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Vers la guerre technologique ? 

La stratégie des moyens entre micro-ruptures techniques et révolutions stratégiques[1]  

Joseph Henrotin

 

Depuis le 19ème siècle, l’instrumentalisation des innovations techniques par les armées croît de façon exponentielle et ouvre de nouvelles perspectives à l’art de la guerre. Depuis lors, plusieurs tentatives théoriques ont été menées pour mieux cerner les impacts de la technologie et les intégrer à la conduite des Etats et constituent peut-être la clef des opérations militaires de demain. Si la guerre nous semble aujourd’hui inséparable de la technologie, l’articulation entre ceux deux catégories de l’action humaine démontre des micro et des macro-ruptures exprimées autant dans les conflits que dans la pensée stratégique. Et si A. Bru pouvait démontrer que la technique a influencé l’art de la guerre aux travers les âges[2] – la poliorcétique et les fortifications en constituant des exemples très aboutis –, les révolutions industrielles et plus généralement technologiques ont induits des changements radicaux dans l’art de la guerre. S’ils s’expriment d’abord en opération avec plus ou moins de succès, ils ne connaîtront une théorisation qu’a posteriori, qui démontre d’une part le rôle des instances politiques et militaires dans une stratégie des moyens de plus en plus complexe et d’autre part que les matériels sont le reflet des doctrines et des pensées stratégiques. En arrivera-t-on à une guerre technologique ? 

 

Le prolégomène naval de l’utilisation stratégique de la technologie.

 

En fait, la technique a d’abord été appréciée dans le cadre naval. L’apparition de l’hélice, de la machine à vapeur, des coques métalliques impacte la vitesse des navires et améliore considérablement la capacité de projection des marines et leur volume de feu (apparition de la mine, de la torpille, mise sous tourelle des canons). Plus tard, l’électricité autorise le frigo et des croisières plus longues, ainsi que l’usage des premières radios. Incidemment, les navires connaissent une diversification de leurs types  autant que des tactiques employées.  Dès 1878, en pleine guerre russo-turque, Makarov et Rodjestvensky tirent parti de leurs torpilleurs pour couler plusieurs bâtiments turcs dans le port de Batoum, préalablement forcé[3]. Les Russes apprendront ensuite contre les Japonais que la technologie possède ses propres limites : c’est en tentant de rallier Vladivostok le plus rapidement possible depuis Port Arthur – afin d’économiser le peu de charbon qu’il leurs restaient – que Rodjestvensky et sa flotte rencontrent Togo dans le détroit de Tsushima, en 1905. Les choix technologiques japonais se portent vers le meilleur matériel : construit en Grande-Bretagne, le navire amiral de Togo, le Mikasa, n’avait rien à envier aux dreadnoughts que l’on trouvait en Europe à cette époque.

A ce moment, la conceptualisation théorique des changements technologiques connaît deux grandes poussées, avec sir Reginald Custance, qui établit clairement la différenciation entre les méthodes historique et matérielle dans l’étude de la stratégie navale[4] et avec le débat français entre les Jeune et Ancienne écoles. La Jeune école de l’Amiral Aube défendait la construction de torpilleurs permettant la saturation des défenses des cuirassés de l’Ancienne école, inaugurant un retour de la guerre de course contre la maîtrise des mers. Se mêlent à ces considérations l’apport de disciplines alors émergentes, comme la géopolitique et la géostratégie, mais la théorie stratégique  dans son ensemble n’est pas encore  impactée par une véritable théorisation de  la technique. Les grands auteurs classiques, comme Jomini ou Clausewitz n’en  n’avaient guère traité autrement que sous  des un angle tactique considérant la  question de la  cadence de tir des armes ou  l’utilisation de l’artillerie.

La véritable théorisation de l’impact de la technique viendra de « terriens ». Dès  le début du siècle, le général Colin voit  dans la logistique et les transmissions des  facteurs décisif dans la conduite des  combats futurs[5] et « stratégise » les  impacts de la technique sur la guerre.  Il demande ainsi une meilleure protection  des voies de communication, mais aussi  l’exploitation au service du renseignement des dirigeables et ballons. Il ne se « technocentre » pas dans sa réflexion et  fait appel à plusieurs reprises à  l’expérience napoléonienne pour en arriver  à des conclusions telles que « les récents  progrès industriels et militaires ont  favorisé la défensive dans le combat de front ; mais l’offensive a plus de puissance pour imposer la bataille et la rendre décisive à son profit, puisque l’armée assaillante occupe toute la largeur du théâtre d’opérations et balaye tout sur son passage »[6]. Colin inaugure une théorie de la stratégie qui est construite sur une base historique et questionne l’avenir avec les instruments du présent et donne lieu à une vision prudente mais éclairée sur les développements techniques ultérieurs.

