu le temps de se défendre ;

-         si le nombre des soldats disposés pour l’attaque à distance et pour la défense rapprochée ne s’harmonise pas, même si l’on est plus nombreux, c’est comme si l’on était très peu nombreux.

Ce qui montre que l’armement d’une armée n’est pas une affaire à prendre à la légère, il faut suivre un certain nombre de règles pour obtenir un juste équilibre. Ces règles sont le mélange des armes de différents effets et la combinaison des armes selon leur fonction et leur portée. L’équipement de l’escouade dans « la formation du canard mandarin » est un bon exemple du respect de cet équilibre : devant il a placé 2 boucliers en rotin suivis de deux Lang Xian = bâton avec les dents de loup, après, 4 arbalètes et à la fin, c’est 2 Tang Ba = armes à petits manches. Ainsi les deux boucliers et les bâtons avec les dents de loup servent à se protéger contre les flèches et coups de cimeterre, donc ce sont des armes de défense. Les deux Tang Ba, armes à petit manche sont placées juste derrière les arbalètes et ferment  la formation. Ainsi les arbalètes, armes décisives, sont protégées devant par les bâtons et boucliers et derrière par les Tang Ba afin que les ennemis ne puissent pas s’en emparer. L’association de ces types d’armes avec des fonctions et des portées différentes peuvent ainsi accroire la capacité d’une unité d’attaque. Les soldats d’une même escouade avancent, se défendent ou encore attaquent tous ensemble en formant un ensemble homogène et dont la puissance est optimisée par cette formation. Les victoires remportées par QI Jiguang sont les meilleures preuves de cette association bien réussie.

QI Jiguang essaie non seulement de bien associer les armes entre elles, mais aussi les hommes avec les armes. En effet, «les armes différentes sont attribuées aux hommes selon leur nature et leur force[23]». Cela veut dire concrètement que les soldats d’âges, de capacité physique, et de nature différente ne doivent pas utiliser les mêmes armes. Bien au contraire, ils doivent avoir des armes qui correspondent à leur propre état. C’est ainsi que l’on arrive à optimiser à la fois la puissance de l’arme et la capacité de l’homme. Par exemple, dans « la formation du canard mandarin », les personnes les plus calmes et en possession d’une grande force sont sélectionnées pour utiliser les arbalètes. Quant aux plus jeunes et plus rapides, ils manipulent plus facilement et efficacement les boucliers en rotin. Les plus robustes et expérimentés se voient attribués les bâtons avec les dents de loup. « A chacun de déployer ses talents » et « A chaque arme de fournir le maximum de ses capacités».

- Fabrication des armes-

Maintenant que l’on possède des hommes organisés et formés prêts à manipuler une arme adaptée à leur capacité. Quel choix d’arme opérer ? Les ancêtres ont dit « permettre aux soldats d’utiliser des armes non efficaces, c’est donner la vie de ces soldats aux ennemis». Car les armes non efficaces exposent la vie des soldats inutilement. C’est pour cette raison précise que QI Jiguang est très exigeant au niveau des armes. Il indique que, « c’est  vain d’avoir des soldats d’élite si ils ne sont pas équipés par des armes de pointe[24] ». Il  explique même le procédé de  fabrication des armes à feu dans son livre au chapitre 3- Les mains et les pieds- tome n°14 : « Pour avoir de bonnes armes à feu, il faut travailler le fer lorsqu’il est chaud, on enveloppe les deux côtés tout d’abord et après, on le tape sur une enclume et on réalise un long évidement dans le tube d’acier ainsi obtenu. Le trou doit être assez petit pour avoir une meilleure