| Institut de Stratégie Comparée, Commission Française d'Histoire Militaire, Institut d'Histoire des Conflits Contemporains |
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Vers la guerre technologique ? La
stratégie des moyens entre micro-ruptures techniques et révolutions stratégiques[1]
Joseph Henrotin Depuis
le 19ème siècle, l’instrumentalisation des innovations
techniques par les armées croît de façon exponentielle et ouvre de
nouvelles perspectives à l’art de la guerre. Depuis lors, plusieurs
tentatives théoriques ont été menées pour mieux cerner les impacts de la
technologie et les intégrer à la conduite des Etats et constituent peut-être
la clef des opérations militaires de demain. Si
la guerre nous semble aujourd’hui inséparable de la technologie,
l’articulation entre ceux deux catégories de l’action humaine démontre
des micro et des macro-ruptures exprimées autant dans les conflits que dans
la pensée stratégique. Et si A. Bru pouvait démontrer que la technique a
influencé l’art de la guerre aux travers les âges[2]
– la poliorcétique et les fortifications en constituant des exemples très
aboutis –, les révolutions industrielles et plus généralement
technologiques ont induits des changements radicaux dans l’art de la
guerre. S’ils s’expriment d’abord en opération avec plus ou moins de
succès, ils ne connaîtront une théorisation qu’a posteriori, qui
démontre d’une part le rôle des instances politiques et militaires dans
une stratégie des moyens de plus en plus complexe et d’autre part que les
matériels sont le reflet des doctrines et des pensées stratégiques. En
arrivera-t-on à une guerre technologique ?
Le
prolégomène naval de l’utilisation stratégique de la technologie.
En
fait, la technique a d’abord été appréciée dans le cadre naval.
L’apparition de l’hélice, de la machine à vapeur, des coques métalliques
impacte la vitesse des navires et améliore considérablement la capacité
de projection des marines et leur volume de feu (apparition de la mine, de
la torpille, mise sous tourelle des canons). Plus tard, l’électricité
autorise le frigo et des croisières plus longues, ainsi que l’usage des
premières radios. Incidemment, les navires connaissent une diversification
de leurs types autant que des
tactiques employées. Dès
1878, en pleine guerre russo-turque, Makarov et Rodjestvensky tirent parti
de leurs torpilleurs pour couler plusieurs bâtiments turcs dans le port de
Batoum, préalablement forcé[3].
Les Russes apprendront ensuite contre les Japonais que la technologie possède
ses propres limites : c’est en tentant de rallier Vladivostok le plus
rapidement possible depuis Port Arthur – afin d’économiser le peu de
charbon qu’il leurs restaient – que Rodjestvensky et sa flotte
rencontrent Togo dans le détroit de Tsushima, en 1905. Les choix
technologiques japonais se portent vers le meilleur matériel :
construit en Grande-Bretagne, le navire amiral de Togo, le Mikasa, n’avait
rien à envier aux dreadnoughts que l’on trouvait en Europe à cette époque.
A
ce moment, la conceptualisation théorique des changements technologiques
connaît deux grandes poussées, avec sir Reginald Custance, qui établit
clairement la différenciation entre les méthodes historique et matérielle
dans l’étude de la stratégie navale[4]
et avec le débat français entre les Jeune et Ancienne écoles. La Jeune école
de l’Amiral Aube défendait la construction de torpilleurs permettant la
saturation des défenses des cuirassés de l’Ancienne école, inaugurant
un retour de la guerre de course contre la maîtrise des mers. Se mêlent à
ces considérations l’apport de disciplines alors émergentes, comme la géopolitique
et la géostratégie, mais la théorie stratégique
dans son ensemble n’est pas encore
impactée par une véritable théorisation de
la technique. Les grands auteurs classiques, comme Jomini ou
Clausewitz n’en n’avaient
guère traité autrement que sous des
un angle tactique considérant la question
de la cadence de tir des armes
ou l’utilisation de
l’artillerie. La
véritable théorisation de l’impact de la technique viendra de « terriens ».