 

Une théorisation militante de la technique dans la guerre terrestre.

 

Au sortir de la 1ère Guerre mondiale et jusqu’à la Seconde, quelques officiers utilisent l’histoire pour démontrer leurs thèses et inviter le politique à la décision sur des thématiques alors d’actualité : emploi de l’aviation et des blindés et, au-delà, la question de la prééminence de la défensive (la ligne Maginot) contre l’offensive (les chars). Il en sera ainsi de Liddell Hart (qui a retravaillé les principes de la guerre en fonction des nouveaux développements technologiques), de Gaulle ou, dans une moindre mesure, de Fuller[7]. Envisageant les changements intervenus au cours de Grande guerre, ils seront de fervents avocats de l’arme blindée. Liddell Hart utilise les avancées techniques dans l’optique d’une stratégie indirecte qui invaliderait les conceptions clausewitziennes ; de Gaulle cherche à faire sortir l’armée française de l’impasse défensive dans laquelle Maginot l’a placée et cherche la solution au travers de voies quasi-philosophiques (Le fil de l’épée), organisationnelles (Vers l’armée de métier) ou stratégique (La France et son armée) avant d’en arriver à son fameux mémorandum à Daladier. Le cas de Fuller est plus délicat : ancien commandant des forces blindées britanniques durant la Première Guerre, il est naturellement partisan d’un accroissement des missions de son arme, mais reste un historien ayant une tendance marquée à la prospective. Leurs idées seront reprises, que ce soit en URSS ou plus largement encore, en Allemagne, d’où naîtra le modèle du couple char-avion. Si les technologies occupent une bonne place chez des auteurs comme Guderian, Rommel ou Toukhatchevski, ils cherchent d’abord l’optimisation de la technique dans les sphères tactiques, opératiques et stratégiques. Leur pensée ne sera pas complètement évincée par la primauté du nucléaire durant la guerre froide et les modèles d’opérations classiques en profondeur seront très étudiés dès la fin des années septante. De facto, l’étude des choix technologiques opérés dans les années trente constitue aujourd’hui une des branches majeures des études sur la Révolution dans les Affaires Militaires américaine et l’on cherche toujours à repérer les champs d’intervention du technologique dans le stratégique pour mieux optimiser le premier. 

 

La dépendance technologique des stratégies aériennes, navales et nucléaires. 

 

En cette matière, la règle est que la spécificité des milieux aériens, spatiaux et navals entraîne celle des systèmes d’armes qui leurs sont adaptés. Là plus qu’ailleurs, la centralité du facteur matériel est évidente[8]. Mais elle n’évince pas des principes stratégiques sans doute mieux mis en relief. Dès avant 1914, Douhet tire les leçons de l’engagement de l’aviation balbutiante pour formuler une théorie de l’Airpower reprise et adaptée par Mitchell et Severski. Utilisant la concentration des forces par des attaques aériennes dépassant les défenses terrestres et aériennes, les bombardiers doivent amener la victoire en anéantissant des cibles militaires mais surtout civiles que l’adversaire aura tout intérêt à disperser. La diversification des missions en stratégie aérienne doit beaucoup à la technologie, autant que les grandes controverses doctrinales en la matière : nécessité ou non d’armes aériennes indépendantes ; prééminence de la défensive contre l’offensive ; nécessité ou non du bombardement stratégique ; prééminence du bombardier ou des missiles ; utilité réelle de l’appui-feu rapproché, dédaigné par les « puristes » de l’Airpower ; différenciation fonctionnelle des types d’appareils (appareils polyvalents Vs. appareils spécialisés) ou encore l’utilisation de l’aviation dans le combat urbain.    

