| Institut de Stratégie Comparée, Commission Française d'Histoire Militaire, Institut d'Histoire des Conflits Contemporains |
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Pour un renouveau de
l’histoire militaire du Premier Empire
"Quel
roman que ma vie !" ? Cette phrase de Napoléon n’a plus
besoin d’être vérifiée. La production sur l’épopée impériale se
compte en milliers de livres, en dizaines ou centaines de milliers
d’articles. Le flot, loin de se tarir, continue, avec une extension de
l’enquête à des aspects jusqu’alors moins étudiés :
l’histoire sociale, l’histoire administrative et financière,
l’histoire de l’art…[1]
Malheureusement, cette curiosité pour de nouveaux champs d’étude, légitime
et nécessaire, a pour contrepartie logique un délaissement des domaines
prisés par l’historiographie traditionnelle, principalement
l’histoire diplomatique et militaire. Si la première commence
aujourd’hui à revenir en faveur, grâce à l’alliance de l’histoire
des relations internationales et de la science politique[2],
la deuxième présente un bilan plus contrasté, comme l’a bien fait
ressortir Bruno Colson dans l’introduction de sa biographie modèle du général
Rogniat[3] :
d’un côté une profusion d’écrits de vulgarisation, faits par des
historiens amateurs, qui ne sont pas sans valeur loin de là, mais dont la méthodologie
est parfois discutable et les sources le plus souvent de seconde main ;
de l’autre, une recherche érudite qui n’a plus sa splendeur d’antan,
surtout en France, où les coups de butoir de l’école des Annales contre
l’histoire militaire ont laissé des traces. Les biographies de Davout par
le colonel Reichel[4]
et de Rogniat par Bruno Colson sont des exceptions. Soult a bénéficié des
travaux de Nicole Goterri, extrêmement intéressants, mais centrés sur la
carrière “sociale” du personnage plus que sur le chef de guerre. Il faut donc trop souvent
recourir à des travaux anciens, notamment ceux de l’âge d’or de
l’histoire militaire, au début du xxe
siècle, lorsque les officiers, tant français qu’allemands, produisaient
d’admirables études de campagnes. L’histoire militaire française
reste dominée par les classiques que sont les généraux Colin et Camon,
qui n’ont jamais été remplacés. Camon a été l’interprète le plus
systématique de Napoléon chef de guerre, dans de multiples écrits[5].
Colin a présenté une image “plus souple”[6]
et la comparaison entre les deux ne manque pas d’être subtile. Mais il ne
faut pas oublier l’empreinte de leur époque : Camon et Colin étaient
des érudits, avec une utilisation impeccable des archives, mais ils étaient
aussi, et surtout, des militaires impliqués dans les débats stratégiques
et tactiques de leur temps sur l’offensive ou la permanence du modèle
napoléonien. Ils avaient donc une conception téléologique de l’histoire
militaire, d’abord conçue comme auxiliaire de la théorie militaire. Nous
n’avons plus de telles préoccupations aujourd’hui et c’est ce qui
devrait permettre une interprétation plus distanciée de l’épopée
militaire impériale. Mais cette distanciation implique une raréfaction,
dont on ne peut se hasarder à prédire la fin. Une occasion de renouveau
s’est pourtant présentée depuis quelques années avec le bicentenaire
de ces grands événements. Le moins que l’on puisse dire est que la fête
a été plutôt ratée en France, avec le lamentable fiasco de la commémoration
d’Austerlitz, sous la pression d’une poignée d’agités du bocal en
mal de publicité, auxquels les médias ont fait trop bon accueil et qui ont
eu facilement raison d’un pouvoir politique complètement privé de repères.
Ce qui nous a valu le spectacle d’une célébration en grande pompe de
Trafalgar, à laquelle nous avons fait participer notre porte-avions, et une
non-célébration d’Austerlitz, la plus belle des victoires de Napoléon,
le modèle qui continue à fasciner toutes les écoles de guerre[7]. Au-delà de ces
contingences navrantes, ces anniversaires ont au moins suscité un renouveau
de l’intérêt académique, avec l’organisation de toute une série de
colloques, actuellement en cours de publication. En 2004, la Commission
internationale d’Histoire Militaire tenait son colloque annuel à Madrid
et la Commission espagnole, organisatrice, avait choisi comme thème
“Armées et marines au temps de Trafalgar”. La Commission française a répondu
à son appel en opérant une légère rectification de l’intitulé, pour
bien marquer son double souci de l’exactitude historique et de la coopération
interarmées : “Armées et marines au temps d’Austerlitz et de
Trafalgar”. Ce sont ces contributions, à l’exception des trois présentées
en séance et publiées dans les actes du colloque[8],
qui sont réunies dans ce volume. Il ne faut donc pas
chercher ici un fil conducteur rigide, ni un souci d’exhaustivité. La
Commission française n’avait pas les moyens de lancer une recherche systématique.