Dès le début du siècle, le général
Colin voit dans la logistique
et les transmissions des facteurs
décisif dans la conduite des combats
futurs[5]
et « stratégise » les impacts
de la technique sur la guerre. Il
demande ainsi une meilleure protection
des voies de communication, mais aussi
l’exploitation au service du renseignement des dirigeables et
ballons. Il ne se « technocentre » pas dans sa réflexion et
fait appel à plusieurs reprises à
l’expérience napoléonienne pour en arriver
à des conclusions telles que « les récents
progrès industriels et militaires ont
favorisé la défensive dans le combat de front ; mais
l’offensive a plus de puissance pour imposer la bataille et la rendre décisive
à son profit, puisque l’armée assaillante occupe toute la largeur du théâtre
d’opérations et balaye tout sur son passage »[6].
Colin inaugure une théorie de la stratégie qui est construite sur une base
historique et questionne l’avenir avec les instruments du présent et
donne lieu à une vision prudente mais éclairée sur les développements
techniques ultérieurs. Une
théorisation militante de la technique dans la guerre terrestre. Au
sortir de la 1ère Guerre mondiale et jusqu’à la Seconde,
quelques officiers utilisent l’histoire pour démontrer leurs thèses et
inviter le politique à la décision sur des thématiques alors d’actualité :
emploi de l’aviation et des blindés et, au-delà, la question de la prééminence
de la défensive (la ligne Maginot) contre l’offensive (les chars). Il en
sera ainsi de Liddell Hart (qui a retravaillé les principes de la guerre en
fonction des nouveaux développements technologiques), de Gaulle ou, dans
une moindre mesure, de Fuller[7].
Envisageant les changements intervenus au cours de Grande guerre, ils seront
de fervents avocats de l’arme blindée. Liddell Hart utilise les avancées
techniques dans l’optique d’une stratégie indirecte qui invaliderait
les conceptions clausewitziennes ; de Gaulle cherche à faire sortir
l’armée française de l’impasse défensive dans laquelle Maginot l’a
placée et cherche la solution au travers de voies quasi-philosophiques (Le
fil de l’épée), organisationnelles (Vers l’armée de métier)
ou stratégique (La France et son armée) avant d’en arriver à son
fameux mémorandum à Daladier. Le cas de Fuller est plus délicat :
ancien commandant des forces blindées britanniques durant la Première
Guerre, il est naturellement partisan d’un accroissement des missions de
son arme, mais reste un historien ayant une tendance marquée à la
prospective. Leurs idées seront reprises, que ce soit en URSS ou plus
largement encore, en Allemagne, d’où naîtra le modèle du couple
char-avion. Si les technologies occupent une bonne place chez des auteurs
comme Guderian, Rommel ou Toukhatchevski, ils cherchent d’abord
l’optimisation de la technique dans les sphères tactiques, opératiques
et stratégiques. Leur pensée ne sera pas complètement évincée par la
primauté du nucléaire durant la guerre froide et les modèles d’opérations
classiques en profondeur seront très étudiés dès la fin des années
septante. De facto, l’étude des choix technologiques opérés dans
les années trente constitue aujourd’hui une des branches majeures des études
sur la Révolution dans les Affaires Militaires américaine et l’on
cherche toujours à repérer les champs d’intervention du technologique
dans le stratégique pour mieux optimiser le premier.
La
dépendance technologique des stratégies aériennes, navales et nucléaires.
En
cette matière, la règle est que la spécificité des milieux aériens,
spatiaux et navals entraîne celle des systèmes d’armes qui leurs sont
adaptés. Là plus qu’ailleurs, la centralité du facteur matériel est évidente[8].
Mais elle n’évince pas des principes stratégiques sans doute mieux mis
en relief. Dès avant 1914, Douhet tire les leçons de l’engagement de
l’aviation balbutiante pour formuler une théorie de l’Airpower
reprise et adaptée par Mitchell et Severski. Utilisant la concentration des
forces par des attaques aériennes dépassant les défenses terrestres et aériennes,
les bombardiers doivent amener la victoire en anéantissant des cibles
militaires mais surtout civiles que l’adversaire aura tout intérêt à
disperser. La diversification des missions en stratégie aérienne doit
beaucoup à la technologie, autant que les grandes controverses doctrinales
en la matière : nécessité ou non d’armes aériennes indépendantes ;
prééminence de la défensive contre l’offensive ; nécessité ou
non du bombardement stratégique ; prééminence du bombardier ou des
missiles ; utilité réelle de l’appui-feu rapproché, dédaigné par
les « puristes » de l’Airpower ; différenciation
fonctionnelle des types d’appareils (appareils polyvalents Vs. appareils
spécialisés) ou encore l’utilisation de l’aviation dans le combat
urbain. A
l’instar de la stratégie navale, la stratégie aérienne est plus dépendante
de « la définition du matériel (qui) est prépondérante »[9]
que la stratégie terrestre, alors que dans le même temps, la pensée des
premiers stratèges aériens est marquée par une idéalisation technique.
