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L'opération Atlante

Les dernières illusions de la France en Indochine

 

Michel Grintchenko

 

Préface

 

 

La thèse du colonel Michel Grintchenko attire l’attention sur deux domaines qui n’ont guère été explorés par la recherche récente.

D’un côté, la guerre d’Indochine qui, en dehors des remarquables travaux de Michel Bodin ou du lieutenant-colonel Jacques David, ne bénéficie probablement pas de l’attention qu’elle mériterait. Il faut, sans doute, incriminer le désintérêt des Français pour une guerre lointaine qui n’a jamais été populaire et qui s’est terminée tragiquement à Dien Bien Phu, engendrant le stéréotype d’une armée française constamment incapable de comprendre la guerre à laquelle elle était confrontée. Il y a là un contresens que seules de patientes études finiront par invalider : les désastres de Cao Bang, de la R.C.4 ou de Dien Bien Phu ne résument pas toute la guerre d’Indochine. Il y a eu aussi des épisodes plus positifs, comme le rétablissement opéré par le général de Lattre ou la bataille de Na Sam. Il y a eu aussi une adaptation permanente des combattants à un environnement très difficile, certainement supérieure à celle qu’ont tentée les soldats américains deux décennies plus tard. Il suffit de souligner l’ex­traor­dinaire réussite des divisions navales d’assaut, les célèbres Dinassauts, que les Américains ont redécouvertes par leurs propres moyens, mais après beaucoup de tâtonnements, lorsqu’il était déjà trop tard. L’étude de l’expérience française, qu’ils ont dédaignée en vertu d’une équation simpliste (les Vietnamiens ne pèsent pas lourd, les Vietnamiens ont battu les Français, donc l’expérience des Français est sans intérêt) leur aurait peut-être évité quelques mécomptes.

De l’autre, la tactique, si souvent négligée, au profit de la stratégie, dans le meilleur des cas, ou de considérations politi­ques de mauvais aloi, comme on le voit trop souvent pour la guerre d’Algérie. L’élargissement nécessaire de la perspective histori­que à toutes les dimensions de la guerre ne doit pas faire oublier la première d’entre elles, qui est l’emploi de la violence. La stratégie, c’est-à-dire la conduite de la guerre au niveau le plus élevé, s’accompagne d’une mise en œuvre effective de la force par les exécutants. Il y a le combat élémentaire, si rarement analysé, malgré le modèle magistral d’Ardant du Picq. La tactique est la rationalisation du combat, qui essaie d’obtenir le résultat maximal par la mise en œuvre d’une doctrine. On s’intéresse peu à la tactique, surtout pour un conflit comme la guerre d’Indochine, car il s’agit, en dehors de quelques grands épisodes (ici Dien Bien Phu), d’opérations souvent répétitives, de faible ampleur qui ne procurent que des résultats aléatoires, de manière cumulative. Le livre du colonel Grint­chenko suit, de manière très minutieuse, en s’aidant de l’ensei­gne­ment reçu dans les écoles militaires, la planification et la conduite de telles opérations, qui se déroulent presque toujours selon la même trame : un mouve­ment français qui tombe dans le vide, face à des Viet-minh qui ont disparu, pour resurgir dans une embuscade sur le chemin du retour ou lors des grands déplacements de convois qui n’ont aucune liberté de manœuvre puisque, dans la jungle, il est impos­sible de sortir des pistes. La loi de Callwell sur la supériorité tactique des combat­tants réguliers s’applique ici pleinement, avec des pertes plus élevées côté Viet-minh mais, au final, une usure plus grande du corps expédi­tionnaire français qui ne dispose pas d’un réservoir humain compa­rable à celui de son adversaire. On mesure toutes les difficultés de la pacifica­tion, encore aggravées par le manque de fiabilité de la jeune armée vietnamienne et par la corruption de l’administration civile.

Il y a là une mine d’enseignements et de réflexions à l’aune de la prolifération des conflits asymétriques : que reste t-il de la guerre d’Indochine à l’heure de la guerre d’Irak ? Le colonel Grintchenko donne une magistrale leçon d’histoire, fondée sur d’immenses dépouillements d’archives, qui peut contribuer à un renouveau de la pensée tactique.

 

Hervé Coutau-Bégarie

directeur d’études à l’Ecole pratique des Hautes Etudes

directeur du cours de stratégie au Collège Interarmées de Défense

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