A l’instar de la stratégie navale, la stratégie aérienne est plus dépendante de « la définition du matériel (qui) est prépondérante »[9] que la stratégie terrestre, alors que dans le même temps, la pensée des premiers stratèges aériens est marquée par une idéalisation technique. La friction et l’attrition – qui réduisent l’efficacité de toute force – sont oubliées chez Douhet, au même titre que les défenses qui allaient invalider partiellement la théorie de Douhet. Le radar, la DCA, la détection sonore, l’attaque des bases adverses et l’efficience de l’aviation de chasse ont aussi de fortes intensités techniques. Au-delà, l’espérance des tenants de l’Airpower de faire céder psychologiquement les populations n’a pas donné les résultats escomptés et il est intéressant de noter que dans sa course à la légitimisation, la puissance aérienne a justement investi le champs de la guerre psychologique, toujours par l’intermédiaire technique et surtout aux Etats-Unis.  Les réflexions des premiers stratèges de l’air[10] serviront notamment de point d’ancrage aux premières conceptions en matière de stratégie nucléaire. La technique transcende toute la guerre froide. De la mise au point des missiles aux risques de guerre accidentelle et de l’arme nucléaire en tant que telle aux défenses anti-missiles, il existe une mystique technique entretenue par la littérature sur l’arms control et des éléments de stratégie nucléaire comme les secondes frappes et les stratégies contre-forces.Surtout, la guerre froide représente pour de nombreux auteurs « un accroissement progressif, compétitif et en temps de paix, des armements entre deux Etats ou coalitions du fait  d’objectifs opposés ou de craintes mutuelles »[11]. Si ces travaux ont perdu leur actualité à la fin de la guerre froide, de nombreux autres traitant de la prolifération des armements classiques et nucléaires ont suivi, appliquant aux courses aux armements régionale des concepts développés durant la guerre froide,

notamment en matière de transferts de technologies. Surtout, les proliférations mettent en évidence l’interdépendance de facteurs plus complexes que les percées techniques et la stratégie des moyens devient bien souvent un carrefour entre les domaines politiques, militaires et technologiques. A ce titre, les équipements en tant que tels sont des reflets des cultures technologiques et stratégiques nationales et des besoins spécifiques des armées. Ils ne sont pas les produits neutres de ce que savent faire de mieux les centres de recherche et développement des industriels de la défense. Autant dans leur conception que dans les missions qu’ils doivent accomplir, ils sont des indicateurs des intentions stratégiques et des doctrines. Un appareil léger et polyvalent est bien plus adapté aux coalitions internationales qu’un chasseur lourd et spécialisé, moins abordable par les plus petits Etats et nécessitant une logistique spécifique.  De facto, la stratégie des moyens est stratégique en ce qu’elle est menée au plus haut niveau de décision.

 

Pensée technicienne et organisations militaires : au cœur de la stratégie des moyens. 

 

Bien avant les révolutions techniques du 19ème siècle, la massification des armées par la conscription crée des demandes logistiques telles que naîtront les premiers états-majors. Pleinement exploités par les Prussiens, « (leur) nouveauté (…) ne résidait pas dans leurs activités, mais plutôt dans leurs performances dans une structure d’administration complexe et différenciée : le « cerveau » des organisations militaires devenait collectivisé »[12]. Ils doivent commencer à penser la technique comme une matière stratégique et non plus tactique, notamment lorsqu’ils réalisent la valeur du chemin de fer dans la manœuvre stratégique et dans les processus de mobilisation/projection. La technologie unifiait alors les capacités démographiques et stratégiques des Etats. Parallèlement, les états-majors devinrent des acteurs bureaucratiques impliquant un nombre de plus en plus important de civils. Les états-majors mutent pour passer de la mobilisation à la préparation de la guerre lorsque l’industrie est massivement impliquée lors de la guerre de Sécession et, pour ce qui concerne l’Europe, la Première Guerre mondiale. L’évolution de l’effort est stupéfiante et ne concerne pas que les matériels, mais aussi les infrastructures : si l’Allemagne utilise 871000 obus durant la guerre de 1870, la France en tire 81 000 000 pour la seule année 1918. Plus près de nous, la phase  aérienne de Desert Storm a nécessité plus de deux millions d’appels téléphoniques.