La friction et l’attrition – qui réduisent l’efficacité de toute
force – sont oubliées chez Douhet, au même titre que les défenses qui
allaient invalider partiellement la théorie de Douhet. Le radar, la DCA, la
détection sonore, l’attaque des bases adverses et l’efficience de
l’aviation de chasse ont aussi de fortes intensités techniques. Au-delà,
l’espérance des tenants de l’Airpower de faire céder
psychologiquement les populations n’a pas donné les résultats escomptés
et il est intéressant de noter que dans sa course à la légitimisation, la
puissance aérienne a justement investi le champs de la guerre
psychologique, toujours par l’intermédiaire technique et surtout aux
Etats-Unis. Les réflexions des
premiers stratèges de l’air[10]
serviront notamment de point d’ancrage aux premières conceptions en matière
de stratégie nucléaire. La technique transcende toute la guerre froide. De
la mise au point des missiles aux risques de guerre accidentelle et de
l’arme nucléaire en tant que telle aux défenses anti-missiles, il existe
une mystique technique entretenue par la littérature sur l’arms
control et des éléments de stratégie nucléaire comme les secondes
frappes et les stratégies contre-forces.Surtout, la guerre froide représente
pour de nombreux auteurs « un accroissement progressif, compétitif et
en temps de paix, des armements entre deux Etats ou coalitions du fait d’objectifs
opposés ou de craintes mutuelles »[11].
Si ces travaux ont perdu leur actualité à la fin de la guerre froide, de
nombreux autres traitant de la prolifération des armements classiques et
nucléaires ont suivi, appliquant aux courses aux armements régionale des
concepts développés durant la guerre froide, notamment
en matière de transferts de technologies. Surtout, les proliférations
mettent en évidence l’interdépendance de facteurs plus complexes que les
percées techniques et la stratégie des moyens devient bien souvent un
carrefour entre les domaines politiques, militaires et technologiques. A ce
titre, les équipements en tant que tels sont des reflets des cultures
technologiques et stratégiques nationales et des besoins spécifiques des
armées. Ils ne sont pas les produits neutres de ce que savent faire de
mieux les centres de recherche et développement des industriels de la défense.
Autant dans leur conception que dans les missions qu’ils doivent
accomplir, ils sont des indicateurs des intentions stratégiques et des
doctrines. Un appareil léger et polyvalent est bien plus adapté aux
coalitions internationales qu’un chasseur lourd et spécialisé, moins
abordable par les plus petits Etats et nécessitant une logistique spécifique.
De facto, la stratégie des moyens est stratégique en ce qu’elle
est menée au plus haut niveau de décision.
Pensée
technicienne et organisations militaires : au cœur de la stratégie
des moyens. Bien
avant les révolutions techniques du 19ème siècle, la
massification des armées par la conscription crée des demandes logistiques
telles que naîtront les premiers états-majors. Pleinement exploités par
les Prussiens, « (leur) nouveauté (…) ne résidait pas dans
leurs activités, mais plutôt dans leurs performances dans une structure
d’administration complexe et différenciée : le « cerveau »
des organisations militaires devenait collectivisé »[12].
