| Institut de Stratégie Comparée, Commission Française d'Histoire Militaire, Institut d'Histoire des Conflits Contemporains |
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HAUTES ÉTUDES MILITAIRES
"Atlante-Arethuse". Une opération de pacification en Indochine
Michel Grintchenko
Introduction
En
1954, le général Navarre, commandant en chef des forces de l’Union Française
en Indochine, décide de lancer une opération de pacification de grande
envergure, l’opération Atlante. De janvier à mai 1954, alors que se joue
le sort de Dien Bien Phu, les troupes du C.E.F.E.O.[1]
mènent au sud du 16e parallèle l’une de leur plus grande
offensive. Deux débarquements, environ 20 000 hommes, parmi lesquels
les toutes jeunes unités de l’armée vietnamienne, firent reculer le Viêt-minh
dans l’un de ses bastions. Au prix de très lourdes pertes la zone fut
globalement tenue jusqu’au cessez-le-feu et la population ramenée dans
le giron du gouvernement vietnamien. Or,
cette opération d’envergure fut éclipsée par la bataille de Dien Bien
Phu et demeure totalement méconnue. Cependant, son étude est extrêmement
riche d’enseignements. Surprenante de modernité, elle mêla les actions
civiles aux affaires militaires, combina des opérations interarmées de
grande ampleur et requit une permanente réversibilité. Ces trois caractéristiques
sont indissociables de l’histoire militaire contemporaine. * Pourquoi
donc étudier cette opération ? Le
premier intérêt réside dans cette modernité qui permet de tirer des
enseignements applicables aujourd’hui. En cette fin de xxe
siècle, à l’heure où l’armée française réécrit sa doctrine
d’emploi, il ne doit pas être surprenant de voir un officier supérieur,
stagiaire au Collège Interarmées de Défense, apporter sa pierre à l’édifice.
La guerre d’Indochine est une guerre à la fois bien connue et
paradoxalement totalement ignorée par certains aspects. En
1955, le général Ely, alors commandant en chef en Indochine, réalisa une
grande enquête auprès des participants à ce conflit. Très librement, des
milliers d’acteurs de l’ombre ont spontanément répondu, le plus
souvent avec beaucoup de franchise et de pertinence[2].
Cette enquête déboucha sur la rédaction d’un volumineux rapport en
trois volumes, appelé Enseignements
de la guerre d’Indochine[3]. Or,
lorsque cette génération d’officiers rentra en France, on se hâta soit
de la renvoyer en Algérie, soit de lui faire comprendre que ces guerres
n’étaient que des cas particuliers, certes intéressants, mais que la réalité
du combat était celle du choc des blindés, de l’arme nucléaire et de la
guerre totale de très haute intensité. En un mot, la Guerre froide a stérilisé
les enseignements que l’on aurait pu tirer de ces neuf années de lutte
en Indochine. Aujourd’hui,
la rupture stratégique des années 1990 recrée paradoxalement des
conditions d’emploi proches de celles de la guerre d’Indochine. Les
interventions militaires contemporaines s’exercent dans un environnement
étrangement similaire. Comme jadis, les actions militaires bénéficient
maintenant le plus souvent d’une suprématie aérienne incontestée (chose
inespérée du temps de la Guerre froide) et permettent aux forces d’évoluer
en petits éléments tactiques. De plus, les conflits d’aujourd’hui
demandent du temps et opposent les troupes à un adversaire insaisissable
souvent très lié avec la population. Ajoutons à cela un cadre d’action
international, une solution politique hésitante et généralement un
terrain très défavorable, et l’on retrouve les principaux ingrédients
de la guerre d’Indochine. Bien
sûr, il ne s’agit pas de tomber dans le piège qui consisterait à
vouloir décalquer les solutions trouvées. Chaque conflit est unique, et mérite
de se voir appliquer la solution la mieux adaptée. Mais, il n’est pas
vain de retracer l’historique des opérations en restant le plus près
possible du concret et de la vérité. Le faire constitue une véritable École
d’application pour un officier d’état-major. En se penchant par exemple
sur le rôle des feux dans la manœuvre, la solidité psychologique des unités
ou le degré d’initiative dont peut bénéficier un subordonné à travers
le libellé des ordres qu’il reçoit, on affine incontestablement son
propre jugement. La
seconde raison qui pousse à étudier Atlante réside dans son caractère méconnu.
Il flotte autour de cette opération comme un spectre de médiocrité,
d’inutilité et d’aveuglement stratégique. Dans bon nombre
d’ouvrages, on ne lui consacre que quelques lignes en insistant sur les
multiples erreurs. Par exemple, pour Joseph Laniel, Président du Conseil au
moment des faits, c’est un véritable gâchis qui rendit impossible tout
secours pour Dien Bien Phu[4]. Mais
si Atlante est tombée dans la trappe de l’histoire, ce n’est pas en
raison de la précarité de ses résultats, loin s’en faut. Cette opération
est arrivée trop tard au moment où le politique n’espérait que le désengagement.
Par ailleurs, l’argument peut surprendre, elle a le tort de ne pas avoir
été conduite par des unités très prestigieuses. Ainsi, elle n’a pas bénéficié
de la faveur des spécialistes de l’image et de la mémoire, comme le sont
par exemple les romanciers, et le sacrifice de ses hommes est resté oublié.