La proportionnalité existant entre forte intensité technologique d’une armée et degré de  bureaucratisation est assez rapidement démontrée et a souvent été vue comme un signe marquant le passage des institutions militaires à une posture ouverte à l’innovation/révolution. Toutefois, la hiérarchisation des organisations militaires, la réticence aux idées innovatrices proposées ou le manque de perspective de certains commandants face aux innovations opérationnelles ont largement contribué à  présenter ces organisations comme rétives au progrès. Pratiquement cependant, la différenciation fonctionnelle au sein des états-majors s’est régulièrement accrue, pour connaître une explosion dans le courant de la 1ère Guerre mondiale, lorsque Rathenau réclamait la création d’un état-major de guerre économique, pourtant initialement refusé par Moltke. Au surplus, La technicité du métier militaire fait connaître une évolution profonde à des forces armées qui ont été peu à peu marquées par la professionnalisation, les évolutions de la spécificité du métier militaire, celles de leur recrutement et la redéfinition de leurs missions. Sur ce point, l’impact de la technique, dès la Seconde Guerre mondiale est net et un auteur comme Janowitz mettra en avant l’évolution du combattant d’un ethos héroïque vers un modèle du manager, avant qu’il ne devienne post-héroïque.

La demande logistique n’a pas décru avec la démassification des armées. La complexité des matériels fait que la technique et la stratégie se sont substituées à la démographie comme légitimation de la logistique. Par ailleurs, les armées n’ont cessé de recourir à des techniques de management massivement basées sur les statistiques et les mathématiques (Operationnal Research, System Analysis). Développées dès les années trente, ces techniques n’ont cessé de s’épanouir dans la pensée stratégique et influencent considérablement, surtout outre-Atlantique, la vision stratégique des civils de la défense comme des militaires. Surtout, elles participent directement d’un formatage technique des pratiques et des mentalités stratégiques et trouvent aujourd’hui un second souffle au travers des concepts de prospective. Appliquée aux sciences sociales, la méthode prospective reste soit : 1) du domaine de l’isolation de tendances lourdes sur des périodes historiques données et de l’extrapolation socio-politique et très éventuellement mathématique d’une série de scénarios. C’était notamment le cas chez Fuller et c’est aussi le sentiment qui domine à la lecture de la plupart des documents américains envisageant le futur de la guerre. C’est sans doute ainsi qu’il faut voir une certaine vision de la planification lorsque McNamara déclarait que « lorsque j’étais secrétaire à la Défense, j’ai été contraint à maintes reprises de décider quelles forces nous devions développer aujourd’hui (…). Ces décisions reposaient sur de simples hypothèses et elles se fondaient sur des informations incomplètes, souvent contradictoires et en évolution constante »[13] ; ou 2) de l’application des modèles économétriques à l’extrême limite entre chaos et anarchie, très vulnérables aux critiques, et qui émergent aujourd’hui dans le cadre de la Révolution dans les Affaires Militaires (RMA). 

Guerre froide et théorisation de la stratégie technologique.  

 

Ces deux visions reflèteraient l’opposition entre une méthode typiquement technicienne et une autre typiquement stratégique. Toutefois, « c’est une erreur de croire que le matériel est l’antithèse de l’idée. Au contraire, plus l’investissement matériel est grand, plus l’investissement intellectuel doit suivre » [14]. Autrement dit, et au vu de la dépendance de nos forces à la technologie, il existe un réel besoin théorique autant que pratique d’un carrefour, d’une membrane perméable, entre technologie et stratégie. Au-delà de la simple constatation historique de l’impact de la technologie sur la morphologie des forces et de leur effectivité au combat, l’étude de la stratégie des moyens est aujourd’hui encore minimisée. Il existe certes des visions démontrant une dynamique propre mais quasiment autonomisée de la technologie militaire[15] et son impact sur les politiques étrangères et de défense. Mais situées à un niveau supérieur à celui des pensées stratégiques, elles passent outre les aspects stratégiques en ne les recoupant que partiellement.