Ils doivent commencer à penser la technique comme une matière stratégique
et non plus tactique, notamment lorsqu’ils réalisent la valeur du chemin
de fer dans la manœuvre stratégique et dans les processus de
mobilisation/projection. La technologie unifiait alors les capacités démographiques
et stratégiques des Etats. Parallèlement, les états-majors devinrent des
acteurs bureaucratiques impliquant un nombre de plus en plus important de
civils. Les états-majors mutent pour passer de la mobilisation à la
préparation de la guerre lorsque l’industrie est massivement
impliquée lors de la guerre de Sécession et, pour ce qui concerne
l’Europe, la Première Guerre mondiale. L’évolution de l’effort est
stupéfiante et ne concerne pas que les matériels, mais aussi les
infrastructures : si l’Allemagne utilise 871000 obus durant la guerre
de 1870, la France en tire 81 000 000 pour la seule année 1918. Plus près
de nous, la phase aérienne de Desert
Storm a nécessité plus de deux millions d’appels téléphoniques. La
proportionnalité existant entre forte intensité technologique d’une armée
et degré de bureaucratisation
est assez rapidement démontrée et a souvent été vue comme un signe
marquant le passage des institutions militaires à une posture ouverte à
l’innovation/révolution. Toutefois, la hiérarchisation des organisations
militaires, la réticence aux idées innovatrices proposées ou le manque de
perspective de certains commandants face aux innovations opérationnelles
ont largement contribué à présenter
ces organisations comme rétives au progrès. Pratiquement cependant, la
différenciation fonctionnelle au sein des états-majors s’est régulièrement
accrue, pour connaître une explosion dans le courant de la 1ère Guerre
mondiale, lorsque Rathenau réclamait la création d’un état-major de
guerre économique, pourtant initialement refusé par Moltke. Au surplus, La
technicité du métier militaire fait connaître une évolution profonde à
des forces armées qui ont été peu à peu marquées par la
professionnalisation, les évolutions de la spécificité du métier
militaire, celles de leur recrutement et la redéfinition de leurs missions.
Sur ce point, l’impact de la technique, dès la Seconde Guerre mondiale
est net et un auteur comme Janowitz mettra en avant l’évolution du
combattant d’un ethos héroïque vers un modèle du manager,
avant qu’il ne devienne post-héroïque. La demande logistique n’a pas décru avec la démassification des armées. La complexité des matériels fait que la technique et la stratégie se sont substituées à la démographie comme légitimation de la logistique. Par ailleurs, les armées n’ont cessé de recourir à des techniques de management massivement basées sur les statistiques et les mathématiques (Operationnal Research, System Analysis). Développées dès les années trente, ces techniques n’ont cessé de s’épanouir dans la pensée stratégique et influencent considérablement, surtout outre-Atlantique, la vision stratégique des civils de la défense comme des militaires. Surtout, elles participent directement d’un formatage technique des pratiques et des mentalités stratégiques et trouvent aujourd’hui un second souffle au travers des concepts de prospective. Appliquée aux sciences sociales, la méthode prospective reste soit : 1) du domaine de l’isolation de tendances lourdes sur des périodes historiques données et de l’extrapolation socio-politique et très éventuellement mathématique d’une série de scénarios. C’était notamment le cas chez Fuller et c’est aussi le sentiment qui domine à la lecture de la plupart des documents américains envisageant le futur de la guerre. C’est sans doute ainsi qu’il faut voir une certaine vision de la planification lorsque McNamara déclarait que « lorsque j’étais secrétaire à la Défense, j’ai été contraint à maintes reprises de décider quelles forces nous devions développer aujourd’hui (…). Ces décisions reposaient sur de simples hypothèses et elles se fondaient sur des informations incomplètes, souvent contradictoires et en évolution constante »[13] ; ou 2) de l’application des modèles économétriques à l’extrême limite entre chaos et anarchie, très vulnérables aux critiques, et qui émergent aujourd’hui dans le cadre de la Révolution dans les Affaires Militaires (RMA). Guerre
froide et théorisation de la stratégie technologique.
Ces
deux visions reflèteraient l’opposition entre une méthode typiquement
technicienne et une autre typiquement stratégique. Toutefois, « c’est
une erreur de croire que le matériel est l’antithèse de l’idée. Au
contraire, plus l’investissement matériel est grand, plus
l’investissement intellectuel doit suivre » [14].