Mais ceux qui ont répondu à son appel témoignent de la diversité des
investigations, caractéristique de la nouvelle histoire militaire :
l’approche opérationnelle reste bien présente, avec une monographie sur
la campagne de Galice, annonciatrice d’une thèse qui promet beaucoup,
et une insistance sur les armes savantes, puisque le génie est représenté
par deux contributions et la marine par deux également l’une à caractère
théorique, par celui qui a sorti du néant l’histoire de la pensée
navale moderne[9],
l’autre à caractère historique, sur une marine qui était encore dans
les limbes, mais promise à un grand avenir. L’histoire sociale est présente
à travers l’histoire pittoresque, parfois tragique, des enfants de troupe
et à travers un échantillon régional, celui des officiers poitevins.
L’histoire institutionnelle (il vaudrait mieux dire organique), en même
temps qu’opérationnelle, bénéfice d’une contribution majeure, avec
l’évocation des cuirassiers, ces “gros frères” mal connus, que
Napoléon considérait comme l’élite de sa cavalerie : ils
n’ont jamais réussi à susciter un engouement comparables aux hussards
qui disposent de leur revue (Vivat
Hussar) et de leur musée. L’étude du commandant Lapray en annonce
une autre, beaucoup plus volumineuse, assortie d’un dictionnaire prosopographique
qui comblera une lacune. L’histoire diplomatique est également présente
avec les implications de l’épopée impériale en Hongrie, durant les événements
eux-mêmes, et en Amérique latine[10],
lorsque des officiers exilés ont cherché à meubler leur désoeuvrement
après 1815. Il y aurait lieu de compléter l’enquête, puisque des généraux
français ont même continué la lutte contre les Anglais dans les montagnes
d’Afghanistan. Enfin la mémoire, qui
suscite un tel engouement aujourd’hui, parfois aux dépens de la rigueur
historique, est également présente ici avec les études de Laurence
Montroussier et de Jean-Paul Charnay, entreprises dans le cadre d’une
autre enquête de la Commission française d’Histoire Militaire sur les médias
et la guerre[11].
L’ensemble apporte des éléments nouveaux sur l’histoire militaire et
navale de l’Empire, il suggère aussi l’ampleur des chantiers qui reste
à explorer. L’histoire militaire n’est pas encore entrée dans l’ère
des rendements décroissants, même pour cette période si étudiée et
encore si mal connue. Président d’honneur de la Commission Française d'Histoire Militaire [1] Cf. la récente synthèse de Jacques-Olivier Boudon, La France et l’Europe de Napoléon, Paris, Armand Colin, 2006. [2] Cf. par exemple, Marc Belissa, Repenser l’ordre européen (1795-1802), Paris, Kimé, 2006. [3] Bruno Colson, Le Général Rogniat, ingénieur et critique de Napoléon, Paris, ISC-FUNDP-Économica, 2006 [4] Daniel Reichel, Davout et l’art de la guerre, Lausanne, Delachaux et Niestlé, 1975. [5] Bruno Colson, préface à Général Camon, La Guerre napoléonienne. Les systèmes d’opérations, Paris, ISC-Économica, 1996. [6]
Général Colin, Les
Transformations de la guerre, Paris, Économica, 1989. [7] Cf. les actes du colloque organisé par le musée de l’Armée, Austerlitz, Napoléon au cœur de l’Europe, Paris, Économica, 2007. [8] XXXIe Congreso internacíonal de historia militar, Poder terrestre y poder naval en la época de la batalla de Trafalgar, Madrid, Ministerio de Defensa, 2006. [9] Michel Depeyre, Tactiques et stratégies navales de la France et du Royaume-Uni de 1690 à 1815, Paris, Économica, 1998 ; Entre vent et eau. Un siècle d’hésitations tactiques et stratégiques 1790-1890, Paris, Économica, 2003. [10] Dans une abondante littérature sur les guerres d’indépendance des pays hispaniques, une synthèse commode : José Semprún Bullón, Capitanes y Virreyes. El esfuerzo bélico realista en la contienda de emancipacíon hispanoamericana, Madrid, Ministerio de Defensa, Colección ADALID, 1998. [11] Hervé Coutau-Bégarie (dir.), Les Médias et la guerre, Paris, ISC-Économica, 2005.
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