A cet égard, les conceptions les plus poussées nous viennent de la guerre froide et des écrits du général Beaufre (Introduction à la stratégie), de Possony, Kane et Pournelle (The Strategy of Technology) et de M. Howard (l’article The Forgotten Dimensions of Strategy). Inscrivant leur pensée dans une « stratégie génétique » (Beaufre) ou « technologique » (Etats-Unis) plus tard définie par F. Géré comme « l’orientation stratégique de la base technologique », ils ont tenté de faire de la technologie une composante la stratégie. Ces chercheurs voient dans la dynamique des armements une orientation de nature stratégico-opérative. Plus spécifiquement chez Beaufre, Kane, Possony et Pournelle, la conduite d’un éventuel conflit dépend de façon accrue de sa préparation en raison de l’apparition de l’arme nucléaire. Si la faible mobilisation de l’industrie et des forces américaines avant 1941 avait été compensée par une impressionnante montée en puissance qui avait su se produire sur les quatre années du conflit par une mobilisation corrélative des populations et des ressources financières, une guerre de large ampleur avec l’URSS ne laisserait pas aux décideurs le temps d’acquérir les moyens adéquats, car la dissuasion impose la disposition de ces moyens en temps de paix. De facto, l’analyse envisage des conflits de courte durée, pas nécessairement nucléaires – même si ce cadre domine leur pensée –, voire des confrontations spécifiquement politiques, comme la course à l’espace américano-soviétique. La véritable originalité des théories génétiques se révèle dans certains passages montrant que pour Possony et Pournelle, la victoire ou la non-guerre potentielle s’obtient par la conduite d’une stratégie technologique suffisamment efficiente et assumée en tant que guerre technologique. En militaire ayant connu des chars allemands techniquement inférieurs à leurs équivalents français, Beaufre n’ira pas aussi loin et limitera son étude à la guerre froide et aux conditions d’adaptation de la stratégie dans ce contexte. S’ils désirent la conduite d’une stratégie plus (Beaufre) ou moins (Possony et Pournelle) proche d’une stratégie industrielle, l’approche industrielle reste en réalité insuffisante pour expliquer les politiques d’armements. C’est particulièrement le cas pour leurs aspects qualitatifs, moins souvent traités que des aspects quantitatifs qui ont bénéficié de l’apport des théories du dilemme de la sécurité (la montée en puissance de l’un diminue la sécurité de l’autre, qui s’arme en retour, etc.), de la course aux armements et du culte de l’offensive. Contrairement à L. Poirier qui envisage la stratégie des moyens comme formant un tout unique sans véritablement en chercher les ressorts, les aspects génétiques sont présentés par les « généticiens » comme supérieurs et gouvernant les aspects industriels et logistiques. D’autres, comme Francart ou Géré articulent la stratégie des moyens sur un triptyque « stratégie génétique – stratégie industrielle – stratégie logistique », distinguant trois sphères généralement considérées comme fusionnelles. Mais, ce faisant, ils placent ces trois sphères en dehors des traditionnels étages stratégique, opératique et tactique de la représentation de la stratégie. Ils externalisent la direction politique de la technologie militaire  et minimisent sa relation avec les aspects opérationnels de la stratégie. On le relève dans de nombreux ouvrages traitant de la structure de la stratégie, mais aussi dans d’autres, qui voient dans  la course aux armements la seule résultante de tensions bureaucratiques ou des seules dynamiques de course. Dans le même temps, les généticiens compensent la tendance à l’autonomisation de la technologie en se subordonnant aux concepts de grand strategy ou de stratégie totale ou intégrale entendue comme la corrélation des forces d’un Etat en vue d’un objectif politiquement définis. Ce faisant, une telle vision limite la résistance des quelques stratégistes « purs » qui se limitent à l’étude du combat. Beaufre, et dans une moindre mesure, les auteurs américains, compensent ce manque d’intégration en appliquant à la stratégie des moyens une rationalité de nature stratégique (accordant les moyens aux buts) prolongée par l’application de principes stratégiques (offensive, économie des forces, surprise, etc.) :

 

Equivalence des stratégies idéelle et matérielle.

Action

Equivalence durant la 2ème Guerre Mondiale

Application à la stratégie génétique

Attaquer

Ardennes 1940

Réaliser un progrès technique mettant en défaut la sécurité de l’adversaire

Surprendre

Ardennes 1944

Réaliser un progrès avec une avance sur les prévisions

Feindre

Offensive allemande sur la Hollande – 1940

Engager une course technologique sur une direction différente de celle que l’ont suit vraiment. Faire croire que l’on va réaliser certains progrès ou cacher les progrès qu’on réalise

Forcer

Bataille de Normandie 1944

Dépasser l’adversaire en performance dans un domaine où il est fort

Fatiguer

Stalingrad 1942

Faire faire à l’adversaire des dépenses trop importantes dans un domaine où la course est engagée

Poursuivre

Allez et retours dans le désert libyen

Exploiter une supériorité pour obtenir un avantage politique partiel

Parer

Bataille des Ardennes 1944

Rétablir la valeur du système de sécurité par des interventions ou des réalisations

Riposter

Contre-offensive soviétique

Répondre à un progrès par un autre progrès prenant en défaut le système de sécurité adverse

Esquiver

Repli allemand sur la Lorraine après la bataille de Normandie

Refuser d’engager la confrontation sur le terrain imposé par l’adversaire – emphase sur d’autres technologies considérées comme plus essentielles*

Rompre

Armistice de 1940

Accords d’armements ou retrait politique.