Autrement dit, et au vu de la dépendance de nos forces à la technologie,
il existe un réel besoin théorique autant que pratique d’un carrefour,
d’une membrane perméable, entre technologie et stratégie. Au-delà de la
simple constatation historique de l’impact de la technologie sur la
morphologie des forces et de leur effectivité au combat, l’étude de la
stratégie des moyens est aujourd’hui encore minimisée. Il existe certes
des visions démontrant une dynamique propre mais quasiment autonomisée de
la technologie militaire[15]
et son impact sur les politiques étrangères et de défense. Mais situées
à un niveau supérieur à celui des pensées stratégiques, elles passent
outre les aspects stratégiques en ne les recoupant que partiellement. A
cet égard, les conceptions les plus poussées nous viennent de la guerre
froide et des écrits du général Beaufre (Introduction à la stratégie),
de Possony, Kane et Pournelle (The Strategy of Technology) et de M.
Howard (l’article The Forgotten Dimensions of Strategy). Inscrivant
leur pensée dans une « stratégie génétique » (Beaufre) ou
« technologique » (Etats-Unis) plus tard définie par F. Géré
comme « l’orientation stratégique de la base technologique »,
ils ont tenté de faire de la technologie une composante la stratégie. Ces
chercheurs voient dans la dynamique des armements une orientation de nature
stratégico-opérative. Plus spécifiquement chez Beaufre, Kane, Possony et
Pournelle, la conduite d’un éventuel conflit dépend de façon accrue de
sa préparation en raison de l’apparition de l’arme nucléaire. Si la
faible mobilisation de l’industrie et des forces américaines avant 1941
avait été compensée par une impressionnante montée en puissance qui
avait su se produire sur les quatre années du conflit par une mobilisation
corrélative des populations et des ressources financières, une guerre de
large ampleur avec l’URSS ne laisserait pas aux décideurs le temps
d’acquérir les moyens adéquats, car la dissuasion impose la disposition
de ces moyens en temps de paix. De facto, l’analyse envisage des
conflits de courte durée, pas nécessairement nucléaires – même si ce
cadre domine leur pensée –, voire des confrontations spécifiquement
politiques, comme la course à l’espace américano-soviétique. La véritable
originalité des théories génétiques se Equivalence
des stratégies idéelle et matérielle.
Source :
adaptation du tableau n°II, Beaufre, A., Introduction à la stratégie,
pp. 34-35. * :
André Beaufre y avait placé un point d’interrogation Les
visions des quatre auteurs finissent par se rejoindre en ce qu’une telle
stratégie constitue la projection dans le réel d’un projet politique et
qu’elle passe par une rationalité stratégique. Et si le référent nucléaire
était central dans l’émergence de ces conceptions, les tendances
technologiques n’ont pas fondamentalement changé depuis lors (élévation
des coûts, des délais de conception et de production). Et dans un contexte
où les conflits sont émergent rapidement et ont des dénouements exigeant
des combinatoires de forces complexes et des interactions avec la
diplomatie, une telle vision reste pertinente. Le facteur technologique est
ainsi considéré comme central dans les réformes que les forces armées
européennes ont connu dans les années nonante et est souvent présenté
comme un des principaux facteurs de la révolution dans les affaires
technico-militaires (URSS) et dans les affaires militaires (USA) et doit
nous faire poser des questions. Vers
la guerre technologique ?