Le seul fait d’arme qui soit relaté dans les différents ouvrages est
l’anéantissement du GM 100 en juin 1954. Mais peu d’écrits précisent
que le GM 100 faisait partie, au sein des forces d’Atlante, du
dispositif de couverture des opérations de pacification. Pourtant Atlante
neutralisa pendant 6 mois les forces du Lien Khu V[5],
permit la reprise d’une zone de plus de 100 km de côte et le
ralliement d’une grande partie de la population d’une province Viêt-minh.
La
thèse défendue par ce travail est donc double. Sur
le plan historique, il s’agit de montrer la réalité d’Atlante et de
rendre justice à ces hommes qui se sont battus au sud du 16e
parallèle, avec honneur et succès, dans des lieux que rendront célèbres
les GI’s au cours de la guerre du Vietnam. La guerre d’Indochine ne peut
se résumer à défense du Delta ni au désastre de Dien Bien Phu. Sur
le plan des enseignements tactiques que l’on peut tirer, cette étude
s’attachera à montrer les contraintes d’une opération de pacification
et tentera de définir la place que doivent y prendre les armées. Ces opérations
sont longues, complexes, exigent un volume très important de troupes et ne
peuvent se substituer ni à un règlement politique, ni à l’obtention de
la décision militaire. Ce
travail s’appuie avant tout sur des documents d’archives. Le Service
Historique de l’Armée de Terre (S.H.A.T.) possède un très important
fonds sur la guerre d’Indochine (série 10H) particulièrement utile
pour l’étude des ordres d’opération, des comptes rendus et de la
correspondance échangée entre le général de Beaufort, commandant l’opération
Atlante et le général Navarre. Ce fonds est complété par la série 7U
qui contient les Journaux de Marches et d’Opérations (JMO), documents
essentiels pour retracer l’historique des événements. Le
Service Historique de l’Armée de l’Air (S.H.A.A.), en plus de la
documentation relative aux forces aériennes, a l’avantage de conserver,
dans les cartons des généraux, les ordres importants de l’Armée de
Terre. C’est un rapide gain de temps, qui permet d’aller ensuite à
l’essentiel dans les recherches conduites au S.H.A.T. Au
Service Historique de la Marine (S.H.M.) se trouve toute la documentation
relative aux différentes opérations de débarquement. Les
Fonds privés de Vincennes possèdent les fonds des généraux Navarre et
Ely, les deux derniers commandants en chef en Indochine, ce qui permet
d’appréhender l’aspect stratégique des opérations. Enfin
aux archives Nationales, les fonds Bidault et Pleven donnent la perception
politique des événements, particulièrement pour leur impact sur la conférence
de Genève. Bien
sûr, il a été nécessaire d’élargir la recherche en consultant de
nombreux ouvrages et revues dont la liste est détaillée dans la
bibliographie. Si
l’accès à l’information n’a pas été une difficulté majeure, un
des principaux problèmes vient du fait que l’état-major n’a pas pris
le soin d’effectuer un rapport de fin de campagne à l’issue
d’Atlante, comme il le fit pour d’autres opérations. Les sources sont
donc très abondantes, mais il y a peu de documents de synthèse. Ainsi,
avant de porter le moindre jugement et de pouvoir tirer le premier
enseignement, il convient de retracer l’historique complet de la campagne
à partir de documents épars. Il y a là un important travail de synthèse
à effectuer et le volume des données rend le travail parfois fastidieux. La
seconde difficulté, et non la moindre, vient de l’ampleur du sujet.
Atlante a duré officiellement plus de 3 mois et ses conséquences ont dû
être gérées jusqu’au cessez-le-feu. En ajoutant la période de préparation,
cela fait pratiquement une durée de 7 mois de guerre, au cours desquels
plus de 20 000 hommes du C.E.F.E.O. se sont opposés à 15 000 Viêt-minh
sur trois fronts différents. Le
sujet est très vaste. C’est pourquoi ce livre n’étudie que la première
phase de l’opération, la phase Aréthuse, qui prit fin le 14 mars 1954
avec la prise de Qui-Nhon. La suite de l’opération et les enseignements
que l’on peut en tirer au regard des principes de la guerre seront étudiés
dans un autre livre. La
dernière difficulté réside dans la cartographie. Les opérations
militaires ne peuvent être déconnectées de la réalité du terrain. Pour
rester dans le vrai, il faut citer des passages des ordres d’opération et
des comptes-rendus, mais, si l’on fait abstraction de la géographie, ceci
n’a plus vraiment d’intérêt et devient très vite hermétique à tout
lecteur. C’est pourquoi ce travail s’appuie sur beaucoup de croquis, réalisés
à partir des cartes au 1/100 000 et 1/400 000 de l’époque. * Ainsi,
au-delà de l’hommage que veut rendre un stagiaire du Collège Interarmées
de Défense à ses aînés de l’état-major du général Grout de
Beaufort, il y a dans Aréthuse-Atlante une architecture des moyens et une
conception générale de l’opération qui paraissent, cinquante ans après,
comme sains et pertinents. Il
semble donc très utile de ne pas oublier ce qui a été fait, surtout
lorsque cela a été bien fait. [1] Corps Expéditionnaire Français en Extrême-Orient. [2] Ces rapports sont conservés au S.H.A.T. série 10H carton 981. [3] Conservé au S.H.A.T. 10 H carton 983. [4] Joseph Laniel, Le drame indochinois, Paris, Plon, 1957, p. 76. [5] Province Viêt-minh, objectif d’Atlante.
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