Se garder

Défense de la Grande-Bretagne de 1940

Etre en avance sur les progrès adverses. Entretenir un système de renseignement technologique

Dégager

Isolation de Rommel en Libye

Réaliser un progrès qui oblige l’adversaire à modifier ses dispositions offensives

Menacer

Menace de débarquement en France jusqu’en 1944

Disposition pouvant conduire au déclanchement d’une course aux armements généralisée ou spécifique

Source : adaptation du tableau n°II, Beaufre, A., Introduction à la stratégie, pp. 34-35.

* : André Beaufre y avait placé un point d’interrogation

 

Les visions des quatre auteurs finissent par se rejoindre en ce qu’une telle stratégie constitue la projection dans le réel d’un projet politique et qu’elle passe par une rationalité stratégique. Et si le référent nucléaire était central dans l’émergence de ces conceptions, les tendances technologiques n’ont pas fondamentalement changé depuis lors (élévation des coûts, des délais de conception et de production). Et dans un contexte où les conflits sont émergent rapidement et ont des dénouements exigeant des combinatoires de forces complexes et des interactions avec la diplomatie, une telle vision reste pertinente. Le facteur technologique est ainsi considéré comme central dans les réformes que les forces armées européennes ont connu dans les années nonante et est souvent présenté comme un des principaux facteurs de la révolution dans les affaires technico-militaires (URSS) et dans les affaires militaires (USA) et doit nous faire poser des questions.

 

Vers la guerre technologique ?

 

Dans la foulée de la guerre du Vietnam, les USA ont entamé une réflexion doctrinale très large qui débouchera sur les versions de 1976 et de 1982 du FM-100.5. Mettant en évidence la manœuvre (surtout pour la seconde version, dite AirLand Battle), adaptée au théâtre européen par la doctrine Follow-On Forces Attack par le général Rodgers, la nouvelle doctrine américaine se veut offensive et confine à une « hyper-guerre » qui  sera testée durant la guerre du Golfe. La furtivité, étudiée dès les années soixante est intégrée une décennie plus tard à un appareil d’interdiction assez léger, le F-117. Les équipements, devenus très chers en fonction d’une culture axée sur la qualité plus que sur la quantité, sont directement conçus pour connaître des évolutions. Le F-16 en est exemplaire : chasseur diurne léger, il devient polyvalent au fil du temps, tous-temps, et pour sa version « Block 60 », aura un très long rayon d’action. Académiques comme opérationnels américains envisagent clairement de bloquer les vagues de blindés du Pacte de Varsovie par une utilisation massive d’une combinaison de missiles tactiques et de radars de détection aéroportés (programme Assault Breaker) et dont les actuels systèmes ATACMS et E-8 J-STARS sont les résultantes directes. Des auteurs comme Wholstetter et Gray envisagent la victoire sur l’URSS et verront dans la technologie appliquée à la guerre spatiale la possibilité d’un bouclier étanche rendant obsolète toute possibilité de représailles nucléaires soviétiques. En somme, pour ce qui n’est encore qu’une poigné d’auteur, une véritable révolution est en cours.    