Dans
la foulée de la guerre du Vietnam, les USA ont entamé une réflexion
doctrinale très large qui débouchera sur les versions de 1976 et de 1982
du FM-100.5. Mettant en évidence la Dès
la fin des années septante, les Soviétiques, Ogarkov en tête, travaillent
à une « révolution dans les affaires technico-militaires » et
voudraient passer d’une culture la quantité à celle d’une culture de
la qualité. Durant les années quatre-vingt, ils voient dans les armements
à énergie dirigée, les nouveaux types de radars – et le renseignement
technologique – une possibilité de rétablir la balance stratégique en
leur faveur. De facto, les dernières versions du T-80 (chars) et de
la famille BMP (véhicules de combat d’infanterie) en sont issus, tout
comme une lignée d’appareils aussi remarquable que la famille
Su-27/Su-30/Su-34. Mais les projets américains multiplient les « fenêtres
de vulnérabilité » des forces soviétiques, la même rhétorique étant
employée par l’OTAN pour légitimer sa montée en puissance. Elle donne
lieu à un effort économique extrêmement violent. La multiplication des
« fronts » dans la stratégie des moyens se double de la
multiplication des percées tout au long des frontières soviétiques par la
stratégie navale de l’avant US, percées qui seront exploitées par les
produits de la technologie. La combinaison technologique (la rhétorique des
multiplicateurs de force) et stratégique laisse les stratégistes russes
dubitatifs. Ils devront céder du terrain et, dans le meilleur des cas, ne
pourront espérer le reconquérir sans utilisation de l’arme nucléaire
tactique. De nombreux auteurs verront ainsi dans l’effort d’armement de
l’URSS, à la limite entre guerre économique et technologique, une des
premières causes de sa chute. Alors
qu’USA et URSS engagent des discussions sur le retrait des missiles de
portée intermédiaire et travaillent au futur traité START, les stratégies
ne cessent de s’affiner. Dans les deux camps, mais surtout aux Etats-Unis,
il existe une réelle volonté de mettre à disposition du politique le
nombre le grand nombre d’options militaires possibles. Si certains
programmes seront annulés ou ne seront pas mené à leur terme numérique,
les stratégistes poussent hommes et matériels à la limite du supportable :
le document AirLand Battle 2000 dessine les contours d’un champs de
bataille futur hyper-léthal, au très haut tempo, où l’emploi des armes
nucléaires, biologiques et chimiques est massif et où toute la profondeur
du territoire adverse est exploitée comme une zone de bataille non linéaire
et tridimensionnelle. Dans le domaine stratégique, la disposition de
nouveaux équipements (missiles tirés de sous-marins Trident I et II, ICBM
Peacemaker, missiles de croisière) rend les frappes nucléaires
chirurgicales et donne lieu au rapport Discriminate Detterrence
(1988). Tous les domaines stratégiques sont affectés par le développement
de l’informatique, de l’électronique et des télécommunications et
forment les bases de tous les travaux actuellement menés dans le cadre de
la RMA. Parallèlement, l’évolution des missions confiées aux forces
induit une pratique décentralisant le combat de façon exponentielle et qui
nécessite pour sa viabilité les apports de la technique. De nos jours,
cette vision perdure dans la conduite des opérations de l’OTAN et des
Etats-Unis. Les révolutions de l’information et des munitions guidées
avec précision tirées à distance de sécurité permettent une
rentabilisation des équipements disponibles et l’affranchissement des
contraintes matérielles tout en se fondant sur elles. Amplement utilisés,
les missiles de croisière diminuent dans les stocks et imposent la
transformation de modèles nucléaire en modèles conventionnels. De plus en
plus, la diffusion des modèles de combat occidentaux aboutit à une
minimisation de l’usage de la violence, à l’émergence corrélative
d’armements non-létaux et à l’émergence des conceptions de type
« zéro mort ». Souvent liées au paradigme de l’Airpower et
amplement critiquables, ces visions sont impraticables sans les apports
d’une technologie centrale dans des raisonnements qui marqueraient le
passage à un modèle postmoderne de la guerre. Elle fait transparaître par
extension une préoccupation pour une méthodologie « réseau-centrique »
de la guerre plutôt que hiérarchique, telle qu’elle a été définie par
l’amiral Owens, et qui se traduirait notamment par l’adoption de
nouvelles structures de combat, plus décentralisées, plus souples et plus
facilement engageables sur des théâtres d’opérations lointains. Si
la proposition d’H. Coutau-Bégarie suivant laquelle « c’est
une erreur de croire que le matériel est l’antithèse de l’idée »[16]
est respectée jusqu’à maintenant, la situation pourrait cependant évoluer
à l’avenir. Quelque soit l’intensité technologique des armées, le général
aussi bien que le soldat ne fait pour l’instant qu’exploiter les équipements
à sa disposition et garde le contrôle sur la situation, comme le politique
continue aujourd’hui à autoriser ou a refuser l’achat d’armements.
Or, l’émergence de champs de bataille automatisés, déjà évoquée dans
les années quatre-vingt et mettant en scène des drones terrestres et aériens
interconnectés à des réseaux de senseurs, voire l’application aux systèmes
d’armes des dernières technologies en matière d’intelligence
artificielle commence à relever d’autre chose que de la science-fiction.