Dès la fin des années septante, les Soviétiques, Ogarkov en tête, travaillent à une « révolution dans les affaires technico-militaires » et voudraient passer d’une culture la quantité à celle d’une culture de la qualité. Durant les années quatre-vingt, ils voient dans les armements à énergie dirigée, les nouveaux types de radars – et le renseignement technologique – une possibilité de rétablir la balance stratégique en leur faveur. De facto, les dernières versions du T-80 (chars) et de la famille BMP (véhicules de combat d’infanterie) en sont issus, tout comme une lignée d’appareils aussi remarquable que la famille Su-27/Su-30/Su-34. Mais les projets américains multiplient les « fenêtres de vulnérabilité » des forces soviétiques, la même rhétorique étant employée par l’OTAN pour légitimer sa montée en puissance. Elle donne lieu à un effort économique extrêmement violent. La multiplication des « fronts » dans la stratégie des moyens se double de la multiplication des percées tout au long des frontières soviétiques par la stratégie navale de l’avant US, percées qui seront exploitées par les produits de la technologie. La combinaison technologique (la rhétorique des multiplicateurs de force) et stratégique laisse les stratégistes russes dubitatifs. Ils devront céder du terrain et, dans le meilleur des cas, ne pourront espérer le reconquérir sans utilisation de l’arme nucléaire tactique. De nombreux auteurs verront ainsi dans l’effort d’armement de l’URSS, à la limite entre guerre économique et technologique, une des premières causes de sa chute.   

Alors qu’USA et URSS engagent des discussions sur le retrait des missiles de portée intermédiaire et travaillent au futur traité START, les stratégies ne cessent de s’affiner. Dans les deux camps, mais surtout aux Etats-Unis, il existe une réelle volonté de mettre à disposition du politique le nombre le grand nombre d’options militaires possibles. Si certains programmes seront annulés ou ne seront pas mené à leur terme numérique, les stratégistes poussent hommes et matériels à la limite du supportable : le document AirLand Battle 2000 dessine les contours d’un champs de bataille futur hyper-léthal, au très haut tempo, où l’emploi des armes nucléaires, biologiques et chimiques est massif et où toute la profondeur du territoire adverse est exploitée comme une zone de bataille non linéaire et tridimensionnelle. Dans le domaine stratégique, la disposition de nouveaux équipements (missiles tirés de sous-marins Trident I et II, ICBM Peacemaker, missiles de croisière) rend les frappes nucléaires chirurgicales et donne lieu au rapport Discriminate Detterrence (1988). Tous les domaines stratégiques sont affectés par le développement de l’informatique, de l’électronique et des télécommunications et forment les bases de tous les travaux actuellement menés dans le cadre de la RMA. Parallèlement, l’évolution des missions confiées aux forces induit une pratique décentralisant le combat de façon exponentielle et qui nécessite pour sa viabilité les apports de la technique. De nos jours, cette vision perdure dans la conduite des opérations de l’OTAN et des Etats-Unis. Les révolutions de l’information et des munitions guidées avec précision tirées à distance de sécurité permettent une rentabilisation des équipements disponibles et l’affranchissement des contraintes matérielles tout en se fondant sur elles. Amplement utilisés, les missiles de croisière diminuent dans les stocks et imposent la transformation de modèles nucléaire en modèles conventionnels. De plus en plus, la diffusion des modèles de combat occidentaux aboutit à une minimisation de l’usage de la violence, à l’émergence corrélative d’armements non-létaux et à l’émergence des conceptions de type « zéro mort ». Souvent liées au paradigme de l’Airpower et amplement critiquables, ces visions sont impraticables sans les apports d’une technologie centrale dans des raisonnements qui marqueraient le passage à un modèle postmoderne de la guerre. Elle fait transparaître par extension une préoccupation pour une méthodologie « réseau-centrique » de la guerre plutôt que hiérarchique, telle qu’elle a été définie par l’amiral Owens, et qui se traduirait notamment par l’adoption de nouvelles structures de combat, plus décentralisées, plus souples et plus facilement engageables sur des théâtres d’opérations lointains.  

Si la proposition d’H. Coutau-Bégarie suivant laquelle « c’est une erreur de croire que le matériel est l’antithèse de l’idée »[16] est respectée jusqu’à maintenant, la situation pourrait cependant évoluer à l’avenir. Quelque soit l’intensité technologique des armées, le général aussi bien que le soldat ne fait pour l’instant qu’exploiter les équipements à sa disposition et garde le contrôle sur la situation, comme le politique continue aujourd’hui à autoriser ou a refuser l’achat d’armements. Or, l’émergence de champs de bataille automatisés, déjà évoquée dans les années quatre-vingt et mettant en scène des drones terrestres et aériens interconnectés à des réseaux de senseurs, voire l’application aux systèmes d’armes des dernières technologies en matière d’intelligence artificielle commence à relever d’autre chose que de la science-fiction. Le missile LOCAAS (Low-Cost Anti-Armour System) devrait disposer d’un système de reconnaissance automatique de cibles, y compris en environnement urbain, qui lui permettra de travailler de façon parfaitement autonome une fois lancé.  

Et si les centres de recherche européens ne font seulement que commencer à travailler à ces niveaux, leurs équivalents américains le font depuis plusieurs années déjà, planifiant au travers d’études comme Air Force 2025 et Spacecast 2020 les options technologiques qui seront utilisées d’ici vingt à trente ans. Aussi, à l’hyper-guerre préparée contre l’Union soviétique et appliquée contre l’Irak, faut-il adjoindre l’hypothèse d’une technologie omnipotente qui tendra vers sa propre autonomie sur la zone de bataille, un hyper-technologisme ? Si la thématique de la technologie oppressant l’humain avait motivé les travaux de J. Ellul ou de l’Ecole de Francfort dans les années septante, l’appréhension que nous avons aujourd’hui de la technique est différente. Nos sociétés ont apprivoisé une technique qu’elles ne connaissent que par leur usage et non par leur fonctionnement ou leur conséquences politiques et/ou stratégiques. Et nous nous permettrons de conclure sur une question autant destinée au stratégiste qu’au politique : dans un monde où nous imposons la technologie comme une des principales clef de nos succès stratégiques comme économiques, sa méconnaissance ne constitue-t-elle pas une vulnérabilité ? Le pari technologique ne devient-il pas un pari de société questionnant une école ayant un rôle indubitable dans la sécurité, lorsqu’elle nous enseigne les enjeux du monde, de ses idées comme de ses moyens ?


[1] Cet article est initialement paru dans L’Art de la Guerre, n°4, octobre-novembre 2002.

[2] Bru, A., « Guerre et technique – l’intervention de la technique dans la guerre » in Chaliand, G. et Blin, A., Dictionnaire de stratégie militaire, Perrin, Paris, 1998.

[3] Coutau-Bégarie, H., « Réflexions sur l’école française de stratégie navale » in Coutau-Bégarie, H. (Dir.), L’évolution de la pensée navale, Dossier n°41, Fondation pour les Etudes de Défense Nationale, Paris, 1990.

[4] Custance, R., Navavl policy. A plea for the study of war, Blackwood, London, 1907, cité par Coutau-Bégarie, H., Traité de stratégie, Coll. Bibliothèque stratégique, Economica, Paris, 1999.  

[5] Colin, J., Les transformations de la guerre, Economica, Paris, 1988 et Chaliand, G., s.v. « Jean Colin (1864-1917) », Anthologie mondiale de la stratégie. Des origines au nucléaire, op cit.

[6]  Chaliand, G., s.v. « Jean Colin (1864-1917) », Anthologie mondiale de la stratégie. Des origines au nucléaire, op cit., p. 1097. Bond, B., The pursuit of victory. From Napoleon to Saddam Hussein, Oxford University Press, Oxford, 1996.

[7] Fuller, J.F.C., L’influence de l’armement sur l’histoire, Payot, Paris, 1948.

[8] Hallion, R.P., « Doctrine, technology and air warfare. A late 20th Century perspective », Aerospace Power Journal, Spring 1987.

[9] Coutau-Bégarie, H., Traité de stratégie, op cit., p. 567.

[10] Pratiquement, d’autres réflexions se sont développées. On pense notamment à Ader qui a rapidement vu les applications militaires de l’aviation.

[11] Barréa, J., L’utopie ou la guerre, Ciaco Editeurs, Louvain-La-Neuve, 1986, p. 257.

[12] Dandecker, C., Surveillance, power and modernity, Polity Press, London, 1990,  p. 123.

[13] Cité par Gsponer, A., « Science, technique et course aux armements », in GRIP, La science et la guerre, Coll. « Notes et documents », n°99, mai 1986. 

[14] Souligné par son auteur. Coutau-Bégarie, H., Traité de stratégie, Coll. « Bibliothèque stratégique », Economica/ISC, Paris, 1999, p. 249.

[15] Que l’on retrouve chez Ross, A. L., « The dynamics of military technology » in Dewitt, D., Haglund, D. and Kirton, J., Building a new global order. Emerging trends in international security, Oxford University Press, Toronto, 1993. 

[16] Coutau-Bégarie, H., Traité de stratégie, op cit., p. 249.

 

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