Le missile LOCAAS (Low-Cost Anti-Armour System) devrait disposer
d’un système de reconnaissance automatique de cibles, y compris en
environnement urbain, qui lui permettra de travailler de façon parfaitement
autonome une fois lancé. Et
si les centres de recherche européens ne font seulement que commencer à
travailler à ces niveaux, leurs équivalents américains le font depuis
plusieurs années déjà, planifiant au travers d’études comme Air Force
2025 et Spacecast 2020 les options technologiques qui seront utilisées
d’ici vingt à trente ans. Aussi, à l’hyper-guerre préparée contre
l’Union soviétique et appliquée contre l’Irak, faut-il adjoindre
l’hypothèse d’une technologie omnipotente qui tendra vers sa propre
autonomie sur la zone de bataille, un hyper-technologisme ? Si la thématique
de la technologie oppressant l’humain avait motivé les travaux de J.
Ellul ou de l’Ecole de Francfort dans les années septante, l’appréhension
que nous avons aujourd’hui de la technique est différente. Nos sociétés
ont apprivoisé une technique qu’elles ne connaissent que par leur usage
et non par leur fonctionnement ou leur conséquences politiques et/ou stratégiques.
Et nous nous permettrons de conclure sur une question autant destinée au
stratégiste qu’au politique : dans un monde où nous imposons la
technologie comme une des principales clef de nos succès stratégiques
comme économiques, sa méconnaissance ne constitue-t-elle pas une vulnérabilité ?
Le pari technologique ne devient-il pas un pari de société questionnant
une école ayant un rôle indubitable dans la sécurité, lorsqu’elle nous
enseigne les enjeux du monde, de ses idées comme de ses moyens ? [1]
Cet article est initialement paru dans L’Art de la Guerre, n°4,
octobre-novembre 2002. [2] Bru, A., « Guerre et technique – l’intervention de la technique dans la guerre » in Chaliand, G. et Blin, A., Dictionnaire de stratégie militaire, Perrin, Paris, 1998. [3] Coutau-Bégarie, H., « Réflexions sur l’école française de stratégie navale » in Coutau-Bégarie, H. (Dir.), L’évolution de la pensée navale, Dossier n°41, Fondation pour les Etudes de Défense Nationale, Paris, 1990. [4] Custance, R., Navavl policy. A plea for the study of war, Blackwood, London, 1907, cité par Coutau-Bégarie, H., Traité de stratégie, Coll. Bibliothèque stratégique, Economica, Paris, 1999. [5] Colin, J., Les transformations de la guerre, Economica, Paris, 1988 et Chaliand, G., s.v. « Jean Colin (1864-1917) », Anthologie mondiale de la stratégie. Des origines au nucléaire, op cit. [6]
Chaliand, G., s.v. « Jean Colin (1864-1917) », Anthologie
mondiale de la stratégie. Des origines au nucléaire, op cit., p.
1097. Bond, B., The
pursuit of victory. From Napoleon to Saddam Hussein, Oxford
University Press, Oxford, 1996. [7] Fuller, J.F.C., L’influence de l’armement sur l’histoire, Payot, Paris, 1948. [8]
Hallion, R.P., « Doctrine, technology and air warfare. A late 20th
Century perspective », Aerospace Power Journal, Spring 1987. [9] Coutau-Bégarie, H., Traité de stratégie, op cit., p. 567. [10] Pratiquement, d’autres réflexions se sont développées. On pense notamment à Ader qui a rapidement vu les applications militaires de l’aviation. [11] Barréa, J., L’utopie ou la guerre, Ciaco Editeurs, Louvain-La-Neuve, 1986, p. 257. [12]
Dandecker, C., Surveillance, power and modernity, Polity Press,
London, 1990, p. 123. [13] Cité par Gsponer, A., « Science, technique et course aux armements », in GRIP, La science et la guerre, Coll. « Notes et documents », n°99, mai 1986. [14] Souligné par son auteur. Coutau-Bégarie, H., Traité de stratégie, Coll. « Bibliothèque stratégique », Economica/ISC, Paris, 1999, p. 249. [15]
Que l’on retrouve chez Ross, A. L., « The dynamics of military
technology » in Dewitt, D., Haglund, D. and Kirton, J., Building
a new global order. Emerging trends in international security,
Oxford University Press, Toronto, 1993.
[16] Coutau-Bégarie, H., Traité de stratégie, op cit., p. 249.
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